Manif à Belfast : un succès sur toute la ligne

Ce matin, depuis mon bureau, je voyais le misérable piquet de grève de l’université, et j’avais un pincement au coeur. Je pouvais difficilement faire grève moi-même puisque je n’ai pas d’emploi, que je vis sur de maigres économies, et que j’avais un chapitre de thèse à terminer, pour lequel j’avais accumulé un retard d’un mois.

Voyant la pauvre Irlandaise, que je connais un peu pour avoir milité dans le même syndicat qu’elle, grelotter de froid, et proposer des tracts à des étudiants qui la snobaient, j’eus une forme de nausée. Je n’y tins plus et rejoignis les courageux syndicalistes, ne serait-ce que pour discuter.

« Tu devrais joindre le syndicat » me disent-ils. Je me suis déjà inscrit sur internet, mais je leur avoue que je ne suis pas sûr d’y être affilié officiellement. Ils me promettent d’aller y voir de plus près. Ils déplorent que les membres de la facultés des langues étrangères soient si « conservateurs », et qu’ils ne s’engagent pas dans la lutte des plus faibles et le maintien des services publics.

Je ne sais que dire, car je ne réponds pas de mes supérieurs hiérarchiques, et encore moins de mes égaux. Des inférieurs hiérarchiques, il n’y en a pas dans la sagesse précaire.  

« Quand même, disent-ils, les Français savent ce que c’est que la grève et les manifs, non ? Le département de français pourrait donner l’exemple ! » Nous rions. Nous avons très froid, et nous nous préparons à nous diriger vers le Foyer des étudiants, pour quelques discours et organiser le défilé à venir.

Je ne peux pas retourner à ma thèse et à mon bureau chauffé. Cette jeune Irlandaise, syndicaliste et prof en art dramatique, me touche par son abnégation. Elle brave le froid et l’ennui du piquet de grève, elle risque d’être mal vue par la hiérarchie, quand tant d’autres enseignants-chercheurs remplissent leurs cours et leurs articles d’idéologie gauchiste sans risquer de nuire à leur carrière en faisant grève.

Avant de prendre la route de la manif, on me tend une pancarte, que j’empoigne sans regarder ce qui y est écrit. Je remarquerai plus tard que j’arborais ces mots : « Investissez sur moi. Je suis votre avenir ». A l’approche de la quarantaine, le sage précaire n’est plus vraiment l’avenir de quoi que ce soit. Enfin on ne sait jamais.

Sur la route, je suis rejoint par mon amie Sarah qui virevolte et prend de nombreuses photos.

De mon côté, je reste un militant de base, discipliné, et je prends une tête d’enterrement, car c’est ce que je sais faire de mieux.

Nous partîmes moins de cent, mais par un prompt renfort, venu de chaque rue, nous nous gonflâmes de plusieurs autres défilés, nous grossîmes de volume sonore et nous nous vîmes dix mille en arrivant au City Hall.   

Après avoir poireauté quelques quarts d’heure, je décidais de rentrer à mon bureau. Je recroisais Sarah qui avait fait des photos acrobatiques en grimpant sur la tribune. Mon amie est une aventurière. Nous décidâmes, en bons socialistes qui se respectent, d’aller manger dans un restaurant gastronomique, parce que merde, il n’y a pas de raison qu’on laisse la bonne bouffe aux riches et aux banquiers. Nous posâmes nos pancartes au dehors et fîmes un merveilleux déjeuner : butternut, faisan, venaison, nous ne sommes rien refusé car nous avions bien mérité de la lutte des classes.

Les journaux diront, le lendemain, que la grève fut un demi-échec au Royaume-Uni. On s’attendait à un raz-de-marée qui n’eut pas lieu. En revanche, dans la province d’Irlande du nord, ce fut un succès plus gros qu’escompté. Il faut dire que la province vit plus qu’une autre sur le service public.

Sarah se demanda s’il y avait beaucoup de protestants dans le cortège. Cela ne m’avait pas traversé l’esprit que la division communautaire ait pu se retrouver dans le combat syndical.

Il est vrai que dans les partis politiques, ceux de gauche se trouvent du côté « Irlande unie » et sont donc majoritairement catholiques, et que les partis de droite son les partis protestants et unionistes. Mais cela se retrouvait-il dans les mouvements sociaux ?

Je ferai ma petite enquête à la prochaine A.G. de mon syndicat.

Les Congolais de Belfast

Dans le centre social et culturel de mon quartier, le Village, il y avait hier une réunion d’information concernant les prochaines élections en République Démocratique du Congo, anciennement Congo belge.

