Bob Dylan méritait mieux ! A Perfect Unknown

Art : Cinéma

Titre original : A Perfect Unknown

Genre : Biopic

Réalisateur : James Mangold

Date de sortie : 2024

Durée : 2 heures 20

Distribution : Timothée Chalamet (Bob Dylan), Monica Barbaro (Joan Baez), Edward Norton (Pete Seeger).

Titre français : Un parfait inconnu

Lieu du visionnage : Munich, près de la rivière Isar.

Nom du cinéma : Museum Lichtspiele

Accompagnatrice : Hajer Thouroude

Date du visionnage : Mars 2025

Météo : Frais pour la saison, temps sec.

Souper post-séance : Un infâme bol de nourriture végétarienne. J’ai dû terminer les deux bols.

Note globale de la sortie : ***** (cinq étoiles)

Le film promettait de raconter un moment-clé de la vie de Bob Dylan. De ses premiers pas à New York, jusqu’à l’onde de choc provoquée par son passage à la guitare électrique. L’entrée fracassante d’une jeune star du folk dans un genre musical honni (le rock), avec, en point d’orgue, la chanson Like a Rolling Stone. L’album qui incarne ce tournant du folk vers le rock est bien sûr Highway 61 Revisited.

Malgré la promesse d’un sujet aussi dense, aussi puissant, le film m’a laissé sur ma faim. Plus encore : il m’a ému, oui, mais presque malgré lui. Pas à cause de ce qu’il montrait, mais à cause de ce qu’il réveillait en moi.

En voyant A Perfect Unknown, je me suis retrouvé transporté dans les années 1960, ce New York du Greenwich Village peuplé de chanteurs folk qui protestaient contre la guerre au Vietnam, contre l’ordre établi, et qui, mine de rien, fabriquaient une culture contestataire qui continuait les fils de la grande génération Beat. Et dans le même temps préfigurait la belle musique hippie.

À ce propos, différents mouvements de la « contre culture » existaient au temps de Bob Dylan. Lire sur ce sujet : Préférer les Hipsters aux Hippies

La Précarité du sage, 2014

Ce n’était pas seulement l’Amérique, c’était aussi un peu l’Europe, par les idées, les lectures, les résonances. Cette émotion était d’autant plus aiguë que je regardais le film avec mon épouse, qui a grandi dans le monde arabe dans les années 1990. Elle ne connaissait pas Joan Baez, ni Woody Guthrie, ni Pete Seeger. Il m’a fallu lui confirmer que oui, tel personnage avait bien existé dans la réalité. (Elle a surtout été impressionnée par Joan Baez qui, dans le film, est très sexy et n’a pas ce côté scout charmante qu’on connaît à la chanteuse). Dans ce décalage s’est révélée une forme de nostalgie : une émotion étrange, presque coupable, parce qu’elle faisait surgir un sentiment d’appartenance culturelle, de fascination pour ma propre culture. Une émotion familiale, identitaire, donc. Un chauvinisme à la con, disons le mot. Moi qui n’étais pas né à cette époque, mes parents ne s’étaient même pas encore rencontrés, quelle bêtise d’âme a provoqué en moi ce sentiment de fierté occidentale ?

Mais revenons au film. A Perfect Unknown échoue là où tant d’autres biopics échouent aussi : vouloir tout dire, tout montrer, cocher toutes les cases. En une heure et demie, on passe de l’arrivée à New York à la consécration, en passant par toutes les figures obligées : Joan Baez, Woody Guthrie à l’hôpital, Pete Seeger en apôtre du folk, les musiciens du studio, les premières scènes de haine du public, les slogans de trahison, et bien sûr, l’électrification. Tout y est à grands traits pour le public adolescent qui n’aime que les grands traits.

Ce genre de film devrait fonctionner comme une lecture lente. Choisir un moment, et le creuser, le faire résonner.

C’est ce qu’a fait François Bon dans une série d’émissions sur France Culture en 2007. Lire cet ancien billet de blog que j’ai écrit il y a vingt ans sur un autre blog : « Journée blanche avec Bob Dylan »

Par exemple, toute l’histoire de l’orgue Hammond sur Like a Rolling Stone aurait pu faire un film à elle seule. Ce musicien, guitariste de formation, qui est mis de côté à cause de la présence de meilleurs guitaristes dans le studio d’enregistrement, et qui propose timidement un son nouveau au clavier. On lui dit de laisser tomber mais il persiste. Son insistance finit par payer et le son de son orgue Hammond devient la marque de fabrique d’un tube international. Voilà du cinéma ! Alors que dans ce film, tout est survolé, tout est condensé, et la scène ne dure que quelques secondes : Dylan entend l’orgue au moment même où il enregistre la chanson, il sourit, et ce sourire vaut validation. Comme si les grandes oeuvres du rock se faisaient dans des improvisations sans travail entre copains.

