Voyage au pays des Travellers (Irlande, début du XXIe siècle)

Il s’agit d’un récit de voyage ethnographique. Une promenade en Irlande à la rencontre des nomades indigènes à l’île.

Rien qui puisse intéresser les foules, me direz-vous. Et pourtant, dès le jour de parution, un lecteur bienveillant composa un sonnet en guise de remerciement. Son auteur aux multiples facettes, qui signe ici des commentaires au nom de Cochonfucius, a fait rimer, en bon métaphysicien, « peuplade » et « rigolade » :

Guillaume a rencontré les Irlandais nomades ;
Son petit livre rouge en donne le récit.
J’écris ces quelques vers pour lui dire merci
De m’avoir entraîné dans cette promenade.

Que de choses j’apprends sur la rude peuplade
Que forment ces humains tendres et endurcis !
Si leur pain quotidien de misère est noirci,
Nul mieux qu’eux n’apprécie un temps de rigolade.

Eux pour qui le séjour n’est jamais marchandise,
Eux qui goûtent la vie comme une friandise,
Ils fondent leur sagesse en leur précarité ;

Négligeant du progrès les vertus dérisoires,
Sur la terre d’Irlande ils vivent leur histoire,
Merci encore à toi de nous la raconter.

Ce sonnet me porta chance, car ce petit livre a commencé à attirer l’attention de médias plus traditionnels (c’est-à-dire moins métaphysiques). Dans le cahier des livres de Libérationun article en rend compte. Cela fait plaisir, et ce n’est que le début. Mes éditeurs m’ont dit qu’un article avait été écrit pour Le Monde diplomatique, et qu’on ne savait pas quand il sortirait. Une radio française a aussi fait un direct avec moi, avant-hier, mais je ne suis pas sûr d’avoir accès à cette émission. Les journalistes m’ont posé des questions sur mon premier métier (ramoneur) autant que sur les Travellers.

C’est ce qui est sympathique avec la littérature factuelle (non fictionnelle) : on peut s’intéresser à l’aspect purement littéraire si l’on veut, le style, la poésie, toutes ces conneries. Mais on peut aussi se pencher sur d’autres aspects, plus pratiques ou plus spéculatifs. Cela dépend du lecteur.

Le Journal du dimanche, par exemple, m’a interviewé au téléphone l’autre jour, mais c’était pour un article à venir sur les criminels qui sévissent en France et qui se trouvent être des Travellers irlandais. Les fameux « bitumeurs irlandais ». C’est aussi à la faveur de cette criminalité qu’un petit article de Métro a mentionné mon livre.

Si bien que, d’un point de vue parfaitement cynique, on peut dire que cette nouvelle criminalité tombe à point nommé. Plus on en parlera, plus mon livre – qui constitue le seul travail sur les Travellers irlandais en français – aura des chances d’être mis en lumière.

Hollande/Sarkozy : la campagne 2012 est un chef d’oeuvre

Je ne comprends pas pourquoi l’on dit que cette campagne est ennuyeuse. Moi je la trouve magnifique. D’un point de vue littéraire, elle est absolument fascinante, et on s’en souviendra.

Un président sortant perdu d’avance, qui avait fondé sa légitimité sur l’esprit de conquête et de séduction, et qui ne séduit plus. Comme une femme en désamour, le peuple français le regarde gesticuler, avec un mélange de fascination attendrie et de dédain apitoyé, en se demandant quand même s’il ne va pas réussir son coup in extremis. L’histoire d’amour est clairement foutue, mais enfin on n’est pas à l’abri d’une rechute, le peuple français pourrait à nouveau succomber, à la faveur d’un moment de déprime. Mais c’est très improbable car chacun voit qu’il s’en mordrait les doigts le matin suivant, et que la rupture finale serait très amère.

En face de ce président discrédité et maladroit, un candidat qui parvient à être une case vide, une page blanche. Rondouillard, conciliant, accommodant, centriste, François Hollande se présente aux Français avec rien dans les poches, et ne leur dit rien. Il se présente seulement avec le minimum de propositions possible pour éviter de froisser quiconque. Face à un président sortant aussi calamiteux que Sarkozy, qui a fait tant d’erreurs et qui manque tant de noblesse dans son comportement, Hollande ne joue pas la hauteur dédaigneuse, mais il est magistral de platitude, de réserve, de passivité, de bonhomie respectueuse.

