Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews, on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le cœur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Number one by mistake

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Comme le montre cette capture d’écran, mon petit récit indépendant se hisse parfois en tête des ventes dans la catégorie « Guide touristique du Brésil ».

Pourtant, Dieu sait que ce n’est pas un guide touristique, mais le sage précaire ne fait pas la fine bouche. Ce qui fait sourire, c’est certainement de se trouver devant le Guide du Routard et Lonely Planet, les deux guides que trimballent des millions de touristes. Il va sans dire que je n’ai pas vendu des millions d’exemplaires, loin de là, mais il est plaisant d’imaginer des voyageurs qui, à Rio, Recife ou Salvador de Bahia, se servent de mon livre comme un vademecum décalé.

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Autant on m’a beaucoup parlé des relations familiales qui sont à l’oeuvre dans Lettres du Brésil, ou des émotions variées qui y sont exprimées, autant je n’ai encore jamais entendu de commentaires sur la dimension viatique du récit.

Si, à la réflexion, quelques personnes m’ont dit que leur curiosité avait été titillée concernant le Brésil. Mais nulle part, pour l’instant, de critique massive sur cette question. Pas encore de : « Vous n’avez rien compris à ce pays », ni de « votre vision est européocentrée ».

 

Cela va peut-être venir si des gens achètent mon livre par erreur, pensant que c’est un meilleur guide que le Routard, contenant de meilleures adresses, et des « bons plans » encore plus chauds. Qui sait ? Peut-être qu’un jour vous verrez ce livre dans les rayonnages des bibliothèques d’auberges de jeunesse, remplis de livres d’occasion laissés par les voyageurs.

Mon livre à la demande

 

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J’ai reçu le premier exemplaire broché de Lettres du Brésil. Le colis est arrivé par la poste, comme tous les livres que j’achète sur la librairie online. Ce livre-là, on ne le trouvera pas souvent dans les librairies en dur, car les librairies indépendantes n’aiment pas trop les livres indépendants.

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Au début, je voulais juste publier un petit texte en version numérique. Je me suis alors aperçu que de nombreux lecteurs préfèrent encore le papier. Soit, je me suis plié à leur exigence, et j’ai proposé le même texte sur le site CreateSpace, une filiale d’Amazon qui permet de voir son livre vendu sur les sites de tous les pays où le libraire étend son empire.

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La méthode utilisée est celle de PAD, « Publication à la demande ». A la réflexion, je ne sais pas si ça s’appelle comme ça. C’est une technique venue d’Amérique. En anglais, on dit POD (Print On Demand). Il s’agit de fabriquer un livre quand on l’achète, plutôt que d’imprimer un stock de livres à écouler.

 

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On va me dire qu’il y a là-dessous je ne sais quel projet maléfique. Que cette technologie met au chômage ceux qui faisaient autrement, que cela fait déchoir le livre, la culture et la civilisation. On va me dire que je collabore avec des néonazis.

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Ce que je voudrais simplement rappeler, c’est que l’auteur ne paie pas un centime dans ce processus. L’auteur fixe le prix du livre, sachant qu’un minimum est requis car l’imprimeur se paie sur chaque vente.

Quand on reçoit le bouquin, c’est une assez grosse surprise. On le trouve très gros : plus de 300 pages alors que c’était un texte plutôt court. Alors on cherche des qualités à ses défauts : c’est écrit en gros caractères, ce n’est pas plus mal pour celles et ceux dont la vue baisse. Après ce livre est constitué de lettres envoyées à un père qui avait de plus en plus de mal pour lire, et qui utilisaient des loupes à la fin de sa vie.

Sans le vouloir, CreateSpace a réalisé aveuglément un objet qui aurait peut-être plu à mon père.

 

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La double rhétorique d’Ibn Battuta

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Automate verseur de vin, 1354.

Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.

En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.

De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.

D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.

S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.

[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.

[2] Rihla, p. 1027.

[3] Rihla, p. 1028.

