Genre littéraire et territoires : Chine et Amérique

Chaque genre littéraire connaît des moments de bifurcation, qui le mettent en danger et qui lui donnent la possibilité de se régénérer.

Aujourd’hui, le récit de voyage connaît une profonde secousse due au poids politique et idéologique dont les territoires sont marqués. On ne peut plus voyager innoncemment, de manière purement esthétique ou hédoniste quand on est en terre-sainte, au Tibet, dans le Xinjiang, en Afrique ou même en Irlande du nord.

Vous mettez le pied à Jerusalem, ou à Lhasa, et que se passe-t-il ? Vous voyez partout un peuple opprimé et un peuple oppresseur, c’est-à-dire que vous voyez de la politique partout, dans la moindre route, le moindre dispensaire, le moindre temple. En Amérique, vous ne pouvez pas décrire la vie des gens autrement qu’avec l’idée qu’ils font partie de la plus grande puissance du monde, et que leur mode de vie est en avance, pour le meilleur et pour le pire, sur le nôtre.

Les territoires étant devenus très singuliers et surinvestis par la politique et l’idéologie, les récits de voyage doivent le devenir aussi. Au XIXe siècle, les voyageurs avaient le même style pour des récits concernant l’Amérique, l’Afrique et l’Asie. Ils adoptaient tous un ton d’explorateur et d’observateur intéressé. Aujourd’hui, les lieux influencent le style même.

Un récit américain est différent d’un récit en Chine. L’Amérique du nord invite à une prose lyrique, dans lequel Jean Baudrillard s’est distingué : une parole prophétique, qui se laisse aller aux excès et à la généralisation. Cela s’explique, je pense, par le fait que les Américains ont un mode de vie en avance sur le nôtre. Le voyageur est ainsi conduit à contempler son propre avenir. Pour saisir ce qu’il y perçoit, il doit se lancer dans un style qui annonce l’avenir, d’où le style apocalyptique des récits de voyage postmodernes aux Etats-Unis. 

En Chine, on trouvera des différences fondamentales entre un récit concentré sur les grandes villes de l’est et un récit qui se déroule à l’ouest, au Tibet et au Xinjiang. A l’est, on peut encore trouver du lyrisme dont j’ai parlé pour l’Amérique, car les voyageurs récents aiment bien voir la Chine comme un lieu futuriste. De fait, qu’on le veuille ou non, la Chine est un pays qui surprend, qui prend de court, car c’est un pays qui bifurque, qui prend des chemins que personne ne peut jamais prévoir à l’avance. Pour cela, le style des récits de voyage en Chine est instable.

Si la prose des récits en Amérique est installée dans la prophétie incantatoire, c’est parce que l’Amérique ne nous surprend pas. Son avenir, c’est l’avenir qui n’est que le dépliage de l’après-guerre. Toujours plus de rapidité, de virtualité, de propreté, de médias. La Chine, on ne sait jamais ce qu’elle nous réserve, et on ne sait comment écrire.

Un marin magnifique qui fait triompher l’errance

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La longue route de Bernard Moitissier, est la narration de la fameuse course autour du monde sans escale, le Golden Globe de 1969. J’ai déjà narré l’aventure shakespearienne du malheureux Crowhurst, mais je n’ai pas rendu hommage au Français génial et solitaire qui incarne la sagesse précaire dans ce qu’elle a de plus physique.

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Mon ami Daniel, un Américain qui enseigne l’histoire à l’université Queen’s, avait ce livre dans son bureau, en français, depuis quelques années déjà. Daniel me surprend encore en étant très au fait de l’histoire de ce marin, ainsi que de nombreux autres marins. Il me raconte, dans son bureau tapissé de livres, comment Moitissier, arrivé à la fin de son parcours, avait décidé d’abandonner la course, et de repartir pour un second tour du monde en repartant vers le sud de l’Afrique. En fait il fera un demi-tour du monde en plus de celui qu’il avait déjà réalisé, et il accostera à Tahiti. Moi, bon public et traîne-savate, j’écoutais Daniel en poussant des Oh! et des Ah!, bien calé dans mon fauteuil.

J’emprunte le livre à Daniel et le lit au cottage de Tullyquilly, qui lui appartient et qu’il me prête par moments. Je m’amuse comme un enfant de ces aventures de marin dont je ne comprends rien. Pourquoi les gens cherchent-ils à traverser des mers ? Pourquoi se mettent-ils en tête de vivre sur un bateau ? C’était une chose que je n’avais jamais compris, et encore moins désiré, bien que je compte dans ma famille un cousin skipper, un oncle marin, un frère passionné de voile et un père dont le seul regret dans la vie aura été de n’avoir jamais été un marin accompli.

Partir seul sur un bateau, c’est combiner, à mes yeux, tout ce que la vie recèle de moins drôle. La platitude de l’immensité, le risque des tempêtes, la froidure des vagues, l’absence de solidarité, l’absence de conversation, l’accompagnement incessant de soi-même, les soucis interminables de la maintenance du rafiot. Sur un bateau, il me semble qu’on oscille entre la douleur et l’ennui, exactement ce que disent de la vie les philosophes pessimistes qui invitent au suicide.

