Autonomie du récit de voyage

En règle générale, les chercheurs qui parlent du récit de voyage sont perplexes et tendent à lui conférer un statut hybride. C’est le mot qu’on emploie le plus souvent, en anglais comme en français. Jonathan Raban utilise même l’image de la « maison bordélique grand ouverte » (raffish open house), où l’on retrouve le roman, le poème en prose, l’autobiographie, le journal, le reportage, la correspondance et l’essai qui « finissent dans le même lit. » On sent l’ancien hippie qui parle, Maxime le Forestier aurait pu utiliser la même image s’il avait traité des genres littéraires au lieu de devenir chanteur (il aurait, en ce cas, dormi avec moins de nana et connu un meilleur rythme de vie.)

Naturellement, cette image est sympathique et je comprends qu’on ne cherche pas à changer les choses. Mais dans le domaine des genres littéraires, il n’y a jamais loin entre le jugement neutre (« Ce n’est pas vraiment un genre en soi ») et le jugement dépréciatif (« C’est un sous-genre, une sous-littérature »). D’ailleurs, des auteurs se demandent parfois si le travel writing n’est pas un type d’écriture qui n’attire que des « talents de second ordre » (second rate talents). Et la merveilleuse Debbie Lisle va jusqu’à classer le récit de voyage dans une échelle de qualité, à mi-chemin entre le guide touristique et le roman (The Global Politics of Contemporary Travel Writing).

Je m’inscris en faux contre cette tradition critique. C’est pour cela que je fais une thèse. Il y a un travail à faire, qui consiste à montrer que non, le récit de voyage n’est pas plus hybride que le roman (qui peut être plus hybride que ce qu’est devenu le roman au XXe siècle ? Et d’ailleurs, ce qu’il est devenu n’est que la suite logique de ce qu’il était déjà chez Cervantès et Rabelais, et surtout chez les grands Britanniques des Lumières, Laurence Sterne en tête.)

Il faut essayer de prouver que le récit de voyage bénéficie d’une sorte d’autonomie générique, qu’il est grand et qu’il peut se débrouiller tout seul. Cette question peut paraître spécieuse et abstraite, mais en réalité c’est une question très importante pour une raison d’existence. Pour exister, il faut être reconnu comme autonome. Définir un genre, c’est permettre à des oeuvres d’exister vraiment.

Or j’irai plus loin (plus loin que quoi ? Je ne sais pas, mais j’irai loin) : non seulement il y a un genre à part, dans la littérature, qui s’appelle le récit de voyage, et dans lequel on trouve les « relations », les « notes », les « itinéraires », les « promenades », les « flâneries », les « traversées », les « impressions », les « journaux », « carnets », « lettres », etc.  Mais encore, je dis que le récit de voyage constitue un pôle de créativité qui dépasse de beaucoup la seule littérature. Photographie, vidéo, cinéma, installations, dispositifs, l’art contemporain regorge d’oeuvres et de travaux qui entrent de plain-pied dans le récit de voyage : Errance de Raymond Depardon, Sans Soleil de Chris Marker, La grande vacance de Mathieu Bouvier, ce sont des récits de voyage utilisant d’autres médias que l’écriture seule.

Il y a quelque chose, un quelque chose, qui est commun à tous ces récits de voyage, et ce truc en commun n’est pas seulement le sujet, le contenu. Il y a aussi une communauté de style, d’approche, une proximité qui reste à définir.

D’autres vies que la mienne

d’Emmanuel Carrère, se lit d’un coup, le temps d’une journée pluvieuse. Ou même une journée ensoleillée, car on ne peut pas lâcher le bouquin. C’est l’art de Carrère. Même quand on est un peu déçu, il sait ferrer son lecteur.

Ce dernier fera date pour la raison suivante. On dira de lui qu’il a opéré un tournant dans l’autofiction française des années 2000. Plus tard, les universitaires diront : « il n’est pas indifférent de noter que c’est un écrivain qui n’était pas autofictionniste à l’origine, qui a donné un nouveau souffle au genre. En 2009, il a sorti un livre au titre programmatique : D’autres vies que la mienne, qui se sert de l’écriture du moi pour mettre un coup de projecteur sur des destins de gens ordinaires. »

Et comme il sait rendre une situation tendue, comme il sait dramatiser, il nous fait vibrer et trembler devant des existences réelles, factuelles, sises dans des pavillons de banlieue ou des villa de zone rurbaines.

