Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
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C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.

Gao Xingjian, la politique du récit de voyage

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Photo de Simon Berger sur Pexels.com

La Montagne de l’âme n’est pas seulement un beau livre, c’est aussi une oeuvre politique. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est que les idées politiques qui y sont exprimées sont intimement liées au fait que le narrateur voyage. Il s’agit d’une politique de récit de voyage.

D’abord, si le narrateur part dans les montagnes du sud-ouest de la Chine, c’est qu’il a des raisons de s’inquiéter de sa situation à Pékin. Ce voyage se déroule au début des années 1980, et Gao terminera ce gros livre dix ans plus tard, à Paris, lorsqu’il sera devenu un exilé politique. La rédaction du livre accompagne donc l’écrivain dans cette épreuve majeure qui le fait passer d’auteur pékinois d’avant-garde, publié, mis en scène, prenant part aux débats de son temps, à réfugié politique, banni de Chine, exilé, français.

Comme le narrateur cherche une montagne fabuleuse, la « Montagne de l’âme » (Ling Shan) qu’un voyageur, rencontré dans un train, lui indique, le récit est empreint d’une forme de fantastique, mais cela ne doit pas dissimuler le fait que la politique informe l’écriture de ce récit.

La valse des pronoms personnels, le fait que le voyageur soit désigné tantôt par « je », tantôt par « tu » et tantôt par « il », montre que Gao réfute le « nous » et l’impératif collectif qui venait, lors des dix années de la Révolution culturelle, de faire tant de dégâts en Chine. Mais là où Gao va le plus loin, ce n’est pas nécessairement dans la critique de la Révolution culturelle. C’est peut-être davantage dans le refus et le rejet du patriotisme comme principe, et dans l’individualisme assumé du voyageur. A la fin de son voyage, arrivé à Shaoxing, l’écrivain évoque Lu Xun, le grand écrivain des années 1910 et 1920. Tandis que Gao rejette l’esprit de sacrifice de Lu Xun, qui avait d’abandonné l’écriture poétique pour se lancer dans l’écriture engagée, afin de soutenir les mouvements progressistes des jeunes Chinois (Mouvement du 4 mai 1919).

Toujours à Shaoxing, Gao visite le tombeau de Grand Yu, une stèle où les inscriptions ont disparu. Sur cette page blanche, l’écrivain chinois contemporain croit voir apparaître une sentence : « L’histoire est une énigme. » En réfléchissant, il se dit que cela peut aussi se lire comme suit : « L’histoire n’est que mensonge », ou bien : « L’histoire est baliverne ». Gao se lance alors dans un étrange poème, où l’histoire est ridiculisée :

« L’histoire est un fruit acide / L’histoire est un ensemble de perles éparses / L’histoire est dure comme le fer / L’histoire, c’est l’histoire / etc. »

« L’histoire, ah l’histoire, ah l’histoire, ah l’histoire, l’histoire

En fin de compte peut se déchiffrer de bien des manières »

Pour parler comme les philosophes postmodernes, on peut dire que Gao exprime là son incrédulité aux métarécits (l’histoire, le matérialisme dialectique) qui avaient légitimé l’idéologie et le régime au pouvoir depuis 1949.

Son rejet du patriotisme est très radical, car même les dissidents politique, Gao refuse de les soutenir activement. En 1990, l’ONU lui a commandé une pièce sur les massacres de la Place Tian An Men. Il a écrit une espèce de huis-clos où un homme mûr et un couple d’étudiants idéalistes dialoguent sur le sens de ces événements. L’homme ne peut même pas les soutenir, et encore moins s’enthousiasmer pour leur cause. Le titre de cette pièce : La Fuite. Autant dire qu’elle a déplu aux communistes autant qu’aux militants dissidents.

La politique du nomade, c’est la fuite justement, et c’est la confection d’une « machine de guerre ». Mais une machine de guerre, si l’on en croit Deleuze et Guattari, ce n’est pas une armée organisée qui se bat pour un Etat. C’est au contraire un moyen pour les nomades de casser la constitution de l’appareil d’Etat. Le but de la guérilla des nomades, ce n’est pas de faire un monde meilleur grâce à un nouveau pouvoir plus juste, c’est de limiter le pouvoir, de le segmenter. Empêcher les bandes de guerriers de s’unifier et de perdre leurs marges d’action individuelle.