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Je lis avec plaisir le récit que Moitessier a  écrit vingt ans après la course. Il se laisse aller à des méditations dont j’imagine bien qu’elles font vibrer les amateurs d’aventure qui ont des sentiments esthétiques mais qui ne veulent pas lire des auteurs littéraires (au prétexte peu convaincant qu’ils sont trop littéraires et de ce fait coupés de la vraie poésie qui, elle, réside dans la houle et la proue caressée par la brise et le frimas). En fait de poésie, je reste dubitatif devant le paragraphe qui parle du cap Horn. Il semble que « le Horn », ce soit le grand truc pour les marins. Quand on aime la mer, on frémit devant l’évocation du Horn, de la même manière qu’on fait silence devant les sources du Nil quand on est explorateur anglais.

Or, Moitessier se réveille trop tard, une nuit, et il a passé le Horn sans rien voir. Il se le reproche, car s’il avait entendu le réveil sonner, il aurait dirigé son bateau de façon à passer tout près pour le bien voir. Mais non, il se sait dans l’Atlantique à présent, et il ne verra jamais le Horn. Quand même, il ne peut se passer d’un petit passage qui marque le fait d’y être passé, fût-ce en dormant. J’aime bien ce passage car c’est précisément le type de poésie qui nous guette tous, nous qui écrivons de la littérature de voyage :

Je regarde. Je n’arrive pas à y croire. Si petit et si grand. Un monticule pâle et tendre dans le clair de lune, un rocher colossal, dur comme le diamant. Le Horn, c’est long, toute la Terre de Feu depuis 50° de latitude Pacifique jusqu’à 50° de latitude Atlantique. Pourtant c’est ce rocher posé seul sur la mer, seul sous la lune, et qui porte toute la grandeur des glaciers, des montagnes, des canaux, des icebergs, des coups de vent et des belles journées de la Terre de Feu, l’odeur du varech, les couleurs de toutes les aurores australes et la sérénité inaccessible des grands albatros aux ailes immenses qui planent au ras de l’eau sans bouger une plume, dans les creux et sur les crêtes, et pour qui toutes choses sont égales.

Tous les clichés semblent y être, et s’ils n’y sont pas, il n’en manque pas beaucoup.

Ce qui me fascine, dans La Grande route, c’est la relation qu’entretient Daniel avec lui. S’identifie-t-il à un marin solitaire, avec sa ferme et son terrain vague ? S’identifie-t-il à l’aventurier qui écrit qu’une femme et une famille ne peuvent pas décider pour soi ? Est-il lui aussi de la trempe des gens qui, soudain, dérivent, déclinent, incurvent et abandonnent, pour se donner de nouvelles règles ?

moitessier-3.1268306235.jpgJe me permets de classer Moitessier parmi les sages précaires parce qu’à le lire, on sent qu’il est conduit par des forces et des impressions qu’il ne comprend pas et qui sont trop grandes pour lui. Il est à l’écoute, si je puis dire, des flux qui le mènent à écrire des choses parfois ridicules et parfois somptueuses. J’aime cette incomplétude, cette confusion, cette imperfection. C’est ce qui lui permet de prendre cette décision à la fois lâche et courageuse, égoïste certes, mais confiante dans l’affection réciproque de ses proches, la décision d’abandonner la course et de fuir. Il ne fera pas un deuxième tour du monde, mais en faisant dérailler la course, il a remis l’errance au centre de la navigation maritime. Pour cela seulement, il mérite d’être pris pour un modèle et un père spirituel.

Hantologie : L’exotisme spectral de Pierre Loti

loti_salon_turc_ottoman.1267273603.jpgLoti dans sa maison de Rochefort

Pierre Loti, cependant, dit des choses sur le Japon qui sont troublants de pertinence, mais qu’il ne compare pas à son pays d’origine. Contrairement à ce qu’une critique paresseuse dit des écrivains voyageurs, qu’ils structurent toujours leur perception des territoires sur un modèle de hiérarchie binaire de type « home/away », il semble que le récit de voyage opère des comparaisons décalées, où le « chez soi » et l' »ailleurs » prolifèrent et se troublent. L’espace se brise en une myriade de lieux auxquels des coefficients de familiarité et d’étrangeté peuvent être appliqués librement et provisoirement.

Bon, c’est un peu abrupt comme début de billet, et pour un samedi matin. Et un matin qui succède à une victoire française contre le Pays de Galles dans le tournois des six nations ! Pour celles et ceux qui ont mal aux cheveux, je reprends d’une voix douce.

Au Japon, Loti a l’impression, pour prendre un exemple concret, que les langues européennes sont trop épaisses, trop riches, trop grasses ou trop onctueuses, pour pouvoir décrire une réalité basée sur l’absence, le peu, le vide et la retenue. Voici ce qu’il écrit dans Madame Chrysanthème : 

« Dans d’autres pays de la terre, en Océanie dans l’île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j’aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.

