L’étrange liberté de Mo Yan, prix Nobel de littérature

L’attribution du prix Nobel de littérature 2012 à Mo Yan est une très bonne nouvelle pour la république des lettres. Mo Yan est un superbe écrivain, un des rares, voire le seul, à être unanimement reconnu par l’ensemble des mondes chinois, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine.

Je l’ai découvert dès ma première année en Chine, en 2004. Même les plus grands auteurs, Bi Feiyu et Su Tong, disaient de lui qu’il était le premier, ex-aequo avec eux-mêmes.

Quand je demandais aux gens, aux universitaires notamment, ce qu’ils pensaient de l’autre prix Nobel chinois, Gao Xingjian, ils me répondaient systématiquement que Mo Yan le méritait davantage. Il faut dire que Gao était banni de Chine, et qu’il avait pris la nationalité française.

Or, Mo Yan et Gao Xingjian sont deux écrivains magnifiques de la Chine contemporaine. Tous les deux nés après la deuxième guerre mondiale, ils ne sont pas des dissidents, mais frappent par la liberté de leur style et par l’aspect mythologique de leur imagination.

Le plus étonnant, concernant Mo Yan, est qu’il soit resté aussi accepté dans la Chine communiste. Militaire de carrière, il vient de la campagne et fait partie de l’Union des écrivains : c’est donc un officiel, à sa manière, un membre du parti. Et pourtant, il suffit d’ouvrir un de ces romans pour voir qu’il ne connaît pas la censure. S’il a dû retirer des choses de ses manuscrits, ce qui reste est passablement osé dans un pays non démocratique.

Non seulement il critique la corruption des cadres, non seulement il dénonce les abus des politiques mises en place par le Parti, mais surtout, il le fait dans un style baroque et jouissif, provocateur et cru, trivial et fracassant. Tout ce que la culture officielle chinoise déteste. On en banni, pendu, enfermé, pour moins que ça.

Alors comment a-t-il fait pour passer à travers les mailles du filet ? En n’étant lu par personne ? Pensez donc, il est extrêmement connu en Chine. Ses livres ont beau être exigeants pour le lecteur, ils sont des best-sellers. Alors comment se fait-il qu’un auteur comme Gao soit banni et un autre comme Mo Yan soit célébré ?

A mon avis, cela n’a rien à voir avec le contenu des livres.  C’est plutôt une question de relations à l’intérieur des groupes de pression. J’imagine que Mo Yan s’est fait de solides amitiés au sein de l’armée, puis au sein du monde de la culture, puis même au sein des instances dirigeantes. J’imagine qu’il est intouchable parce qu’il est protégé personnellement, par des gens qui ont du pouvoir. Et ces gens, pourquoi le protègent-il ? Parce qu’au sein du parti, il existe un courant « libéral », un courant en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression.

Lire et soutenir Mo Yan, c’est donc un formidable effort de l’esprit contre les simplifications humanitaires qui ont tendance à étouffer la littérature actuelle. Rien que pour cela, ce prix Nobel est une excellent nouvelle.

Un grand étranger pour la région

C’est rare, une région française symbolisée par un livre étranger. C’est pourtant le cas des Cévennes avec un récit de voyage d’un grand écrivain écossais du XIXe siècle.

On connaît tous les classiques de cet Ecossais. L’île au trésor (1883), Dr Jekyll and Mr Hyde (1886), d’innombrables nouvelles, etc. Robert Louis Stevenson (1850-1894) a longtemps vécu en France avant de partir en Amérique et dans les mers du sud. Ce qui plaît aux sages précaires, c’est que Stevenson était un grand voyageur mais une petite nature : malade, fragile, précaire, il a voyagé à la fois par goût et par nécessité , pour se guérir de problèmes respiratoires.

Avant de devenir célèbre, il fit une randonnée de deux petites semaines dans les Cévennes, en 1878. Deux courtes semaines (12 jours) avec un âne et c’est devenu un classique du genre.

Ici, son Voyage dans les Cévennes avec un âne (1879) est le livre le plus connu sur la région. Il a lancé cette mode de voyager avec un âne, et depuis, on voit de nombreux gîtes adaptés pour l’accueil de ces animaux, et même des gîtes qui proposent de fournir des ânes. Partout, sur les commerces, dans les imageries populaires, on voit un âne et un voyageur, sur des chemins en lacets. Le livre est dans toutes les bibliothèques, et dans les bagages de tous les randonneurs.