Le modérateur était un Congolais, ancien jésuite et dirigeant le « Congo Support Project« . Très éloquent, il venait de Londres, où il habite, et il était un expert en réunion publique. Il y avait aussi un universitaire local, qui enseignait je ne sais quoi dans ma propre fac (l’économie, peut-être), et qui connaissait le Congo surtout par rapport aux pays anglophones frontaliers.

Il ne saurait y avoir de telles réunions sans une représentante d’Amnesty International, qui avait noté son intervention dans un cahier d’écolière, et qui a dit, et répété, que « des enfants étaient battus, violés et torturés » au Congo. Toutes les mentions de violences et d’exactions étaient accompagnées de soupirs désapprobateurs dans l’assemblée. Il me semble que dans ce type de regroupements, les gens viennent surtout pour s’indigner et se repaître des paroles atroces qui ne manquent jamais d’être prononcées lorsqu’on parle d’une dictature.

Heureusement, la présence de deux Congolais qui vivent ici, à Belfast, a donné une sorte de couleur locale à l’événement. Une femme, Mimi, dont la demande d’asile a été refusée récemment, et Emmanuel, un jeune diplômé des universités anglaises, qui travaille comme « programmateur Java » (c’est ce qu’il m’a dit) dans une banque, et qui a présenté la situation dans son pays d’origine avec une calme autorité.  

Mimi, tout le monde la connaissait car elle était à l’instigation de cette réunion. Elle avait réussi à toucher du monde, par l’intermédiaire de sa paroisse (le Ministry of Grace Christian Fellowship, dirigé par « Pastor Sam » qui était présent pour le Congo libre), et par celui du Friendship Club, un club où se réunissent tous les jeudis soirs des étrangers, des immigrés et des bonnes âmes, dans un café très agréable (et à tendance caritative naturellement) près de la fac.

Il y avait donc un mélange très intéressant et diablement séduisant dans cette salle polyvalente de mon quartier protestant : des Congolais et des religieux nord-irlandais, des Français et des européens de l’est. Quelques créatures de rêve, comme cette jeune femme qui parlait anglais et qui se trouvait être une Portugaise d’origine congolaise, ou angolaise. Des créatures de rêve, il y en avait des Caucasiennes aussi, les Africaines n’ont pas le monopole de la beauté. Mais en voyant la classe, la morgue et le déhanché des jeunes femmes noires, j’ai repensé aux lignes discutables qui ouvrent l’autobiographie de Grisélidis Réal :

« J’ai toujours aimé les Noirs.

Le noir, couleur du mystère, s’inscrit dans l’ombre de toutes choses et les pénètre comme un philtre, les ramenant à la grande nuit des origines. La race noire est bénie, elle exalte sur le poli de ses corps de basalte le renoncement à la lumière et la chaleur nocturne où toutes les souffrances viennent s’anéantir.

La couleur noire n’existe pas. » Le noir est une couleur, 1974.  

Pour ce qui est du Congo (RDC, mais je ne sais pas dans quelle mesure le Congo Brazzaville est mieux loti que le Congo Kinshasa dont il était question hier), les souffrances semblent loin de s’anéantir. Les élection prévues le 28 de ce mois ne sont pas vraiment en voie de se dérouler de la manière la plus transparente.

Professeur Noel Mbala, du parti d’opposition Congo-Pax, nous a parlé avec beaucoup d’élégance. Sa femme, Marie-Thérèse Nlandu Mpolo Nene, s’était présentée aux élections de 2006. Il disait que le Rwanda avait fait la une des journaux à cause de cent mille morts, alors que personne ne parle de la RDC alors qu’il y a eu six millions de morts. Soupirs et lamentations dans l’auditoire.

Quand le public a pris la parole, c’était pour clamer son émotion. La prégnance de la religion était palpable. Tout le monde appartenait à une chapelle et militait pour l’idée que si chacun fait un petit effort le monde en sera meilleur.

C’est donc dans un esprit de boy scout qu’arborant ma moustache de novembre, je suis allé me servir de petit biscuits et de café instantané. Une charmante vieille dame nous a dit que Mimi appartenait à la même congrégation qu’elle, et que le lendemain, dimanche, le pasteur Sam officiait dans ces mêmes locaux à 11h30. « Do you want a wee card ? » m’a demandé la dame. « I would love a wee card« , I said.

Sait-on jamais, il n’est pas impossible que je retourne voir les Congolais de Belfast, à deux pas de chez moi, pour chanter des bondieuseries et me sentir appartenir à quelque chose. Tous les mercredis à 19h00 et les dimanches à 11h30, Richview Regeneration Centre, 340 Donegal Road, Belfast BT12.

