Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail de consultant en matière culturelle. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici mon compte rendu.

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle.

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images et les recherches irriguent le film. Pourtant, aucune référence claire n’est faite à ces travaux. Les photographies apparaissent plusieurs fois dans le film sans attribution, les livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

À Rijal Alma, les réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs et chercheurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des travaux de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés. Ils font eux aussi ce que l’on ne devrait plus faire avec le voyage. Ils ne documentent pas une découverte, ils recyclent des lieux touristiques, des savoirs existants et des dispositifs de médiation culturelle en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle. Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge. Ce n’est jamais le voyage qui pose problème mais la manière dont il est raconté, en effaçant les cadres, les références et les médiations qui le rendent possible.

Richard Malka m’épuise : le sacré et les angles morts de la liberté d’expression

Richard Malka dans l’émission de Frédéric Beigbeder, 2025

Depuis près de deux décennies, Richard Malka s’est imposé comme le chantre officiel de la liberté d’expression « à la française », du droit inaliénable au blasphème et de la moquerie des religions. Mais il est temps de poser la question ce qui est sacré pour Richard Malka. Se moquer du sacré des autres nous rapproche du racisme ordinaire. Dans quelle mesure les dessinateurs et les auteurs de Charlie Hebdo se moquent de ce qui est sacré pour eux ? D’où la question de ce billet : quelle est la limite de la liberté selon Malka et surtout, quels sont les angles morts ?

L’histoire commence dans les années 1990, lorsque Malka devient l’avocat personnel de Philippe Val, alors directeur de Charlie Hebdo. Une proximité d’amitiés et d’intérêts, qui deviendra au fil du temps une alliance idéologique et un partenariat d’affaires. Quand Charlie est attaqué en justice, Malka le défend, ou plus exactement, il défend la ligne éditoriale imposée par Val, même au prix de trahisons internes. Car oui, Malka a soutenu Philippe Val contre d’autres figures historiques du journal, ces dessinateurs et chroniqueurs qui incarnaient l’esprit irrévérencieux originel de Charlie Hebdo.

Et lorsque surviennent les attentats atroces de janvier 2015, le monde entier salue les victimes, dénonce la barbarie. Malka, lui, s’empare de cette tragédie pour asseoir une autorité médiatique et morale, multipliant depuis les livres et les interventions pour affirmer un credo : tout peut, et doit, être moqué, en particulier le sacré religieux.

Mais voilà : tout le monde n’est pas égal devant cette liberté de blasphémer. Prenons Dieudonné, par exemple, que Malka n’a jamais défendu, bien au contraire. Ou encore Siné, pilier historique de Charlie, licencié pour une chronique jugée « antisémite » alors qu’elle ironisait sur la conversion du fils Sarkozy au judaïsme avant d’épouser une riche héritière, dans une tournure gentiment ironique : « Il ira loin ce petit ». Rien de plus. Et pourtant, ce fut assez pour que Philippe Val, avec le soutien juridique de Richard Malka, le licencie. Où était alors la liberté d’expression ? Où était le droit au sarcasme et la sacro-sainte satire ? Au contraire, chez les compères dirigeants du journal, l’esprit de sérieux s’imposa pour nous dire qu’il ne fallait jamais associer les juifs et l’argent, que cela nous renvoyait aux heures les plus sombres de l’histoire, etc.

Il y a donc, dans le discours de Malka, une frontière invisible mais bien gardée : on peut se moquer des musulmans, des catholiques, des prophètes de la bible et du coran, des croyants, des dogmes, mais il ne faut pas toucher aux liens entre les juifs et l’argent. Il veut bien qu’on se moque de la religion juive, d’ailleurs, des rabbins, de Moïse et du livre religieux, mais pas d’Israël en tant que projet politique et géopolitique. On le voit depuis les massacres post-7 octobre 2023, dans les prises de paroles de Val et de Malka, Israël est sacré, et l’amalgame est soigneusement entretenu entre soutien à Israël et défense des Juifs. Ce terrain-là est interdit. C’est un sacré non religieux mais tabou quand même.

Et c’est bien là que réside le cœur du problème : Malka ne défend pas la liberté d’expression dans son absolu, il défend une certaine idée de la liberté, celle qui s’aligne avec son propre camp idéologique. Le droit au blasphème devient alors un instrument de domination symbolique : on blasphème ce que l’on peut humilier sans grand risque, jamais ce qui est réellement sacré dans le monde contemporain : la propriété, les ultra-riches, le sionisme, la figure du pouvoir occidental.