Evidemment, ce succès n’est pas universel. Mes amis anglophones connaissent mieux le reste de l’oeuvre de Stevenson, et sont surpris de cette passion française pour ce récit de voyage plein d’humour, plein de tendresse et attentif aux devenirs des protestantismes locaux.

 

Rentrée littéraire… 2011

Tous les journaux le disent, c’est une nouvelle d’importance, le nombre de livres publiés à la rentrée littéraire diminue. Cela faisait dix ans au moins que j’entendais les professionnels des médias (mais non de la lecture) se plaindre de la prolifération des romans à lire, que plus de 500 livres c’était absurde et que cela nous menait à la catastrophe.

En fait de désastre, Le Monde littéraire d’hier publiait une enquête sur la rentrée d’il y a 10 ans, qui montrait que loin d’être une foire superficielle, ce grand moment des lettres françaises s’avèrent un laboratoire intéressant des forces en présence et des talents à venir. Les auteurs qui avaient attiré l’attention étaient toujours bien présents sur la scène littéraire française aujourd’hui.

Comme je suis loin de Paris et des grandes villes, me la coulant douce dans les montagnes cévenoles, je me suis reporté sur la rentrée de l’année dernière, en empruntant à la médiathèque du Vigan des romans parus (et primés) en 2011 :

La Meilleur part des hommes de Tristan Garcia, bon roman, bien calibré, à l’américaine (et écrit en vue d’une traduction anglaise pour lectorat anglo-saxon à mon avis). Du coup, c’est beaucoup mieux que ce que j’en appréhendais, moins « pédé », moins branché (c’est-à-dire moins Inrockuptible, pour résumer) que ce que la presse de l’époque laissait présager. Cela se passe en partie dans le milieu « gay » de Paris, c’est vrai, mais sans que ce contexte étouffe les relations universelles qui unissent les personnages, qu’ils soient homos ou hétéros. Car pour moi, c’est le personnage de la narratrice, maîtresse célibataire d’un intellectuel médiatique (calqué sur A. Finkielkraut), qui est le personnage le plus intéressant, le plus poignant. C’est aussi un roman plus rigolo qu’on le croirait, avec un art éblouissant des dialogues. Ce que je regrette, au fond, c’est que ce livre soit moins ancré dans les années 80 qu’il ne l’annonce. Je le regrette car je l’avais emprunté pour me plonger dans les arcanes de la pseudo-pensée de ces années-là. Le portrait de Leibowitz/Finkielkraut ne m’a pas convaincu, car trop caricatural, trop ciselé pour faire rire les lecteurs de gauche (enfin, les lecteurs de Libé , des Inrock et de Charlie Hebdo, donc des lecteurs d’une certaine gauche). Un portrait – même à charge – du vrai Finkielkraut serait infiniment plus stimulant, plus troublant et plus divertissant.

J’ai ensuite lu avec un grand enthousiasme le dernier Emmanuel Carrère, Limonov. Sa façon d’écrire sur la Russie m’a inspiré pour écrire sur l’Irlande. Comme toujours avec Carrère, son écriture envoûte et sait nous passionner pour des individus et des situations qui nous étaient indifférents a priori. Ce personnage d’Edouard Limonov nous touche, mais on ne sait pas pourquoi. Peut-être parce qu’à-travers lui, c’est une nouvelle image du monde qui apparaît, où les dissidents ne sont pas ceux que l’on croit. Avec Carrère, le monde respire, on sent qu’il y a du jeu, il crée des espaces pour que le lecteur puisse imaginer en dehors des images imposées dans les médias. C’est peut-être ça, la littérature, la capacité de redonner du possible au monde, de reconstruire les choses de manière qu’elles nous frappent par leur nouveauté. Très agréablement surpris de le voir citer Jean Rolin et Jean Hatzfeld dans le chapitre sur la guerre en ex-Yougoslavie.

