Une terrible beauté est née

Ceci est un vers du grand poète irlandais, W.B. Yeats : A terrible beauty is born. Il avait écrit cela en 1916, après le choc que causa en lui le soulèvement de Pâques qui vit un groupe d’insurgés prendre la Poste centrale de Dublin et déclarer l’indépendance de l’Irlande.

Lui, Yeats, est déjà assez vieux et n’est pas exactement un révolutionnaire. Mais il a toujours milité pour une Irlande autonome et culturellement renaissante. Il ne peut donc pas être contre ce soulèvement armé. Mais il ne peut pas non plus se sentir adapté à cette violence. Comment peut-on sacrifier des vies de jeunes gens doués et prometteurs, pour une cause politique ? Yeats traduit cette contradiction, cet effroi qui le prend devant ces insurgés qui sacrifient leur vie par cette formule qui revient à la fin de chaque strophe de son poème : A terrible beauty is born.

Curieusement, ces fêtes de début d’année 2012 sont pour moi sous le signe de ce poème. C’est d’abord le titre qui a été donné à la Biennale d’art contemporain de Lyon, que j’ai visitée pendant quelques jours. Je ne suis toujours pas sûr de comprendre le sens de ce titre.

Ensuite, cela fait écho à des lectures que j’ai faites pendant ces vacances. Retour à Kyllibegs, de Sorj Chalandon (Grasset, 2011, grand prix de l’académie française) est l’histoire d’un responsable de l’IRA qui a été assassiné en 2006, quelque temps après avoir avoué qu’il avait trahi le mouvement pendant plus de vingt ans. Ce que j’ai apprécié dans le travail de Chalandon, c’est qu’il avait déjà écrit un livre, en 2007, qui racontait l’histoire du même bonhomme. Dans Mon traître (2007) l’histoire est racontée du point de vue d’un Français naïf et idéaliste, alors que dans Retour à Killybegs, c’est le traître qui raconte sa vie à a première personne.

Chalandon cite lui aussi le poème de Yeats, en anglais, et donne à un chapitre ce titre : Une terrible beauté est née.

Fatalement, c’est une phrase qui m’a été inspirée par une des photos de la jeune Chinoise dont je parle dans le billet précédent. Sur son profil de réseau social, je la vois arborer un sourire énigmatique, sur fond de chute du Niagara : A Terrible Beauty is Born.

C’est un poème énigmatique que je lis et relis. En anglais, en français, en anglais encore. Je ne suis pas sûr de la traduction française que j’ai, et pourtant elle réussit bien à faire passer le trouble de Yeats :

« Je les ai rencontrés à la tombée du jour,

Qui venaient avec des visages éclatants

De leur comptoir, de leur bureau, parmi les grises

Maisons du dix-huitième siècle.

J’ai passé avec un salut de la tête

Ou des mots polis dépourvus de sens,

Ou bien je me suis attardé un instant et j’ai dit

Des mots polis dépourvus de sens,

Ou avant même d’avoir fini j’ai pensé

A quelque histoire plaisante, ou à un bon mot,

Destinés à distraire une connaissance

Au club, au coin du feu,

Parce que j’étais sûr qu’eux et moi

Nous jouions dans la même farce:

Tout est changé, changé du tout au tout :

Une beauté terrible est née. »

 C’est cela, la beauté terrible qui fait irruption. C’est l’irruption de la réalité dans la farce que nous pensions jouer.

La fin annoncée de l’imparfait du subjonctif

Les éditions universitaires chez qui je vais publier notre ouvrage collectif Traits chinois, lignes francophones, m’ont gentiment fait part de quelques corrections à apporter. Parmi les « maladresses » qu’il faut changer, l’usage de l’imparfait du subjonctif. Ils ont un peu insisté, sembe-t-il, comme si c’était devenu une règle de moins en moins tacite. Sachez-le, chers lecteurs éventuels de ce blog éventuel, pour faire sérieux, scientifique et universitaire, il faut bannir l’emploi de ce mode auguste.

Je n’ai pas été révolté, pour dire le vrai. A priori, j’ai pensé que mes éditeurs avaient raison, car des phrases peuvent sonner terriblement archaïques et pompeuses. Si je recevais des manuscrits de critiques littéraires avec des « qu’ils assassinassent », « que tu susses » ou « que nous tinssions nos promesses », je demanderais gentiment de revoir la copie.