La question de l’altérité dans le récit de voyage arabo-musulman

Carte du monde d'Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.
Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Une des raisons principales qui pousse les voyageurs musulmans à effectuer leurs longues pérégrinations, c’est précisément celle d’arpenter l’étendue du monde islamique (qu’on le désigne par la notion de dâr al-islam ou de Al-Umma). L’erreur de perspective que l’on commet le plus souvent consiste à voir Ibn Battuta comme un routard qui rêve d’ailleurs et de dépaysement. L’exotisme et le désir de dépaysement n’étaient pas tout à fait à l’ordre du jour au XIVe siècle. Au contraire, les voyageurs arabes tendent à vérifier et à approfondir l’unité et l’identité du territoire de l’Islam, tout en mettant en lumière, de manière pittoresque, les variations, les différences et les singularités.

Sur ce point, les voyageurs arabes sont plus proches des pérégrins chinois[1] que des explorateurs européens. Il s’agit pour eux de voyager à l’intérieur de l’empire ; s’aventurer à l’extérieur est possible, mais n’est pas autant valorisé dans le récit. Des historiens ont vu dans cette tendance une différence fondamentale entre le mode arabe et le mode européen de voyager. Selon ces critiques, les Européens répondraient à une « herméneutique de l’altérité » alors que les voyageurs islamiques procèderaient à « une construction exégétique du même[2] ». Il serait néanmoins abusif de se laisser trop séduire par ces oppositions binaires. Outre que la rhétorique de l’altérité, mise en avant par Michel de Certeau[3], correspond aux explorateurs de la Renaissance qui découvrent le Nouveau monde, et ne s’appliquent pas aux contemporains européens d’Ibn Battuta, l’opposition « altérité/même » ne paraît pas opératoire pour rendre compte de la richesse stylistique et de l’universalité potentielle de la Rihla.

Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.
Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.

Car c’est ici que la lecture d’Ibn Battuta est la plus troublante et la plus stimulante. Tour à tour et tout à la fois, il pratique le conservatisme moral le plus brutal tout en se délectant des mœurs étrangères, différentes et alternatives. Cette ambiguïté est au cœur de la Rihla et nécessite d’être explorée pour en tirer une interprétation satisfaisante.

Que ce soit en Asie ou en Afrique subsaharienne, les paroles d’Ibn Battuta peuvent être extrêmement choquantes pour un lecteur moderne. Le voyageur se montre volontiers intolérant, raciste, sexiste et même cruel. Quelques exemples très rapides du côté sombre de sa personnalité, avant de trouver de nouvelles lignes de compréhension plus fines : aux Maldives, quand il exerce la charge de Cadi (ministre de la justice), il fait bâtonner dans la rue les gens qui n’ont pas assisté à la prière du vendredi, et châtie les hommes qui gardent chez eux les femmes qu’ils ont répudiées[4]. Il se marie plusieurs fois pendant son voyage et répudie ses femmes à tour de bras, surtout lorsqu’elles souffrent[5]. Au Mali, il n’aime pas ceux qu’il appelle « les Noirs », qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs » (les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens), et traite par le mépris les présents qu’il reçoit d’eux. Tous ces éléments narratifs pourraient le condamner à nos yeux, et les études postcoloniales abondent de condamnations définitives infligées contre des auteurs qui avaient le malheur de partager les préjugés de leur temps.

[1] Richard E. Strassberg, Inscribed Lanscapes. Travel Writing from Imperial China, Berkeley, University of California Press, 1994.

[2] Houari Touati, Islam et voyage au Moyen-âge, op. cit., p. 11.

[3] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.

[4] Rihla, p. 936.

[5] Rihla, p. 940.

Ibn Juzayy, le scribe poète d’Ibn Battuta

Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)
Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)

Ibn Juzayy, d’ailleurs, ne se contente pas de tenir le calame. Il signe le texte et apparaît au lecteur dès la première ligne :

 Le cheikh Abu Abd’Allah raconte : Je quittai Tanger, ma ville natale, jeudi 2 rajab 725, dans l’intention de faire le pèlerinage de la Mekke [1]

Le lecteur comprend donc qu’il y a un intermédiaire entre le voyageur et le texte présent sous ses yeux. Mais cela ne suffit pas, le scribe revient sur le devant de la scène dès le second paragraphe et impose sa présence :

Ibn Juzayy fait remarquer qu’Abu Abd’Allah lui avait dit à Grenade qu’il était né à Tanger le lundi 17 rajab 703.