Enfin le prix Goncourt 2011, l’épais roman d’Alexis Jenni, L’Art français de la guerre. Je l’ai commencé la nuit dernière, dans les heures d’insomnie qui trouent mes nuits depuis une semaine. Le premier chapitre est très beau, avec ces quelques thèmes qui se répètent, comme un écho, celui des morts qu’on ne compte pas (les « adversaires » des Occidentaux), celui des femmes dont ne se souvient pas le narrateur. L’histoire du personnage principal, Salagnon, mène le lecteur sur le terrain des principales guerres auxquelles l’armée française a participé depuis 1945. C’est-à-dire essentiellement des guerres coloniales et post-coloniales!

Le trait le plus intéressant de ce livre et de ce personnage : le héros est un peintre, un artiste, et des chapitres « martiaux » alternent avec des chapitres « artistiques ». J’aime l’idée que ce militaire fût peintre tout autant que soldat : c’est comme s’il incarnait dans sa personne ce que dénonce Edward Saïd dans Orientalism, la collusion entre les artistes et le projet militaire des puissances impérialistes.

Il sera donc très intéressant aussi de capter la réception de ce roman dans les études postcoloniales. Le courant français, faible et plutôt constitué d’historien, le voit d’un bon œil (Pascal Blanchard en dit du bien sur France Culture) ; je ne serais pas étonné d’un tout autre son de cloche dans le courant britannique. J’attends avec impatience les premiers articles qui diront que Jenni, sous couvert d’ironie, justifie les guerres coloniales plutôt que de les dénoncer.

Hommage d’un sage précaire à un académicien : André Chamson

Né en 1900, Chamson était trop jeune pour participer à la première guerre mondiale et trop vieux pour être mobilisé lors de la seconde. Il est devenu adulte au moment exact où la France avait besoin de cadres pour se reconstruire. C’est ainsi qu’à 30 ans, il avait déjà toute une carrière derrière lui, alors qu’aujourd’hui, à 30 ans, on est post-adolescent et on se demande encore ce qu’on fera plus tard.

Son premier roman, Roux le bandit (Grasset, 1925), se passe déjà dans les Cévennes : c’est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller faire la guerre (la première guerre mondiale) et qui va se cacher dans les montagnes. Cela a fait un scandale monstre. Les anciens combattants n’ont pas supporté qu’on fasse d’un déserteur un héros. Chamson a raté le prix Goncourt à cause de cela. Aujourd’hui, on peut lire Roux-le-bandit comme un chant à la liberté individuelle, au désir de vivre contre la raison d’Etat. C’est un grand livre précurseur de la mode hippie, où la nature est vécue comme l’alliée des hommes libres. Il fallait un courage immense pour écrire cela.

Le roman qu’il préfère, de son propre aveu, c’est Les hommes de la route (1927). L’histoire se passe sous le second empire, entre Le Vigan et le mont Aigoual, et raconte la vie des gens qui travaillaient à la route qui montait jusqu’au sommet. Aucune intrigue, aucune péripétie, juste un grand poème en prose, inspiré par ce travail de titan qui consistait à creuser la montagne pour faire apparaître une route. C’est un fait que vivre en Cévennes provoque de ces rêveries : constamment, on se dit que les gens d’autrefois ont trimé vaillamment, génération après génération.

L’ouvrage qui me parle le plus, c’est peut-être Les Quatre éléments (1935). Quatre nouvelles qui sont des plongées dans son enfance : un texte sur la langue, un sur la haine d’un ennemi (un garçon catholique du Vigan), un sur une bête et un sur une femme (une « étrangère »).

La nouvelle sur la langue est à mes yeux d’une beauté bouleversante. Les langues, devrait-on dire. Y sont abordés le patois, ou l’occitan, parlé dans la rue ; le français parlé à l’école, et la langue de la bible, ce français si spécial que les protestants entendaient lors de leurs soirées de lecture. La grand-mère de Chamson, tous les mercredi soir, recevait chez elle des fidèles qui se réunissaient pour lire des passages de la bible.

André Chamson à l'assemblée du Désert

Il s’agit là d’une très belle méditation sur la langue, sur les divers degrés de « langue française » que l’on parcourt dans une vie, dans les tensions entre langue savante et langue populaire, langue latine et langue parisienne, langue ancienne et langue moderne, langue sacrée et langue profane. Il fallait un écrivain modeste et discret pour entreprendre une méditation aussi limpide.

Les protestants sont des Français vraiment intéressants, voilà ce qu’on pense quand on lit Chamson. Des Français qui donnent l’impression d’être en exil dans leur propre pays, qui rêvent d’une France qui peine à exister.