Il va même jusqu’à inclure la relecture que les personnages ont faite du manuscrit. Il incorpore ce que le juge Etienne a mis en marge, mais bizarrement, on ne sait rien de ce qu’ont pensé sa propre femme, et d’autres personnages. En tout cas, dans ce livre, il ouvre un peu la littérature livresque à l’interactivité qui fait rage sur internet. Et c’est une des innovations de D’autres vies.

Je crois que jamais encore on n’a tissé des existences de personnages de cette manière. Toujours liées à « soi », à un auteur/narrateur assez lointain par rapport à ces gens-là, omniprésent dans la narration mais inventant une nouvelle posture d’auteur. Celle d’un scribe qui rapporte, qui rappelle, et qui partage ses propres doutes et ses espoirs avec les lecteurs.

Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

L’avenir de Neige et la cyber-littérature

Je ne suis pas peu fier de ce qui se passe autour de Neige, la blogueuse chinoise dont le Pays de Neige est de plus en plus apprécié par des lecteurs choisis et fidèles.

Au début, si on peut parler de début, elle était mon étudiante à Nankin. Elle me voyait un jour par semaine et, parallèlement, elle avait découvert mon blog Nankin en douce, qu’elle lisait tous les jours sans me le dire. Pendant un an, j’ai donc écrit sans savoir que deux yeux noirs me regardaient. Comme elle avait une bonne petite plume, elle gagnait des concours d’écriture à l’université, elle écrivait des nouvelles, parfois, qu’elle me donnait pour le plaisir. Quand je suis parti de Nankin, elle s’est mise au blog dans un but quasiment privé : me faire comprendre la Chine de l’intérieur. Parce qu’elle trouvait que je ne disais que de grosses bêtises sur son pays, sans aucun doute. Elle était touchée que je m’y intéresse mais j’avais vraiment besoin d’un guide.

Elle fut un guide merveilleux, ses billets me touchaient en plein coeur. Je ne sais si cela venait du fait qu’elle s’était imprégnée de ma façon d’écrire – elle avait tout de même lu plus de trois cents pages en français, en plus des lectures imposées par les cours -, mais son style et son point de vue me touchaient intimement. Un mélange d’ironie, d’humour, de sentiment pudique, de sensualité, de critique et d’allégories, créait une « oeuvre en cours » qui m’enchantait. C’était pour moi le sentiment d’un miracle. Une jeune Chinoise écrivait comme j’aurais voulu écrire. Comme si elle avait compris ce que je désirais obscurément, ce qui me faisait vibrer. C’est évidemment la seule fois qu’une telle expérience s’est présentée à moi.

Petit à petit, d’autres lecteurs se sont greffés, des lecteurs séduits, souvent professeurs de philosophie, que Neige a su fidéliser par la seule grâce de son style. Je crois que c’est très rare.

Tellement rare que Pays de Neige a attiré l’attention de Philippe Lejeune, le grand spécialiste de l’ « écriture du moi ». Il lui a demandé d’écrire un témoignage pour sa revue La faute à Rousseau. Elle s’est exécutée avec la modestie et la précision, la franchise qui caractérisent ces billets de blog. Elle a mis en ligne cet article sous le titre de « Pays de Neige : ma vie et mon ailleurs ». Lejeune ne s’est pas limité à l’accueillir dans sa revue : son association a aussi veillé à archiver le blog de Neige à la BNF. Sage décision car Neige elle-même n’est pas une fille très fiable. Elle peut tout à fait, sur un geste de colère, écraser son blog et faire disparaître de la surface de la terre des années de travail. Elle est comme ça, Neige, elle l’a déjà fait avec son premier blog, Le papillon ou la neige, dont je suis le seul à posséder une copie, pour le bien de l’humanité. Elle est comme ça, colérique, capricieuse, insupportable, et c’est comme ça qu’on l’aime, car elle le reconnaît dans des billets d’un humour renversant. L’humour est renversant car elle sait donner l’impression de ne pas faire exprès d’être drôle (mais je le lui dis depuis trois ans, donc elle ne peut plus l’ignorer). D’ailleurs, elle donne très bien l’impression de ne rien faire exprès, d’être naïve, de ne pas y toucher, alors qu’elle est conduite par une très grande intelligence, un orgueil immense et un désir de vie irrésistible.