Mais revenons au récit :

Je me mis en route sous le règne de l’Emir des Croyants [2]

Celui qui dit « je », c’est Ibn Battuta, mais quand le scribe parle en son nom propre, il donne son nom de plume et parle à la troisième personne. Ce faisant, le poète (Ibn Juzayy) ne se limite pas à annoncer son nom et son origine (Grenade). Il indique au lecteur qu’il connaît Ibn Battuta depuis longtemps, qu’ils ont voyagé ensemble, gage d’une grande confiance réciproque. Cette marque de confiance est un invariant du récit de voyage au Moyen-âge, qui va de pair avec la déclinaison des titres honorifiques du narrateur-voyageur : un homme si croyant et si droit ne saurait mentir et tout ce qu’il racontera pourra être pris pour argent comptant. De même, celui qui tient le calame, le scribe ou le secrétaire, doit lui aussi montrer patte blanche pour participer à cette exigence de véracité et de sincérité.

Plus subtilement, Ibn Juzayy glisse une notation qualitative sur le livre dont on vient de commencer la lecture. Il fait comprendre qu’on est venu le chercher, lui l’Andalou, jusqu’à sa ville natale, pour accomplir cette mission de rédaction. Et si l’on a fait tout ce chemin, c’est qu’il n’est pas un écrivain de bas étage. Et si ce livre de voyage demande tant d’investissement, c’est qu’il ne s’agit pas d’un récit comme un autre, mais de la plus grande Rihla du monde. Le lecteur, loin d’apprendre seulement la date de naissance d’Ibn Battuta, est dès lors prévenu qu’il tient en main un livre unique et admirable. Non seulement le plus long de l’histoire des récits de voyage, mais le plus excellent, le plus complet, la référence ultime en la matière.

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Tout le long du récit, la présence d’Ibn Juzayy se fait sentir. D’abord il annonce dès l’introduction que son travail a consisté à « polir et châtier le style » pour rendre la parole du voyageur « claire et intelligible[3] ». Puis il reprend régulièrement la parole jusqu’à la fin du livre, au point parfois de donner l’impression d’écrire un deuxième récit, en contrepoint du premier. Ainsi, à Grenade, quand Ibn Battuta parle des personnalités qu’il a rencontrées dans un jardin, il omet de citer le scribe, alors ce dernier le fait lui-même :

 Ibn Juzayy ajoute : J’étais avec eux dans ce jardin. Le cheikh Abu Abd Allah nous captiva avec le récit de ses voyages[4].

Il donne sa perspective sur les lieux visités, et en mentionnant d’autres personnes que celles mentionnées par Ibn Battuta, en citant de nombreux poètes, il procède à un partage des rôles : Ibn Battuta parle des princes, tandis que lui parle des intellectuels précaires, comme dans une pièce de Molière, les personnages de nobles et de serviteurs font voir deux mondes sociaux différents sur la même scène.

Il est impossible de savoir qui, exactement, est l’auteur des phrases que l’on est en train de lire. Selon l’historien américain Ross Dunn, le rôle d’Ibn Juzayy dépasse de beaucoup la saisie des souvenirs d’Ibn Battuta. Il aurait aussi complété le récit en compilant des descriptions de lieu et des scènes, chez Ibn Jubayr notamment.

La Rihla interroge donc la question de l’auteur, et l’on verra une autre fois comment Ibn Battuta vise, à-travers l’ipséité de l’auteur, à relancer les cartes de l’autorité (ou de l’auctorialité comme on dit à l’université.) Preuve, s’il en faut, que la lecture d’Ibn Battuta peut affecter la critique contemporaine du récit de voyage.

 

[1] Ibn Battuta, Rihla, dans Voyageurs arabes, textes traduits, présentés et annotés par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 369-1050, ici p. 376.

[2] Rihla, p. 375.

[3] Rihla, p. 375.

[4] Rihla, p. 1020.