Le nomade est sourcilleux et de mauvaise humeur, il est toujours prêt à fuir et à tout abandonner, et il est difficile à encadrer : les règles de la « machine de guerre » animent « une indiscipline fondamentale du guerrier, une remise en cause de la hiérarchie, un chantage perpétuel à l’abandon et à la trahison, un sens de l’honneur très susceptible, et qui contrarie, encore une fois, la formation d’Etat » (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, p.443)

On a vu déjà comment les chefs, dans certaines sociétés comme chez le sage précaire, ne peuvent pas avoir de pouvoir, mais uniquement une sorte d’autorité dans la mesure où ils obtiennent le consentement du groupe pour cela. C’est à cela que tend la politique de l’écrivain voyageur. En étant toujours « à côté de la plaque », « à côté de ses pompes », il se situe entre les discours de domination et les fait fuir.

Gao, dans La Montagne de l’âme, n’est pas seulement un esthète, c’est un nomade. Et les nomades, on le sait depuis l’été dernier, il est préférable de les exclure, car l’Etat ne se méfie de personne plus que d’eux.

Avez-vous lu Tristes tropiques ?

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Je ne pensais pas que Tristes tropiques me fascinerait autant. Comme tout le monde, je croyais connaître ce livre, pour en avoir lu des extraits, pour avoir vu sa fameuse couverture tant de fois, et pour en avoir entendu parler à la radio et à la télévision.

 

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Pourtant Tristes tropiques est le livre de Lévi-Strauss le moins lu. D’un côté, les gens l’achètent parce qu’il a quelque chose de séduisant et qu’on en dit du bien, mais ils en interrompent la lecture très vite. Loin d’être un livre de baroudeur qui va nous parler de sauvages et de vie au grand air, c’est un projet d’écriture complexe et intriqué, au style classique, tenant certes de l’essai anthropologique, mais tout autant du poème en prose et du collage surréaliste. 

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D’un autre côté, les intellectuels le délaissent pour se pencher sur ses traités d’ethnologie et de théorie. Barthes, par exemple, n’a quasiment jamais cité Tristes tropiques. C’est un paradoxe intéressant, comme tous les paradoxes : l’ouvrage le plus connu du penseur le plus influent de ce dernier demi-siècle est celui que les penseurs utilisent le moins. Les grandes années du structuralisme à la française ont délaissé Tristes tropiques pour se consacrer à L’Anthropologie structurale, La Pensée sauvage ou Les Mythologiques. À part Michel Foucault, qui reprend dans Les Mots et les choses  l’idée que “le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui” (dernière page de Tristes tropiques) mais pour lui donner un sens nietzchéen de “mort de l’homme”. Autre exception : Derrida critique la scène dite de « La leçon d’écriture » dans De la Grammatologie. Sinon, il n’y a pas eu beaucoup d’échanges entre ce grand « voyage philosophique » qu’est Tristes tropiques et toutes les théories des années 60 et 70. 

Et au final, peu de gens font l’effort de s’y coller vraiment. Tout le monde pense le connaître assez, et ne s’aperçoit guère de l’immense richesse littéraire de cet ouvrage. Lévi-Strauss en est partiellement responsable qui a répété à l’envi que c’était un livre raté, écrit rageusement dans la précipitation, plein de défauts et sans intérêt. La vérité est qu’il a fait là une superbe oeuvre d’art, très construite, très savamment composée, dont les correspondances et les échos dessinent un mystère précieux, que je n’ai pas encore, tant s’en faut, percé à jour.

Mais je le lis par plongées, sur le qui-vive et la gorge nouée d’émotion.

 

Voyage chez Lévi-Strauss

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    Ceci est un chant d’amour à la prose de Claude Lévi-Strauss.