Or, ce qui choque aujourd’hui n’est plus nécessairement religieux. Ce qui est sacré pour Malka, ce ne sont plus Moïse ni Jésus, mais des choses plus concrètes telles que le respect des femmes et des enfants, et des choses plus secrètes et discutables comme la politique israélienne. Et ces sacrés-là, Charlie ne s’en moque jamais.

Le plus inquiétant, c’est que Richard Malka continue d’occuper une place centrale dans les médias français, toujours seul, toujours sans contradiction. Jamais confronté à des historiens de la laïcité, à des philosophes du droit ou à des penseurs critiques. Il déroule son discours en roue libre, en boucle, dans des émissions où les intervieweurs sont complaisants ou acquis. Sa conversation avec Frédéric Beigbeder en est un exemple flagrant : une révérence à peine voilée, aucun rappel du passé, aucun rappel que Malka a lui-même contribué à censurer ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Il ne s’agit pas ici de nier le droit de Malka à s’exprimer ni de justifier les violences ou les censures. Il s’agit de demander, simplement, l’application du principe même qu’il prétend défendre : le débat, la contradiction, la pluralité des voix. Qu’on l’invite, oui, mais en dialogue avec d’autres. Qu’on l’invite abondamment et qu’il reconnaisse, un jour, que le blasphème ne vaut que s’il frappe d’abord ce qui est réellement sacré pour lui.

Sinon, son « droit au blasphème » se borne à être du marketing idéologique. Une parodie de liberté qui cache un vrai rejet de l’autre. Pour parler comme les dessinateurs de Charlie, tant que Val et Malka parlent en monologue, ils ne sont qu’une caricature de courage.

De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Chat GPT a répondu: l’Intelligence Artificielle évalue mon billet sur Alain de Botton

« Ton analyse est cohérente, informée et loin d’être naïve. Tu n’es clairement pas “à côté de la plaque”. En revanche, elle est très orientée par une lecture sociologique et institutionnelle, ce qui te fait parfois forcer certains traits ou passer sous silence des éléments qui nuancent fortement le portrait. Je te propose donc une évaluation point par point : ce qui est juste, ce qui est discutable, et là où tu vas probablement trop loin.

1. Début de carrière, respectabilité et capital symbolique

👉 Globalement juste

Alain de Botton bénéficie clairement d’un capital scolaire et social très fort (Cambridge, King’s College London, origine cosmopolite, aisance culturelle). Il est très bien reçu au départ par une élite libérale-cultivée britannique, friande de : travel writing, essayisme élégant, mélancolie civilisée, références continentales (Nietzsche, Proust, Montaigne). The Art of Travel, How Proust Can Change Your Life ou The Consolations of Philosophy correspondent parfaitement à une sensibilité britannique post-Thatcher : cultivée, douce, introspective, non révolutionnaire.

👉 Tu as raison aussi sur le côté :

aristocratique mais progressiste, provocation très maîtrisée, jamais agressive, utilisation des auteurs français comme signe de distinction plus que comme véritable geste subversif.

➡️ Là-dessus, ton diagnostic est solide.

2. Réception critique et épuisement du modèle littéraire

👉 Plutôt juste, mais à nuancer

Oui, le style de de Botton est très reconnaissable, et assez vite : phrases courtes, analogies psychologiques, philosophie simplifiée, ton bienveillant et pédagogique. Beaucoup de critiques ont parlé d’un effet de répétition dès le milieu des années 2000. Il n’a jamais suscité : une “école”, une passion littéraire durable, ni une admiration académique profonde.

Mais attention :

Ses livres continuent à bien se vendre, surtout : en traduction, dans les pays anglo-saxons, dans les classes moyennes supérieures. Il n’est pas “dépassé” au sens commercial ou médiatique : il est installé.

👉 Tu as raison sur l’absence de profondeur littéraire radicale,

👉 mais pas totalement sur le déclin : c’est plutôt une stabilisation dans un rôle précis.