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

Le Royaume-Uni hors de l’Europe ?

Les conservateurs britanniques veulent un referendum sur l’adhésion à l’Union européenne : ils veulent que le peuple puisse décider si le pays doit quitter ou rester dans l’Union. Une de mes amies, ultra conservatrice et chrétienne (je crois qu’elle voterait Le Pen en France, Sarah Palin aux USA) aimerait beaucoup que ce referendum ait lieu. 

David Cameron, le premier ministre conservateur, refuse cette éventualité et affronte donc une crise, une mutinerie, au sein même de son parti (qui n’est pas majoritaire, je le rappelle, puisqu’il dirige le pays en coalition avec les Liberal Democrats, de centre gauche.)

Le sage précaire, quant à lui, aimerait bien que ce referendum ait lieu, par amitié pour son amie de droite, qui est une charmante personne, pleine de drôlerie et de tendresse dans le regard. (En voilà une pour qui écouter de la musique classique est une qualité presque sexy.) 

Accessoirement, ce débat serait l’occasion d’un débat de grande ampleur dans le pays, où les Britanniques pourraient se poser de vraies questions, les yeux dans les yeux : sommes-nous européens ou pas ? Sommes-nous prêts, commes les Suisses (mais sans leurs banques) et comme les Norvégiens (mais sans leur pétrole) à tourner le dos à l’Union européenne ? Notre fameuse insularité n’est-elle pas en définitive une vieille lune ?

Le débat serait sain, et le résultat, quel qu’il soit, serait formidable pour l’Europe. Si c’est oui (nous restons dans l’Union), les eurosceptiques seraient vaincus pour un bon bout de temps et cela renforcerait la volonté de Londres de jouer une carte plus collective.

Si c’est non (nous sortons de l’Union), alors toutes les cartes seraient à redistribuer en Europe et cela serait très intéressant. Sans les Anglais, toujours récalcitrants, de nombreuses décisions pourraient voir le jour, comme les taxations sur les mouvements financiers.

Et sans les Anglais, peut-être que les Européens auraient envie de devenir un seul et grand pays, un empire démocratique, gérontocratique et lâche, ce que j’appelle de mes voeux.

Mais sans les Anglais, et plus globalement sans les Britanniques, l’Europe ne serait pas l’Europe, alors on les accueillerait à nouveau quand ils en feront la demande. Et ils feront chier tout le monde encore, mais c’est comme ça que le sage précaire les aime.

Des candidats controversés aux présidentielles d’Irlande

L’Irlande est une république à la tête de laquelle se trouve un président.

Sans véritable pouvoir, le président limite son rôle à inaugurer les chrysantèmes.

Les élections pour élire le prochain président auront lieu dans quelques semaines, le 27 octobre prochain. Deux candidats attirent mon attention.

D’abord David Norris, qui  est un spécialiste de James Joyce. Je vais essayer de décrocher un entretien avec lui avant les élections, afin qu’il me parle du grand écrivain. Il est controversé parce qu’il est le premier politicien à être ouvertement homosexuel, et que son élection ferait grand bruit dans un pays encore très catholique. De plus, son nom a traîné dans des scandales, sur lesquels je ne m’étendrai pas.

Ensuite, et surtout, la candidature de Martin MacGuinness. Jusqu’à la semaine dernière, MacGuinness était un des hommes les plus puissants d’Irlande du nord. Il était l’une des deux têtes du gouvernement de la province (Deputy First Minister of Northern Ireland), « job » qu’il a décidé de laisser tomber pour aller se battre de l’autre côté de la frontière.

Dans le nord, membre du Sinn Fein, ex-dirigeant de l’IRA, il est honnis par les loyalistes, et par de très nombreux britanniques, qui l’accusent de meurtre. Le journal le plus modéré dans la tendance protestante/unioniste, parle toujours de lui comme un ancien terroriste reconverti dans la politique. Des universitaires de gauche (mais protestants) m’ont clairement dit que c’était un assassin.

Le Belfast Telegraph « informe » que la candidature de MacGuinness est indécente, que c’est une insulte faite aux victimes de l’IRA, que les Irlandais ne l’aiment pas de toute façon. Pourtant, un sondage très récent le crédite de 16% d’intention de vote, en troisième position derrière Norris-le-Joycien (21%) et Michael Higgins (Labour party, 18%).

Mon ami Barra me dit que c’est bizarre de la part de MacGuinness. Qu’il risque de perdre tout son crédit dans le nord, et de ne rien gagner dans le sud.