    Je passe un temps infini à le lire, depuis que j’ai acquis ses Oeuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, c’est-à-dire depuis que j’ai commencé ma thèse sur la théorie du récit de voyage. Je veux rendre hommage aux jeunes universitaires qui ont édité ce volume de la Pléiade (Vincent Debaene, assisté de Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff) car grâce à eux, c’est un vrai et profond bonheur que de s’y promener. Moi, cela fait deux ans que je ne m’en lasse pas. Le choix des oeuvres est très judicieux et renouvelle l’image que l’on se fait de Lévi-Strauss. Mais aussi les introductions, les notices et les notes sont d’une richesse admirable, et opèrent des passages, des rappels, des retours en arrière prodigieux. Cela ouvre à un art de la lecture hautement ludique et stimulant.

    Cela permet, entre autre, de lire Tristes tropiques en relation constante avec les autres ouvrages de l’ethnologue. Plutôt que d’être isolé comme le seul livre « non-scientifique » de l’auteur, il est ici branché sur les théories philosophiques de La Pensée sauvage, sur les analyses de mythes que l’on suit dans La voie des masques ou Histoire de Lynx, ainsi bien sûr (mais c’est moins étonnant, peut-être) que sur les méditations esthétiques de Regarder, Ecouter, Lire.

    En ce qui me concerne, je reste ébloui par le fait que la structure du récit de voyage, Tristes tropiques, puisse être à ce point éclairée par la théorie de la pensée telle qu’elle se développe dans La Pensée sauvage. En effet, Tristes tropiques est selon moi une expérience d’écriture qui cherche à reproduire dans le champs de l’esthétique ce que les groupes humains mettent en place dans l’ordre du sens pour organiser et classifier le réel.

    Exemple extraordinaire d’un lien entre deux livres, qui me donne des frissons : deuxième chapitre de Tristes tropiques, page 12, Lévi-Strauss raconte son exil de 1941, et sa traversée en bateau de Marseille à la Martinique. À bord, il rencontre André Breton, qu’il admirait depuis longtemps : « Entre nous, une durable amitié allait commencer par un échange de lettres qui se prolongea assez longtemps au cours de cet interminable voyage, et où nous discutions des rapports entre beauté esthétique et originalité absolue. » Cela, on le savait, mais le lecteur se dit qu’il aimerait en savoir davantage sur ces échanges entre le grand surréaliste et le jeune chercheur. Or, à la fin du volume, dans Regarder, Ecouter, Lire, aux pages 1580-5, Lévi-Strauss revient sur ces échanges et publie les lettres qu’il a échangées avec Breton. Le lecteur se sent alors privilégié, il a le sentiment de faire partie des Happy few mis dans la confidence d’une conversation entre deux grands esprits.

Il y a beaucoup d’autres occurrences, d’échos et de reprises, aussi plaisantes qu’excitantes. Quand il parle de Rousseau ici et quand il relit Diderot là-bas. Quand il rappelle l’exploration de Villegaignon au Brésil en 1556 et qu’il intitule un chapitre d’ Histoire de Lynx : « En relisant Montaigne », dont un paragraphe renvoie encore à une autre page d’un autre chapitre d’un autre livre du même volume. On est en plein hypertexte, en pleine promenade.

Lévi-Strauss est un grand rêveur, un grand joueur qui s’amuse avec les mots, les idées, les théories. Mais c’est un joueur grave, un peu triste, dont l’humour est noir. Il manie l’humour juif des Marx Brothers quand il montre l’absurdité de notre monde. Il joue au pessimiste et au vieux réactionnaire, mais il est toujours à fleur d’émotion, et aime par dessus tout la tendresse dont est capable l’humanité. Le chapitre sur les Nambikwara est à ce titre un chant à la tendresse humaine.

C’est tout cela que j’admire tant chez lui. Je prie les lecteurs de me pardonner pour tous les superlatifs qui ont alourdi ce billet. La prose classique demande que l’on s’en passe.

Sartre, écrivain voyageur ?

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On n’imagine pas forcément que l’intellectuel le plus célèbre du XXe siècle ait pu être aussi un auteur de récit de voyage. Sa théorie de l’engagement, l’image qu’on se fait de la « littérature engagée », donnerait plutôt à penser que le voyage doit se transformer en dénonciation et en discours politique. Il n’en est rien. Certes, Sartre n’aimait pas trop voyager, et il n’était pas à l’aise avec les langues étrangères, mais il avait un rapport très intenses avec les villes et les territoires.

