Traits chinois, day one

Juste un petit mot pour dire que la première journée du colloque s’est très bien passée.

Gao Xingjian était arrivé hier soir, avec les professeurs Zhang Yinde (Paris III) et Gilbert Fong (Université de Hong Kong), accompagnés de femmes et assistantes.

Mon vieux copain Ben était là et a parlé des Chinois en Afrique avec beaucoup de classe et d’autorité. Moi, qui présidais la séance, j’étais fier de lui et je pense que ses autres copains, sa femme, sa mère, ses soeurs et son frère auraient ressenti la même chose en l’écoutant.

Moi, j’ai improvisé et résumé ma conférence pour rattraper le retard qui avait été pris au préalable. Cette nécessité temporelle m’arrangeait bien sûr, car elle me permettait de cacher les faiblesses de ma présentation. Je pouvais prétendre que je ne montrais que la partie émergée de l’iceberg. Dans la ville de la construction du Titanic, c’est fort de café.

Je dois vous laisser. Je vais maintenant rejoindre tout ce beau monde pour un dîner dans je ne sais quel restaurant.

Vive la Chine, vive la France, et vive Belfast (je suis bourré, moi) 

Le « Royal », mon local pub

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A l’angle de Donegal Road et de Sandy Row, mon « pub du coin » trône avec sérénité et une délicieuse réputation de repaire de loyalistes sectaires. Façade noire et environné de drapeaux britanniques, il n’est pas peu fier.

A l’intérieur, une population assez homogène boit guère autre chose que de la bière blonde. On y rencontre un champion du monde de billard et un couple tumultueux, formé d’un homme barbu en costume et une femme blonde, muette, qui selon les jours, boit en silence à côté de son homme, ou reçoit des tombereaux d’insultes.

George Best, la légende du football, est célébré par de nombreux portraits qui insistent sur ses origines ouvrières. Son visage resplendit sur fond de logements en briques sombres, avec en arrière plan les grandes grues jaunes qui ont servi à la construction du Titanic, et qui rappelle toujours au passant la glorieuse histoire industrielle de Belfast.

Mon local pub se transforme, les soirs de fin de semaine, en nightclub pour les gens du quartier. Lors des deuxième mi-temps des matchs de Premier League joués le samedi après-midi, les DJ installent leur matériel et commencent à mettre de la musique pop. Les femmes d’âge moyen se pointent et commandent des pintes. On sent que la compagnie change petit à petit, et la tension – sexuelle ou non – monte d’un cran. Quand les spots colorés s’allument, le public n’est pas encore assez saoul et les hommes sortent pour fumer nerveusement.

Quand j’entre dans mon local pub, on suppose à juste titre que c’est pour regarder du football. Alors si j’y vais juste pour boire une pinte, on me dit : « There’s no football today ». Mais on ne me regarde jamais de travers, ou alors je n’y prête pas attention.

Quand je dis à quelqu’un de Belfast que je fréquente le Royal, cela produit toujours un petit effet. Selon les cas, mon interlocuteur rit, ou fait une grimace, ou imprime un mouvement de retrait, de silence gêné. Ce sont les mêmes réactions que lorsque je parle du quartier où j’habite. Ceux qui ne me connaissent pas se demandent si je sais ce que ce pub représente, et s’il est préférable de ma laisser dans mon ignorance. Ceux qui me connaissent rient de me voir baigner volontairement dans ce qu’ils perçoivent comme un coupe-gorge.

Car personne n’aurait envie d’aller au Royal passer un moment. Catholiques et protestants jugent également repoussant ce pub qui incarne le sectarisme et la discorde entre communautés. Alors on me charrie, on me dit : « Est-ce qu’on te demande si tu es catholique ou protestant ? » Non, on ne me demande rien, juste ce que je veux boire et quelle équipe je supporte.

Le Prime minister, sa femme et le jeune amant

Un scandale intéressant secoue l’Irlande du nord. La femme du premier ministre, Iris Robinson, 59 ans, avait un amant. Cet amant est un homme de 19 ans, et là j’applaudis.

J’appelle de les voeux depuis toujours que les femmes mûres se tournent vers les adolescents. N’ai-je pas défendu cette idée, bec et ongle, dans le but d’équilibrer et de normaliser les relations entre les générations ?