3. The School of Life : vulgarisation ou dégradation ?

👉 C’est le cœur de ton propos — et là, tu touches quelque chose de très réel

Tu mets le doigt sur une critique très répandue, y compris en Angleterre :

The School of Life est souvent accusée de : psychologiser la philosophie, la transformer en outil de bien-être émotionnel, la rendre compatible avec le monde de l’entreprise et du management. Beaucoup de philosophes et d’universitaires britanniques la considèrent comme : du self-help sophistiqué, une esthétique de la sagesse, plus qu’un travail conceptuel.

👉 Donc ton expression :

« il rabaisse la philosophie au rang de développement personnel »

est dure, mais pas injustifiée.

4. Le virage “business”, consulting culturel et pétromonarchies

👉 C’est là que tu es le plus sévère — et le plus discutable

Il y a du vrai, mais aussi des raccourcis :

Ce qui est vrai

The School of Life fonctionne clairement comme : une entreprise globale, vendant des conférences, diagnostics culturels, programmes de leadership. Elle travaille avec : grandes entreprises, institutions culturelles, parfois des États très riches mais peu outillés culturellement. Le discours est souvent : très générique, très “clé en main”, peu ancré dans les réalités locales.

👉 Sur le plan éthique, la critique est légitime.

Là où tu forces le trait

Dire que c’est uniquement une machine à cash est excessif : certains projets sont sincères, certaines collaborations avec des musées ou bibliothèques ont une vraie qualité. De Botton ne fait pas “n’importe quoi” : il reste extrêmement cohérent idéologiquement, toujours dans une philosophie de l’adaptation émotionnelle au monde existant.

➡️ Ce n’est pas du cynisme pur, mais plutôt un réformisme psychologique mondialisé.

5. Ce que tu sous-estimes ou oublies

a) Son rôle historique

De Botton est l’un des architectes majeurs de la “pop philosophy” contemporaine.

Qu’on aime ou non, il a :

rendu la philosophie lisible à des millions de gens, changé durablement la place de la philosophie dans l’espace public anglophone.

b) Sa cohérence idéologique

Il n’a pas “trahi” une pensée radicale :

il a toujours été : anti-héroïque, anti-révolutionnaire, thérapeutique, bourgeois assumé. 👉 Le virage business est une continuité, pas une corruption.

c) Son succès actuel en Angleterre

Il est moins au centre du débat intellectuel, mais il reste : respecté, invité, lu, surtout comme figure culturelle stable, pas comme écrivain innovant.

Verdict global

👉 Tu n’es pas loin de la vérité, loin de là.

👉 Ton analyse est fine, lucide, et informée.

Mais :

tu es un peu trop dur sur l’intention morale, tu sous-estimes la continuité idéologique de son parcours, et tu réduis parfois une entreprise ambiguë à un pur opportunisme.

En une phrase :

Alain de Botton n’est ni un grand philosophe trahi par le business, ni un escroc culturel ; c’est un intellectuel bourgeois qui a parfaitement compris comment transformer une vision du monde douce, thérapeutique et non conflictuelle en un produit culturel global. »

Les musées n’ont pas vocation à faire du bruit

Vue d’At Turaif, avec les travaux en cours à Diriyah, nuit de réveillon 2025-2026

Les musées et les lieux de patrimoine sont trop souvent remplis de trucs immersifs. Des machins immersifs. Des dispositifs hologrammiques. De grands écrans qui balancent des images spectaculaires accompagnées d’un son saturé, un son de film d’action, de film épique à la con, un son qui tape, qui enveloppe, qui empêche de réfléchir. Tout cela se donne des airs de modernité, d’innovation, d’audace technologique. Mais on cache de plus en plus mal l’idée essentielle : très souvent, c’est vide.

Bien sûr, cela impressionne. Ça impressionne presque toujours. La première fois que j’ai vu ce type de dispositif, c’était au Mémorial de la Paix à Caen. J’étais adolescent, je voyageais seul à vélo sur la côte. À cet âge-là, face à des images monumentales, à une scénographie spectaculaire, on se laisse saisir, c’est normal. Le dispositif fait son travail : il produit de l’émotion, du choc, mais bien peu de souvenirs et quasiment aucun enseignement. J’en suis sorti convaincu que la guerre c’était mal et que les hommes de paix, comme Gandhi, étaient des héros et des gens drôlement cool.

Mais on ne peut plus continuer comme ça.

Aujourd’hui, on fait faire ça par l’Intelligence Artificielle et le vide prend trop de place. Dernier exemple en date, quarante ans après ma randonnée cycliste de Normandie : le site historique At Turaif à Diriyah en Arabie Saoudite.