J’en parle ici car je crois que son blog fera date. Et que si elle continue à travailler, elle deviendra un écrivain plus intéressant que les Shan Sa et autres Dai Sijie. Ses deux blogs sont déjà des choses qui valent bien mieux que les romans de ces derniers. Je prends les paris : pour beaucoup de raisons que je ne peux pas détailler ici, on étudiera Neige plus que Dai Sijie dans 20 ou 30 ans. Mais il ne faut pas lui dire cela, à elle, car elle prétend mépriser toutes ces choses, les livres, les carrières d’écrivains, les écrivains eux-mêmes, tout cela la dégoûte.

Elle, elle prétend vouloir, plus que tout, un mari, une maison et un enfant. Et c’est de cette image d’Epinal fictionnalisée qu’elle s’élance dans une cyber-littérature qui va conquérir le monde francophone.

Position du corps (2) Eloge des assis

Il est indigne d’un sage précaire de critiquer les « assis », comme je l’ai fait, et de qualifier la position assise de « vulgaire ». J’en demande pardon aux lecteurs et je lance ici même les bases d’un éloge de cette position.

C’est d’abord celle du zig-zag, celle qui actualise tous les plis de notre squelette. Assis, l’homme se love dans les inflexions de la courbe que dessine son corps. C’est beau aussi, ces plis et ces zig-zag, et cela nous change de cette droiture toujours valorisée.

La position assise est la position anti-héroïque, et cela convient au sage précaire. Le personnage le plus anti-héroïque de la littérature, c’est Bartleby, d’Herman Melville. C’est en restant assis qu’il résiste au pouvoir écrasant de la machine administrative. C’est, en tout cas, en baissant la tête, en courbant l’échine, en jouant sur les inflexions de son corps, qu’il fait disfonctionner la hiérarchie. Bartleby, mon héros. « Ô, Bartleby. Ô, humanity. » Ainsi se termine la nouvelle de Melville, si étrangement.

Cela ouvre la porte à la grande littérature des assis, Franz Kafka en tête. Chez Kafka, les positions du corps sont très significatives, mais elles n’ont pas cette valeur univoque de symbole, qui voudrait qu’être assis renvoie nécessairement à l’obéissance et à la soumission, alors qu’être debout serait un signe de noble affirmation. La grande scène nocturne du Château où K., l’arpenteur géomètre, est assis sur le lit du grand fonctionnaire, est d’un burlesque délirant : là aussi, une machinerie administrative déraille par l’entremise d’une action maladroite et assise. 

Les nomades sont de grands assis. Wilfred Thesiger parle très bien des Arabes assis, sur le bord de la piste. Dans le chef d’oeuvre qu’est Le désert des déserts, on ne voit que rarement les Arabes autrement qu’assis, sur leur bête ou au bord de feu. Cette phrase, reprise par Arnold Toynbee, puis par Deleuze plusieurs fois, caractérisent puissamment le nomadisme de l’homme assis dans le désert : « Ils ne bougent pas. »

Et puis et puis, il faut le dire, il faut terminer avec cela : tant de femmes sont belles, assises. Qu’elles croisent les jambes, ou qu’elles bombent le torse, ou qu’elles ramènent les pieds sous leurs fesses, ou qu’elles mettent sagement leurs jambes parallèles sur le côté en une torsion codée, elles s’assoient de mille manières. Certaines font l’amour assises, certaines dansent assises, certaines inventent de nouvelles façons de s’asseoir.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

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J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

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Olivier David, un blog entre deux livres

L’écrivain Olivier David a vécu dans l’excès avant de venir s’installer en Chine.

Il a écrit trois ou quatre romans, a monté des groupes de punck-rock, a conçu quelques enfants, a vu Georges Brassens sur scène (là, j’invente), puis il est venu s’installer en Chine. Il y vit avec une très belle prof de français, dans un appartement que je trouve très classe, dans l’ancienne concession française de Shanghai.

En Chine, on pouvait croire qu’il n’écrivait plus.