Mais la phrase incriminée est celle-ci, et je laisse juge aux lecteurs éventuels de l’archaïsme de la tournure, ou de l’affectation outrancier de l’expression :

« Avant la « Grande guerre », en revanche, un partenariat entre Lyon et Pékin mit en œuvre le programme « Travail-Etudes », et permit à des étudiants de venir en France pour suivre une formation qui combinât le travail manuel et le travail intellectuel »

Voyage pas très loin, d’Alexis Jenni

J’étais à Paris cet été lorsque Le Monde des livres (nouvelle version) a sorti son numéro avec sa révélation de la rentrée. Alexis Jenni et son gros livre sur les guerres de l’après-guerre venait de frapper, et je me disais que c’était beau, un pays où l’on s’enflamme pour un écrivain, pour un livre, une fois de temps en temps.

Comme tout le monde, comme tous les lecteurs du Monde, j’ai su que c’est lui qui aurait le Goncourt.

Celui qui vient de remporter le prix Goncourt était d’abord un blogueur. Un blogueur voyageur si l’on en croit son titre. D’ailleurs, je crois que son roman, L’art français de la guerre, est une traversée des guerres coloniales, et une exploration de l’identité française en tant qu’identité colonialiste. Auquel cas (si c’est bien le cas), ce roman est promis à un réel avenir, non pas seulement comme « reprise provinciale des Bienveillantes de J. Littell » comme des imbéciles l’ont dit, mais comme proposition massive d’une littérature post-coloniale française. Ce n’est donc pas mal vu de s’être dessiné en « Para colonial » dans son propre blog, c’est un joli clin d’oeil.

Tous les billets de son blogs sont des dessins, qu’Alexis Jenny commente légèrement. Parfois, on note chez lui l’oeil du flâneur qui croque ses contemporains dans les cafés, sous la télévision. Point de vue intéressant qui  ne déplairait pas au grands écrivains périphériques tels que Jean Rolin et Iain Sinclair.

 Comme nous sommes tous les deux lyonnais, et que son blog est sous-titré : « J’aime bien aller dans Lyon », je suis enclin à un fort a priori positif. (Curieux comme sous-titre).

Quel que soit mon a priori, Voyage pas très loin d’Alexis Jenni se lit et se regarde très bien. En attendant de pouvoir lire son livre, car à Belfast, évidemment, aucune librairie ne le propose à la vente, il m’est donc toujours possible de me promener sur son blog.

L’argent des voyageurs

J’avais mis en ligne ces quelques phrases dans mon blog consacré à la ville de Nankin. Je ne savais pas encore que j’allais me spécialiser dans la littérature des voyages.

« Vous avez remarqué, les voyageurs, dans les livres, ne travaillent jamais. Ils voyagent, ils vont d’hôtel en hôtel, et on ne sait jamais d’où leur vient l’argent. Souvent, ils font de grands discours sur le voyage, toujours lénifiants, (pourquoi veut-on toujours parler sur le voyage, et pourquoi est-ce toujours si ennuyeux ?) mais on ne sait pas comment on pourrait, nous aussi, mettre à exécution de tels projets de déplacements, de vagabondages, de flâneries métaphysiques. »

 Aujourd’hui, je découvre une toute jeune fille qui a écrit un livre de voyage, Chroniques de l’Occident nomade. A 25 ans, alors qu’elle n’a pas encore terminé son mémoire de master en littérature française, elle sort un texte qui lui vaut le prix Nicolas-Bouvier, décerné lors du festival Etonnants-Voyageurs, en 2011. Bravo à elle. J’attends de revenir en France pour le lire, car à Belfast, malgré le nombre important d’âmes charitables, personne ne serait disposé à me prêter un tel livre écrit en français. Et il est trop cher pour que je l’achète sur une librairie en ligne.

« Trop cher », le mot est lancé. L’argent est beaucoup trop souvent ignoré des récit de voyage, alors que tout, dans le voyage, dépend de l’argent dont dispose le voyageur. Si je suis à Belfast c’est qu’on m’y a octroyé une bourse d’étude. Si j’ai vécu à Shanghai, c’est qu’on m’y a donné un boulot. Si je ne sais pas où je serai après ma thèse, c’est parce que je ne sais pas encore qui me donnera de l’argent.

Or, voici ce qu’écrit Aude Seigne, l’auteure suisse couronnée à Saint-Malo, à propos de son éthique de voyageuse, et qui m’a rappelé mon ancien billet écrit à Nankin :

« Il ne s’agit plus de décrire des peuples, de les comprendre, de se comprendre, d’en extraire une théorie du bon voyageur. Il existe désormais un Occident nomade, pour qui prime l’abandon vers l’ailleurs, le désir de vide, la pure liberté. Et nous verrons ce que cela donne ».