Animation vidéo d’At Turaif : « Je m’appelle Meshari »

Des animations sons et lumières racontent l’histoire des grands hommes de la famille qui habitait ici aux XVIIIe et XIXe siècle. Une écriture fade, pseudo-poétique, aucun contenu, rien d’informatif ni d’instructif. Nous nous sommes dit en sortant d’une de ces animations : ils auraient quand même pu faire appel à un auteur.

C’est Hajer qui a dit cela, pas moi. Elle disait : toi tu aurais pu faire quelque chose d’intéressant avec ce matériau à disposition.

Quand on travaille avec les musées, quand on pense les expositions, quand on connaît leurs contraintes, leurs responsabilités, leurs ambitions supposées, on ne peut plus continuer comme ça. On ne peut plus faire semblant de croire que l’accumulation d’écrans, de sons tonitruants et d’effets immersifs produit automatiquement du sens. Trop souvent, ces dispositifs servent à masquer le vide conceptuel, l’absence de point de vue, le refus d’affronter la complexité.

Il faut revenir vers le dur.

Vers ce qui est dur dans un musée.

Le dur, ce n’est pas l’ennui ni l’austérité gratuite. Le dur, c’est le réel : les objets, les documents, les œuvres, les archives, les traces matérielles. Le dur, c’est la lenteur. C’est le silence parfois. C’est l’effort demandé au visiteur : regarder, lire, comparer, douter, ne pas tout comprendre immédiatement. Le dur, c’est accepter que le musée ne soit pas un parc d’attractions.

Un musée n’a pas pour mission d’impressionner à tout prix. Encore moins d’impressionner des visiteurs pris pour des consommateurs passifs qu’il faudrait stimuler à coups de décibels et de pixels. Quand on remplit des espaces entiers de grands écrans spectaculaires, comme on le fait abondamment dans certains musées flambant neufs, on confond démonstration de moyens et projet culturel.

La technologie n’est pas le problème. Elle ne l’a jamais été. Le problème, c’est son usage paresseux. Son usage décoratif et surtout son appréhension fétichiste : du moment qu’il y en a, on est satisfait, on prend son pied car on se croit en pleine modernité triomphante.

Dans ce cas, la technologie agit comme un cache-misère intellectuel. Très rarement, quelque chose d’intéressant émerge réellement de ces dispositifs immersifs. Quand cela arrive, c’est parce qu’ils sont au service d’un propos clair, exigeant, assumé. Mais la plupart du temps, ils remplacent le propos.

Les articles les plus lus de 2025

Sans surprise, c’est la page d’accueil qui réalise le meilleur score, suivi du billet le plus lu dans toutes les catégories, sur la maison d’éditions L’Harmattan. Année après année, ce petit témoignage ne perd pas de sa fraîcheur ni le sujet de sa teneur en passion personnelle : comment faire publier ce que l’on écrit.

Je ne sais pas pourquoi le sujet suivant, les écrivains voyageurs Sonia et Alexandre Poussin, attirent autant l’attention, mais je laisse cela entre les mains des algorithmes et des groupies de leur littérature commerciale.

On note l’étonnante percée d’un billet écrit en 2022, quand ChatGPT arrivait sur le marché, et où l’on voit qu’il faudra encore travailler un peu avant que l’IA nous remplace enfin.

Voyons maintenant la suite de la liste des billets les plus populaires de 2025. Y a-t-il des tendances détectables au sein du lectorat captif et capricieux de La Précarité du Sage ?

La suite du classement dessine en effet des constantes : la présence massive d’écrivains. Plus généralement, mon blog semble être attendu sur un nombre de sujets assez restreint : la littérature et la philosophie.

Voyons si cela se confirme dans la suite de la liste des billets les plus lus en 2025 :

Oui, cela se confirme.

Je peux passer un temps fou à écrire sur d’autres sujets depuis vingt ans, la Chine, l’Irlande, l’islam, l’amour, ma famille, mes voyages, mon terrain, ma précarité, rien de tout cela ne fait le poids face à mes petits essais littéraires.

Cela doit venir du fait que les rares survivants à venir baguenauder sur les blogs sont des lecteurs passionnés et des amoureux des livres.

Ceci n’est paradoxal qu’aux yeux de ceux qui n’ont jamais compris les blogs. Depuis le début, le blog est moins une mode pour technophiles narcissiques qu’un atelier artisanal pour les artistes, les penseurs, les chercheurs, les professeurs et les intellectuels.