Enfin il y a le problème Chalamet. On ne voit jamais Bob Dylan. On voit Chalamet jouant Dylan. Il singe l’élégance flottante d’un Dylan jeune, sans la crasse et le manque d’hygiène qui sont rapportés par les témoins de l’époque. Chalamet nettoie le personnage pour en faire un mythe mais c’est idiot car Dylan était déjà un mythe, et l’histoire documentaire avait déjà inclus les remugles et les mesquineries du réel. Donc ça ne prend pas. La preuve ? Mon épouse m’a dit : « Il chante mieux que Dylan. » Et cela, à mes yeux, suffit à prouver que le film est un échec. On ne chante pas « mieux » que Bob Dylan.

Les aubes mélodieuses

Détail de la porte 114, Grande Mosquée de la Mecque

Des cinq prières, ma préférée est de loin celle de mâtine, celle qui se fait avant le lever du soleil. C’est celle qui, paradoxalement, est la plus courte sur lever plan des génuflexions, mais la plus longue quant à la psalmodie des versets du coran.

Disons les mots, il s’agit de chant. Je sais que l’on préfère traditionnellement ne pas mélanger les actes sacrés et les arts profanes, mais quand je dis que c’est de la musique, cela n’a pas pour but de dégrader la prière mais au contraire de lui donner la chaleur des plus belles performances.

Ce matin, la voix de l’imam était étourdissante. Des milliers de coreligionnaires étaient avec moi, debout sur des tapis, dehors, près de la Kaaba, à l’écouter avec ravissement pendant des dizaines de minutes. Sans applaudissements à la fin car ce type d’artiste de la voix est une star qui n’est jamais applaudie.

Sous le signe de Beethoven

Entre Bonn, où j’ai visité le musée qui lui est consacré, et Munich où sa musique est jouée à l’Isarphilarmonie, mon séjour allemand se place sous le signe de Beethoven. Le sage précaire, pourtant, a toujours été plus enclin à écouter d’autres compositeurs. Beethoven, il l’écoute depuis l’adolescence mais presque plus par devoir que par attirance instinctive.

C’est la lecture de Kundera (il parle de Beethoven dans presque tous ses livres) qui l’a poussé à écouter en boucle les Variations Diabelli. Sa pratique théâtrale lui a fait découvrir la magnifique septième symphonie (les Baladins de Péranche avaient utilisé le poignant deuxième mouvement comme accompagnement de notre mise en scène du Journal d’Anne Frank en 1990). La « neuvième », qui se termine par l’Ode à la joie, c’est Nietzsche qui l’a convaincu d’aller y voir de plus près (Naissance de la tragédie). Mais à chaque fois, le stimulus vient d’ailleurs. Le sage précaire n’est pas aussi passionné de Beethoven qu’il l’est de Bach, de Berlioz, Schubert ou de Josquin.

C’est pourtant la symphonie n° 5 que nous sommes allés écouter à la salle de concert hyper moderne du complexe culturel Gasteig HP8. Nous fûmes très impressionnés par la salle, son esthétique visuelle et son acoustique. J’étais ému de voir tant de monde payer si cher le billet d’entrée (plus de 40 euros) pour assister à un concert de musique classique. J’ai retrouvé mes Allemands. Les Allemands comme je les aime et les désire, passionnés de musique et de science. Les Allemands bien rangés sur leur siège mais communiant avec la rage échevelée de Beethoven. Les Allemands fous d’amour pour le romantisme, même s’ils nous regardaient d’un sale œil lorsque nous prîmes d’assaut des sièges mieux situés à l’entracte.

Nous savons tous que Beethoven est devenu sourd, mais dans sa maison de Bonn, transformée en musée, sont exposés les instruments de torture que le musicien s’introduisait dans l’oreille, au bout desquels ses visiteurs devaient hurler pour se faire entendre. Ce spectacle est pathétique, et on n’en finit pas de se lamenter sur la malédiction de l’artiste qui perd l’usage du seul sens dont il a besoin. C’est à devenir fou.

Justement, la symphonie numéro 5 est connue dans l’histoire de la musique pour incarner la lutte de l’homme sain avec la folie. Le morceau lui-même, sa composition, avec ou sans exécution orchestrale, faisait vaciller la santé mentale des auditeurs : en 1830, Goethe ne sortait plus au concert, mais il se faisait jouer au piano ce qu’il y avait d’intéressant. Quand Mendelssohn joua au piano la cinquième, le vieux maître reconnut la charge de trouble mental qui habitait la composition :

« Cela le remua étrangement. Il dit d’abord : cela n’émeut en rien, cela étonne seulement, c’est grandiose ! » Il grommela encore ainsi, pendant un long moment, puis il recommença, après un long silence : « C’est très grand, c’est absolument fou ! On aurait peur que la maison s’écroule…

Felix Mendelssohn, cité par J. & B. Massin, dans Ludwig van Beethoven.