La prose de Chamson est ferme, assurée et modeste. Il s’est construit un style qu’on pourrait appeler « cévenol ». Une langue belle mais peu colorée, peu fleurie, un peu rugueuse et râpeuse. Une langue précise et scrupuleuse, où la tendresse est cachée sous des rythmes saccadés. Un style de pierre et de lumière, une écriture sèche. Chamson a trouvé le moyen d’exprimer la lumière éblouissante du soleil, l’ombre fraîche, et le contraste entre les deux. Il y a peu de nuance entre les deux, car dans les Cévennes, en plein mois d’août, il y a en effet peu de nuance entre les deux.

Ainsi, les personnages des romans de Chamson sont décrits dans leurs actes, leurs mouvements et leur immobilité de bête. En le lisant, on ne pense pas à Pagnol ni à Giono, ces grands provençaux hauts en couleur, mais on songe au « behaviourisme » américain : Hemingway, Faulkner. Peu d’analyse psychologique, peu ou pas de sentiment. Des vies humaines faites d’actions tranchées. Peu d’hésitations existentielles.

C’est pourquoi Sartre se sentait proche de Chamson, et lui a proposé de collaborer au Temps modernes après la guerre. Mais Chamson, qui aurait pu incarner une grande figure éthique et esthétique de l’existentialisme, a préféré se faire oublier à l’académie française, et mourir dans l’oubli il y a trente ans.

La librairie du Vigan

Quand je descends au Vigan, je ne manque pas de traîner dans la librairie, « Le Pouzadou ». (J’ai demandé au libraire : « pouzadou », en occitan, c’est un petit cours d’eau, ou un puits, à l’intérieur d’un village, et par extension, une grosse louche qu’on utilise pour puiser l’eau.)

Pour une aussi petite ville, cette librairie est impressionnante de qualité et de variété. On y trouve un authentique choix de libraire, non pas tout ce qui sort et qui se vend, en vrac, mais un regard sur ce qui paraît et sur ce qui s’écrit. Des livres de littérature contemporaine, parfois exigeante, des essais et de la littérature mondiale de haute volée, ainsi que des petites collections de livres un peu gadgets, comme cette « Petite philosophie du voyage » des éditions Transboréales, qui propose une série de textes courts sur la forêt, la rivière, la marche à pied, le voyage en train, la navigation hauturière, etc.

On y trouve aussi des classiques de la région, car les Cévennes sont une terre littéraire. Je ne connais pas encore les vedettes locales, qui publient localement des best-sellers locaux. Des titres suggestifs, du type La captive de l’Aigoual, La belle aux châtaigniers (je dis n’importe quoi), ou bien Vous ne boirez pas à ma source, messieurs d’Alès (ce titre là mériterait peut-être d’être écrit). Des piles de romans populaires prennent place dans cette librairie, couverts de jaquettes rappelant les séries télé de TF1. Les noms d’auteur fleurent bon le terroir, les Peyrefiche côtoient les Puech et les Perrier ; les Combe rivalisent avec les Jeanjean.

Mais celui que j’ai voulu lire dès l’été dernier, avant de m’installer sur le terrain de mon frère, c’est le grand écrivain de l’entre-deux-guerres, qui a donné son nom au lycée du Vigan, André Chamson. J’ai acheté au Pouzadou un tome de ses œuvres complètes. Tout l’imaginaire littéraire et narratif de Chamson se situe dans le sud des Cévennes. Il l’a dit lui-même : prenez un compas, mettez sur la carte la pointe sur le Mont Aigoual et le crayon à dix kilomètres de là, et tracez un cercle ; vous aurez le monde romanesque d’André Chamson.

On connaît Chamson pour son engagement contre le fascisme, sa rigueur protestante, ses actes de résistance pendant l’occupation, récompensés après laguerre par une élection à l’académie française. Mais connaît-on sa littérature ? Son style, son phrasé, ses visions ? Moi je les connais, pour le coup, j’en parlerai dans d’autres billets. C’est un écrivain qui vaut la peine d’être lu.

