La Trilogie d’Elena Ferrante traduite en français chez Gallimard
Le titre original du livre d’Elena Ferrante est L’amica geniale, qui pourrait être traduit par L’amie géniale.
C’est vrai que la traduction française (d’Elsa Damien) choisie par Gallimard, L’amie prodigieuse, est un joli trait, qui insiste sur le côté surnaturel des qualités de ladite amie. Elle est prodigieuse, elle fait des prodiges, qu’ils soient nocifs ou bénéfiques. C’est une bonne traduction car elle respecte aussi le renversement virtuel des rôles : parfois le lecteur est amené à penser que c’est la narratrice qui réalise des choses prodigieuses, comme elle le dit dans le deuxième tome.
Mais dans « géniale » il y a quelque chose qui a trait à l’art ce qui est moins le cas de « prodigieuse », or les deux amies excellent dans des choses artistiques. La narratrice devient écrivain, et son amie a écrit un récit d’enfant (La Fée bleue) qui a enflammé l’imagination de la narratrice et l’a inspirée. Elle est géniale en ceci qu’elle est surdouée et qu’il lui arrive de commettre des sortes d’oeuvres d’art qui finissent par prendre feu, mystérieusement.
Dans ce personnage de Lila, l’amie de la narratrice, il y a quelque chose de tendu à l’extrême, un regard pénétrant qui transperce des victimes. Les Anglais diraient d’elle qu’elle est intense. Elle est d’une intensité incandescente qui fatigue tout le monde et qui la brûle, elle, et qui lui refuse d’être heureuse. C’est pourquoi la traduction anglaise est incompréhensible.
La traduction anglaise est curieusement plate : My brilliant friend.
C’est pourtant aux Etats-Unis que le succès du livre est devenu un phénomène. Le succès est foudroyant outre-Atlantique. Je me demande ce que les Américains lui trouvent, à ce roman, il paraît que dans les dîners de noël, on ne parlait que de cela à table. J’imagine que, dans un pays fondé sur la mobilité sociale, le récit d’une ascension sociale difficile et douloureuse rencontre plus d’écho qu’ailleurs.
Cet été j’ai lu le grand succès de librairie de ces dernières années, L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, une lecture qui m’a pris avec autant de plaisir que des millions de lecteurs à travers le monde. Trois des quatre tomes sont traduits en français, le quatrième paraîtra en France cet automne.
C’est l’histoire d’une femme qui raconte sa vie depuis l’enfance, en particulier sa façon de s’extraire de ses origines pauvres, dans un quartier sordide de Naples, où le sang et la violence règnent. Elle réussira à s’en sortir grâce à l’école et à sa pugnacité.
Elle raconte son ascension sociale à travers son amitié avec une femme du même âge qu’elle qui, l’amie, ne s’est pas extirpée du quartier sordide. Mais plutôt que de ressentir de la tendresse pour cette vieille amie qui a gardé tous les codes de la culture populaire, les sentiments qui sont en jeu sont beaucoup plus complexes et contrariés, et c’est ce qui rend la lecture fascinante.
L’amie en question est « méchante », et elle est d’une intelligence effroyable. La narratrice se sent irrésistiblement attirée par cette fille qui lui est supérieure en tout. Elle est plus belle, plus vive, plus forte, plus dangereuse, plus audacieuse qu’elle. Même à l’école, cette amie est meilleure : elle comprend tout plus vite, elle apprend les langues plus facilement, elle lit plus de livres (empruntés à la bibliothécaire) et elle en parle avec une capacité d’analyse plus franche, plus libre. La narratrice en revanche se sent plus laborieuse, elle se croit obligée d’imiter les autres, de prétendre beaucoup pour obtenir de petits suffrages, péniblement.
C’est l’éternel contraste entre le talent et le travail, entre le génie et l’honnêteté. On retrouve ces couples d’opposés dans Doktor Faustus de Thomas Mann ou dans le film Amadeus de Milos Forman. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage splendide est précisément celui qui ne fait rien de sa vie et qui la rate quasiment par excès de talent, ou par un trait de génie suicidaire.
Avec les garçons, c’est la même chose. La narratrice a une grosse poitrine et elle attire des mâles, mais jamais ceux qu’elle désire ardemment. Son amie devient par contre une bombe d’élégance et de charme à l’adolescence et elle inspire les plus grandes passions. Elle n’a qu’a choisir son futur mari et elle choisit de manière à ce que tout se termine en tragédie.
Tout est tellement facile pour cette amie « prodigieuse » qu’elle ne fait pas les efforts qu’il faut aux bons moments et que ses choix sont tous à mi-chemin entre des bravades, des reproductions sociales et d’obscures intuitions destructrices. La narratrice, elle, est trop médiocre pour ces prodiges et sait faire preuve de patience. Elle sait conquérir la confiance des professeurs et elle se construit une réputation de fille bien, qui fait tout comme il faut, ce qui la sauve et la frustre en même temps.
La sagesse précaire se reconnaît dans cette amitié prodigieuse car le sage précaire est par définition quelqu’un de moyen, de patient, dont les amis sont parfois géniaux et inventifs, et lui, le sage précaire, comprend le monde à travers les autres, entre les autres.