Ibn Battuta en son temps

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Replaçons Ibn Battuta dans son contexte historique et esthétique, c’est-à-dire dans son rapport à la poétique du genre littéraire qui est le sien.

Un des dangers, en effet, serait de parler de lui de manière abstraite et générale, comme d’un globe-trotter céleste, libre de toute attache, un vagabond magnifique, et de l’abandonner dans une singularité insignifiante. Pour qu’il puisse nous parler aujourd’hui, et pour qu’il retrouve sa puissance créatrice, il est nécessaire de comprendre les enjeux littéraires, moraux et politiques, de sa double activité de voyageur et d’écrivain.

Né en 1304, mort en 1377, Ibn Battuta part en pèlerinage la première fois en 1325 et dicte sa Rihla en 1355. Vingt-cinq ans de voyage et de narration, dans une vie contemporaine de celles de Marco Polo et de Jean de Mandeville (auteurs des deux récits de voyage les plus influents du moyen-âge chrétien).

L’époque où vit Ibn Battuta est très troublée et pouvait inciter un naturel aventurier à partir en voyage. Le monde musulman connaît un déclin relatif dans ses confins, avec des dynasties qui chutent en Inde et des guerres de plus en plus difficiles dans la péninsule ibérique. Après le pèlerinage à la Mecque, le désir de voyage d’Ibn Battuta penche vers l’Asie, où règne un empire mongol considérable de taille et de puissance. Les grands voyageurs occidentaux, qu’ils partent d’Europe ou d’Afrique, vont au moins une fois en Chine, c’est-à-dire dans l’empire du grand Mongol. Toutes les autres destinations sont essentielles pour des raisons internes aux communautés : la Mecque pour les musulmans, la terre-sainte pour les croisés.

Tanger, la ville de natale d’Ibn Battuta, est l’écrin prédestiné pour un grand voyageur. Porte de l’Espagne, au croisement des ambitions diplomatiques, internationale depuis la création des nations,  Tanger fut le tremplin des conquérants comme Tarik Ibn Ziad et, donc, des explorateurs comme Ibn Battuta. Tanger est une invitation à partir voir les curiosités des confins de l’empire.

Le titre complet de sa Rihla sera d’ailleurs : Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages.

Fondamentalement, Ibn Battuta est mu par un désir d’aller voir du pays dans la mesure même où l’ailleurs peut constituer un déploiement harmonieux de l’ici.

Ibn Battuta

Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.
Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.

On a dit que l’apogée de la tradition arabe remontait au XIVe siècle ? C’est le fait d’un texte extraordinaire, la Rihla d’Ibn Battuta.

Si Ibn Battuta est le plus célèbre des voyageurs arabes, il n’est pourtant ni le premier ni le dernier. Comment se fait-il alors qu’il soit devenu le meilleur représentant du genre littéraire Rihla (le récit de voyage) ?

Son originalité vient certainement de deux aspects essentiels : l’étendue des territoires qu’il a parcourus et la façon dont il s’y est pris pour narrer ses voyages. D’ailleurs, de ces deux éléments, c’est l’écriture qui prime sur le voyage puisqu’aussi bien d’autres personnalités du monde musulman ont pu couvrir autant de territoires qu’Ibn Battuta, sans forcément en produire un récit aussi exceptionnel. De plus, les historiens et les orientalistes ayant fréquemment mis en doute la réalité même de certains itinéraires, ce qui reste d’incontestable est, en dernière analyse, un texte. Et un texte hors du commun.

On le lit comme on peut, mais aujourd’hui, il est surtout édité de la plus belle manière dans un tome de la Pléiade qui reste une très belle idée cadeau :

Ibn Fadlan, Ibn Jubayr et Ibn Battûta (trad. Paule Charles-Dominique), Voyageurs arabes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade »,‎ 1995, 1412 p. (ISBN 2-070-11469-4).

Dans mon édition à moi, on peut lire : « Pour toi Guillaume. Que la vie et l’écriture amènent peu à peu à faire le tour du monde. Bisous. Maman. » Ma mère n’a pas laissé de date, si bien qu’on ne sait pas quelle année ce livre me fut offert, ni à quelle occasion. Au hasard, je dirais mon anniversaire de 2008.