Une autre objection consisterait à penser que Sartre préférait la fiction. Quand il ne faisait pas de philosophie, c’était dans la fiction qu’il s’enfonçait pour expérimenter des destins, des dilemmes, des passions.

Or, dès la Libération, il a effectué deux voyages aux Etats-Unis, et il a écrit des impressions, des descriptions et des réflexions qui furent publiés dans des quotidiens (Le Figaro), des revues (Combat, Les Temps modernes) et même des publications américaines (Town and Country). Il fit de même avec l’Italie dans les années 1950, en doublant ses récits de voyage d’une réflexion sur « le touriste », c’est-à-dire sur les modalités existentielles des déplacements. Dans « Venise de ma fenêtre », comme dans un projet de roman au titre suggestif, La Reine Albemarle ou le dernier touriste, tous deux écrits en Italie en 1952, Sartre use d’un procédé narratif qui n’apparaît nulle part ailleurs dans son œuvre : il dédouble le narrateur en « je » et « le touriste » alors même que ces deux « personnages » sont spatialement inséparables. Sartre opère donc une scission au niveau de la conscience pour distinguer un « voyageur-personnage » et un « voyageur-écrivain » qui habitent dans le même individu mais qui n’appartiennent pas aux mêmes catégories d’être au monde. Ses voyages et sa pensée semblent donc entrer dans une résonnance mutuelle qu’il serait enrichissant de décrire.

Le concept d’« intentionnalité », que Sartre emprunte à Husserl et introduit en France, est certainement un point de doctrine qui fait de lui un penseur du voyage. Dans un court essai de 1939 préparatoire à L’Etre et le Néant, « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl », il rappelle que la conscience étant « conscience de quelque chose », elle ne peut être elle-même qu’en se projetant sur « quelque chose ». 

Je cite cette phrase très célèbre par les bacheliers et les professeurs de philosophie : la conscience « est claire comme un grand vent, il n’y a plus rien en elle, sauf un mouvement pour se fuir, un glissement hors de soi ; si, par impossible, vous entriez « dans » une conscience, vous seriez immédiatement saisi par un tourbillon et rejeté au dehors, près de l’arbre, en pleine poussière, car la conscience n’a pas de dedans. » Sartre délire, c’est ce qui est chouette avec lui, et avec beaucoup de philosophes. Imaginer une seconde la scène qu’il décrit nous emmène en pleine science fiction.

Si la conscience est pure intention, projection dans le monde, alors son mode d’être est fondamentalement nomade, en ceci que, dépourvue de domicile fixe, c’est toujours dans une sortie hors d’elle-même qu’elle se réalise. La mobilité, sinon le voyage, est donc consubstantielle à l’existence.

On pourrait croire que cette théorie de la conscience est encore trop abstraite pour être appliquée à un objet aussi corporel que le voyage, mais la simple lecture des Situations fait apparaître des liens indiscutables entre la théorie de la conscience et les récits de voyage : « Les premiers jours, j’étais perdu. Je n’avais pas l’œil fait aux gratte-ciel et ils m’apparaissaient … comme ces parties mortes du paysages urbain, rochers, collines ». Le premier contact avec les villes américaines provoque une déstabilisation de la conscience car elle n’a pas de prise sur la réalité extérieure. Les choses lui apparaissent mais il ne peut pas les voir, indiquant par là une problématique de la perception.

Sartre concentre donc son attention sur la  projection du regard, à la recherche d’une acclimatation qui sera tentative de captation, de préhension de la conscience : « En même temps, mes yeux cherchaient perpétuellement quelque chose qui les retînt un instant et que je ne trouvais jamais : un détail, une place peut-être ou un monument. » Le voyageur sartrien n’est pas un flâneur qui attend d’être surpris et rempli par le monde, mais un être au travail dans le monde qui cherche un sens aux désordres de ses perceptions. Comme l’écrivain par rapport aux problèmes politiques de son temps, le regard du voyageur est engagé dans son voyage et n’a pas d’autre choix que de donner un sens à ce qu’il découvre. Quand il croit pouvoir s’en dispenser, il ne perçoit plus que des éléments retournés à l’état de nature (« collines », « rochers »).