Il est piquant que la femme qui montre la voie de cette libération des moeurs soit une conservatrice protestante, membre du parti de son mari, aux vues politiques et religieuses plus proches de l’Amérique républicaine que de l’Europe laïque.

Par amour, par reconnaissance, j’imagine, cette femme a permis à son toy boy d’obtenir des prêts importants, et c’est sur ce point que les médias et les politiques insistent. Comme à l’époque de l’affaire Lewinski aux Etats-Unis, on noie le scandale sous des débats concernant le mensonge, la fraude, le droit, alors que ce que l’on a en tête, c’est la relation extra-conjugale, amoureuse et sexuelle, entre une femme mûre et un adolescent.

Yolaine Maillet écrit sur son blog que cette affaire menace même la paix en Irlande du nord. C’est peut-être un raccourci pour attirer l’attention sur les tensions actuelles au sein du gouvernement. Moi, j’ai tendance à voir la paix comme un équilibre assez fragile depuis un an et demie que je vis à Belfast. Je me suis fait assez reprocher de ne pas adopter le discours officiel qui dit que tout est réglé, que l’opposition communautaire est derrière nous, pour me permettre ici d’avancer que ce scandale pourrait au contraire aider la paix.

Une femme politique de premier plan, conservatrice, tombe amoureuse et aide, au mépris des autorités de son église et de son parti, un petit jeune qui entre dans la vie. On n’a pas envie de poser une bombe, quand on entend une histoire aussi touchante.

Et ce pauvre mari, tout Prime minister qu’il est, qui s’occupe de sa détresse, de sa honte, de son courroux ?

Tullyquilly (4) Du verger et de la tombe

Je devais aider Daniel à planter des arbres fruitiers. Il en avait acheté dix, et nous pensions les planter dans la région du parc qui me fait penser à un jardin chinois en déserrance et que j’avais qualifiée de jachère. L’expérience s’est soldée par une impression d’absurdité, un sentiment d’inutilité, un usage outrancier du parasitisme, un mal de dos et des jambes courbaturées.

Avant l’arrivée de femmes et enfants, il fallait chauffer la chaumière et commencer le noble verger qui allait permettre à la famille et aux amis de Daniel de circuler en mangeant des pommes et des poires, dans quinze ou vingt ans. Je travaillais sur mon ordinateur pendant qu’il creusait la terre. Lorsque je le rejoignis, je vis trois trous dans la terre qui étaient inutilisables d’après Daniel. Trop rocailleux.

Je me mis alors en devoir de venir à bout de ces pierres et d’appronfondir la recherche. Fidèle à moi-même, je mettais en doute ce que pensait et disait mon prochain, prouvais par l’action que je faisais tout mieux que tout le monde, et m’obstinais à attaquer à la pelle ce qui n’était rien d’autre qu’un rocher souterrain.

Lorsqu’il fut tout à fait indéniable que mon entreprise était vouée à l’échec, j’en changeai l’ordonnancement et les objectifs. Puisqu’on ne peut pas creuser, mettons au jour cette grosse pierre afin d’agrémenter le « verger » en cours d’une belle rocaille. La mousse et des fleurs mettront tout cela en mouvement.

Après plusieurs heures de travail, je dus me résoudre à reconnaître que je faisais n’importe quoi. Qu’il n’y aurait jamais plus de jardin de rocaille que de beurre en branche, car le rocher était trop enfoncé dans le sol pour être exploité. La nuit était sur le point de tomber quand je me fis la réflexion que ce trou, qui m’avait occupé toute la journée, ressemblait à une tombe. Je creusais ma propre tombe, moi qui étais parti dans l’idée de planter des arbres fruitiers. On ne fait pas plus ironique, comme dimanche brumeux : renversement malin du symbole de la vie à venir en symbole de la mort.

Daniel vit cela, se ficha un peu de ma gueule et m’autorisa à abandonner, non sans recombler le trou de la terre et des pierres que j’avais exhumées avec patience toute la journée. Pendant ce temps-là, les arbres furent plantés sans moi. Cela ne nous empêcha pas de manger la nourriture que d’autres que moi avaient préparée, et de profiter d’une belle soirée où mes hôtes jouèrent du piano pendant que je lisais Peter Fleming. Tout ceci fait de moi, je ne crains pas de le dire, un specimen assez achevé et presque parfait du parasite voyageur. 