Pour passer le temps, et peut-être pour arrondir ses fins de mois, il enseigne à l’université des langues étrangères de Shanghai. Nous, les connaisseurs, nous appelons cette université « Wai Shi Da » (prononcer Ouaille Sheu Ta). A moins que je ne me gourre, et que Wai Shi Da désigne en fait l’université normale de Shanghai… Je me perds dans ces dénominations. Ce qui compte, c’est qu’Olvier et moi étions collègues puisque j’enseignais, pour ma part, dans la glorieuse et vénérable université Fudan. Celle-ci on l’appelle simplement Fudan, car les Chinois du monde entier la connaissent, ceci dit sans vouloir me vanter.

Olivier y entretient une ribambelle de groupies. Chaque semaine, des filles et des garçons impressionnés, et vaguement amoureux, s’entassent à ses cours qui mêlent philosophie, culture générale, discussion et rigolade. C’est le privilège des lecteurs étrangers d’être libres comme l’air. D’un autre côté c’est aussi leur croix, car personne ne les aide si le courant ne passe pas avec les étudiants. Le courant passe avec Olivier, qui garde en toute circonstance un calme débonnaire et une cool attitude limite rock’n’roll qui est la marque des mecs qui ont un peu tout vécu. D’où, en retour, la ribambelle de fans. Tout cela s’entretient, fait système, si l’on peut dire.

Il n’avait en fait jamais cessé d’écrire, le bougre, mais il ne publiait pas. Il tenait un journal, qu’il a fini par mettre en ligne. Puis il s’est lancé dans l’écriture d’un blog. On y lit des portraits de Chinois de la rue, comme ce plombier qu’il surnomme Lao Zi, des comptes rendus de lectures, d’événements culturels shanghaiens, de conversations avec des étudiants chinois. On y lit de tout, comme dans tous les blogs, mais le truc, comme pour tous les blogs, c’est une question de voix. Il s’agit d’être touché par une voix, une posture, une manière d’être.

Pour moi, l’événement, c’est qu’un écrivain passe, pendant quelque temps, du format livre au format blog. Quand on sait combien l’art du blog est dévalorisé, surtout dans le milieu du livre (et il n’y a rien là que de très naturel), je salue ce passage, cette expérience, comme une preuve de modestie. Beaucoup de gens « bien » pensent que le blog est une manière de se répandre sur internet : en général, cela vient de ce qu’ils sont si obsédés par leur ego qu’ils cherchent, à tout prix, à l’humilier. Non, le problème des blogs, ce n’est pas le moi, c’est l’écriture. Il est bon que des gens issus du livre viennent irriguer les territoires du blog.

De la beaufitude des trentenaires : ma génération est-elle nulle ?

Je m’étais permis de dire du mal de François Bégaudeau parce que je croyais qu’il faisait l’unanimité dans la presse branchée. Or, l’équipe du Masque et la plume, sur France Inter, lui a taillé un tel costard qu’il est habillé pour le restant de l’année. L’ensemble des critiques présents ce jour-là (émission du 29 mars 2009) sont convenus que Bégaudeau était tellement mauvais qu’il fallait se résoudre à affirmer qu’il n’était pas un écrivain du tout.

Je ne me prononcerai pas, car je suis sûr que l’écrivain est quelqu’un de malin, et qu’il saura faire son beurre de cette ignominie critique, sur lui dévérsée.

Une autre chose m’a interpellé. Le critique Arnaud Viviant, qui jouit sur France Inter d’un prestige que je ne m’explique pas, ne s’est pas arrêté à insulter Bégaudeau. Il a maculé de merde l’ensemble des gens nés dans les années 1970, dans une saillie assez drôle et talentueuse. Une critique de deux ou trois minutes qui, à elle seule, mérite qu’on écoute l’émission. « Ce livre aurait pu s’appeler (sic) Les trentenaires, pour être plus franc, parce qu’il parle de ça : d’une génération. »

Ce n’est pas moi qui lance le débat, n’est-ce pas ? Voici que revient le conflit des générations, et cette fois c’est un critique assis, influent, lèche-bottes avec les vieux monstres sacrés, impeccablement correct sur les questions politiques, qui tire à boulets rouges sur les trentenaires, pour le plus grand plaisir de provoquer des réactions indignées. Car, en homme des médias, Viviant sait que ce qui compte n’est pas de dire la vérité, ni, encore moins, des choses intelligentes, mais d’être entendu, vu, connu et reconnu.