J’avoue que je ne sais pas ce que veut dire « l’abandon vers l’ailleurs », « le désir de vide », et encore moins « la pure liberté ». Et mon esprit mauvais ne peut s’empêcher de demander d’une voix sourde : « Bon, admettons pour l’abandon vers l’ailleurs, mais comment on fait niveau budget ? »

C’est pourquoi vous ne lirez jamais sous mon clavier des choses telles que « l’errance », « ma vie nomade », ou alors je parle de nomadisme au sens où les Gitans le sont, et je parle de l’errance au sens de l’erreur, ou de la chose erratique. Il me semble que le récit des voyageurs serait plus intéressant s’ils incluaient des questions de budget, de survie, de contrats, d’ambition pécuniaire.

Est-ce qu’on travaille avant et après de partir ? Dans ce cas, les voyages ne sont ni plus ni moins que des vacances bourgeoises un peu améliorées. Est-ce qu’on s’auto-finance en travaillant sur place, au loin, comme je le fais moi-même ? Mais alors on est loin du « vide » et de ‘l’abandon ». Ou alors est-ce que le voyage est payé par une organisation ? Un Etat (pour les grands explorateurs du type Colomb et Bougainville), un groupe de marchands (pour les voyageurs commerçants du type Marco Polo), un groupe de presse (pour les grands reporters), une chaîne de télévision, un centre de recherche, ses propres parents ?

La question se pose, et je crois qu’il faut y répondre dans le corps de son texte. Les scientifiques ne manquent pas de le faire car l’organisme financeur participe du prestige de leur entreprise. Il serait bon que les écrivains, les poètes, les amoureuses et les rêveurs s’y mettent eux aussi.

L’aventure lexicale du récit de voyage

Ceci répondra aux trop rares interrogations concernant la différence qui existe entre roman et récit de voyage.

Valérie Magri-Mourgues a fait un gros travail de « textométrique » sur ces deux genres. Elle a pris douze auteurs, de Chateaubriand à Loti, et a analysé pour chacun de ces auteurs un récit de voyage et un roman. A l’aide de techniques scientifiques, statistiques, utilisant des logiciels particuliers, elle a compté, dénombré, listé, tant et si bien qu’on se retrouve avec un livre extrêmement bien écrit, qui contient des réponses fermes sur des questions génériques.

Car Magri-Mourgues ne se contente pas de dire s’il y a plus d’adjectifs dans l’un ou l’autre genre, mais élabore des outils d’analyse qui permettent d’avancer que le récit de voyage est un genre plutôt lyrique, et qu’il met en scène un univers plutôt fragmentaire.

Ce livre s’intitule Le Voyage à pas comptés. Pour une poétique du récit de voyage au XIXe siècle (Paris : Champion, 2009). 

On y apprend que le récit de voyage appelle des phrases plus longues que le roman.

Que la richesse du vocabulaire est plus grande aussi. En effet, « la variété lexicale du récit de voyage s’explique par les divers domaines que ce type de récit se doit de parcourir ; les mots étrangers voisinent avec les termes techniques ou spécialisés qui servent à décrire le monde découvert et ses autochtones » (Le Voyage à pas comptés, p.132).

Enfin, que le roman utilise une grammaire plus complexe que le récit de voyage.

Nous sommes alors en présence de deux sortes d’aventure, en réalité. D’un côté la variété des mots, de l’autre l’élaboration grammaticale. Comme dans les arts plastiques, on peut privilégier la forme (Picasso) ou la couleur (Matisse). Cela donne deux belles orientations esthétiques, que l’on pourrait aussi bien retrouver en musique, avec les oppositions sonorité/structure, harmonie/composition. Pour mettre en relief ces deux tendances génériques, Magri-Mourgues invente la belle notion d’ « aventure lexicale » :

« Là où le récit fictionnel exploite les paradigmes grammaticaux, explore les variations morphosyntaxiques, le récit de voyage se contente d’une expression monolithe, privilégiant l’aventure lexicale. »

Je trouve cela très enthousiasmant. L’aventure lexicale, ça me plaît beaucoup, ça me fait penser à Berlioz. Les varitations morphosyntaxiques, ce serait plutôt Chopin.