Beauté des murs de Belfast

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En ces temps de commémoration de la chute du mur de Berlin, on s’intéresse avec fruit aux phénomènes des murs en général. Les journalistes cherchent d’autres villes où les murs restent d’actualité : Jérusalem et, donc, Belfast ou Derry.

Il convient de ne pas se précipiter. Il n’est pas pertinent de se lamenter en disant que c’est une honte. Tous les murs ne sont pas automatiquement honteux. Les Irlandais ont des manières ancestrales très intéressantes de construire des murs en pierre. En France aussi, dans les Cévennes par exemple. La Chine, enfin, m’a appris à considérer les murs d’une manière étourdissante de beauté, de profondeur humaine, péripatéticienne et chaleureuse.

A Belfast, les murs et les haies sont appelés des « Lignes de la paix » (Peace Lines), et ils ont été érigées, depuis les années 1970, pour séparer des quartiers catholiques de quartiers protestants. Depuis la fin officielle des Troubles, il y a dix ans, ces murs se sont multipliés : on en compte aujourd’hui plus de 40, et ils seraient longs de plus de vingt kilomètres si on les mettait bout à bout.

Naturellement, cela donne une image peu engageante de la ville, et rares sont ceux qui les voient d’un bon oeil. Moi, leur présence m’intéresse, voire me satisfait. L’érection de ces barrières sont une manière populaire, aveugle, de résister à la pensée unique et touristique qui veut que nous vivions tous dans un même bain de différences tolérées et joyeuses. Bullshit que tout cela ! Nous vivons bien dans un monde difficile, tendu, aux équilibres précaires. Si les intellectuels l’oublient pour se bercer d’illusions, les classes populaires nous le rappellent.

Une cinéaste franco-israélienne est venue à Belfast l’année dernière, à l’occasion d’un festival ; on diffusait un beau documentaire sur le mur qui, en Israël, sépare les Palestiniens de leur famille, des villes, de leur travail. La cinéaste parla de Belfast et traça un parallèle avec Jérusalem. Elle a déclaré qu’il fallait tout faire pour détruire ces murs, qu’il ne fallait surtout pas s’habituer à leur présence. Mais il y a au moins une différence fondamentale entre les Peace lines de Belfast et le mur honteux de Jérusalem : tous les habitants irlandais ont le même accès au centre ville de Belfast, et personne n’est séparé de sa famille.

Ce qui sauve Belfast, peut-être, c’est que les centres commerciaux sont accessibles à tous. (La marchandise et le commerce sont des facteurs de paix depuis la plus haute antiquité).

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En 2008, un débat public a eu lieu sur la question, et quelle opinion prévalut ? Celle des habitants, bien entendu. Et que veulent les habitants, des deux côtés de chaque mur ? Ils veulent conserver ces murs. Ils protestent dès qu’on émet l’idée d’une éventuelle évolution.

Il faut les comprendre, ces murs sont bel et bien efficaces pour réduire le taux de violence. Moi-même j’habite une petite rue qui est solidement ancrée dans un quartier ouvrier protestant, Roden street. C’est une rue très calme et vraiment agréable à vivre. A part quelques querelles de voisinage, je n’entends jamais aucun bruit de violence urbaine. Or, il m’est très difficile de trouver des co-locataires quand une chambre est libre car les gens de Belfast ont une mauvaise image de cette rue. Les gens du quartier m’ont expliqué : il y a encore dix ans, la rue continuait jusqu’à Grosvenor street, et de nombreux affrontements avaient lieu avec les catholiques de là-bas. Maintenant, un gros boulevard périphérique (West link) coupe la rue en deux. On peut traverser ce périph’ grâce à une passerelle grillagée, rouge, conçue et construite dans un grand style militaire, tendance « mirador ».

En plus de la voie rapide, on a érigé une barrière, en brique et en grille, derrière laquelle flottent quelques drapeaux irlandais. Moi, le hasard de la géographie a fait que j’habite du côté protestant de la rue, où flotte l’Union Jack.

roden-street-007.1257593943.JPGPasserelle sur le « West link », Belfast.