Lettre à Joanna

 

 

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Ma chère Joanna,

Je viens de changer la couverture de mon livre sur le Brésil, car l’ancienne me pesait un peu. Je la trouvais un peu pisseuse, je ne saurais trop dire.

L’intérêt de publier un livre numérique réside dans le fait que tu peux changer des choses au fil du temps. la couverture, par exemple, quelle nécessité de garder toujours la même ?  J’ai en réserve un certain nombre de photos du Brésil qui pourraient faire de belles illustrations, quel dommage de n’en garder qu’une.

Aujourd’hui j’ai fait jouer le hasard. J’ai utilisé le logiciel de « création de couverture », qui vous propose soit de piocher dans sa réserve de photos libres de droit, soit de télécharger sa propre image. Celle-ce est apparue et m’a paru parfaite.

On te voit assise dans la cathédrale de Brasilia, avec ce grand ange suspendu. Il y a tout ce que j’ai écrit dans cette image : le charme, l’architecture, la féminité, la religiosité et une mélancolie haute en couleur.

Dis-moi vite si tu es d’accord pour que ton image soit visible sur un livre commercialisé. Cela ne durera que quelques semaines, avant que je change à nouveau.

Um abraço.

 

Guillaume

Liseuse, Facebook, portable, blog : l’éternel réflexe technophobe

Ces conversations sur la liseuse numérique nous rappellent celles que nous avions autrefois vis-à-vis de chaque nouvelle technologie qui entraient dans nos vie.

Rappelez-vous les années 90 et 2000, vous n’aviez pas encore de téléphone portable. Rappelez-vous ce que vous disiez des téléphones portables. Je m’en souviens bien, moi, car mon amoureuse m’en avait offert un en cadeau de rupture. Les gens disaient jusqu’en 2002 ou 2003 qu’ils n’en posséderaient jamais, et ils trouvaient de nombreux arguments contre cet instrument inoffensif. Ils disaient que cela encourageait la frime, le narcissisme, l’infidélité, le manque de fiabilité et tous les vices de Sodome et Gomorrhe.

Et bien entendu, comme d’habitude, ils reprochaient au portable un manque d’authenticité. L’authenticité est toujours invoquée quand il s’agit de dénigrer une technologie, quelle qu’elle soit.

Lorsque l’usage du mobile a vraiment progressé, il s’est trouvé des « résistants » auto-proclamés qui annonçaient avec fierté qu’ils n’en avaient toujours pas. J’ai des amis qui organisaient des repas entre mobile free people. Je ne sais pas s’ils avaient d’autres points communs entre eux que de préférer le téléphone fixe au téléphone portable. Mais à l’époque, ils faisaient leur petit effet, en soirée, quand ils faisaient part de leur particularité.

La même attitude se retrouve aujourd’hui avec les réseaux sociaux. On peut encore frimer en disant : « moi, Facebook, connais pas ». Ce qui n’empêche pas, en général, de se plaindre d’un réseau social trop restreint, car l’attitude technophobe est fondamentalement illogique.

Rappelez-vous encore les débuts d’internet en France. C’était surréaliste de connerie, ce qu’on entendait dans les « médias traditionnels ». Des imbéciles professionnels tels que Philippe Val, dans les colonnes de Charlie Hebdo, ou sur les ondes de la radio, déversaient une haine incompréhensible et obscurantiste contre les sites ouèbe. Puis ils s’y sont fait et n’y trouvent plus rien à redire.

Et les blogs alors ? Encore aujourd’hui, j’aurais honte d’avouer que j’ai un blog, si je n’étais pas un sage précaire, et que je n’avais pas encore bu toute honte. Le blog est, dans l’esprit des technophones de la décennie 2002-20012 l’exact synonyme de mauvaise écriture, style relâché, absence de forme, indigence intellectuelle, nombrilisme et, pour faire bonne figure, inauthenticité.

La liseuse électronique n’est qu’une pierre de plus à l’édifice des techniques qui ont été snobées avant d’être adoptées.