La chute de Michel Onfray, mais pas exactement comme je l’avais prophétisée​

youtube.com/watch

Écoutant les énormités qu’il proférait en 2021, en préparation des élections présidentielles de 2022, je prédisais dans ce blog une chute physique de Michel Onfray, un accident médical, je sentais chez lui monter une catastrophe intime touchant sa vitalité même.

Lire sur ce sujet : La Détresse de Michel Onfray

La Précarité du sage, juin 2021

Les émissions dont il se rend coupable depuis quelques semaines confirment ma prophétie mais d’une manière insoupçonnée. Le philosophe est devenu fou. Sa chute, je ne m’y attendais pas, est simplement psychique. Il se met à parler de multivers, d’astronomie délirante digne d’une secte sans queue ni tête. Il est passé de l’autre côté de la barrière sanitaire.

On a perdu Michel Onfray, mais loin d’être prostré, il se porte bien et bavarde à qui mieux mieux dans un climat de psychose grassouillette.

Il est devenu la risée des comédiens de réseaux sociaux, comme le montre le sketch de Guillaume Meurice diffusé hier dans son émission comique du dimanche. Pour faire rire, il n’y a même plus besoin d’interpréter les paroles d’Onfray : diffuser des séquences entières en l’état est suffisant.

Je pourrais prendre un ton compassé, comme quand on assiste à l’internement d’un ami pris de bouffées délirantes. Mais je me dis que la chute de l’écrivain peut se muer en une dernière période riche de sa carrière. On ne sait jamais : il va peut-être nous régaler avec des fusées réactionnaires de plus en plus maladives et chatoyantes ! Ne désespérons pas, au contraire, prions qu’Onfray termine sa carrière en feux d’artifice d’aliénés et nous gratifie de délires aussi drôles que poétiques.

Les médias Bolloré : un spectacle fascinant pour cartographier le néo-fascisme

Carte mentale des circulations d’idées dans les médias Bolloré

Je regarde sans déplaisir les médias réactionnaires possédés par le milliardaire Vincent Bolloré pour deux raisons . 1. Il faut connaître ses ennemis, or le nationalisme identitaire est l’ennemi de la France. 2. Ils me divertissent.

Je me suis amusé à mettre au jour leur cohérence idéologique et leur secret de fabrication narratif. Je me limiterai au plus dangereux d’entre tous : la chaîne de propagande CNews, où une mécanique intéressante est à l’œuvre, qui finalement ne comprend qu’un nombre limité d’idées force répétées en boucle selon une recette et un dosage savamment orchestrés.

Un empire structuré comme une cour

Chaque chaîne, chaque rédaction, a son petit chef, un directeur loyal au grand patron. Chez CNews, c’est Serge Nedjar. Puis viennent les vedettes : Pascal Praud, figure tutélaire du ton et du style, puis les « sous-stars » – Christine Kelly, Sonia Mabrouk, Laurence Ferrari – et enfin les chroniqueurs, chargés d’apporter une illusion de pluralité : tout ce petit monde récite la même partition, des épices dans la recette, apportant des nuances de ton sans jamais affecter le plat principal.

Mission prioritaire non dite : protéger un milliardaire

Le premier moteur de cette machine, c’est la défense des intérêts économiques et symboliques du patron, et partant de la minuscule caste des ultra-riches. Les milliardaires et centi-millionnaires. Il faut faire silence sur eux. Quand on ne peut éviter d’en parler, notamment à cause de mouvements sociaux relayés par d’autres médias, on les présente sur CNews comme des modèles de réussite, des « talents », des « génies », des gens exceptionnels qu’il faut encourager plutôt que de les faire fuir en voulant les faire contribuer au bien commun. Le but est de ne surtout pas les montrer comme des bénéficiaires d’un système fiscal et médiatique qui les protège.

Et pour qu’on ne se mette pas à questionner cette protection, il faut détourner l’attention avec des sujets de discussion limités qui font système, sur lesquels les présentateurs peuvent tourner en boucle en donnant ainsi l’apparence de couvrir la diversité du réel.