Voilà, c’est ça, Beethoven voulait faire s’écrouler la maison. Et les Allemands adorent ça parce que ce sont des gens adorables, qui construisent des maisons bien solides mais qui rêvent d’océans et de tempêtes.

Les oreilles et l’œil de ma femme

Les dernières mesures de cette symphonie que vous aurez tous reconnue ont été filmées par mon épouse à l’Isarphilarmonie de Munich, hier soir.

Impressionné comme toujours par son sens du timing, je lui ai demandé si elle avait sorti son téléphone sachant qu’on entrait dans la dernière minute de la symphonie. Avait-elle eu la volonté de capter les fameuses ultimes mesures ?

Tout à fait. Son oreille musicale est telle qu’elle se repère dans une symphonie romantique comme moi dans la ville de Lyon. Les yeux fermés.

Les oreilles closes plutôt, ce qui est plus adéquat quand on évoque une musique qui fut composée par un homme qui était en train de devenir sourd.

Gangubai Kathiawadi, un film indien progressiste

Scène de danse du film Gangubai Kathiawadi

Film indien de 2022, Gangubai Kathiawadi raconte l’histoire d’une femme née dans une bonne famille, enlevée puis vendue pour devenir prostituée à Bombay. Le réalisateur est très célèbre en Inde. Il cherche à élaborer un discours d’émancipation pour les femmes de mauvaise vie dans un pays conservateur.

Comme tous les films de Bollywood, il y a des chants et des danses, mais très peu malheureusement. J’ai adoré ces scènes aux mouvements amples et à la sauvagerie maîtrisée.

Mais le plus impressionnant dans ce film, outre la flamboyance picturale des plans, ce sont les messages sociaux et politiques qui y sont diffusés.

L’émancipation des femmes est naturellement en première page de l’agenda. Le film met en scène un processus d’émancipation d’un groupe de travailleuses du sexe.

La coexistence entre indhous et musulmans est une ligne narrative très forte à mes yeux, même si elle n’est pas très explicite pour ceux qui ne seraient pas informés. Les personnages musulmans jouent un rôle plutôt positif puisque lorsque le personnage principal se fait frapper par un pashto, elle va chercher protection auprès d’un leader de la communauté musulmane, qui se comporte avec elle en gentleman.

De même l’héroïne tombe amoureuse d’un jeune tailleur de vêtements, mais sacrifie cet amour pour donner ce garçon en mariage à une de ses protégées qui ne veut plus se prostituer. On devine qu’elle ne s’autorise pas à être heureuse, mais aussi qu’elle ne veut pas des difficultés d’un mariage mixte, car on devine que le jeune amoureux est lui aussi musulman alors qu’elle est hindoue.

La légalisation de la prostitution est enfin une étonnante revendication du film. On y voit des travailleurs du sexe qui ne demandent pas qu’on interdise leur activité, mais qu’on les considère avec respect et dignité.

Tout cela me paraît étonnamment progressiste pour un film grand public dans un pays dirigé par un nationaliste raciste. Il y a même des dialogues qui m’auraient semblé osés dans un film français.

L’Irlande et Lyon se rencontrent enfin

Depuis que la bonne ville de Lyon a vu la naissance du sage précaire, jamais son club de football n’a été aussi bas. C’est simple, nous sommes derniers du championnat de France. Je ne sais pas si cela a déjà eu lieu dans l’histoire du monde.

À la fin du premier tiers de la saison, nous n’avions pas gagné un seul match. Pas un seul club d’Europe a fait aussi mal que Lyon. Or ce mauvais sort a été brisé hier soir. Devinez qui est venu à la rescousse de l’O.L. pour sauver l’honneur de la capitale de la sagesse précaire ?

Un Irlandais.

Le seul Irlandais qui joue en France. Jake O’Brien, natif du comté de Cork, et joueur de sports gaéliques. Il n’était pas destiné à devenir professionnel de football. Le sage précaire l’inclut donc dans son narratif cosmogonique en faveur des amateurs contre les professionnels.

L’Irlande compte beaucoup pour moi puisque c’est là que j’ai commencé ma vie d’errance en 1999. Plus que la France, c’est Lyon que j’ai quittée à l’âge de 27 ans. J’aimais ma ville mais c’est elle qui ne voulait plus de moi. Tous les signes du destin montraient la direction du départ : je me séparais de ma compagne croix-roussienne, je me faisais virer du Musée d’art contemporain, le cinéma redevenait cher à cause d’un plan secret dont j’avais profité et qui ne fonctionnait plus. Mon anglais était toujours au point mort. Alors l’amoureux de Beckett et de Joyce que j’étais décida de migrer à Dublin, où je restai plusieurs années.