Le sage précaire aime bien Hollande. Il aime bien son côté chiffe molle, peu entreprenant, sans esprit de vengeance contre tous ceux qui l’ont insulté. Sa force, il la tire justement du fait que tout le monde le trouvait nul il y a à peine un an. Hollande, c’est un peu le héros politique du sage précaire. On se fout de sa gueule continuellement, et à la fin, c’est lui qui ramasse la mise, sans chercher à humilier ceux qui doutaient de lui.

Pour ceux qui apprécient Tolstoï, cet affrontement n’est pas sans rappeler la lutte à distance entre Napoléon et le général Koutouzov. Face au Français impétueux, que l’on croit irrésistible mais qui n’est en fin de compte qu’un agité du bocal qui trahit les idéaux de la Révolution française, le vieux général russe choisit le non-agir : refuser le combat, reculer, brûler les terres et les villes pour que l’armée française ne puisse pas se réapprovisionner, et qu’elle s’épuise toute seule. La stratégie est merveilleuse de simplicité et de rotondité : Napoléon perd toute contenance, son armée se liquéfie, se délite, et tout le monde doit rentrer en Occident, affaibli. Les Russes n’ont plus qu’à leur courir après pour les vaincre définitivement, mais sans combattre.

Les gens de droite, décontenancés, reprochent à Hollande de pratiquer l’esquive. Ils ont raison, et c’est ce qu’il faut faire. Sarkozy, que l’on crédite d’un talent fou pour gagner des élections, se prend lui-même les pieds dans le tapis, car il se bat tout seul, dans une plaine abandonnée. Qui connaissait Mathieu Pigasse avant qu’il en fasse un portrait acide ? Depuis que Sarkozy en a parlé, on s’est intéressé à ce banquier de gauche, fan des Clash, et ce jeune homme branché est devenu un des meilleur argument marketing en faveur de Hollande : sa présence dans les médias montre qu’avec la gauche au pouvoir, on pourra s’enrichir, et en plus on sera cool.

C’est cela le génie tactique de Hollande : sans faire appel à personne, par pure absence d’expression, des gens hauts en couleur le soutiennent et le poussent à la victoire. On fait toujours référence à Mitterrand, mais Hollande, ce n’est pas ça du tout : Hollande, c’est le Chinois taoïste de la politique française.

Tout cela fait une belle campagne électorale je pense. Si l’on y ajoute la figure de Jean-Luc Mélanchon qui réinvente l’art oratoire en politique, alors que la bonne vieille rhétorique avait été confisquée par Jean-Marie Le Pen depuis si longtemps, on a largement de quoi se divertir l’esprit, en attendant de finir sa thèse de doctorat.

 

Du Moyen-âge voyageur

Des deux jours de colloque sur la littérature des voyages, je retiens d’abord qu’il y a en France un attachement très sain aux récits des siècles passés, et singulièrement ceux du Moyen-âge. La majorité des textes étudiés doit bien sûr se situer autour du XIXe siècle, mais – contrairement à ce qui se passe outre-Manche – on n’oublie pas les grands écrits et les grands voyages qui ont eu lieu entre le XIIe et le XVIe siècle.

Au Royaume-Uni, on occulte ces siècles. J’ai une petite théorie là-dessus, comme sur bien d’autres sujets : premièrement, je crois que les Anglais ne sont pas à l’aise avec leur Moyen-âge, ils préfèrent le laisser dans des brumes mythiques. Littérairement , ils préfèrent imaginer que tout commence avec Shakespeare, c’est moins déstabilisant. Deuxièmement, comme les études « postcoloniales » ont cannibalisé leur recherche sur le travel writing, n’ont de sens pour eux que les voyages qui sont analysables à travers le prisme de la colonisation, de la domination, de l’impérialisme. Or, les Marco Polo, les Guillaume de Rubrouck, ils étaient loin d’être dominateurs, ils allaient même voir des souverains qui étaient bien plus puissants que les rois européens.