Statistiques du récit de voyage et du roman

Je viens de découvrir une spécificité amusante du récit de voyage, mais avant de la donner, je vais poser une devinette aux lecteurs, afin que la réponse prenne plus de sens;

Prenez un roman et un récit de voyage, écrits la meme année et par le meme auteur. Lequel des deux possède

1- Les phrases les plus longues ?

2- La plus grande richesse de vocabulaire ?

3- La plus grande complexité grammaticale ?

Aucun des deux genres ne possède les trois caractéristiques, donc faites votre choix.

L’écrivain de Lyon

André Chamson écrit sur les Cévennes, Pagnol sur la Provence, Dhôtel sur les Ardennes. J’aime bien ces écrivains qui ancrent leur style et leur imaginaire sur un territoire avec lequel ils recherchent une communion intense.

James Joyce et Dublin. William Faulkner et Lafayette County (dans le Mississipi).

C’est un type d’écrivains à part, car la plupart des autres n’ont pas élu un territoire en particulier. Victor Hugo par exemple, parle davantage de Paris que de son lieu d’origine, Balzac parle admirablement de la Touraine mais a écrit sur tous les territoire possibles.

Même Proust, je serais tenté de ne pas voir en lui l’auteur d’un territoire en particulier, car il a profondément fictionnalisé Illiers, Cabourg et Paris. Alors que lorqu’on lit Chamson, on est dans les Cévennes, on ressent physiquement ces sensations tranchées du soleil et de l’air chaud, de l’eau froide des gouffres.

Si j’étais un écrivain, je tâcherais moi aussi d’élire un territoire et de le chanter. Je serais le chantre de Lyon.

Lyon mérite d’être reconnu sur la carte de la littérature mondiale, je ne comprends pas que ce ne soit pas déjà fait. Tous les écrivains lyonnais, et ils sont nombreux, ont préféré partir et parler d’autre chose. Qui se souvient que Saint-Exupéry était lyonnais ? Tout le monde l’imagine dans un désert avec son avion, ou au-dessus des Andes, quel ennui.

Lyon est la nouvelle terre élue de mon coeur. Sa géographie est magique. Verticalement et horizontalement, cette ville inspire un grand effroi : la colline de Fourvière était déjà un lieu de culte pour les Gaulois avant l’arrivée des Romains (Lug-Dunum, « le mont du Dieu Lough »). Horizontalement, au niveau des cours d’eau, Lyon est à un croisement cardinal : la confluence des deux rivières lui amène le nord par la Saône, la Suisse et les Alpes par le Rhône, et la vallée qui en descend souffle sur tout un couloir qui trace jusqu’à la mer méditerranée.

Je pourrais raconter tout un tas d’histoires drôles et mélancoliques dans ce décor mythologique. Des histoires d’amour puériles, des bandes de copains à la dérive, des métiers variés.

Je raconterais des histoires de ramoneurs. Qui mieux qu’un ramoneur connaît une ville ? Il la perçoit depuis les toits et depuis les sous-sols! J’ai des souvenirs magnifiques de ces journées passées avec mon père, où nous allions de chaudière en chaudière. Adolescent, étudiant, je découvrais ma ville natale par ses conduits de cheminées. Parfois j’avais le droit d’aller sur le toit d’une maison, d’une usine ou d’un immeuble, quand c’était nécessaire, et que mon père s’était assuré que je ne courais aucun danger.

Je me souviendrai toute ma vie de ce collège (ou était-ce un couvent ?), qui surplombait la Saône, à Saint-Just. Pendant que mon père cherchait la clé de la chaufferie, moi je me roulais une cigarette et je fumais sur le talus en regardant la vue splendide de fleuve, et de la ville de Lyon qui étincelait au soleil d’un matin d’hiver. Le travail de ramoneur est un des métiers les plus poétiques que l’on puisse imaginer.

Vers l’âge de 17 ou 18 ans, j’étais sur un toit d’usine, et voyais mon père marcher sur la crête du toit. Il avait dû me dire de rester là et de surveiller quelque chose. J’étais tout à ma contemplation esthétique : les lignes du toit, les nuages blancs, la silouhette en ombre chinoise, et soudain la fumée de suie noire qui éclatait de la cheminée à chaque sortie de hérisson. Je me disais que la scène valait d’être filmée, sans même qu’il y ait d’histoire ni d’intrigue. Il fallait faire un film de contemplation pure. Je sortis mon carnet de note pour dessiner la silhouette de mon père qui marchait sur le toit. Les lignes que faisaient les plaques de tôle ondulée donnaient une architecture expressionniste à cette scène. Sur fond de ciel bleu, c’était beau à pleurer.