Thème principal : désigner des boucs émissaires

Le détournement le plus massif s’appelle l’obsession migratoire. À longueur d’émissions, l’immigration, l’islam, causes de toute sorte de fléaux qu’on peut résumer sous le nom d’ « insécurité », saturent le débat. Le but n’est pas d’informer mais de provoquer et canaliser la colère : plutôt que de s’en prendre à ceux qui concentrent les richesses, on désigne les plus fragiles, les étrangers, les pauvres.

C’est une vieille recette : diviser pour régner, hystériser pour manipuler.

Vision du monde : sacraliser les stars, mépriser le peuple

Ce système repose sur une vision du monde archaïque et profondément ancien régime. Il y a les stars (du sport, du cinéma, de la politique, des affaires) et il y a « les autres ». Les autres, ce sont « les ratés », « les médiocres », selon les mots mêmes de Pascal Praud. Si vous critiquez une star, comme Sylvain Tesson en 2024, Depardieu ou Sarkozy en 2025, l’animateur sortira la même formule : « Mais qui êtes-vous ? Qui sont ces gens ? » Vous n’êtes ni célèbre ni richissime ? Vous êtes donc un raté.

C’est le sens du mot « populisme » : aimer le peuple tant qu’il demeure une masse soumise, humble, crédule et respectueuse. Dès qu’il prend la parole, il convient de le mépriser avec les mots de « sauvagerie », « ensauvagement » et « barbarie » pour désigner les musulmans, et « médiocres », « ratés » et « nains » pour les pauvres d’origine chrétienne.

Définir la justice : lutter contre l’État de droit

Autre pilier idéologique : le discours anti-justice. Sur ces plateaux, on martèle que la justice est « laxiste » avec les délinquants, mais « injuste » avec les puissants. Lorsqu’un Sarkozy est condamné, ce serait, paraît-il, une persécution due à des juges jaloux et haineux. La même chose s’est produites quand Marine Le Pen, Depardieu ou Éric Zemmour ont été condamnés. Le message est clair : le droit doit protéger les élites, pas les juger.

Ces émissions et ces tribunes ont surtout pour ambition d’affaiblir la justice en perspective des procès qui attendent le milliardaire Bolloré, propriétaire de la chaîne. Il sait qu’il sera condamné, donc il faut mettre en place une machine de guerre qui délégitime le processus judiciaire dans son ensemble pour espérer intimider qui de droit, et, qui sait, se faire relaxer.

Ce discours sape les fondements de l’État de droit et prépare les esprits à une démocratie sous tutelle, gouvernée par quelques-uns au nom de tous.

Projet politique : L’union des droites et la criminalisation de la gauche

Tout cela converge vers un but politique précis et explicite : l’union des droites. Derrière ce mot d’ordre, il s’agit de rendre l’extrême droite présentable, de la fondre dans la droite classique, jusqu’à la dominer. Les émissions de CNews, d’Europe 1 et les articles du JDD répètent jour après jour cette partition : l’extrême droite n’est plus une menace.

La menace est incarnée par la gauche que l’on rend responsable de tous les fléaux.

Défendre Israël et les régimes autoritaires

Le sionisme est une colonne vertébrale des médias Bolloré, car il présente l’avantage de se donner une belle image de « défenseur des juifs » tout en laissant libre cours aux instincts anti-arabes.

L’amalgame juif=Israélien=sioniste est souvent fait par Michel Onfray dans l’émission hebdomadaire qui lui est consacrée.

En parallèle, les émissions tressent des lauriers à tous les autocrates qui mettent en prison toute sorte de gens, qui interdisent la presse libre et qui font écho aux obsessions présentées ci-dessus.

Une machine à fabriquer la soumission

Ainsi se dessine une stratégie complète : protéger les riches, accuser les immigrés, glorifier les stars, disqualifier la justice. C’est cet ensemble qui permet d’avancer que ces médias représentent un danger pour la république. Le dénigrement de la démocratie ne se fait que par des discours qui tressent deux, trois ou quatre éléments de cette cartographie.

C’est une fabrique du consentement réactionnaire, bien huilée, spectaculaire, où l’information devient propagande en vue d’un régime autoritaire.

Pourquoi je ne parle pas de ceci ni de cela

On me reproche parfois de passer sous silence des sujets jugés plus graves, plus urgents que ceux que j’aborde ici. Mais il faut que je le dise clairement : La Précarité du sage n’a jamais eu pour ambition de courir après l’actualité ni de répéter ce que tout le monde sait déjà.