Voulez-vous des preuves de ce que j’avance ? Depuis la création de l’excellente revue Studies in Travel Writing, pas un numéro n’a été consacré à l’antiquité, ni au Moyen-âge, ni même aux voyageurs arabes, ou chinois, c’est-à-dire rien qui puisse éloigner le lecteur de la culpabilité occidentale. Deuxième preuve : la « chronologie » de l’ouvrage de référence The Cambridge Companion to Travel Writing (2002, 2008) commence avec la date de 1492, le premier voyage de Colomb en Amérique ! Tout Britannique désireux d’étudier le récit de voyage comme genre littéraire sera inconsciemment invité à ignorer le Moyen-âge.

C’est pour moi une question brûlante, grave et urgente (j’exagère un peu pour réveiller les lecteurs assoupis). C’est parce que je m’intéresse au récit de voyage contemporain que je ne perds jamais de vue l’antiquité et les temps pré-modernes. Pour avancer sur l’épineuse question de savoir comment écrire le voyage aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il faut précisément ruminer nos chroniqueurs, nos pèlerins, nos scribes et nos ambassadeurs des temps anciens.

Le Voyage dans tous ces états

Ce colloque, à la Sorbonne, figurait un peu comme l’apogée universitaire de la sagesse précaire.

Un sage précaire était invité, officiellement, à participer aux agapes des grands spécialistes français et francophones de la littérature des voyages. Il faut le noter car cela ne se reproduira peut-être jamais : logé dans une résidence en plein quartier latin, entre la rue des écoles et le bd Saint-Germain, j’avais quasiment vue sur le Panthéon. Jamais un sage précaire n’avait été aussi proche des grands hommes de la nation.

Je devais donner une conférence sur Jean Rolin, non parce que je suis un fan (c’est la première fois qu’une de mes conférences traite de lui depuis le début de mon doctorat), mais parce que j’imaginais que ce n’était qu’avec un écrivain contemporain que je pouvais apporter quelque chose à une communauté de chercheurs qui en savait bien plus long que moi sur le récit de voyage.

Alors j’en ai profité au maximum (car le sage précaire a de l’appétence), et c’était pour moi une véritable fête. J’étais si volubile que j’eus l’air d’un savant fou, m’a-t-on dit.

Disparaître dans sa thèse

Je n’écris plus beaucoup sur ce blog car ma vie se confond aujourd’hui avec l’avancée de ma thèse.

C’est une phrase à laquelle je pense souvent à propos de Diderot. Gamin, j’étais impressionné par cette ligne biographique : « A partir de cette année, l’histoire de Diderot se confond avec celle de l’Encyclopédie ». Je trouvais cela incroyable, et peu sympathique, de s’engager à ce point dans une entreprise.

Mais aujourd’hui je comprends, et j’apprécie. Il y a un moment dans la vie où l’on a assez flâné, assez fleureté, assez folâtré. On peut entrer dans un projet et s’y investir entièrement, et disparaître.

Moi, je m’éclate, même si ça ne se voit pas de l’extérieur. Je compte déposer ma thèse en avril, et je mets les bouchées double aujourd’hui. Je reprends tous les chapitres écrits depuis trois ans, et je les réécris. Je mesure les erreurs commises et surtout les fautes de style. Je mesure combien la rhétorique universitaire est raide, précise, impersonnelle, et combien elle demande qu’on lui sacrifie. Malheur à celui qui y prend trop de plaisir !

Je m’éclate parce qu’à cette minute, j’écris sur Michel Butor et qu’il est rare d’avoir quelque chose à dire sur Michel Butor. Je pense en particulier à son grand livre de voyage, Mobile. Pour en parler savamment, pour en dire des choses intéressantes, qui sortent des commentaires habituels, tout en le liant à la tradition du genre Voyage, il faut avoir beaucoup travaillé.

Il faut que sa vie se soit confondue, à un moment ou à un autre, avec l’histoire du récit de voyage.

Un musée Nicolas Bouvier ?

La jolie bibliothécaire me parlait dans son bureau, environnée de toutes les archives de Nicolas Bouvier. Dehors, Genève était grisâtre. Elle semblait heureuse de voir un passionné de Bouvier prendre la mesure de son énorme travail de recension, de conservation et de traitement des ressources.

Elle m’a montré des carnets très poignants : les premières versions, tapées à la machine, de narrations qui allaient devenir L’Usage du monde. Des carnets qui montrent la sédimentation de sa recherche littéraire.