A cette époque, j’avais commencé un roman pour enfant qui mettait en scène un ramoneur, et un enfant qui fuyait je ne sais qui sur les toits. Mais j’étais encore trop enfant et je n’ai pas poursuivi mon roman.

Quand je suis tombé amoureux de F., j’étais encore ramoneur à temps partiel, et elle, sa peau était si blanche. Son appartement était en haut des pentes de la Croix-Rousse, et avait une vue dégagée sur le centre-ville. Quand je revenais de mes journées de ramonage, même lavé et savonné, mes mains avaient conservé de la suie dans les jointure. Ma vie était à cette époque très contrastée, entre le noir des chaufferies et la blancheur éthérée de F.

Je travaillais aussi au Musée d’art contemporain de Lyon, tout de blancheur lui aussi. Après avoir été viré, j’ai déboulé dans les bureaux habillé en ramoneur. La tête effarée, effrayée de mes anciens supérieurs hiérarchiques en me voyant. Un ouvrier, ils n’avaient jamais vu cela. Eux qui se croyaient de gauche, et qui lisaient Les Inrock le matin, en buvant du café.

Une image m’obsède : ma main noirâtre sur le visage pur et abandonné de F.

Je ferai un livre autour de cette image là, non parce qu’elle est intéressante, mais parce qu’elle concentre toutes les lignes narrratives qu’il y aura dans mon roman : l’amour, le travail, le musée et les toits.

Il y aurait beaucoup de choses à dire, si un écrivain voulait se donner la peine de prendre Lyon pour centre de ses intrigues et de ses errements. En plus, Lyon, quel nom!

Chamson et les Cévennes

Depuis des années, je fréquente la région des Cévennes. Jeune homme, j’y faisais des randonnées pédestres, vieil homme, j’y fais de la villégiature sauvage sur le terrain de mon frère Hubert.

L’été dernier, j’y ai découvert le grand écrivain des Cévennes, André Chamson, qui a donné son nom au lycée du Vigan. J’avais une image de lui un peu académique. C’est normal, il en était. Sur tous ses livres, la mention « de l’Académie française » barre la couverture et donne envie de fuir plutôt que de lire.

Or, j’ai acheté le tome de ses oeuvres complètes consacré à sa « suite cévenole », sans doute ses meilleurs ouvrages. Des livres qui rendent compte de manière réaliste de cette région au début du XXe siècle, quand Chamson était enfant, et qu’il venait chez sa grand-mère au Vigan.

J’ai lu d’une traite le premier texte du volume, Aigoual, qui n’est que le récit d’une course entre copains, et en pleine nuit, jusqu’au sommet du mont Aigoual. Impressionné, j’ai complètement oublié qu’il était académicien. Loin de me faire penser à une prose soucieuse de plaire et de respecter le bon goût, j’avais l’impression d’être dans un récit américain. Nulle psychologie, des actes, des mouvements, des sensations assez tranchées, et une impression de nuance qui se produit à l’intérieur de la conscience du lecteur.

Un autre jour, dans le hamac que mon frère a tendu au bord de la gourgue, à l’ombre, j’ai lu avec beaucoup d’enthousiasme Les Quatre éléments. Quatre nouvelles sur des « éléments » aussi fondamentaux que « la langue », « l’ennemi », « la bête » et « l’étrangère ».

La nouvelle consacrée à la langue est vraiment de toute beauté. Car, pour un catholique qui vit dans un pays de langue d’oc, le français est simplement une langue venue du nord qui trouve sa place entre le patois des vieux et le latin des clercs. Mais Chamson était un protestant, et pour un protestant, le français est d’abord la langue de la bible traduite. C’est donc une langue pleine de noblesse, de raideur, et d’une puissance surhumaine. Il raconte comment sa grand-mère accueillait les protestants du village chez elle, le mercredi soir, pour lire des passages de la bible et prier ensemble. Il raconte que c’était l’idiot du village qui lisait, et comment ces mots transfiguraient ce pauvre imbécile sur qui les enfants crachaient. Là non plus, on ne se croirait pas dans un roman à la française, mais chez un Faulkner, ou un Carver.

J’étais très ému par cette prose qui rendait présentes les frictions entre protestants et catholiques, car je vis à Belfast, où les tensions entre confessions existent toujours. Sauf que sur les îles britanniques, les protestants sont majoritaires et que ce sont les anciens oppresseurs.