Une intensité se crée entre le regard et la ville jusqu’à ce que le voyageur trouve un angle de perception qui satisfasse son besoin de compréhension : « Pour apprendre à vivre dans ces villes, … il a fallu que je survole les immenses déserts de l’Ouest et du Sud. » Ce qui compte ici, ce n’est pas seulement la position de surplomb qu’emprunte le regard, mais la tension dialectique entre le dedans et le dehors, « vivre dans » et « survoler ». Le regard change de focale, fait varier les distances entre le sujet et l’objet de la perception, afin de parvenir à une vision.

Et la vision se fait soudainement! Comme une révélation : « il faut regarder les maisons et les villes d’ici par masses », « j’ai compris qu’une ville américaine était, à l’origine, un campement dans le désert », « Tout d’un coup, la ville paraît inachevée, mal ajustée ; tout d’un coup on retrouve le désert », « [La rue américaine] se livre d’un coup ; elle est sans mystère ». Ces épiphanies révèlent à Sartre non seulement une ville, un territoire, mais une façon de vivre qui s’accorde avec le sujet existentialiste lui-même, seul, angoissé et libre : « Mais ces villes légères, si semblables encore… aux campements du Far-West, montrent l’autre face des Etats-Unis : leur liberté. Chacun est libre, ici, non de critiquer  ou de réformer les mœurs, mais de les fuir, de s’en aller dans le désert ou dans une autre ville. Les villes sont ouvertes. Ouvertes sur le monde, ouvertes sur l’avenir. C’est ce qui donne à toutes un air aventureux et, dans leur désordre, dans leur laideur même, une sorte d’émouvante beauté. »  

Sartre utilise un même vocabulaire pour décrire les villes américaines et les structures du « pour-soi » et de l’ « être-pour-autrui » dans L’Etre et le Néant : « liberté », « regard », « courant d’air froid », « provisoires et informes », « dehors ». Cette terminologie sert indifféremment aux deux objets de la prose sartrienne que sont la « conscience » et New York, ce qui amène Gianfranco Rubino à écrire pertinemment : « Sartre avoue aimer New York, où la transcendance de la conscience, véhiculée par le regard, peut se déployer sans rencontrer d’obstacles. » En voyant dans les villes américaines une réalité « provisoire », dont les habitations « ont gardé je ne sais quoi de nomade », et que les Américains aiment pour « tout ce qu’elle n’est pas encore et tout ce qu’elle peut être », c’est-à-dire une puissance d’actualisation du possible, l’auteur des Situations fait du voyage un exercice philosophique propre à appréhender et approfondir les questions de l’ontologie phénoménologique. Et inversement, il fait de la philosophie une pratique nomade propre à mieux voir les villes et les hommes.  

Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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Voyages au Xinjiang : Les archéologues de la Belle Epoque

Quand on lit les récits de voyage contemporains, on note que les auteurs actuels se sentent proche des grands explorateurs médiévaux, Rubrouck et Marco Polo, mais qu’ils ignorent ou dénigrent les grands savants des années 1900. Pourtant, ces derniers font rêver le sage précaire à un point d’intensité proche de l’incandescence.

 pelliotcave2.1272443972.jpg P.Pelliot examinant les manuscrits, 1906.

Profitant de la période de paix dans la région, due en grande partie à la puissance de la dynastie Qing, et à sa volonté de sécuriser les provinces occidentales de l’empire, trois grandes missions explorèrent la région à des fins archéologiques. Quelques noms illustrent cet âge d’or : le Britannique Aurel Stein, l’Allemand Von Le Coq, le Suédois Sven Hedin et le Français Paul Pelliot.

Les écrits et les photos produits par Pelliot et ses camarades donnent une image du Xinjiang assez sino-centrée, peut-être parce que la Chine était à l’époque le garant de la paix à leurs yeux, ou peut-être parce qu’en tant qu’archéologues, ils furent fascinés par les découvertes de documents écrits en chinois datant de l’antiquité. Les manuscrits trouvés et étudiés par Paul Pelliot dans les grottes de Dunhuang, étaient des trésors insondables. La plupart de ces documents ont été achetés si peu cher qu’aujourd’hui, les Chinois crient au vol. 

 aurel-steine28094caves.1272444374.jpg Dunhuang, photo A.Stein, 1906.