Ici au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. »

La comparaison du Japon avec d’autres lieux exotiques est intéressante car l’ “ailleurs” n’est pas vu comme un bloc monolithique. Dans l’ailleurs il y a des lieux plus significatifs que d’autres, plus réels que d’autres. Pour Loti, le haut lieu de référence est la Turquie. Il y a aime passionnément une femme et a toujours été fidèle à la cause ottomane. Plus tard, quand il quitte son logement japonais, il décide d’en faire un croquis, “comme jadis, a Stamboul”. La capitale ottomane est devenue une forme de chez soi pour Loti, et contrairement a ce qu’on dit trop souvent, le voyageur ne compare pas les pays avec son pays d’origine, mais avec d’autres pays étrangers qu’il a cru comprendre, ou avec lesquels il a construit quelque chose : 

« Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l’amère dérision de ce que j’avais fait là-bas… »

Pensée spectrale de Loti. Le deuxième voyage est la répétition fantasmée et comique du premier, comme Marx le disait de l’histoire qui se répétait comme une farce : une premiere version d’un événement était jouée sur le mode héroïque ou tragique (révolution de 1830), suivie par une deuxième version, comique et parodique (révolution de 1848). Jacques Derrida, qui a beaucoup écrit sur les spectres et les fantômes, écrit que le spectre est « ce qui, quand il revient, fait événément. » Si cela est vrai, alors le Japon pour Loti est le véritable événement, tandis que la Turquie, profondément aimée, n’était qu’un songe incroyable. « Chaque fois qu’un spectre est présent, dit Derrida, c’est l’événement même, tout autre. » En effet, le Japon c’est l’exotisme même pour Loti, l’autre absolu (exotique vient du grec « exotikos », étranger). Au contraire, son « Orient » turc séducteur, la Turquie, est devenue complètement familière pour Loti ; il l’a ingérée, digérée, intégrée.

pierre_loti_par_henri_rousseau.1267273560.jpgLoti, par le Douanier Rousseau

Les mots français sont donc trop amples au Japon, ils manquent de finesse mais aussi de raffinement : ”Pour raconter fidèlement ces soirées-la, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre.” Mais voilà, dans l’esprit polyglotte de Loti, « notre » langage n’est pas forcément le français. C’est une langue de fantôme, mêlant le turc et le basque, le breton et la langue d’oïl. Si Loti se transforme lui-même, s’il se déguise, s’il se maquille, s’il se travestit, c’est pour devenir un spectre. Pour habiter et se tenir toujours ailleurs

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« A ce Japon, il manque décidément je ne sais quoi d’essentiel : on s’en amuse en passant mais on ne s’y attache pas. »

C’est ainsi que nous retournons à la dialectique du nomade déjà notée par Bouvier. S’attacher/S’arracher. Si Pierre Loti ne peut s’attacher au Japon, alors il l’exclut de sa vie de nomade, et il ne s’en arrache même pas. Le Japon aura été comme un espace irréel, dont l’essence est lacunaire (il manque « quelque chose d’essentiel »), ce qui convient, me semble-t-il, parfaitement à une nomadologie spectrale, ou à une « hantologie » des voyages.

Civilisation féminine ?

Du coup, je me pose des questions. Dans mon premier blog, Nankin en douce, je parlais beaucoup de femmes chinoises. J’écrivais un blog pour exprimer l’enchantement qui était le mien à leur contact. Que ce fût des amoureuses, des amies, des collègues, des étudiantes, elles accompagnaient ma vie et la rendaient plus facile. De nombreuses femmes occidentales me reprochaient soit d’abuser de ces femmes, soit au contraire d’être naïvement abusé par des manipulatrices. C’est comme si, dans une situation post-coloniale, il était impossible d’avoir une relation égalitaire interraciale. 

La première année de ma vie en Chine, malgré tout, j’étais ravi par cette présence féminine que je sentais partout, et dans laquelle je me sentais baigné. Je pensais faire l’expérience d’une « civilisation féminine ».

A l’opéra traditionnel, la féminité ma paraissait avoir trouvé une expression ultime, irrésistible. Dans la littérature, avec le roman des romans, Le rêve dans le pavillon rouge, je me trouvais à nouveau dans une oeuvre où les femmes étaient l’élément vivant, essentiel. Je paraphrasais Nietzsche, qui disait que la Grèce du Ve siècle avant J-C, que la France du XVIIe siècle, avaient développé l’art de la masculinité à son niveau le plus élevé. Je voyais en Chine une culture de la féminité qui avait travaillé pendant des siècles pour raffiner l’art d’être une femme. Un art d’être, de bouger, de parler, qui atteignait une sophistication presque insupportable pour l’homme sensible arrivé d’ailleurs.

En lisant Pierre Loti, je me demande si je ne suis pas tout simplement un néo-colonialiste moi-même, dans le seul fait d’avoir vu tant les femmes et si peu les hommes. N’est-ce pas une manière de se sentir inconsciemment en « terre conquise » que de voir des femmes charmantes partout, et de ne voir que cela ? J’avais des moments de doutes là-bas aussi, je m’interrogeais sur mon éventuel « néocolonialisme sentimental« .

Je suis gêné aux entournures, en lisant Loti, du style esthète de ce petit mec qui parle des femmes étrangères comme si elles étaient de beaux objets. Je me demande avec mélancolie si je ne faisais pas cela, moi aussi.