De retour à l’université, j’ai pris rendez-vous avec un professeur d’ici, Peter Tame, qui se trouve être un spécialiste de Chamson. Il a écrit une biographie de l’écrivain, et publié quelques articles critiques sur ses romans. Je suis allé le voir dans son bureau pour discuter un peu. Un vaste bureau tapissé de livre, qui sent bon l’étude et l’amour de la littérature. Le professeur m’apprend qu’il possède une maison dans les Cévennes, et nous nous sommes promis de nous inviter pour l’apéro un de ces étés.

Il me raconte, de sa belle voix grave, et dans un français précis, l’histoire du premier roman de Chamson, celui qui l’a rendu célèbre dans les années 1920. Roux le bandit est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller à la guerre de 14 et qui va se cacher dans la montagne pendant cinq ans. Cette histoire me fascine ; elle résonne dans ma vie familiale. D’abord, le fait de se cacher dans la montagne cévenole, c’est un de mes projets d’avenir. Ensuite parce qu’il s’agit là d’un roman de l’objection de conscience, et que mon frère a lui-même été objecteur de conscience, à l’époque où le service militaire était encore obligatoire.

Je n’ai pas tellement de temps pour lire Chamson en ce moment, car j’ai une thèse à écrire, mais j’ai laissé le volume de la « suite cévenole » sur le terrain de mon frère, afin qu’il puisse lire si ça lui chante, et pour que je reprenne le cours de ma lecture à mes prochains passages.

Kafka et mon colocataire allemand

Alors que nous parlions littérature en faisant la cuisine, il s’exclama : « Je n’ai jamais lu Kafka, et en Allemagne personne ne lit Kafka. C’est toujours avec des étrangers que j’entends parler de cet écrivain. Dis-moi un peu ce qu’il a fait. Quel livre de lui me recommandes-tu ? »

Je lui évoque brièvement les différents axes de l’oeuvre de Kafka : 1- Les nouvelles et contes ; 2- Les romans ; 3- Le journal ; 4- La correspondance. Je lui conseille de lire La métamorphose, et lui demande de me dire ce qu’il en pense.

Mon impression, influencée par les essais de Kundera et la pensée de Deleuze et Guattari, est que la langue de Kafka est un allemand un peu bizarre. J’ai le sentiment que c’est une langue peu littéraire, volontairement maladroite. Kundera raconte comment les répétitions dans  Le Procès ont été évitées par le traducteur français (Alexandre Vialatte), et comment cette traduction en un français élégant était en fait, pour lui, Kundera, une trahison. Je crois qu’il a écrit cela dans Les Testaments trahis.

Mon colocataire en prend bonne note et, un jour que l’internet ne fonctionnait pas à la maison, ce qui arrive un peu trop souvent, il lut la Métamorphose.

Dans le salon, tandis que je regardais un match de rugby, il vint s’asseoir et m’entretenir de Kafka. Il a trouvé la nouvelle très étrange. Oui, pour le moins, on peut dire que l’histoire de Gregor qui, de bon matin, se transforme en insecte, c’est un peu étrange.

Ce qui étonne le plus mon colocataire, c’est pourquoi la famille de Gregor possède tant de domestiques s’ils sont aussi pauvres qu’ils le disent. D’un autre côté, pourquoi la sœur, qui pourtant comprend très bien que son frère est devenu un insecte, et qui en plus l’aide à se jucher sur une chaise pour voir par la fenêtre, prétend à la fin que cet insecte n’est pas son frère ?

Enfin, il me rappelle la fin de la nouvelle. La famille est réunie, l’insecte est mort, soit à cause de la pomme que le père lui a lancé dans le dos, soit (dit mon colocataire), parce que la vie des insectes n’est jamais très longue, et tous semblent heureux et optimistes. Les membres de la famille se disent que finalement, la situation présente n’est pas si mauvaise, et l’avenir pas si sombre.

Mon colocataire me dit qu’il n’a jamais lu quelque chose d’aussi bizarre, et il n’est pas sûr de savoir s’il a aimé ou pas. Moi aussi, quand je l’ai lu, il y a vingt ou vingt-cinq ans,  j’étais décontenancé, et je n’aurais pas su dire si j’avais aimé ou pas. J’avais été surpris que ce fût si facile à lire. Les grands noms de la littérature mondiale, on se fait toujours des idées à leur sujets, alors qu’ils sont, la plupart du temps, extrêmement accessibles. Tellement accessibles qu’on se demande pourquoi les gens s’emmerdent à lire Harry Potter plutôt que Kafka.