Les raisons du succès de L’Amie prodigieuse sont multiples mais pour le sage précaire, ce qui fait la grande qualité de la saga, c’est d’expliciter le coeur de filles, d’entrer dans l’intimité de quelques femmes. Pour un homme, en tout cas, c’est une chose rare et précieuse.
J’ai lu le premier tome en arrivant en France en juillet. Puis dans l’avion qui nous menait à Berlin, j’ai trouvé le deuxième tome comme par miracle dans la poche du siège où je me trouvais. Avant de partir en Tunisie, fin juillet, je me suis envoyé le troisième tome dans un colis de livre en Oman, pour le lire à mon retour de vacances. C’est ce que je fais en ce moment, entre deux sessions de travail sur une conférence.
Un numéro de la série « Voyages contemporains » (Lettres modernes Minard – Éditions Garnier) sera consacré à Jean Rolin et tout particulièrement à ses écrits de voyage. Qu’on préfère désigner ses rapports à l’espace comme des dérives, des flâneries, des « mises en orbite », des séjours, des explorations, des randonnées ou des déambulations, il s’agira d’un ouvrage collectif sur le voyage d’écrivain selon Jean Rolin.
Au tournant du XXIe siècle, parmi les auteurs de littérature viatique, Jean Rolin se distingue à plus d’un titre. De Chemins d’eau (1980) à Peleliu (2016), ses récits semblent faire la synthèse d’un certain nombre d’éléments constitutifs du récit de voyage tel qu’il s’est développé en France depuis la seconde guerre mondiale. Les décennies d’après-guerre avaient vu les auteurs français pratiquer le récit de voyage de manière pour ainsi dire clandestine. On le trouve enchâssé dans d’autres genres tels que les mémoires (Simone de Beauvoir), le reportage (« Les villes américaines » de Jean-Paul Sartre), l’autobiographie intellectuelle (Claude Lévi-Strauss), l’expérimentation littéraire (Mobile, de Michel Butor), l’essai sémiologique (L’Empire des signes, de Roland Barthes), et bien sûr la fiction (depuis les Hussards jusqu’à Le Clézio). Or, le travail littéraire de Jean Rolin se trouve à la croisée de ces différentes formes d’écriture. À mi-chemin de l’ethnologie, du reportage, de l’expérimentation littéraire et de l’autobiographie, son œuvre demeure hybride, tout en insufflant un sentiment d’unité due aux aspects esthétiques de son projet narratif. S’il est vrai que des écrivains contemporains produisent parfois des récits de voyage sans le revendiquer ouvertement, Jean Rolin admet que la période de son œuvre qui s’étend de Zones (1995) à Un chien mort après lui (2009) s’inscrit dans une « écriture factuelle, littéraire et géographique », ce qui peut dessiner les contours génériques du récit de voyage contemporain.
L’ouvrage que nous préparons comportera une douzaine d’article de 30 000 signes. Il accueille des articles qui se situeront dans l’optique de ces pistes de travail :
Littérature géographique. Le récit de voyage en tant que genre.
Littérarité de l’écriture non fictionnelle. À quelles conditions se manifeste-t-elle ?
Poétique du grand reportage.
Littérature ambulatoire et land art.
L’écriture de Rolin aux confins de la danse, du cinéma
Postures du corps, dispositifs de déambulation, performance du narrateur.
La question des territoires voyagés : Afrique, Paris, Amériques, réseaux de transports.
Le monde maritime, l’épopée des conteneurs, grandeur et déclin de la poésie des cargos.
Le voyage et le monde ouvrier, l’aventure syndicale, l’exploration des friches industrielles.
Le rapport à l’animalité.
La psychogéographie : les rapports entre les récits de Rolin et les dérives situationnistes, ainsi que les flâneurs londoniens (Iain Sinclair, Will Self).
Ces sujets de recherche ne sont en aucun cas exclusifs.
Veuillez adresser une proposition d’article de 300 mots / 1500 signes à Guillaume Thouroude, g.thouroude@unizwa.edu.om, avant le 15 juin 2017.
A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »
Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.
Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les paroles de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…
Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.
La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.
D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.
Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».
Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).
« Entendu, on pourra faire paraître votre livre en octobre. »
Je passe un beau printemps à mettre au point le manuscrit de mon prochain livre, basé sur ma thèse de doctorat.
J’aurais dû faire cela bien avant, et la chose aurait dû être publiée en 2013, quelques mois après la soutenance de ma thèse. Dès 2012, les Presses de l’université Paris-Sorbonne l’acceptait dans sa collection dédiée à la littérature des voyages. Mais je ne connais personne qui publie sa thèse dans la foulée de sa soutenance. Je ne saurais expliquer, il y a comme une décompression qui succède à la soutenance et on se sent l’objet d’un mouvement de rejet, ou de retrait, ou d’inertie, ou de fuite à l’égard de ce travail qu’on vient de terminer.