Puis elle me dit que la maison où il habitait, à Coligny, a été vendue. Je demande : « N’aurait-ce pas été possible d’en faire un musée ? »

Un musée ? Elle ouvre de grands yeux. « Là, vous vous heurtez à la discrétion helvétique. » Il y aurait quelque chose de trop exhibitionniste, semble-t-il, à vouloir faire un musée Nicolas Bouvier. Pourtant les maisons d’écrivains sont des choses qui se visitent avec fruit. Et celle de Coligny serait significative car Bouvier a écrit à son propos, il a aussi écrit sur sa fameuse « chambre rouge », sur son jardin…

La plupart des écrivains voyageurs n’ont pas de maison à visiter (Cingria par exemple, à part sa bicyclette, des chambres d’hôtel et des chambres d’amis, on ne voit pas ce que l’on pourrait visiter). Mais il y a des écrivains voyageurs avec maison, comme Pierre Loti à Rochefort, et comme Nicolas Bouvier à Genève!

La bibliothécaire me montre les portraits d’écrivains, peints il y a un siècle, qui décorent la partie supérieure des murs de son bureau : « Tous ces gens étaient d’éminents écrivains, mais plus personne ne les connaît aujourd’hui. Comment savoir si Bouvier sera toujours connu dans cent ans ? »

J’aime quand les femmes sont prises d’un accès de mélancolie, et qu’elles méditent sur la déchéance de toute chose. J’ai donné la réplique à ma jolie bibliothécaire pour donner un tour léopardien à notre conversation. Le jour baissait dehors, et nous nous demandions où la beauté fuyait, et quand la rose fânerait, après que sa beauté fut éclose.

Elle me dit que Bouvier n’avait rien d’une statue inaccessible, qu’il était encore vivant, aux yeux de tout le monde ici, que l’idée de faire un musée Bouvier était aussi « farfelue » que celle d’embaumer mon grand-père.

Je n’aime pas beaucoup les démonstrations de modestie.

A la pause que je m’octroie, je vais boire un café dans Livresse, un café-libairie. je demande à la gérante du lieu s’il existe un lieu, muséal ou non, qui célèbre la mémoire de Nicolas Bouvier. Elle n’en connaît aucun, et ne semble pas trouver l’idée intéressante.

Ce n’est pas Bouvier le problème, et la question n’est certainement pas d’idôlatrer qui que ce soit. Ce qui me préoccupe, c’est plus généralement ce dont Bouvier est le nom : le nomadisme helvétique. Je vois ce musée comme un lieu de recherche pour tout ce qui concerne les écrivains suisses du voyage. Et ils sont nombreux : Rousseau, Töpffer, Cendrars, Cingria, Maillart, et j’en oublie. On pourrait visiter, mais aussi organiser des colloques sur le récit de voyage, proposer des résidences d’écrivains du voyage, présenter des projections et des conférences. J’imagine d’ici quelque chose de décontracté et de sérieux, à la suisse, avec beaucoup de jolies intellectuelles genevoises. Les grandes familles richissimes auraient financé ce centre-musée, pour la gloire.

Je m’en ouvre à la libraire-cafetière : elle s’en fout, elle n’aime pas « ce type de récit de voyage ». Ce qu’elle aime, à la rigueur, ce sont les anciens récits d’explorateurs, les découvreurs du Nouveau monde, des choses comme ça. Mais les récits trop modernes, non. « Parce que je voyage déjà beaucoup, jen’ai pas besoin qu’on me dise comment voyager ».

Je n’ose pas répondre que cette opinion serait un peu l’équivalente de celle d’une Emma Bovary qui refuserait de lire des romans d’amour sous prétexte qu’elle préfère tomber amoureuse par elle-même.

Mon livre d’ethnologie précaire

Profitant du rare temps libre que me donnait ma thèse de doctorat, je partais sur les routes d’Irlande à la rencontre de ces Travellers mystérieux.

J’ai fait le tour de l’Irlande pour ce faire, et cela m’a donné un plaisir intense. J’ai aussi pris des risques – peu nombreux – et souvent les gens me disaient que j’étais fou de me lancer dans une telle entreprise, que j’allais me faire casser la gueule, que je l’aurais bien mérité.