La langue la plus répandue parmi les documents trouvés par les archéologues était le chinois, et pour cela au moins, ces derniers pouvaient difficilement considérer ce territoire comme étranger à la Chine. Les théories archéologiques prévalant à cette époque faisaient la comparaison entre les postes avancés de l’armée chinoise antique dans les territoires du Turkestan et les légions romaines aux confins de l’empire romain. Ce parallèle montre, de la part d’hommes formés à une solide culture humaniste et classique, un respect pour la civilisation chinoise : de même que la civilisation latine est vue par la tradition nationaliste de l’historiographie française comme le moyen pour les Gaulois d’entrer dans le monde du droit, de même, une ancienne civilisation du livre, retrouvée dans les ruines et le sable des déserts asiatiques, donne à cette terre une identité antique et civilisatrice. Ainsi, l’impression donnée par la lecture de ces quatre explorateurs est qu’ils attribuent à la Chine les valeurs d’ordre, de culture et de progrès que les historiens français du début du XXe siècle attribuaient au régime de César et de Marc Aurèle.

Depuis, les Chinois autant que les écrivains voyageurs contemporains méprisent Pelliot et ses camarades. Ils les font passer pour des « rôdeurs » qui ont « volé » ces manuscrits à la Chine. Le rejet des archéologues de la Belle époque serait donc seulement moral ? S’ils n’avaient rien volé, ils seraient aujourd’hui célébrés par nos baroudeurs humanitaires ? J’en doute. Mon hypothèse sur ce point, c’est qu’aujourd’hui, la seule attitude mentale qui est acceptée, concernant le Xinjiang, est le sentiment « anti-chinois ». Il faut dénoncer la Chine, et pour la dénoncer, il faut montrer qu’elle est colonisatrice et exterminatrice. Pour prouver cela, il faut s’assurer qu’elle n’est pas chez elle dans le Xinjiang. Or, si des archéologues montrent qules Chinois étaient là depuis deux mille ans, cette mission anti-chinoise est clairement affaiblie. C’est à mon avis une des raisons qui poussent les reporters, photographes et voyageurs actuels à passer sous silence les grandes aventures de Paul Pelliot.

En revanche, pour ceux que cela intéresse, le magnifique Musée Guimet, à Paris, lui rend hommage dans une salle qui expose, entre autres choses, quelques-uns des manuscrits qu’il a rapportés des grottes de Dunhuang.

Voyages dans le Xinjiang : Guillaume de Rubrouck et Marco Polo

 700px-route_rubrouck_1253_55.1270825600.jpgTrajet de Rubrouck

Si on considère les récits en langue française, alors on remonte à l’origine des voyages européens en Chine.

On oublie trop souvent les siècles d’or de notre Moyen-âge, les XII et XIIIe siècle. Revenons à nos fondamentaux.

On oublie souvent qu’au XIIIe siècle, la France n’était pas vraiment une nation consciente d’elle-même, mais qu’elle n’en était pas moins la culture dominante dans le monde occidental. Les rois d’Angleterre étaient français et luttaient contre leurs cousins rois de France pour régner sur les royaumes qui comptaient. Le proche-Orient était disputé entre le royaume de France et l’empire ottoman. Norman Davies, l’historien anglais, montre bien qu’il y eut des années, aux XII et XIIIe siècle, où les possessions françaises formaient une sorte d’empire d’occident, ou d’empire colonial avant l’heure. Si les historiens anglais le disent, c’est que c’est vrai. Les voyageurs nous apprennent qu’en Asie, à la cour du grand Mongol, à Karakorum, les chrétiens du monde entier parlaient soit en latin soit en français.

Or c’est à cette époque que le roi de France d’un côté, le pape de l’autre, ont tenté de joindre l’autorité mongole qui régnait alors sur toute l’Asie. En Europe, on voulait une alliance contre les musulmans de la Terre sainte, mais aussi une conversion des Mongols au catholicisme, ainsi qu’une fragile assurance que ces nomades des steppes d’Asie centrale ne viendraient pas nous envahir.

C’est dans ce contexte que les premiers Européens ont écrit des récits de leur voyage en Chine. Avant, il y en eut de nombreux à s’y rendre, mais ils n’étaient jamais revenus chez nous avec un texte. C’est la grande nouveauté de mon héros médiéval : Guillaume de Rubrouck (1215-1295).