Pierre Loti : « Je t’avais prise pour m’amuser »

kitagawautamaro_flowersofedo.1265461377.jpgKitagawa Utamaro

Trois récits de Loti racontent l’histoire d’un Européen qui arrive dans un pays du Proche-Orient, d’Asie ou d’Océanie, se marie avec une femme du coin, et s’en va a la fin en abandonnant la femme.

Loti a peut-être créé, pour cette raison, une forme d’érotisme exotique. L’exotisme est par définition lié à l’érotisme, car traditionnellement, l’étranger inquiète, dérange, effraie : l’ailleurs devient exotique lorsqu’il n’est plus dangereux, et alors il inspire des désirs de domination. Domination, sexualité et voyage, nous abordons avec Loti la complexe question de la littérature coloniale.

Quand l’étranger devient pictural, pittoresque, sexuellement attrayant, c’est qu’il est devenu accessible et inoffensif. Pour le rendre inoffensif, il a fallu le contrôler, le dominer, c’est pourquoi l’exotisme comme catégorie esthétique est souvent inséparable de la catégorie politique du colonialisme et de l’impérialisme.

Pierre Loti (1850-1923) n’était pas colonialiste stricto sensu mais il collabora toute sa vie à une armée colonialiste. Officier de marine, il a eu des prises de position courageuses lors de la conquête de l’Indochine, publiant un livre qui fit de grandes vagues sur la cruauté des Français au Vietnam.

Il voit dans les pays visités des civilisations féminines. Dans ses récits, on rencontre souvent des femmes et très peu d’hommes. Au Japon, il choisit une femme mignonne, et s’il s’ennuie vite avec elle, il n’oublie pas de la regarder et de dresser des petits portraits :

 « Après vient la toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les même manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu’elle s’attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie. »  

Dans Madame Chrysanthème (1887), un officier de la marine décide de se marier avec une Japonaise avant même d’accoster. Le mariage avec Chrysanthème (c’est le nom de la mariée) est donc une chose délibérément rêvée, fantasmée ou inventée comme une aventure littéraire à raconter. Il paraît que cela se faisait, à l’époque au Japon, des mariages arrangés au mois, assez chers, qui n’empêchaient pas les jeunes femmes de se remarier lorsque l’étranger partait.

Le roman décrit un peu les transactions entre l’entremetteur et les parents de la belle, et fait mention des autres couples mixtes qui se sont constitués avec les autres officiers du navire qui mouille dans la rade de Nagasaki. Loti révèle que tel couple a divorcé, tel autre ne se porte pas mal, tel autre est en pleine fusion amoureuse.

180px-yveschrysanthemepierreloti1885.1265461495.jpgLoti, sa femme et son frère

Loti et Chrysanthème vivent dans une maison traditionnelle sur les hauteurs de Nagasaki, avec les murs et les fenêtres en papier. Les châssis coulissant aisément, le logis peut s’ouvrir intensément sur les montagnes brumeuses. Chrysanthème joue de la guitare à long manche, dont elle tire des sons tristes, et Loti s’emmerde.

Il s’ennuie mais ce qu’il écrit de son ennui reste malgré tout, pour le lecteur, passablement fascinant. Loti n’aime pas beaucoup sa femme, il a la nostalgie de la Turquie et de la sensualité des Ottomanes. Son frère Yves, alter ego simple, fort et fidèle à son épouse restée en France, rend visite au couple et s’amuse beaucoup avec Chrysanthème.     

Après quelques mois de vie conjugale nippone, le navire de guerre doit bientôt quitter le Japon pour aller en Chine. La séparation du couple est drôle et pénible pour le lecteur. Loti entend Chrysanthème chanter gaiement, et l’observe vérifier que les pièces qu’il lui a données, selon les arrangements du départ, sont bien authentiques. Il se dit vexé ne pas voir chez elle de tristesse, mais cela lui plaît finalement car il ne voulait pas d’effusion : « Allons, pas plus pour Yves que pour moi, rien ne s’est passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur. » 

Il décrit certes avec franchise ce qui se passe dans le coeur d’un homme qui a le désir de passer de bons moments avec une femme, sans que cela débouche sur d’éprouvantes responsabilités. Mais pourquoi cette langue aussi peu respectueuse de la femme ? Pourquoi présumer qu’elle ne pense pas ? C’est ce que le sage précaire ne peut pas partager avec Loti. Profiter de la vie, oui. Payer pour rendre les échanges plus explicites, soit. Abandonner et fuir, passe encore. Mais mépriser les femmes avec qui l’on fait un bout de chemin, cela je ne le comprends pas et je le lis avec déplaisir.

« Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis ; embrassons-nous même, si tu veux. Je t’avais prise pour m’amuser ; tu n’y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique ; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. »

Je dois avouer que j’ai de la peine à croire Loti : il joue au militaire vaillant, au mercenaire à l’épaisse carapace. Malgré tout, cette expression de « genre nippon » me chagrine.

Le dernier chapitre est une prière aux dieux locaux, qui pourrait bien être récitée par le narrateur comme par la jeune femme. Maintenant que tout est fini, faites que l’on se refasse une virginité pour affronter de nouvelles aventures :

« O Ama-Terace-Omi-Kami, lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivière de Kamo… »

Qu’est-ce que La Montagne de l’âme de Gao Xingjian ?