J’ai lu tout ce qu’on pouvait lire sur eux, en anglais bien sûr, car mon livre sera, sauf erreur, le premier en langue française sur ce sujet. J’ai rencontré tout ce qui pouvait se rencontrer. Et j’ai écrit tout ce qui pouvait s’écrire.

Aujourd’hui, il n’y a plus qu’à attendre la parution de ce petit ouvrage d’éthnologie précaire.

Le 23 mars chez votre libraire.

Les éditions Cartouche et le renouveau de l’aventure ethnologique

Ce n’est pas un livre, c’est une collection. Tous les livres de cette collection sont des récits de voyage, et tous consistent à aller rencontrer – puis à présenter au lecteur – une minorité ethnique, quelque part dans le monde. Tous possèdent donc le même titre : Voyage au pays des (mettre ici le nom d’un peuple minoritaire).

Le premier fut un voyage chez le Gagaouzes, un peuple turcophone qui vit aujourd’hui en Moldavie. Il y a eu aussi des récits sur les Baloutches d’Iran, les Salars de Chine, les Micmacs du Canada, les Chleuhs du Maroc, les Bobos du Burkina Faso, les Mapuches du Chili, etc.

J’ai découvert cette collection il y a quelques années, lorsque je travaillais sur le Xinjiang, cette région occidentale de la Chine, où les populations non-hans sont musulmanes. Je m’étais procuré Voyage au pays des Ouïghours, de Sylvie Lasserre. Je trouvais rigolo cette idée de donner au récit de voyage l’objectif de présenter un peuple, son histoire et sa vie actuelle, sa façon de résister et de s’identifier. Inversement, je trouvais intéressant que la connaissance des peuples se fasse à travers un récit de voyage et non un essai d’ethnologie, ou de politique internationale.

C’est de l’ethnologie au galop. Avec des références scientifiques pour ceux qui veulent approfondir le truc.

La plupart des auteurs de cette collection sont des spécialistes qui font de ce livre un moment de détente littéraire, une respiration entre deux monographies scientifiques. Le récit sur les Baloutches, par exemple, est écrit par Stéphane Dudoignon, islamologue distingué, spécialiste de l’Asie centrale. Celui sur les Lau des îles Salomon est, de même, du fameux Pierre Maranda, anthropologue canadien qui a travaillé avec Lévi-Strauss en son temps. On compte ainsi, dans le catalogue de ces voyages, des chercheurs au CNRS, des professeurs, des journalistes, et on sent dans leur Voyage un évident plaisir d’écriture, une volonté de jouer avec leur propre savoir, de le transmettre de manière légère et plaisante.

Le genre du récit de voyage possède, il faut le dire, cette particularité de jouer avec la science, et ce sont les scientifiques eux-mêmes qui s’emparent de cette propriété. C’est l’objet d’une autre collection, prestigieuse et ancienne déjà, « Terre humaine », publiée chez Plon depuis 1955. Tristes tropiques de Lévi-Strauss, L’Afrique ambiguë de Balandier, L’Eté grec de Lacarrière, tous ces livres publiés chez « Terre humaine » donnaient à leur auteur la liberté de faire des collages littéraires, des récits non chronologiques, experimentaux voire carrement speculatifs par moments.

La collection « Voyage au pays des … » (Cartouche ed.) est, dans une certaine mesure, la version populaire, rock’n’roll ou BD, de « Terre humaine ». Dans ces guides de voyage, les spécialistes se décloisonnent et donnent libre cours à leur sens de l’aventure, à la loufoquerie de leur imagination.

Cela donne des petits livres de voyage nerveux, joyeux, vivaces, tenaces et cocasses, vite écrits et vite lus.

Voyage à Genève

Après la victoire de Lyon sur Lille, bien éveillé et plein d’énergie, je prends la voiture que l’on me prête et conduis en pleine nuit vers Genève.