Quand il me demande ce que je recommande de Kafka après La Métamorphose, je dis à mon colocataire de lire deux autres nouvelles animalières, avant de passer, le cas échéant, aux romans. Mon choix : Le Terrier, et Joséphine ou le peuple des souris.

Plus tard, sur son nouveau vélo, il me dit qu’il a dormi toute la journée, qu’il ne sait pas ce qu’il a. Il dit que sa journée est foutue, qu’entre deux siestes, la seule chose qu’il a finalement faite, fut de lire la nouvelle de Kafka.

« Alors ta journée n’est pas foutue du tout, mon bon ami. Tu te rends compte, aujourd’hui, tu as découvert Franz Kafka, c’est une journée à marquer d’une pierre blanche. Ah, comme j’aimerais découvrir Kafka encore une fois. »

De la noirceur des Lumières à l’obscurité baroque : « Mobile » de Butor

Selon Michel Butor, les Etats-Unis sont à la fois le lieu d’une nature magnifique et celui d’une construction politique problématique. Alors pour rendre compte d’un territoire fascinant, d’un espace de rencontres interethniques (Amérindiens, Européens et Africains) et de l’émergence d’un système politique basé sur une pluralité de discours, Butor invente ce récit de voyage en forme d’agencements incomplets : Mobile (1962).

Si l’on en croit les multiples parcours auxquels ces agencements nous invitent, on peut déceler l’idée que l’idéologie politique qui fonde le modèle américain est à trouver dans les idéaux des Lumières, mais que ces idéaux sont constamment obscurcis par des tendances tout aussi fortes au rejet de l’autre, au dogmatisme et au sectarisme.

Bienvenue au Kansas

Le chapitre (si l’on peut parler de chapitre) qui commence par « BIENVENUE AU KANSAS » (p.104), décline de plusieurs manières le thème de la couleur noire, celui de la religion et celui des Indiens. Cela commence par des phrases sans connexion et sans explication : « Même quand ils n’ont pas l’air noir, ils sont noirs… Ils sont encore plus noirs que le noir » (p.104). Ce noir se révèle être celui des hommes d’église chrétiens (« Leurs pasteurs noirs à Bible noireLeurs prêtres noirs à soutane noire »), et le narrateur de ces phrases est essentiellement mobile, car tantôt extérieur (leurs pasteurs), tantôt intérieur à la religion, renversant alors la perception colorée des mêmes phénomènes (Notre religion si blanche).

Le thème du noir fait écho à la mention constante de la nuit : « Les bois la nuit… Les lacs la nuitLa nuit sur toutes les églises » (pp.109-112), et à l’importation d’esclaves venus d’Afrique, esclaves qui servent d’ « écran noir » entre les Européens et les Indiens. Dans le chapitre, d’autres couleurs apparaissent timidement, mais le noir s’impose comme une obsession : « Les couleurs ont commencé à fleurir sur leurs chemises, mais le mot couleur s’était mis à vouloir dire noir » (p.112). Cet usage mélodique du mot « noir », résonnant dans celui de « nuit », réapparaît quelques pages plus loin avec des extraits d’un grand classique américain de la pensée politique, Notes sur l’Etat de Virginie (1781) de Thomas Jefferson.

Jefferson, sa maison et les hommes noirs

La question qui se pose alors à l’écrivain voyageur est de savoir quelle attitude adopter vis-à-vis de la question raciale en Amérique. L’équilibre à sauvegarder est celui qui esquive l’écueil du jugement de valeur ou de la discussion politique, qui transformerait le récit en essai, et qui évite en même temps le relativisme absolu qui justifierait toutes les idéologies. Butor tranche cette question en faisant jouer ces agencements et, par le jeu des pièces du mobile qui se retrouvent contigües à d’autres pièces très éloignées, il met la pensée de Jefferson en présence de la couleur noire, elle-même en résonnance avec le thème de l’architecture. Pour ce travail de collage mouvant, Butor (et le lecteur, tout autant) fait preuve de patience et de construction méthodique : Jefferson est d’abord introduit au début de Mobile par une citation de la Déclaration d’Indépendance dont Jefferson est l’auteur : « … Nous tenons pour évidentes ces vérités : que tous les hommes ont été créés égaux… », puis en la faisant suivre d’une citation célèbre sur la nécessité d’exclure les Noirs d’Amérique, pour éviter les conflits qui, d’après Jefferson, « ne se termineraient que dans l’extermination de l’une des deux races… » (p.43).