L’éditeur attend les chapitres, vous attendez des nouvelles de l’éditeur. L’éditeur vous renvoie des corrections, vous attendez je ne sais quoi. Vous êtes sous l’effet d’une espèce de torpeur. Vous agissez comme si tout était déjà réglé. Les quelques heures de travail qu’on attend de vous, vous êtes incapable de les faire.
Ce qui ne vous empêche pas de travailler par ailleurs. Moi, entre la soutenance (juillet 2012) et la publication prévue (octobre 2015), j’ai écrit un livre sur le Brésil, un livre sur une artiste franco-chinoise, des articles de recherche, des conférences… C’est comme si j’avais mis le monde entier entre ma thèse et moi.
Et pourtant, j’ai toujours su que ce livre serait ma publication la plus importante. Pour des raisons professionnelles bien sûr, mais davantage que cela. Quand il sera paru, ce livre donnera une cohérence à l’ensemble de mes activités depuis plus de vingt ans. Ce sera une sorte d’aboutissement, et si Dieu le veut, un nouveau départ.
C’est sans doute parce que je savais que c’était important pour moi que je procrastinais. Je remettais au lendemain et écrivais d’autres choses. Je pourrais trouver cela inquiétant, psychologiquement, si autour de moi, parmi les docteurs qui ont publié leur thèse, tous ne l’avaient fait des années après leur soutenance.
Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.
J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.
Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.
Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.
Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.
Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.
Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.
La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.
D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.
L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews, on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».
Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.
J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le cœur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.
Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.
Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.
Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.
Comme le montre cette capture d’écran, mon petit récit indépendant se hisse parfois en tête des ventes dans la catégorie « Guide touristique du Brésil ».
Pourtant, Dieu sait que ce n’est pas un guide touristique, mais le sage précaire ne fait pas la fine bouche. Ce qui fait sourire, c’est certainement de se trouver devant le Guide du Routard et Lonely Planet, les deux guides que trimballent des millions de touristes. Il va sans dire que je n’ai pas vendu des millions d’exemplaires, loin de là, mais il est plaisant d’imaginer des voyageurs qui, à Rio, Recife ou Salvador de Bahia, se servent de mon livre comme un vademecum décalé.
Autant on m’a beaucoup parlé des relations familiales qui sont à l’oeuvre dans Lettres du Brésil, ou des émotions variées qui y sont exprimées, autant je n’ai encore jamais entendu de commentaires sur la dimension viatique du récit.
Si, à la réflexion, quelques personnes m’ont dit que leur curiosité avait été titillée concernant le Brésil. Mais nulle part, pour l’instant, de critique massive sur cette question. Pas encore de : « Vous n’avez rien compris à ce pays », ni de « votre vision est européocentrée ».
Cela va peut-être venir si des gens achètent mon livre par erreur, pensant que c’est un meilleur guide que le Routard, contenant de meilleures adresses, et des « bons plans » encore plus chauds. Qui sait ? Peut-être qu’un jour vous verrez ce livre dans les rayonnages des bibliothèques d’auberges de jeunesse, remplis de livres d’occasion laissés par les voyageurs.
J’ai reçu le premier exemplaire broché de Lettres du Brésil. Le colis est arrivé par la poste, comme tous les livres que j’achète sur la librairie online. Ce livre-là, on ne le trouvera pas souvent dans les librairies en dur, car les librairies indépendantes n’aiment pas trop les livres indépendants.
Au début, je voulais juste publier un petit texte en version numérique. Je me suis alors aperçu que de nombreux lecteurs préfèrent encore le papier. Soit, je me suis plié à leur exigence, et j’ai proposé le même texte sur le site CreateSpace, une filiale d’Amazon qui permet de voir son livre vendu sur les sites de tous les pays où le libraire étend son empire.
La méthode utilisée est celle de PAD, « Publication à la demande ». A la réflexion, je ne sais pas si ça s’appelle comme ça. C’est une technique venue d’Amérique. En anglais, on dit POD (Print On Demand). Il s’agit de fabriquer un livre quand on l’achète, plutôt que d’imprimer un stock de livres à écouler.
On va me dire qu’il y a là-dessous je ne sais quel projet maléfique. Que cette technologie met au chômage ceux qui faisaient autrement, que cela fait déchoir le livre, la culture et la civilisation. On va me dire que je collabore avec des néonazis.
Ce que je voudrais simplement rappeler, c’est que l’auteur ne paie pas un centime dans ce processus. L’auteur fixe le prix du livre, sachant qu’un minimum est requis car l’imprimeur se paie sur chaque vente.
Quand on reçoit le bouquin, c’est une assez grosse surprise. On le trouve très gros : plus de 300 pages alors que c’était un texte plutôt court. Alors on cherche des qualités à ses défauts : c’est écrit en gros caractères, ce n’est pas plus mal pour celles et ceux dont la vue baisse. Après ce livre est constitué de lettres envoyées à un père qui avait de plus en plus de mal pour lire, et qui utilisaient des loupes à la fin de sa vie.
Sans le vouloir, CreateSpace a réalisé aveuglément un objet qui aurait peut-être plu à mon père.
Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.
En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.
De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.
D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.
S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.
[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.