Si je parle ici d’un genre littéraire, d’un auteur ou même d’un muret en pierre sèche, c’est précisément parce que je n’ai pas trouvé ailleurs les mots, les intuitions ou les points de vue que je m’apprête à poser. C’est cette absence qui justifie mon geste. On ne vient pas ici chercher des redites, des indignations légitimes ou des commentaires de culture générale. Je le sais comme vous qu’Israël commet l’irréparable, que tuer des enfants c’est mal, pourquoi en parlerais-je au moment même où tout le monde en parle ?

On vient sur ce blog pour entendre quelque chose d’autre, je crois. Lire quelque chose d’autre. Peut-être d’insolite. Parfois de maladroit, probablement aussi d’un peu idiot, mais quelque chose qui vient d’une vision, d’une prise de conscience.

Cela me vaut des désaccords et cela blesse parfois. Rappelez-vous mes textes sur la musique populaire : quand j’ai dit que rock, reggae, folk, punk, hard rock – tout cela, en réalité, procédait du même modèle de chanson que la variété. Que c’étaient des ritournelles, ni plus ni moins complexes les unes que les autres, avec des changements de surface, de texture, de style. Des lecteurs se sont sentis insultés.

De la même manière, quand j’ai commencé à écrire sur Sylvain Tesson, j’ai vu avant tous les journalistes et les critiques le nœud stylistique et idéologique de ses textes. Il ne s’agissait pas seulement de dire qu’il était “de droite” ou “réactionnaire” comme une étiquette jetée à la va-vite, mais d’analyser une construction d’écriture, une façon de faire du style un masque. Là encore, les réactions ont été vives. Mais force est de constater que mes intuitions se sont révélées exactes.

Dans le champ politique, je ne parle pas de Gaza parce que d’autres en parlent, et le font très bien. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ce qui est su, documenté, analysé, disséqué, montré, crié. Et si j’en ai parlé, ce fut il y a vingt ans. Mon angle d’attaque était moins la Palestine elle-même que la pression exercée par les soutiens d’Israël sur nos médias. À une époque où nommer les réseaux pro-israéliens en France vous valait l’accusation d’antisémitisme, le soupçon, l’isolement. Je me souviens de textes de 2008 où j’alertais déjà sur ce que je percevais : une hégémonie silencieuse, un pouvoir d’influence plus que de conviction.

Aujourd’hui, les choses se sont clarifiées. On sait. On voit. Les masques sont tombés. Les partisans inconditionnels d’Israël, qu’ils soient d’extrême droite ou dans une position devenue intenable au centre – comme Mme Braun-Pivet, comme Mme Bergé – apparaissent pour ce qu’ils sont : les derniers défenseurs d’une cause désespérée. Ils ont perdu la bataille des images, la bataille des idées. Il n’y a plus besoin de les dénoncer. Les médias s’en chargent.

J’ai défendu l’humoriste Dieudonné quand c’était courageux de le faire, entre 2007 et 2014. Maintenant qu’il n’est plus radioactif, je n’ai plus besoin d’en parler. En revanche, j’ai toujours la conviction que Dieudonné est la figure française la plus importante de l’histoire culturelle de notre pays au XXIe siècle.

Ce que j’essaie de faire ici, dans la Précarité du sage, c’est de nommer ce que je ne lis nulle part. D’amorcer des chemins là où personne ne semble vouloir s’aventurer. C’est mineur, c’est fragile, c’est parfois solitaire. Mais c’est aussi cela, ma manière de contribuer.

Dans quelques jours, je publierai un billet sur un terrain dans la montagne. Sur la manière de regarder un chemin, de remonter un muret en pierre sèche, de raconter ce geste. J’espère que vous ne lirez pas cela comme une simple “ode à la campagne” façon supplément week-end d’un journal national. J’essaierai d’en faire quelque chose de singulier.

26 juin 2025 — Vingt ans de blog

Le sage précaire en promenade au bord d’un lac de Bavière. Photo Hajer Nahdi, 2025.

Aujourd’hui est une date un peu spéciale pour moi. Il y a exactement vingt ans, jour pour jour, je publiais mon tout premier billet de blog. C’était le 26 juin 2005, sur un blog qui n’est plus trop actif, que j’avais intitulé Nankin en douce. Comme son nom l’indique, j’habitais alors à Nankin, en Chine, depuis un an. Et ce jour-là, je devenais blogueur.