Aux premières loges d’une existence sectaire où règne la ségrégation communautaire, je peux témoigner, la main sur la bible, du fait que la séparation des unités d’habitation augmente la sécurité physique des habitants.

Tous ces murs et ces grillages blessent sans doute le paysage de Belfast, mais les blessures et les cicatrices font aussi de beaux visages. La paix ne sera jamais complète tant qu’il y aura des Peace lines, certes, mais je le répète, il ne faut pas se précipiter. On ne fait pas la paix avec de bons sentiments, et encore moins avec des discours sur le multiculturalisme et la réconciliation. On fait la paix avec des armes, des murs, des intimidations, des pots de vin et des liquidations intolérables…

Oups! Je suis allé trop loin… Restons-en à cette métaphore du beau visage de Belfast, couvert de cicatrices mais animé par un regard de braise.

L’art rigoureux des bric-à-brac universels

 Le Musée de l’Ulster, à Belfast

Les Britanniques aiment le patchwork et les espaces paradoxaux. Ils aiment les listes, les Top Ten, les classements, mais ce qu’ils aiment encore plus, c’est l’art de classer les classements, de « mettre ensemble », dans des espaces fermés, des séries de choses méticuleusement répertoriés. Puis de mettre en série les séries, et de jouer comme ça, infiniment, sur des regroupements et des subdivisions.

Les Britanniques ont des habitudes culturelles qui déroutent le voyageur intranquille, et qui le réjouissent plus que tout au monde. Leurs musées sont parfois d’immenses lieux ultra ordonnés, qui traitent d’un peu de tout, sans qu’on comprenne jamais dans quelle optique les choses suivent cet ordre plutôt qu’un autre.

À Belfast, le grand musée de la ville était fermé depuis trois ans, pour restauration, et j’attendais depuis un an son ouverture, car ici, l’hiver est long, humide au dehors mais sec à l’intérieur. L’ Ulster Museum vient enfin d’ouvrir ses portes, et c’est un formidable bric à brac. On y voit une exposition de peinture abstraite, des animaux empaillés, des info sur la création des étoiles, des céramiques chinoises, des artefacts industriels, des vestiges archéologiques, une histoire de l’Irlande du nord, des choses rapportées de lointaines expéditions, et encore mille autres trésors.

J’avais déjà été frappé, à Liverpool, par le World Museum qui mettait un peu de tout à la portée du public, sans exhaustivité, sans véritable esprit de système, mais avec un profond souci de plaire et de captiver les familles.

C’est ainsi que les Britanniques sont de grands éditeurs de ces livres typiques, incompréhensibles, d’une drôlerie infinie : les « Miscellannées ». J’en ai vu quelques uns du 19ème siècle à la bibliothèque de l’université, et c’est un genre qui revient à la mode ces temps-ci, semble-t-il. Il s’agit de compiler des articles et des informations sur tout et n’importe quoi, sans discrimination a priori, sans hiérarchie. Un chapitre sur l’histoire de l’édition, suivi par quelques pages sur les noms des papes, puis des pages de listes : listes de villes du monde, listes de ceci, liste de cela, ces livres sont proprement imprévisibles.

Mon ami Patrick, à qui je me suis ouvert de cette idiosyncrasie culturelle, m’a expliqué que l’Angleterre avait été un empire et que, de ce fait, les Britanniques aimaient exposer des choses du monde entier. Patrick voit dans ces musées et ces livres, non un motif d’amusement ou d’admiration, mais le signe d’un intérêt soutenu pour le monde entier.

C’est vrai qu’on sort de ce musée, l’Ulster Museum, avec l’impression d’avoir fait une longue promenade, mais on ne sait où. Une promenade dans des univers très séparés, très variés ; on est passé d’un monde à l’autre sans préparation, et cela crée un véritable sentiment de plaisir mêlé à de la destabilisation. Car même dans les musées d’art, les musées clairement définis, les salles obéissent à une espèce de loi d’autonomie, en vertu de laquelle les espaces tranchent radicalement les uns sur les autres.