Comme toute librairie, celle-ci doit sa survie à une diversification de commerce : papèterie, carterie, cadeaux en tous genres, tout est bon pour faire entrer de la trésorerie, et permettre à la littérature contemporaine de garder sa position prédominante. Comme toujours, on sent une certaine précarité, poignante, dans cette librairie d’amoureux. On sent que les marges de manœuvre sont très étroites et qu’il faut se battre, sur un fil, pour conserver assez d’espace pour les livres de qualité, et ne pas se laisser envahir par des produits en plastoc, ou des trucs qui font boum-boum. Comme toutes les librairies qui survivent, le Pouzadou respire une forme de militantisme de la lecture.

Ce militantisme résistant est souligné par la stèle voisine, commémorant « chef Marceau », leader du Maquis « Aigoual-Cévennes », tombé place de Bonald en 1944.

Bien placée, finalement, devant une fontaine, à deux pas de l’église, la librairie est un des commerces phare du Vigan. Autant que les cafés qui abondent de l’autre côté de la place du Quai, le Pouzadou s’est imposé dans le paysage de la ville et participe crânement à l’identité du bourg. D’ailleurs, il paraît que le libraire a été élu maire de la commune, c’est dire si le livre et la lecture n’ont pas baissé les bras dans les Cévennes méridionales.

Harrison et les origines américaines du postcolonialisme

Certaines choses me frappent dans le monde anglo-saxon : mes amis américains, qu’ils soient canadiens, « états-uniens » ou brésiliens, ne parlent jamais des peuples autochtones, ceux qu’on appelait abusivement les « Indiens » d’Amérique. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je me souviens d’amis brésiliens qui taxaient la France de colonialisme et me demandaient ce que nous étions allés faire en Algérie : « La même chose que vous quand vous vous êtes installés au Brésil », ai-je répondu.

C’est le grand impensé de la vie américaine. On peut prendre le problème par tous les bouts, on se heurte à l’innommable extermination des autochtones. La vie américaine est, plus qu’aucune autre, fondée sur un crime inexpiable. Alors comme c’est impossible d’expier ce crime, il faut l’occulter.

C’est un peu ce que dit un personnage du grand roman de Jim Harrison :

« On ne veut surtout pas comprendre quelqu’un quand on lui vole ou lui a volé tous ses biens. La moindre compréhension entraînerait un sentiment de culpabilité insupportable. » Dalva, 1987, trad. B. Matthieussent, 10/18, p. 103.

C’est en lisant cette phrase en apparence banale que j’ai compris l’origine des études postcoloniales. Parmi les nombreuses choses qui me gènent chez les universitaires postcolonialistes, il y a une forme de radicalité aveugle selon laquelle les Occidentaux sont toujours les grands coupables, les criminels, et les cultures « dominées » sont toujours perçues comme dévastées, violées, anéanties.

Nombreux sont ceux qui, en sourdine, protestent devant ces simplifications un peu grotesques. Mais j’ai ici une part d’explication : les études postcoloniales ont vu le jour dans les universités américaines, où le sentiment de culpabilité est en effet insupportable. Et leur acte de naissance fut peut-être d’étendre à tout le fait colonial ce qui s’est passé avec les Indigènes d’Amérique.

Les Travellers à Lyon

Pecker Dunne, dessin d'Hubert Thouroude

Vendredi 1er juin, la librairie lyonnaise Raconte-moi la terre m’invite à animer une soirée autour de mon livre de voyage ethnologique en Irlande.

Il y a quelques jours, une grosse semaine, j’ai procédé au lancement du livre à Paris, à la Maison d’Europe et d’Orient. Le choix du lieu était délicieusement hors de propos : spécialisée dans l’Europe orientale, cette librairie/centre culturel était assez peu adaptée à un récit de voyage dans l’extrême-Occident du continent. 

A Lyon, la librairie qui m’accueille est consacrée au voyage en général, mais la tendance globale de ses animations, m’a-t-il semblé, penchait vers les conférences « Connaissance du monde », honnies par Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.  

Le libraire m’a demandé de mettre au point une « projection », et de faire une présentation palpitante d’une petite heure. Il ne savait pas, le libraire, que je suis un piètre photographe, et que mes capacités en création de diaporama sont lacunaires. Je me prépare donc à un événement de moyenne amplitude, où la parole devra pallier aux insuffisances de l’image.

Pour ceux qui se trouvent à Lyon, c’est à 19h00, rue du Plat.

Elections, festival et descente de fleuve

Ce week-end est chargé pour la sagesse précaire.