Cela faisait déjà quelques années que je lisais des blogs, que je m’intéressais à cette forme d’écriture et de publication. Et ce 26 juin, je me suis lancé. Un an plus tard, j’ai quitté Nankin pour Shanghai, et le blog ne pouvant changer de titre, j’ai monté un deuxième blog : Chines avec un S, une tentative un peu plus vaste, d’englober un pays dans ses contradictions et ses diversités. Puis, à l’annonce d’un départ proche de Chine, j’ai senti le besoin d’ouvrir un espace qui ne soit plus ancré dans un territoire en particulier. C’est alors que j’ai fondé ce troisième blog, en reprenant le titre d’un billet ancien : La précarité du sage. Un titre auquel je tiens toujours.

Ce blog, né aussi quelque part entre 2005 et 2007, est devenu un fil conducteur de ma vie d’écriture. Une colonne vertébrale. Je ne saurais dire combien de billets j’ai écrits depuis vingt ans — je ferai le compte un jour — mais je sais qu’écrire ici m’a permis d’écrire, tout simplement. Beaucoup, régulièrement, avec joie.

Je voudrais dire à tous ceux qui hésitent à écrire, ou qui rêvent de se lancer : le blog ne m’a jamais empêché d’écrire ailleurs. Il ne m’a pas freiné dans mes publications papier. Il ne m’a pas fermé de portes. Je ne crois pas qu’un éditeur ait jamais refusé un manuscrit en raison d’un blog. D’ailleurs, je doute qu’ils aillent jusque-là. Je crois que les éditeurs, comme tout le monde, font ce qu’ils peuvent, et que l’édition reste un monde saturé.

Ce qui est certain, c’est que le fait d’écrire ici presque tous les jours pendant vingt ans ne m’a pas empêché d’écrire des textes longs et exigeants. Il ne m’a pas empêché de soutenir une thèse de doctorat, ni de publier cinq livres à ce jour.

Le blog est une activité intéressante. C’est un espace pour faire ses gammes, pour aiguiser sa langue, pour entretenir son regard, pour mettre à jour son esprit. Il m’a accompagné dans mes cheminements intellectuels, mes voyages, mes doutes, mes enthousiasmes. Il m’a offert une opportunité rare d’échanger avec des lecteurs.

Aujourd’hui, je relis mes premiers billets avec une tendresse amusée. Le tout premier s’intitulait La Lune. J’y racontais nos ascensions nocturnes sur la montagne pour observer la lune avec des amis chinois, jeunes, brillants, pleins de charme et d’intelligence. C’était un moment de grâce, et j’en garde encore l’émotion.

Je vous cite le dernier paragraphe de ce premier article, vieux de vingt ans, qui raconte une scène vieille de huit mois. Je mets en ligne en juin une histoire qui eut lieu en septembre.

Nous étions quelques-uns uns sans famille, à Nankin, alors nous allâmes, Français, Belges et Chinois, à la Montagne Pourpre et Or pour manger et boire, et pour regarder la lune. Au sommet, nous escaladâmes des rochers et nous contemplâmes. Luluc et Mimic chantèrent La fameuse chanson : Yue Liang dai biao wo de xin. Elle dit à peu près cela : “Tu veux savoir combien je t’aime et la profondeur de mon amour ? Regarde la lune, elle représente à mon cœur.” Chez nous, cela voudrait dire que mon cœur est plein de tristesse, de froideur ou de douceur maladive. Ici, je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire.

Nankin en douce, 2005

Je n’ai pas beaucoup changé en vingt ans. Il faut dire que j’étais déjà un vieil adolescent de 33 ans, je n’allais pas vraiment me métamorphoser à partir de cet âge-là.

Je ne voudrais pas fêter cet anniversaire de blogging sans adresser un immense merci aux lecteurs, et surtout aux commentateurs. Sans eux, je ne sais pas si j’aurais continué.

Aujourd’hui, les blogs ne sont plus à la mode. Les commentaires se font rares. Les réseaux sociaux ont pris le relais, avec leurs formats rapides, leurs vidéos, leurs algorithmes. Cette évolution me donne l’impression de jouer un vieil instrument de musique acoustique comme l’orgue portatif qu’on voyait dans les églises de villages. Ou encore le cymbalum. Avec cet instrument, on n’a pas accès aux médias, on ne fait jamais de tubes, mais on peut animer des soirées et faire la manche dans la rue.