J’étais Dublinois quand l’Olympique lyonnais devint champion de France. J’ai suivi la décennie faste de mon club depuis l’Irlande, puis la Chine, puis l’Irlande à nouveau. C’est pourquoi dans mon cœur ces deux entités sont unies.

C’est encore pourquoi je suis si heureux que c’est un Irlandais qui ait marqué l’unique but de la victoire d’hier soir.

Je prie pour qu’une grande histoire d’amour commence entre le peuple de Lyon et le peuple irlandais. Qu’O’Brien fasse des étincelles chez nous, que d’autres joueurs irlandais viennent jouer entre Rhône et Saône et que les supporters se mettent à entonner des chants celtiques et des ballades mélancoliques.

Le sage précaire en pleine action pédagogique

Ces photos m’ont été envoyées par une âme charitable, un ancien étudiant chinois de l’université Fudan, de Shanghai, où j’ai travaillé de 2006 à 2008.

Vidéo automatique

Je suis allé dans ce musée avec un téléphone portable que l’on m’a prêté pour que je puisse prendre des photos. En bon touriste, je me suis exécuté. J’ai essayé de saisir deux types d’images : des détails qui pouvaient intéresser mon épouse, et des visuels qui pouvaient servir d’illustrations à ce blog.

Je rends le téléphone à son heureux propriétaire et, quelques jours plus tard, voici ce qu’il m’envoie : une vidéo souvenir plutôt bien faite de ma visite culturelle, composée exclusivement des photos que j’avais prises ce jour-là. Une vidéo qui fut faite automatiquement, par un logiciel intégré à sa machine, sans me demander d’autorisation et sans qu’on lui demande rien.

Je ne vais pas faire le mec révolté car la sagesse précaire ne se révolte que lorsque la sagesse précaire est menacée. Au contraire, j’ai ressenti une forme de plaisir en voyant cette initiative prise par l’intelligence artificielle.

En revanche la musique est désastreuse. Comment l’intelligence artificielle a-t-elle pu commettre une erreur aussi élémentaire que cette musique sans rapport avec le contenu des photos ? Il fallait en l’occurrence une petite imitation de morceau baroque, quelque chose de simple et de dinstingué, qu’un enfant du conservatoire aurait pu improviser en deux minutes.

Encore du pain sur la planche, messieurs les ingénieurs de l’IA.

Des musées pleins de musique

Munich ne se distingue pas par la bière, contrairement à tous ceux qui me parlent de Munich. Le désir d’alcool, l’envie de se bourrer la gueule, le plaisir de trinquer entre amis, ce sont des coutumes que tous les homos sapiens ont toujours connues, il n’y a rien là de nouveau.

Ce qui distingue la Bavière, c’est l’amour de la musique. Si je compare les équipements muséologiques en France, en Italie et dans le sud de l’Allemagne, c’est la prégnance de la musique qui me paraît distinguer le plus la culture bavaroise.

À l’opéra de Munich

Je ne sais pas pourquoi les gens pensent que l’opéra est un passe-temps pour les bourgeois. Le sage précaire va à l’opéra depuis les années 1990 et cela ne lui coûte jamais plus qu’un ticket de cinéma.

Cette semaine, au Staadtoper de Munich, j’ai payé nos places huit euros chacune, mais ne dites rien à Hajer qui croit peut-être que l’opéra est un divertissement réservé aux riches.

C’était une production du Didon et Énée de Purcell. Les voix étaient très belles, surtout celle de Belinda, la suivante de Didon. Et surtout celle d’une des sorcière, celle très maigre qui portait une perruque argentée. Hajer a trouvé la voix d’Énée un peu ridicule, mais à moi elle m’a plu.

Mon seul point de comparaison est l’enregistrement des « Arts florissants », dirigé par William Christie. Ce n’est pas très original, j’en conviens, pour un honnête homme qui devint adulte à la fin du XXe siècle, mais je ne suis pas là pour faire l’intéressant. Or, cette production de Munich sonnait vraiment comme celle des Arts florissants.

La scénographie était très riche et un peu attendue. Tout y était des fétiches contemporains de l’art opératique. Une vraie voiture qui roule pour de vrai, un plateau tournant, une mise en scène anachronique, un usage disproportionné de la vidéo et des danseurs de hip hop.

Ils ont coché toutes les cases.

J’ai adoré.

Au sortir de la salle de spectacle, Hajer me fit la remarque qu’à part sur scène on n’avait vu que des Blancs.