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On s’interroge beaucoup sur le genre auquel appartient La Montagne de l’âme, de Gao Xingjian. On le présente comme un livre total, un livre somme, un mélange des genres. La plupart du temps, on le désigne comme un roman, Gao lui-même le fait au cours du récit. Il y a ce dialogue du narrateur avec un « critique » conservateur, qui ne comprend pas qu’on puisse composer un livre aussi peu règlementaire. Si l’on en croit ce critique, à la page 600, Gao est encore « un moderniste qui tente en vain d’imiter l’Occident ». Gao proteste mollement qu’il s’agit plutôt d’un « roman oriental ». Cela fait exploser le critique qui se lance dans la tirade la plus éclairante du livre, pour ce qui concerne sa propre identité générique :

En Orient, on trouve encore moins vos procédés bizarres : réunir des récits de voyage, recueillir des bribes d’histoires et des notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l’essai ; on n’invente pas comme ça des fables qui ne ressemblent guère à des fables, on ne recopie pas quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc, qui n’ont rien à voir avec des mythes pour réunir le tout et l’appeler finalement « roman »!

C’est donc que Gao voit ce livre comme un roman, et cela devrait suffire.

Pour moi, ce n’est pas suffisant. La Montagne de l’âme est aussi un récit de voyage. À mes yeux il est par dessus tout un récit de voyage. Il en possède les qualités les plus déterminantes : la structure est celle d’un itinéraire, qui débute dans les montagnes du Sichuan, et qui se termine à Pékin. Entre-temps, le narrateur est allé jusqu’au Yangze et a visité de nombreux « pays » de minorités ethniques. Le texte est ainsi principalement non-fictionnel et, à ce titre, se lit davantage comme un récit de voyage que comme un roman.

Ce qui fait de ce livre un roman est également important, mais c’est très mince : d’abord la « montagne de l’âme » est un élément fabuleux, dont la quête impossible nimbe le récit d’une irréalité essentielle ; ensuite le narrateur est en constant dialogue avec une femme qui semble être autant sortie de son imagination que de la réalité.

Cependant, ce qui fait de ce livre une lecture fascinante pour moi, ce sont les chapitres où Gao trouve les mots pour nous faire rencontrer un paysage, une scène de village, une coutume, une effroyable peur dans la solitude d’une forêt d’arbres à laque. C’est aussi le noeud de réflexion qui lui vient quand il est à Shaoxing, à la fin de son voyage. C’est la ville de Shaoxing elle-même qui lui permet de parler en même temps d’un écrivain moderne important, d’un ancien lettré et d’une stèle antique. La manière dont Gao relie ces trois composantes est magistrale, mais ce chapitre n’est possible et pensable que dans le cadre d’un récit de voyage, parce que Shaoxing est une étape, c’est-à-dire l’équivalent littéraire d’une péripétie romanesque.

Maillart, Thesiger et Bouvier contre l’Europe

Dans un entretien radio-diffusé, Ella Maillart dit d’abord une chose scandaleuse : « En vieillissant on a le temps de réfléchir. »

D’un sens, c’est vrai : à partir du moment où l’on vieillit, on entre dans le domaine sublunaire des mouvements locaux et temporels, et c’est là-dedans qu’on prend le temps de réfléchir. Mais ce que veut dire la voyageuse, c’est qu’on ne réfléchit qu’en étant vieux. Elle continue:

« Réfléchir veut dire aussi fléchir un peu le genou. N’être plus très sûr de soi-même. En réfléchissant je pense que je voulais voir le contraire de l’Europe. En allant en Mongolie, en Asie centrale, au Tibet. »

C’est exactement l’impression que j’ai quand je lis Nicolas Bouvier. Les gens et les valeurs qu’il décrits sont le contraire des Suisses de son époque. Ils ne sont pas riches, savent vivre de peu, ont le sens du sacré, et plus il va vers l’est, plus les gens sont anti-suisses.

Thesiger, quand il évoque les marais d’Iraq avec l’émotion que connaissent les voyageurs quand ils ne peuvent plus se défaire des émerveillements d’un moment, précise : « peace and continuity, the stillness of a world that never knew an engine. »

Et alors, serait-on tenté de demander ? « Un monde qui n’a pas connu un moteur ». Dans l’esprit de cet explorateur, le moteur est donc la chose qui fait basculer l’humanité. De tous les progrès humains, de toutes les révolutions, les voyageurs en choisissent souvent une qui étonne le lecteur par sa superficialité. Que leurs barques soient munies d’un moteur, est-ce que cela aurait nécessairement fait mourir les Arabes en question ?

The stillness. Valeur et mystique de l’immobilité.

Catherine Cusset, les cycles de New York

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New York, journal d’un cycle (Paris : Mercure de France , 2009)

Récit cyclique (donc féminin selon les critères stéréotypés de certains critiques).