« Cette génération a engendré des beaufs, des néo-beaufs. Il y a une nouvelle beaufitude, aujourd’hui, chez les trentenaires, dont ce livre parle extrêmement bien. Il fait des blagues qui ne font rire que les néo-beaufs trentenaires. Ce livre est pour eux, il leur est dédié. »

Je peux difficilement m’indigner devant le mépris que professent les vieux connards comme Viviant à l’endroit des gens de mon âge. Je ne nous crois pas très aimables, en effet, et, surtout, pas admirables du tout. C’est vrai, disons-le : qu’avons-nous fait de grand, d’extraordinaire, de nouveau ? Nous ne sommes bons qu’à pleurnicher devant les sexagénaires qui ont pris tous les postes disponibles et qui les gardent. Nous ne sommes même pas capables de leur donner des coups de pieds au cul pour prendre leur place. Nous n’en avons même pas l’envie.

Qui a « fait » Bégaudeau ? La réponse est aisée : son éditeur et les médias. Qui est son éditeur ? Bernard Wallet, des éditions Verticales. Or, Wallet est loin d’être un trentenaire; c’est un magnifique soixante-huitard, qui a eu le temps de constituer un réseau en béton dans les années 60 et 70, puis d’apprendre le métier d’éditeur, sans doute sur le tas, à l’époque où il y avait du boulot et des débouchés. Aujourd’hui c’est un bon éditeur, qui publie de bons écrivains et des écrivains moins bons, qui cherche à faire bouger la littérature contemporaine, en tout cas.

C’est cela qui mérite d’être souligné : les trentenaires qui émergent ont quelque chose de la poupée que l’on agite. Ils sont redevables de ce que font d’eux des sexagénaires. Il n’est pas impossible que nous soyons, nous les trentenaires actuels, des vrais nuls. Il faudra voir cela avec le recul, quand on sera vieux. A moins qu’on soit du genre tardif. Je suis l’homme tardif, natif en tout point des points les plus reculés de l’espace (Mathieu Bouvier, un trentenaire).

De mon côté, j’ai beaucoup d’espoir dans les jeunes gens qui sont nés au milieu des années 1980. Ils ont cinq à dix ans avant d’être des vrais trentenaires, et je les crois capables de tout. J’en connais quelques un(e)s et je peux témoigner : leur charme, leur vivacité, leur ouverture d’esprit, leur absence de complexe les rendent irrésistibles. Attendons.

Le départ de ma voisine

Ma petite voisine slave est retournée dans son pays.

Elle dormait à côté de moi, dans la chambre voisine de la mienne, et avait toujours peur de me déranger. Me déranger, moi ? disais-je.

Je dis « ma petite voisine slave » car elle vient de Slovaquie, et qu’elle est petite, comparée à moi. C’est une artiste. Elle réalise des films d’animation qui tournent autour du thème du corps, de ses impuretés et de ses gloires potentielles. Elle ne m’a donné à voir ses créations que récemment, juste avant de partir de Belfast. Je crois comprendre pourquoi, maintenant : sur un des films, une femme apparaît nue sous toutes les coutures, si j’ose dire. Il se pourrait bien que cette femme nue soit ma voisine elle-même, la chevelure et une légère scoliose le font en tout cas penser.

Je lui ai offert d’aller voir l’ouest de l’Irlande avant son départ. Elle n’avait rien vu de l’île, en dehors de Belfast, en six mois d’immigration où elle a pris des cours d’anglais et fait la plonge dans un petit restaurant. Nous avons loué une voiture et sommes allés nous recueillir sur la tombe du grand poète W.B. Yeats, dont elle était une lectrice émerveillée.

Sous la bienveillance de l’imposant massif Ben Bulben, célèbre pour sa forme et pour son rôle sacré dans les anciennes pratiques religieuses, le souvenir du poète (que je croyais enterré en France, mais peut-être a-t-il été ramené à Sligo, où il n’est pourtant pas né) est conservé grâce à ces vers gravés dans l’entrée du cimetière :

Je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves.

J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds.

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

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Mon amie slovaque aimait la poésie de Yeats, mais pas beaucoup sa personnalité, qu’elle trouvait trop faible avec les femmes.