Ici, à Belfast, le visiteur est baladé, après quoi il est comme rejeté, projeté dans le très beau Jardin botanique, l’esprit plein d’une impression confuse, entre émerveillement et perplexité. Si cela ne contente pas le désir de voyager, qu’est-ce qui le fera ?

Seamus Heaney et Michael Longley

heaney460.1255885245.jpgphoto robertarood.wordpress.com 

Après la sous-culture, la grande culture. Qui a dit qu’il n’y avait pas de hiérarchie dans l’art ? Quand deux grands poètes viennent lire leurs oeuvres, sur les thèmes de l’amour, de la guerre et du paysage, accompagnés par le plus grand orchestre du pays, le sage précaire respire, il redevient calme et il admire.

La salle était comble hier soir, pour entendre les deux grands héros des lettres nord-irlandaises. Le prix Nobel 1995 (Heaney) et son vieux compagnon Longley, tous deux nés en 1939, ont fêté leur 70ème anniversaire par une lecture publique au Waterfront, la salle de concert au bord de la rivière Lagan. Cette performance rappelait les tournées que les deux poètes effectuaient dans les années soixante. Au-delà de la poésie, de l’amour de la poésie qui reste vivant en Irlande, ces deux hommes donnaient l’image d’une conciliation entre les deux communautés, Seamus étant catholique, et Michael protestant.

longley.1255883396.jpgMichael Longley

Je rencontrais, assise à côté de moi, une jeune rouquine qui enseignait l’anglais à Derry, et qui suivait des cours à Belfast sur la littérature irlandaise. Elle avait écrit un mémoire sur la présence des Troubles dans la poésie de Heaney. Or, chaque fois qu’elle cherchait à obtenir un contre-exemple poétique, venant de « l’autre camp », elle citait Longley. Pour Karen, puisque c’est le nom de cette jeune enseignante, l’oeuvre de ces deux hommes est profondément liée l’une à l’autre, de même que sa propre identité, à elle, héberge un patronyme écossais et un sentiment d’appartenance à l’Irlande. Pour elle, qui n’était pas née à l’époque de ces tournées poétiques, cette soirée était très émouvante. Elle connaissait la plupart des poèmes lus. Elle-même était originaire de département rural de Heaney, et elle avait grandi sous la protection tutélaire du poète.

L’effet que produit le nom et la présence de Seamus Heaney est vraiment étonnant. Les tickets pour l’événement ont été vendus en quelques jours, et le duo pourrait se produire chaque semaine, il y aurait salle comble à chaque fois. Après le « concert » j’ai invité Karen à prendre un verre, et me suis imposé, faussement naïf, à la réception qui a suivi, en présence des poètes, mais aussi du vice-premier ministre Martin McGuinness, de la ministre de la culture, du vice-chancelier de l’université Queen’s, le gratin politico-culturel de la province. Karen était très gênée de jouer ainsi la pique-assiette et elle reconnaissait des visages qui, naturellement, ne me disait rien, à moi qui buvais verres après verres, un vin blanc qui était inexplicablement mauvais. Je le faisais passer grâce aux excellents petits fours. Karen dut partir très tôt car son boyfriend l’attendait en voiture pour la ramener dans son village natal. Une amie brésilienne ayant été refoulée de la réception, je sortis pour aller la chercher, et passais le cordon de sécurité en prétendant que j’étais quelqu’un. On me laissa sortir et rentrer, et on ne fit aucune remarque à mon amie.

Cette dernière connaissait aussi les poèmes de Heaney par coeur, et s’arrangea pour aller lui parler. Elle était plus ou moins mandée par l’université de Sao Paolo de faire venir le prix Nobel nord-irlandais au Brésil, pour l’inauguration d’un département d’études irlandaises. Elle revint vers moi, bouleversée d’avoir parlé au grand homme.

Tout cela me transportait aux temps où les écrivains étaient des étoiles de la vie sociale. L’époque où Dickens faisait des tournées pour lire ses romans, et où des milliers de gens se déplaçaient pour voir et écouter le prodige.