Les premières pages sont consacrées à des scènes de vélo dans la rue, les voitures, les cris, les incivilités, le manque de fluidité dans le trafic, qui font que la cycliste est agressée autant par les voitures que par les piétons. Jusqu’à ce qu’elle pense être enceinte. Elle est tellement sûre d’être enceinte qu’elle s’adresse à l’enfant : « les taxis ne te voient pas, mon corps qui te porte est maintenant si précieux. » En regard de cette scène, la page fait face avec la photo d’un vélo abandonné dans la rue, mutilé, sans selle, la roue avant voilée, sans pédales. Signe annonciateur d’échec, d’accident, de mutilation, de décrépitude. Mais assez tôt, le test de grossesse se révèle négatif.

Dans le récit cyclique, le paysage, les rues, entrent en résonnance avec les saisons, qui symbolisent à la fois le passage du temps et le retour des cycles. « New York est une ville rose. » La couleur rose renvoie au soleil couchant, aux bourgeons des arbres mais aussi au pourpre du test de grossesse, par opposition au blanc du test qui annonce l’échec et aux lignes blanches de la piste cyclable, qui, elle, s’effacent dangereusement.

Les cycles menstruels rythment le récit, qui consiste en promenades à bicyclette et en rollers. La femme à vélo, son mari en rollers. Elle veut faire un enfant, mais il faut calculer les « bonnes » semaines. Calcul et chiffres deviennent une rythmique existentielle, une tyrannie arithmétique qui s’amenuise avec son dénombrement :

pour une femme, douze occasions par an normalement, pour moi, dix à peine à cause de mes cycles irréguliers, et quand mon psychisme se met de la partie, il en reste seulement sept ou huit. L’été, je suis en France. Il n’en reste que cinq ou six, et chaque fois seulement vingt-cinq pour cent de probabilités de réussite.

Les occasions s’amenuisent encore avec les pertes d’emplois et autres vicissitudes qui donnent à la stérilité du couple la fatalité des mathématiques, elles-mêmes prises dans un cycle vertigineux : « les chiffres tournoient dans ma tête, les chiffres me donnent envie de pleurer, les chiffres me donnent envie de crier. »  Car il faut aussi compter sur le désir aléatoire du mari. La scène centrale du livre est une scène de ménage où la femme est dans l’obligation de faire le décompte lugubre des occasions manquées, rabattant l’érotisme sur la comptabilité et l’amour sur une mécanique grippée : 

Mais c’est justement cette semaine-là, rappelle-toi : en janvier tu venais de perdre ton boulot, on pensait à autre chose et on n’a pas fait attention à la date ; fin février, le jour où je suis partie pour la France c’était juste le bon moment mais j’étais en retard pour faire mes valises, on n’a pas eu le temps et tu m’as dit ça n’est pas grave, ce sera la prochaine fois, dans un mois ; maintenant c’est avril, c’est le moment que tu m’avais promis, dans une semaine ce sera trop tard, et la prochaine fois je serai en France. D’une voix froide, il répond : Je n’y peux rien, c’est comme ça, maintenant je ne peux pas, écoute ce que je dis. Je pleure. On n’y arrivera jamais, dis-je, jamais.

Tournoiement collectif, de toute la ville, dans une ronde tripartite, selon les âges : « Le mouvement circulaire des danseurs produit un effet hypnotique. (…) Je comprends soudain ce que veut dire melting pot, cette marmite bouillonnante où fondent des ingrédients de toutes les couleurs. » Effet hypnotique des rayons du vélo sur le bébé d’une amie qui interrompt leur scène de ménage. La fascination pour le fait de tourner prend alors son sens, et l’effet hypnotique du tournoiement prend aussi une dimension psychologique. Faut-il rappeler que Freud, à ses débuts, et Charcot à Paris, utilisaient l’hypnose pour guérir les femmes de l’hystérie ?

Littérairement parlant, Cusset nous convie à une pratique de la circularité, non seulement pour représenter les cycles menstruels mais dans le récit même, pour tenter de réparer la relation amoureuse de ce qui fait qu’elle « ne tourne pas rond ». Cette circularité se retrouve dans les mots mêmes, qui semblent porter plus qu’un désir, un pouvoir magique d’intervention dans la vie des choses. Comment ramener le thème de la bicyclette sur celui du désir d’enfant ? « Vélo volé, l’anagramme et le chiasme sont parfaits, les deux mots sont faits pour s’accoupler. En verlan c’est lové, comme un fœtus dans le ventre de sa mère. »

Cette technique réussit presque, semble-t-il, puisqu’après avoir beaucoup tourné et dansé dans la ronde urbaine, « de retour à la maison, nous nous sommes déshabillés d’un accord tacite et tendre. » Mais c’est un faux retour, un faux démarrage du cycle, et la mécanique se grippe à nouveau : « Au moment d’entrer en moi, il débande. »

Suit une méditation sur les coursiers, qui vont vite, en zigzag, sans regarder le paysage. Les coursiers sont ceux qui apportent les nouvelles, ce sont les annonciateurs comme l’archange Gabriel « annonce » à Marie qu’elle est enceinte. L’Annonciation, c’est l’enfantement promis à Marie sans acte sexuel, mais Cusset, la narratrice, sait qu’il lui faut passer par l’acte sexuel, ce qui l’entraîne dans un cycle de détresse, de dépression stérile, d’impuissance face à la vie : « (Je suis) de plus en plus triste. L’impuissance est un cercle vicieux. » L’usage du terme « impuissance » est appliqué à la femme autant qu’à l’homme. Elle se prend alors à rêver d’un homme sans fragilité, qui lui « fasse l’amour au bon moment ». Elle réprime cette pensée et dirige son attention sur la bicyclette, son importance dans sa vie, et le contrôle qu’elle a sur elle, à la différence de la mécanique sexuelle qu’elle n’est pas en mesure de maîtriser :