Catholique, elle a voulu faire l’ascension du Croagh Patrick, dans le comté Mayo. Je l’ai laissée y aller toute seule. J’avais peu dormi et je l’ai attendue dans un café. Quand elle est descendue du Croagh Patrick, elle m’a dit que c’était décevant, et que c’était dangereux, qu’elle était tombée et qu’elle avait abîmé son appareil photo.

Elle me demandat souvent à quoi je pensais, mais je ne pouvais pas décemment lui dire à quoi je pensais.

Elle est partie pour de prétendues raisons familiales, et ma maison a perdu la seule touche féminine qu’elle possédait.

De la réputation des Irlandais

La réputation des Irlandais est parmi les meilleures qu’on puisse imaginer. Ils sont considérés, dans le monde entier, comme des gens affables, drôles et sympathiques.

Je pose la question : depuis quand jouissent-ils de cette réputation et pour quelle raison ? Les lecteurs du Guide du routard répondront que c’est seulement la réalité, que c’est ainsi depuis toujours et qu’il n’y a rien à questionner. C’est ce qu’on appelle en langage savant « essentialiser » les Irlandais. Le sage précaire, lui, questionne, il questionne sans arrêt et sans fatigue, car il se refuse à essentialiser, ce qui le rend pénible aux yeux des lecteurs du Guide du routard.

Don’t get me wrong, je ne pense pas que les Irlandais soient taciturnes, sinistres et antipathiques. Je les aime moi aussi, les Irlandais, mais je n’ai pas senti, dans ma vie quotidienne, plus de loquacité, de gentillesse ni plus d’humour de leur part que de la part des Anglais, des Chinois ou des Français.

Car les réputations et les images qu’on se fait d’un peuple changent avec le temps. Les Français n’ont pas toujours été perçus comme des gens lâches, sales, arrogants et pervers.

Mon hypothèse est que la réputation des Irlandais est un discours récent. Je lance l’hypothèse qu’on se met à voir l’Irlandais comme quelqu’un de nice après la seconde guerre mondiale, et surtout à partir des années 1960/1970, à l’époque où le pays s’enfonce dans la pauvreté et ne profite pas des Trente Glorieuses. La population de la république d’Irlande développe un art de vivre et un mode locutoire fataliste, peu enclin à la vantardise, préférant rire que pleurer, boire que travailler. C’est à cette période, je pense, que s’ancre l’habitude d’arriver en retard aux rendez-vous, de patienter devant des transports en commun désastreux, de se parler les uns aux autres.

Mon hypothèse rebondit. Je propose que c’est sur cette image bonhomme que l’industrie du tourisme des années 1990/2000 s’est appuyée pour réaliser une formidable percée dans le domaine des voyages d’agrément. Un pays qui a moins à offrir, du point de vue des paysages et de l’histoire, que la Grande Bretagne et que le reste de l’Europe, a réussi à attirer des voyageurs du monde entier, qui n’avaient que ce mot à la bouche : « Les Irlandais sont si sympas. »

Pourquoi prétendre que ce discours marketing est si récent ? A grandes lignes, en voici la raison : au XVIIIe siècle, il n’y avait que des Britanniques qui voyageaient là-bas. Au XIXe siècle, même chose, et les voyageurs étaient surtout choqués par la pauvreté de la population. Les luttes pour l’indépendance, culminant en 1916 puis pendant la guerre d’indépendance, ne sont pas propices à une réputation de gens affables, rigolos et fainéants. La guerre civile qui a suivi non plus, puis c’est la deuxième guerre mondiale, pendant laquelle les réputations se font sur des valeurs de courage (Angleterre, Pologne, Russie), de lâcheté (France), ou de neutralité (Suisse, Irlande).

Reste l’après-guerre, qui fut une longue période un peu sombre pour la république d’Irlande. Et je soutiens que c’est dans cette période sombre qu’un mélange s’est fait entre des désirs de touristes contradictoires. Entre ceux qui aspiraient à un catholicisme traditionnel (voyageurs réacs), ceux qui cherchaient une musique et des coutumes folkloriques (hippies), ceux qui voulaient des paysages sauvages et des pays non industrialisés, ceux qui découvraient une vie littéraire étonnamment riche, une sorte de compost a fini par faire suinter une synthèse incarnée dans l’image de l’Irlandais débonnaire, pauvre mais rieur, gentiment moqueur, ayant des principes et le sens de la rigolade.

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