Il y a bien sûr les élections, et le sage précaire doit se rendre à Dublin pour voter.

Cela tombe bien, Dublin est le lieu du festival littéraire franco-irlandais. Cette année, c’est le thème du plaisir. Des écrivains francophones et irlandais, réunis autour d’une table pour parler du plaisir, cela promet d’être passablement chiant. Mais ce n’est pas de la faute des écrivains, et moi cela me plaît d’aller tendre une oreille, et de traîner mes guêtres, dans un tel événement. C’est toujours instructif, même si l’on n’apprend jamais rien sur le thème choisi. Il y cette année Colette Fellous, René de Ceccaty, Salim Bachy. Cécile Guilbert, qui a écrit un beau livre sur Debord.

Il y aura aussi un entretien avec Seamus Heaney. Enfin, c’est prévu, mais je ne serais pas étonné qu’il y ait des contretemps…

Jérôme Lindon et Chantal Thomas sont aussi au programme, donc du beau monde pour la partie française. C’est assez pour donner envie de se déplacer.

Mais ce week-end ne se limite pas à cela. Il ne faut pas oublier un autre événement, sportif celui-là : la descente de la Liffey en bateau gonflable par le sage précaire! L’objectif est de suivre le courant depuis le pont de Chapelizold jusqu’au phare de Poolbeg.

J’en ferai le récit plus tard.

Mais il est grandement temps d’aller sauter dans un car pour Dublin, muni de ma combinaison aquatique.

Voyage au pays des Travellers (Irlande, début du XXIe siècle)

Il s’agit d’un récit de voyage ethnographique. Une promenade en Irlande à la rencontre des nomades indigènes à l’île.

Rien qui puisse intéresser les foules, me direz-vous. Et pourtant, dès le jour de parution, un lecteur bienveillant composa un sonnet en guise de remerciement. Son auteur aux multiples facettes, qui signe ici des commentaires au nom de Cochonfucius, a fait rimer, en bon métaphysicien, « peuplade » et « rigolade » :

Guillaume a rencontré les Irlandais nomades ;
Son petit livre rouge en donne le récit.
J’écris ces quelques vers pour lui dire merci
De m’avoir entraîné dans cette promenade.

Que de choses j’apprends sur la rude peuplade
Que forment ces humains tendres et endurcis !
Si leur pain quotidien de misère est noirci,
Nul mieux qu’eux n’apprécie un temps de rigolade.

Eux pour qui le séjour n’est jamais marchandise,
Eux qui goûtent la vie comme une friandise,
Ils fondent leur sagesse en leur précarité ;

Négligeant du progrès les vertus dérisoires,
Sur la terre d’Irlande ils vivent leur histoire,
Merci encore à toi de nous la raconter.

Ce sonnet me porta chance, car ce petit livre a commencé à attirer l’attention de médias plus traditionnels (c’est-à-dire moins métaphysiques). Dans le cahier des livres de Libérationun article en rend compte. Cela fait plaisir, et ce n’est que le début. Mes éditeurs m’ont dit qu’un article avait été écrit pour Le Monde diplomatique, et qu’on ne savait pas quand il sortirait. Une radio française a aussi fait un direct avec moi, avant-hier, mais je ne suis pas sûr d’avoir accès à cette émission. Les journalistes m’ont posé des questions sur mon premier métier (ramoneur) autant que sur les Travellers.

C’est ce qui est sympathique avec la littérature factuelle (non fictionnelle) : on peut s’intéresser à l’aspect purement littéraire si l’on veut, le style, la poésie, toutes ces conneries. Mais on peut aussi se pencher sur d’autres aspects, plus pratiques ou plus spéculatifs. Cela dépend du lecteur.

Le Journal du dimanche, par exemple, m’a interviewé au téléphone l’autre jour, mais c’était pour un article à venir sur les criminels qui sévissent en France et qui se trouvent être des Travellers irlandais. Les fameux « bitumeurs irlandais ». C’est aussi à la faveur de cette criminalité qu’un petit article de Métro a mentionné mon livre.

Si bien que, d’un point de vue parfaitement cynique, on peut dire que cette nouvelle criminalité tombe à point nommé. Plus on en parlera, plus mon livre – qui constitue le seul travail sur les Travellers irlandais en français – aura des chances d’être mis en lumière.