Une des choses au monde les plus importantes pour moi, c’est mon vélo. La répétition cyclique des jours. (…) le vélo est aussi une manière de ne pas trop réfléchir. Evacuer plutôt. (…) Avec un vélo on ne dérive pas. (…) On peut se perdre, mais en gardant le contrôle de la machine entre ses jambes. (Je souligne.)

Le vélo devient alors un substitut du phallus, une machine qu’elle peut contrôler, qui peut la mouvoir, la faire avancer au-delà d’elle-même. Image de l’harmonie impossible avec son mari, agencement entre un corps et une machine qui fonctionne, qui « tourne » bien. Finalement, l’insatisfaction la gagne là aussi, mais ce n’est pas pour une question d’amour, de sentiment ou de sexualité ; c’est l’idéal de contrôle qui est insatisfaisant :

Ce que je veux, c’est arriver au point où je perds tout contrôle, pas dans la violence mais dans une douce acceptation des choses. Je souhaite le renoncement au terme d’un trajet de souffrance qui me révèle mon impuissance. 

Le livre se termine quand le couple arrête de tournoyer. La femme et l’homme s’assoient et regardent le soleil qui se couche.

Typologie spatiale des récits de voyage

Certains disent qu’il est impossible de faire une typologie des récits de voyage. Que les récits de voyage sont trop divers, trop hybrides, trop ouverts, trop inclassables.

Il existe pourtant des différences schématiques qui distinguent les uns et les autres. Elles sont liées aux rapports à l’espace qu’ils entretiennent. Il semble y avoir une phénoménologie des déplacements que l’on peut réduire à une opposition binaire : le cercle et la ligne droite.

1- Le Cercle
Ce sont les voyage qui consistent à faire un tour. Non seulement les Grand Tours des aristocrates britanniques du XVIIIe, mais aussi les tours du monde, les circumnnavigations. Les célèbres « Voyage en Orient » de nos romantiques sont de bons exemples de cercle. Ils visitaient tous plus ou moins les mêmes lieux, et gardaient toujours en tête le retour au pays. Ces voyages, consistant en tours, ont donné le terme de « tourisme ». Une des particularités du touriste est qu’il revient invariablement chez lui, et donc que son voyage se structure mentalement sur une opposition « ailleurs/maison » qui détermine ce qu’il voit et perçoit.

De nos jours, on assiste aux récits qui longent les frontières d’un territoire, les voyages liminaires : Zones de Jean Rolin par exemple, qui fait le tour extérieur de Paris. Mais il ne s’agit pas de tourisme car il n’y a pas de retour chez soi envisagé, plutôt une « mise en orbite » (pour reprendre une expression de Rolin lui-même) à côté ou autour de chez soi. Et puis le tour de Paris n’est même pas complet, Rolin passe du cercle à une figure fractale et fragmentaire.

On assiste aussi aux récits cycliques, comme New York. Journal d’un cycle, de Catherine Cusset. Cette dernière connecte la bicyclette, les tours de la ville, avec les cycles menstruelles de la femme qui veut un enfant. Quand la narratrice va mal, elle dit que ça ne « tourne pas rond » dans sa vie, et elle essaie de remettre sa vie sur le bon chemin en tournant, en pédalant, en se fondant dans l’immensité cyclique des circulations et du trafic universel.

2- La ligne droite
Ce sont les itinéraires. Les récits qui partent de A pour arriver à B, sans nécessairement revenir à A (ou du moins sans narrer le retour). Ces trajets ne sont pas en ligne droite, bien entendu, de la même façon que les tours décrits plus haut ne forment pas de vrais cercles. La ligne est la réduction phénoménologique de l’itinéraire. L’Usage du monde de Nicolas Bouvier en est un exemple célèbre en langue française, avec Chemin faisant de Jacques Lacarrière. Ce dernier parle même de diagonale, on ne peut pas être plus clair. Le voyage d’Ella Maillart qui traverse la Chine en 1937 tient aussi beaucoup de la ligne droite, en ceci qu’il était question d’entrer par effraction dans un territoire interdit aux étrangers, de se faire discret, d’être rapide, de jeter un coup d’oeil, de rencontrer quelques personnes et d’en sortir aussi vite que possible, après avoir traversé ce territoire, le Xinjiang, de part en part.

Une fois qu’on a établi cette opposition structurelle, il reste des types cruciaux de récit qui semblent résister à ce modèle.