Robert McLiam Wilson, une star littéraire de Belfast

Pour moi, Belfast est avant tout la ville d’un jeune écrivain que j’ai lu il y a dix ans, quand j’ai décidé de tenter ma chance en Irlande. Je l’ai lu sans avoir une idée très claire de ce qui distinguait Dublin de Belfast. A mes yeux, tout cela c’était l’Irlande, un petit pays humide et froid, où les bières noires réchauffent le coeur et où l’esprit de la castagne palpite. C’était mes préjugés de l’époque. C’était encore l’époque où l’avion coûtait assez cher, où l’on achetait ses billets dans des agences de voyage, où l’on faisait quelques lectures avant de partir pour une destination aussi lointaine que l’outre-manche.

Je venais de perdre, dans la même semaine, mon travail et ma petite amie. La découverte d’un auteur provocateur, écorché vif et cultivé ne pouvait que m’être réconfortant.

Robert McLiam Wilson fut une introduction roborative à « l’île des saints et des savants » pour le candide voyageur que j’étais. En m’installant dans la province d’Irlande du nord, l’année dernière, je pensais qu’il serait une star absolue, ses deux romans ayant marché du tonnerre, surtout le premier, Ripley Bogle (1989), qui donne de Belfast et de Londres une image très puissante, à la fois burlesque et infiniment poétique. A mon grand désappointement, je n’entends personne me parler de lui, et quand je questionne, je n’obtiens aucune réponse indiquant qu’il soit aussi fameux qu’il ne l’est en France.

Ripley Bogle devrait pourtant être lu car il fait souffler une sacrée bourrasque dans les lettres irlandaises. Il s’agit de l’éducation d’un garçon, né dans les années 60 dans un quartier populaire de Belfast, et qui grandit pendant la guerre civile (the Troubles), developpant des défenses assez baroques pour résister à l’horreur de son quotidien. Jeune homme, il devient bon à l’école et obtient de faire des études de lettres à Cambridge, en Angleterre. Au passage, il parle de Queen’s, l’université de Belfast où j’ai l’honneur de faire ma thèse présentement, en des termes plus que désobligeants. Puis son naturel prend le dessus et il abandonne ses études et devient clochard à Londres. C’est depuis cette situation de clochardise qu’il raconte son histoire, d’où une vision du monde noire et sans concession.

Son deuxième roman, Eureka Street (1996) est d’une facture un peu plus classique, dans le style et la construction, mais les personnages restent épatants, les ressorts dramatiques truculents, et les fils narratifs sont très drôles. On y voit des parodies d’hommes de lettres (Seamus Heaney) et d’hommes politiques (Gerry Adams) d’Irlande du nord, pastiches dont l’irrévérence fait du bien, en ces temps de discours lénifiants sur la réconciliation, l’acceptation de l’autre, le multiculturalisme. L’auteur montre de manière drôlatique comment les efforts pourt la paix se font grâce aux Américains arrosant à vannes grandes ouvertes les mafieux les plus sordides, tout en développant des discours grandiloquents. On y lit le destin de gentils escrocs qui font fortune en profitant de ces fonds tombées du ciel.

McLiam Wilson n’a rien publié depuis 1996, cela explique peut-être qu’on le connaisse moins en ce moment. A l’époque de la publication de ces deux livres, il a reçu de nombreux prix littéraires, en Irlande, au Royaume-Uni et en France. Il préparerait un roman qu’il repousse année après année. On le verrait bien ne pas plus terminer ce roman qu’il n’a terminé ses études.

Tullyquilly (3) Des espaces inexplorés

J’ai passé l’été dans la petite chaumière de Tullyquilly, isolée dans la cambrousse.

Les amis qui me l’avaient prêtée m’avaient aussi laissé une voiture, alors je naviguais sur les routes sinueuses et vallonnées du comté Down, et travaillais avec une joie jamais tarie sur le terrain de la chaumière. Quand je ne faisais pas du cruising en voiture, je faisais de rafting sur les rivières avoisinantes avec mon bateau gonflable. Je peux dire que j’ai bien exploré le district, seul ou en bonne compagnie.