Proche de Saint Louis, il était avec son roi en Terre sainte lors de la septième croisade lorsque ce dernier l’envoya en mission chez le grand Khan. Il lui a dit : « Guillaume, je te fais confiance. Toi qui es un baroudeur, derrière ton apparence de moine pervers, je t’offre de réaliser ton rêve : traverser les plaines et les montagnes pour aller trouver mon impie homologue tartare, afin de conclure un traité d’alliance avec lui, et qu’il vienne botter le cul de Saladin par derrière, cependant que je l’asticote par devant. » L’alliance ne fut jamais faite, mais Guillaume de Rubrouck a fait le voyage et le texte qui en est sorti, Voyage dans l’Empire mongol  (1255) est un chef d’oeuvre de la littérature géographique.

Ce n’était pas vraiment un livre, mais une longue lettre écrite au roi, en latin. Mais une lettre aussi longue qu’on peut en faire un livre aujourd’hui.

Rubrouck est encore sur une géographie proche de celle d’Hérodote, et emploie des termes similaires (« Scythie ») pour décrire l’Asie. Cependant, ses descriptions sont précises et très attentives aux moindres détails ethnologiques et techniques des peuples rencontrés. Quand Rubrouck écrit sur les Ouïghours, il ne se limite jamais à parler d’eux, mais fait constamment intervenir d’autres peuples et des individus d’autres tribus, signe que l’Asie centrale est réellement un creuset de civilisations. La relation de voyage de Rubrouck est très sérieuse, car adressée à un public royal qui avait besoin d’être renseigné avec fiabilité sur l’état des choses à l’est de l’Europe.

En même temps, c’est très vivant, comme récit, c’est plein de détails, plein de portraits et de scènes intéressantes. Quand il finit par voir le grand Khan, Mongke (« Mangou » dans le texte), l’entrevue est un échec car tout le monde est bourré, des interprètes jusqu’au grand Mongol. Guillaume, qui ne comprend plus rien à ce qu’on lui dit, n’a plus qu’à saluer tout le monde et à s’éclipser.

mongol_dominions.1270825467.jpgTrajet aller de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus connu des voyageurs francophones du Moyen-âge. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Il est plus connu que Rubrouck pour plusieurs raisons. La plus grande des raisons, malgré les erreurs géographiques et les insuffisances du texte, c’est qu’il a donné à son récit une dimension merveilleuse. Marco Polo écrit pour un autre public que Rubrouck. Il écrit en français, et non en latin, preuve qu’il s’adresse aux bourgeois et aux marchands comme lui, et non à un pieux souverain qui veut être informé et éclairé.

Polo est expéditif à propos de bien des contrées traversées : ces gens adorent Mahomet, ils ont de nombreuses villes, ils font pousser telle et telle plante, et j’en ai assez dit! En revanche, quand il approche du désert Taklamakan, qu’il n’a pas traversé lui-même, il prend son temps pour raconter les sortilèges qui arrivent aux voyageurs : « Ce sont choses merveilleuses à ouïr, et difficiles à croire, ce que font ces esprits. Et pourtant c’est comme je vous ai dit, et encore bien plus surprenant. »

Le Vénitien raconte des choses que les lecteurs ont envie d’entendre, et c’est toujours réjouissant d’être en présence de prodiges et d’étrangetés. A Camul, par exemple (Hami, dans le Xinjiang), les hommes aiment danser et chanter. Cette réputation suivra des siècles les différents habitants de cette province. Les voyageurs contemporains aiment imaginer une telle passion pour la musique chez les Ouïgours. Et puis là-bas, à Camul, les hommes sont si hospitaliers qu’ils laissent leur femme à l’étranger pour qu’il se sente bien accueilli : « Et les femmes sont gaies, jolies, folâtres, et fort obéissantes à tout ce que leur mari leur ordonne, et elles aiment cet usage beaucoup. »

On imagine la réaction des lecteurs médiévaux. De même que, plus tard, les photos ethnographiques et les peintures orientalistes allaient être des prétextes à se rincer l’oeil, de même la description de ces coutumes sexuelles nourrissait des rêves de paradis terrestres chez les Européens fascinés.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.