A strictement parler, les deux propositions ne sont pas contradictoires ; il est possible de stipuler l’égalité des hommes et la déportation d’une partie d’entre eux, même si l’idée est choquante. Mais c’est dans la réapparition de Jefferson au centre de Mobile que l’ironie du collage de Butor prend tout son sens. Après avoir traité de la couleur noire, les détails apportés par Jefferson sur l’infériorité naturelle des hommes noirs créent un sentiment de malaise, non seulement à cause du racisme de l’idée, mais à cause de la contamination par le racisme de l’ensemble de l’idéologie des pères fondateurs des Etats-Unis. Homme des Lumières, présenté comme tel, instruit et humaniste, le troisième président des Etats-Unis est montré comme prenant un soin égal à parler d’architecture pour sa maison de Monticello qu’à distinguer entre les races humaines leurs mérites respectifs. Le rapprochement entre les deux types de discours crée un sentiment de scandale intellectuel qui mène à penser que ce sont les idéaux des Lumières eux-mêmes qui sont contaminés, par contigüité et capillarité, par une forme de racisme transcendantal. Butor rejoint par là les travaux des sciences sociales des années 60, qui avaient introduit le soupçon dans l’idéal humaniste européen, et avaient repéré l’idéologie technocratique et hégémonique derrière les idéaux démocratiques et républicains.

C’est à la fin de Mobile que les différents éléments évoqués ici, la couleur noire, les hommes venus d’Afrique, les travaux intellectuels de Jefferson, l’architecture de Monticello, se nouent et forment un tableau ouvert à toutes les interprétations :

 « Thomas Jefferson,

                          à Monticello, fit installer les logements de ses esclaves sous la terrasse du Sud, de telle sorte que leurs allées et venues ne gênassent point les regards. » (Mobile, p.314)

En une seule phrase, et sans prononcer le moindre jugement, Butor ramasse l’ignominie de la culture occidentale, incarnée dans l’utopie américaine, et exprimée dans le raffinement urbanistique qui symbolise la bonne conscience bourgeoise : organiser la disparition des pauvres en les soustrayant à la vue, par une construction complexe, fruit d’une longue éducation. Il est inutile de souligner, par une voix supplémentaire, la collaboration effective entre arts libéraux, logements sociaux et idéologie raciste que l’on peut lire dans ce passage. Butor a trouvé l’équilibre entre différents fragments apparemment incompatibles. Cet équilibre est celui de la contigüité passagère, furtive et presque imperceptible – ce développement sur Jefferson et la question raciale n’a pas été relevé par les critiques que j’ai lus sur Mobile de Butor, car aucune thématique de ce livre ne s’impose comme étant incontournable. 

Leibniz en Amérique

En revanche, Roland Barthes décèle dans Mobile un art du « bricolage » qui cherche à faire « un puzzle magistral, le puzzle du meilleur possible » (Barthes, « Littérature et discontinu », in Œuvres I, p.1307), sachant que la vraie question est celle de la « compossibilité », terme que Barthes emprunte à Leibniz.

Jefferson est possible, les esclaves sont possibles, mais ce qu’il faut rendre compossible, c’est un Jefferson raciste et éclairé, dans un continent noir et indien, républicain, colonialiste et humaniste. Il s’agit de faire tenir ensemble des fragments discontinus qui semblent incompatibles entre eux. La compossibilité, chez Leibniz, consistait à expliquer comment le monde de Dieu pouvait abriter le mal et la damnation, comment le péché pouvait être possible dans un monde créé par un être parfait. Il concluait dans La Monadologie que le meilleur des mondes possibles incluait Adam pécheur. Adam aurait pu ne pas pécher, mais pour que cette possibilité se réalise, il aurait fallu un autre monde, moins parfait que celui-ci où Adam a péché. Butor, de son côté, a cherché à bricoler le meilleur des puzzles possibles dans lequel Jefferson a péché. La méthode de Butor est appropriée à l’Amérique, selon Barthes, car c’est un « essai de contiguïtés, de déplacements, de retours, d’entrées portant sur des énumérations nominales, des fragments oniriques, des légendes, des saveurs, des couleurs ou de simples bruits toponymiques dont l’ensemble représente … la « compossibilité » de la guerre et de la puissance. »

Barthes rapproche Mobile des grands récits énumératifs d’Homère et d’Eschyle. Reichler le rapporte à l’origine de l’imprimerie. C’est certainement le signe d’une expérimentation littéraire assez complète et radicale pour convoquer chez le lecteur les références les moins compossibles et les plus matricielles.