Mes promenades dans le parc de Tullyquilly étaient toujours émerveillées. Je ne sais pas d’où viennent ces émotions qui me submergent devant des fleurs, des arbres, des feuilles. Je suis définitivement une midinette sans défense devant les beautés de la nature, un vrai coeur d’artichaut. Il faut relire D.H. Lawrence sous cet angle : l’amant de lady Chatterley n’est pas qu’un baiseur, c’est surtout et avant tout un jardinier qui cherche la solitude, qui est inadapté à la société car il est trop bouleversé par la beauté d’une fleur et d’une femme. Je ne me compare pas à lui, God forbid, mais la scène d’amour, à la fin du roman, où les amants s’unissent dans les fleurs et les herbes est typiquement ce qu’inspire le parc de Tullyquilly.

De retour à Belfast, j’entends dire que l’été était pourri, qu’il a plu tout le mois d’août. Il doit y avoir un micro-climat à Tullyquilly, moi j’ai un souvenir enchanté de mon été.

Aventures en bateau gonflable

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J’ai la passion des rivières, des fleuves et des ruisseaux. J’aime aussi les lacs, mais moins, et les canaux encore un peu moins. Et la mer franchement moins. Entre un paysage de mer et un paysage de rivière, mon coeur ne balance pas une seconde.

Quand mes parents habitaient à Saint-Quentin Fallavier, et quand je rentrais chez eux le week-end, je promenais le chien Bachus, le long de la Bourbe, sur des kilomètres. Je rêvais de construire un radeau et de me laisser dériver. Je lisais Anatole France en engueulant le chien qui se secouait près de mon livre, après avoir nagé dans l’eau verte de la rivière isèroise.

Quand j’écrivais sur le fleuve Liffey, je rêvais de pouvoir naviguer sur son cours, extrêmement frustré d’en voir l’accès interdit par les propriétés privées innombrables. C’est ainsi que, récemment, mon ami Israël me donna l’idée d’acheter un bateau gonflable.

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Les avantages du bateau gonflable sont nombreux, et presque plus importants que ses inconvénients. Parmi ses avantages, citons le fait qu’il ne requiert que peu de technique, peu de courage, peu de force physique. Il n’est pas très cher et il rappelle au sage précaire ses vacances en famille, dans un camping de Collioure.

J’ai fait quelques tentatives de mouillage sur la rivière Bann, en Irlande du nord. La Bann part, si je ne m’abuse, des montagnes Mourne et se jette dans le grand lac qui se trouve à l’ouest de Belfast. Alinne et Israël m’accompagnèrent dans une de ces aventures, permettant à deux d’entre nous de naviguer pendant que le ou la troisième conduisait la voiture du point de départ au point d’arrivée, nommément l’aire de Katesbridge et le pont dit Poland bridge, 5 kilomètres en aval.

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Quand ma mère m’a rendu visite, avec une amie, dans ma chaumière de Tullyquilly, je l’ai aussi mise à contribution pour qu’elle me permette d’explorer une autre section de la rivière Bann. Entre 5 et 10 kilomètres, là aussi, mais en amont de Katesbridge.

Mon excitation était à son comble lors de ma première descente. Je comparais le plaisir de la navigation à celui de faire l’amour enfin, après l’avoir longtemps fantasmé. Non que j’eus un orgasme, ni la moindre réaction érectile, Dieu m’en préserve, sur mon bateau en caoutchouc, mais la nature de mon plaisir était de l’ordre d’une satisfaction insuffisante si elle avait dû en rester là. De même que le jeune homme traverse son premier acte sexuel dans un état d’incrédulité, et a besoin de recommencer pour y croire, de même, j’étais à la fois heureux de ma descente de rivière, mais anxieux de recommencer aussi tôt que possible, et avec d’autres rivières, et que cela dure plus longtemps, et que ce soit plus fièvreux. Les dangers potentiels ne m’effrayaient pas, j’étais possédé par le démon du bateau gonflable.

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Je suis conscient d’être un peu ridicule, mais mon émerveillement devant le scintillement de l’eau, les nuages, le mouvement gracieux des choses, les envols d’oiseaux devant moi, mon émerveillement était sans fin.

C’est dit, je vais devenir l’aventurier des bateaux gonflables, et je vais concevoir des voyages aberrants. La liffey, bien sûr, car je la désire depuis trop longtemps, mais je ne m’arrêterai pas là. Je commence à imaginer des traversées d’Irlande, des inventions à la Jules Verne et des récits de voyage éblouis.