J’arrive au bord du lac Léman à deux heures du matin, et dors sur le siège baissé, dans un sac de couchage. Dans la nuit, France Culture rediffuse une émission de 1981 sur et avec Jacques Lacarrière. Celui-ci venait de publier En cheminant avec Hérodote, et il parlait de l’Egypte, des Koptes, des monastères chrétiens le long du Nil. Je suis ébloui par la conversation de Lacarrière, son érudition, son talent d’orateur, son don des langues et ses intuitions d’historien. Entre deux sommes, je me dis qu’en plus de toutes ces compétences, il a renouvelé un genre littéraire. C’était en 1974, avec Chemin faisant, un récit de voyage à pied à travers la France. Il a récidivé en 1976 avec L’Eté grec, un essai sensible, foisonnant d’érudition et de réflexion, qui donne au récit de voyage un lustre éclatant.

Je suis à Genève pour Nicolas Bouvier, et cette émission sur un écrivain voyageur de la même génération que lui (ils sont nés tous les deux avant 1930) se présente comme un signe de bon augure. Je finis par m’endormir en laissant la radio allumée, et je me réveille au matin près du lac brumeux, et contre le parc de la Grange.

Je roule mon sac de couchage, replie le petit matelas d’appoint, me promène un peu pour acheter des francs suisses et boire un café.

Je prends place à une table avec vue sur le lac, commande un café et lis la Tribune de Genève. Ce 12 janvier 2012, j’apprends que la place Bel Air est un raté urbanistique. Je lis aussi ceci qui m’intéresse tout particulièrement : « LONDRES ET EDIMBOURG SONT A COUTEAUX TIRES ». Le Premier ministre anglais veut un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mais il s’oppose aux indépendantistes sur deux points : il ne veut pas attendre, et il tient à poser une question claire et radicale, dont la réponse soit « oui » ou « non » à l’idée de quitter le Royaume-Uni.

Dans la rubrique « Monde », une page entière sur le couple franco-allemand, et dans les petites annonces, beaucoup de propositions indécentes parmi lesquelles celle-ci, plus indécente, peut-être, que les autres : « Plainpalais, gentille femme poilue, nature, distinguée, embrasse, se laisse caresser, fellation, personnes âgées bienvenues ».

Je reprends la voiture et monte sur la colline de Cologny, où habitait Nicolas Bouvier, dans une maison qui appartenait à la famille de sa femme. J’aurais aimé voir sa maison, la fameuse « chambre rouge », le jardin, des choses comme cela. Je voulais surtout prendre la mesure de l’aspect géographique de sa vie sédentaire. Je suis époustouflé par la richesse des maisons.

Avant d’aller feuilleter ses carnets, je prends un peu conscience de l’incroyable confort matériel dont jouissait le grand écrivain voyageur.

Deuxième récit sur la Liffey

Dans les années 2000, j’ai déjà écrit un récit de voyage le long de la Liffey. Je l’avais conçu comme une descente de la source à la bouche de ce fleuve. C’était l’époque où tout allait bien à Dublin. Aujourd’hui, dix ans plus tard, la crise est passée par là, et tout va beaucoup plus mal.

Il faut tout recommencer, et écrire un récit de voyage déprimant sur Dublin. Mais je dois faire, en quelque sorte, le contraire de ce que j’ai fait dans les années 2000. Ecrire Dublin depuis son fleuve, mais en commençant par la mer où le fleuve se jette, et en remontant le courant, jusqu’à sa source, éventuellement.

S’il est préférable d’aller contre le courant du fleuve, c’est donc parce que Dublin est aujourd’hui sens dessus dessous, que l’Irlande a la tête à l’envers.

Cela tombe bien, la rénovation des Docks est ce qui symbolise le plus la période de croissance économique des vingt dernières années, appelées souvent le Celtic Tiger (« Tigre celte »). On y a construit de nouveaux ponts et passerelles, rénové des entrepôts industriels et élevés des immeubles d’habitation au style international, pour attirer des jeunes familles et des employés de banque.

C’est sur les Docks, enfin, qu’on voit ces squelettes de béton qui forment l’image poignante d’une économie stoppée nette dans son élan.

A partir de là, mon récit pourra se développer comme une involution, jusqu’à la sortie de la ville côté ouest, où le fleuve est campagnard, provincial. Derrière Chapelizod, on se retrouve dans un Dublin presque identique à celui qu’a connu James Joyce.

Mon récit finira sur les rives d’un fleuve qui donnera l’impression que le Celtic Tiger n’a jamais rugi.