Hollande/Sarkozy : la campagne 2012 est un chef d’oeuvre

Je ne comprends pas pourquoi l’on dit que cette campagne est ennuyeuse. Moi je la trouve magnifique. D’un point de vue littéraire, elle est absolument fascinante, et on s’en souviendra.

Un président sortant perdu d’avance, qui avait fondé sa légitimité sur l’esprit de conquête et de séduction, et qui ne séduit plus. Comme une femme en désamour, le peuple français le regarde gesticuler, avec un mélange de fascination attendrie et de dédain apitoyé, en se demandant quand même s’il ne va pas réussir son coup in extremis. L’histoire d’amour est clairement foutue, mais enfin on n’est pas à l’abri d’une rechute, le peuple français pourrait à nouveau succomber, à la faveur d’un moment de déprime. Mais c’est très improbable car chacun voit qu’il s’en mordrait les doigts le matin suivant, et que la rupture finale serait très amère.

En face de ce président discrédité et maladroit, un candidat qui parvient à être une case vide, une page blanche. Rondouillard, conciliant, accommodant, centriste, François Hollande se présente aux Français avec rien dans les poches, et ne leur dit rien. Il se présente seulement avec le minimum de propositions possible pour éviter de froisser quiconque. Face à un président sortant aussi calamiteux que Sarkozy, qui a fait tant d’erreurs et qui manque tant de noblesse dans son comportement, Hollande ne joue pas la hauteur dédaigneuse, mais il est magistral de platitude, de réserve, de passivité, de bonhomie respectueuse.

Le sage précaire aime bien Hollande. Il aime bien son côté chiffe molle, peu entreprenant, sans esprit de vengeance contre tous ceux qui l’ont insulté. Sa force, il la tire justement du fait que tout le monde le trouvait nul il y a à peine un an. Hollande, c’est un peu le héros politique du sage précaire. On se fout de sa gueule continuellement, et à la fin, c’est lui qui ramasse la mise, sans chercher à humilier ceux qui doutaient de lui.

Pour ceux qui apprécient Tolstoï, cet affrontement n’est pas sans rappeler la lutte à distance entre Napoléon et le général Koutouzov. Face au Français impétueux, que l’on croit irrésistible mais qui n’est en fin de compte qu’un agité du bocal qui trahit les idéaux de la Révolution française, le vieux général russe choisit le non-agir : refuser le combat, reculer, brûler les terres et les villes pour que l’armée française ne puisse pas se réapprovisionner, et qu’elle s’épuise toute seule. La stratégie est merveilleuse de simplicité et de rotondité : Napoléon perd toute contenance, son armée se liquéfie, se délite, et tout le monde doit rentrer en Occident, affaibli. Les Russes n’ont plus qu’à leur courir après pour les vaincre définitivement, mais sans combattre.

Les gens de droite, décontenancés, reprochent à Hollande de pratiquer l’esquive. Ils ont raison, et c’est ce qu’il faut faire. Sarkozy, que l’on crédite d’un talent fou pour gagner des élections, se prend lui-même les pieds dans le tapis, car il se bat tout seul, dans une plaine abandonnée. Qui connaissait Mathieu Pigasse avant qu’il en fasse un portrait acide ? Depuis que Sarkozy en a parlé, on s’est intéressé à ce banquier de gauche, fan des Clash, et ce jeune homme branché est devenu un des meilleur argument marketing en faveur de Hollande : sa présence dans les médias montre qu’avec la gauche au pouvoir, la bourgeoisie n’aura pas à s’en faire, elle pourra s’enrichir, et en plus elle sera en mesure de prétendre à être cool.

C’est cela le génie tactique de Hollande : sans faire appel à personne, par pure absence d’expression, des gens hauts en couleur le soutiennent et le poussent à la victoire. On fait toujours référence à Mitterrand, mais Hollande, ce n’est pas ça du tout : Hollande, c’est le Chinois taoïste de la politique française.

Tout cela fait une belle campagne électorale je pense. Si l’on y ajoute la figure de Jean-Luc Mélanchon qui réinvente l’art oratoire en politique, alors que la bonne vieille rhétorique avait été confisquée par Jean-Marie Le Pen depuis si longtemps, on a largement de quoi se divertir l’esprit, en attendant de finir sa thèse de doctorat.