La flânerie, en premier lieu. De Baudelaire (Le Spleen de Paris) à Régine Robin (Mégalopolis : Les derniers pas du flâneur 2009) , en passant par Léon-Paul Fargue (Le Piéton de Paris, 1939) , Jacques Réda (Les Ruines de Paris, 1970)  et Bruce Bégout (Lieu commun, 2001), c’est une vraie tradition qui se fait jour. Une tradition qui, si elle possède une forte branche française grâce à Paris qui est la ville au monde où l’on marche, est repérable dans le monde entier et dans l’histoire. Flâner, c’est aller ni en ligne, ni en cercle, mais c’est couvrir un territoire, d’une manière qui n’apparaisse pas comme méthodique.

Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je vois dans les itinéraires de Ibn Battuta une forme ancienne de flânerie. De même pour Chroniques japonaises de Bouvier.

Le voyage immobile en second lieu. Les récits de séjour qui se consacrent à un seul territoire, sans insister sur les déplacements, les itinéraires et les étapes. Les récits où il n’y a pas vraiment d’étapes au sens voyageur du terme. Le Poisson-scorpion (1970) de Bouvier, immobile à Ceylan pendant des mois. Mais aussi Saisons japonaises (1999), de Nicole-Lise Bernheim, qui raconte une année passée dans une famille de Koyasan.

Je me demande s’il est possible de rabattre la flânerie et le voyage immobile sur l’une des deux formes géométriques citées plus haut, s’ils ne sont qu’une forme dérivée d’elles, ou s’ils forment un autre modèle, autonome, de récit de voyage. On pourrait par exemple penser que la flânerie à Paris, cela revient à la fois à un voyage immobile, à un ensemble de lignes droites, combinées à des tours. La flânerie serait alors moins une résistance aux structures des récits de voyage traditionnels qu’une prolifération de ces figures.

Le sexisme présumé des Français

 300px-abraham_bosse_salon_de_dames.1260200249.jpgSalon du XVIIe s., par A. Bosse

De la même manière que nous sommes vus comme nationalistes, colonialistes et égoïstes, nous sommes vus comme macho. Tranquillement, nos amis étrangers nous renvoient cette image sans penser qu’ils sont insultants. Sur beaucoup de points, nos femmes ne sont pas assez les égales des hommes, c’est certain. Nos amies étrangères, quand elles reviennent de France, témoignent parfois de s’être senties infériorisées, du fait que, par exemple, tout ce qu’elles faisaient devait être relié à un homme. Soit. Mais cela ne doit pas faire oublier d’autres aspects de la culture française où les femmes jouent un rôle plus grand qu’ailleurs, et où les relations entre hommes et femmes sont plus intéressantes qu’on ne l’imagine.

 madame-recamier.1260200402.jpgMadame de Récamier

Il arrive que des Anglo-saxonnes nous disent que nous aimons, nous les hommes, être « entre mecs ». Je ne me suis jamais reconnu dans ce genre d’expressions. « Entre mecs » ? J’ai mieux compris quand j’ai vu traîner un bouquin qui s’intitulait Between Men, un truc des « Gender studies » sur la culture masculine britannique.

Il y a malentendu. Ce sont les Anglais qui aiment être entre mecs, et ce sont eux qui ont inventé le Club de Gentlemen, où les hommes jouissent d’un havre de paix, boivent leur brandy en lisant le journal et en fumant un bon cigare, loin des emmerdements de la vie familiale. Aujourd’hui encore, et loin des images diffusées par la télévision, la majorité des pubs de quartier sont pleins d’hommes. Les femmes apparaissent dans certains pubs seulement, et certains soirs seulement.

Les hommes français, votre serviteur en premier lieu, mais tous les Français que je connais, apprécient la compagnie amicale et intellectuelle des femmes. Ils aiment être entre copains, mais le terme de « copains » n’excluent en rien la compagnie des femmes. Et cela remonte dans l’histoire, contrairement aux idées reçues de nos amis étrangers : ce que la France a inventé, ce n’est pas l’exquis club de gentlemen, mais le salon, tenu par une femme, et où les meilleurs esprits d’une ville se réunissaient, où l’on rencontrait une compagnie variée, des deux sexes, et où les idées circulaient. Cette tradition du salon est tellement ancrée dans la tradition française que la révolution elle-même doit beaucoup à ces réunions informelles, libérales, où l’art de la conversation était soutenu, et où les sentiments et les désirs physiques n’étaient jamais occultés.

Aujourd’hui encore, les Français restent attachés aux cafés, moins confortables, moins cosy que les pubs, mais plus féminisés, et dont l’origine est d’ailleurs directement liée aux salons des XVII et XVIIIe siècle.

  flora_tristan.1260200274.jpg Flora Tristan

Dans ses Promenades dans Londres, Flora Tristan notait déjà que la femme anglaise était très intelligente et très douée pour l’écriture, mais qu’elle était cloîtrée chez elle et ne bénéficiait d’aucune vie socialement intellectuelle (ou intellectuellement sociale).

Je me souviens d’une conférence sur Flora Tristan, donnée l’année dernière au département de français de mon université, et ce genre de remarques n’était accueillies que par des rires et des sarcasmes. On n’imaginait pas encore une seule seconde, que Flora Tristan aurait pu observer les choses avec justesse. Il est encore trop tôt, l’image des Français comme irrespectueux des femmes est encore trop hégémonique dans l’imaginaire de ceux qui font profession de diffuser la culture française à l’étranger.