Pour moi, c’est plutôt la marque d’un grand stratège. Après avoir incarné la lutte des Irlandais, puis leur accès aux postes à responsabilité, après avoir été un des plus grands artisans du processus de paix, et être devenu un personnage historique, il se lance dans une bataille extraordinaire, car inattendue. Il prend tout le monde par surprise. 

Originaire du nord, de Derry, il croit tellement que l’Irlande est son pays qu’il se sent légitime pour en prendre la tête.

Ce qui est brillant, dans ce geste, c’est qu’il oblige les Irlandais « du sud » à ne pas oublier la question de la réunification de l’Irlande. Même s’il perd, il aura remis l’Irlande du nord au centre des débats.

Les journaux anglais, et mêmes ceux de gauche, sont très inconfortables avec cette candidature, et continuent d’appeler MacGuinness le « boucher du nord », et ne peuvent oublier le fait qu’il a été dirigeant d’une organisation qui a tué. En temps de guerre, c’est vrai que l’on tue. Mais les Britanniques, très prompts à traiter les Français de colonialistes dès que l’on touche à des foulards islamiques, ont toutes les difficultés à percevoir du colonialisme dans la situation de l’Irlande du nord. Donc ils ne perçoivent pas les conflits des dernières décennies comme une guerre.

 Beaucoup de gens aimeraient que l’on arrête de parler de tout cela, des Troubles, des conflits, des tensions communautaires. Beaucoup disent qu’il faut « tourner la page », mais sans jamais oser dire nettement à quel pays ils veulent que l’île appartienne. La candidature de MacGuinness est là pour rappeler une chose simple et têtue : il est anormal que le nord de l’Irlande soit britannique (c’est lui qui pense cela, pas moi! Moi je n’ai pas d’opinion, tout cela est bien trop compliqué!) De même qu’il est anormal que les Antilles soient françaises (ça c’est moi qui le rajoute, et qui le pense).

Les raisons derrière les émeutes de Belfast

On se souvient que les émeutes ont eu lieu il y a exactement une semaine, lundi et mardi soir. Depuis, les journaux ont envoyé leurs reporters pour en savoir plus. Les journaux du dimanche ont donc donné leur version des faits.

Il faut préciser ici que les journaux dits « Tabloïd », qui sont de véritables torchons sous bien des apsects, sont aussi des vrais lieux d’information, si on sait les lire. Le tabloïd Sunday World, par exemple, emploie de vrais reporters, au courage réel et à la plume acérée, dont certains ont reçu des menaces de mort. La mise en page, pleine de photos trash et de gros titres sensationnels, donne à penser que l’article se limite à remuer la merde, mais ce serait une erreur de la penser. Il y a eu de véritables enquêtes, des sources vérifiées, des informateurs rencontrés, des informations croisées. En lisant plusieurs tabloïds, qui ont généralement des résultats un peu différents, le lecteur scrupuleux peut se faire une idée de la marche des événements, à condition de ne pas tout prendre au pied de la lettre.

Je résume donc. On croyait que les émeutes avaient été télécommandées par la « Bête de l’est », un membre du groupe terroriste UVF. Bon, mais est-ce bien vrai, et à quelle fin ? A ce jour, deux motivations principales semblent se dessiner, mais qui ne peuvent être, on le comprendra vite, que des faisceaux d’indices, non des informations définitives.

Premièrement, le gouvernement avait assigné la somme de quatre millions de livres sterling pour venir en aide à des quartiers défavorisés de Belfast. La priorité était donné aux quartiers qui sont à l’interface d’un lieu catholique et de rues protestantes. Mettre le feu à East Belfast permettait à l’UVF de faire pression sur les décideurs pour rediriger cette manne financière et créér les fameux « emplois communautaires » au sein de leur groupe. Il est probable que les groupes paramilitaires appréhendent ces emplois fictifs comme des pensions pour leurs cadres. Des travailleurs sociaux du quartiers ont déjà fait actes de pressions pour qu’ils dégagent, et certains ont purement et simplement démissionné pour laisse la place à des gens de la mafia locale.

Deuxièmement, les groupes protestants les plus radicaux sont en conflit contre la commission officielle des marches et parades. On sait combien les marches orangistes sont importantes dans les quartiers protestants, mais aussi combien elles créent de tensions quand elles passent à proximité des quartiers catholiques. La question des itinéraires est donc cruciale. S’il n’a pas été possible de trouver des itinéraires paisibles, c’est que les groupes les plus radicaux font pression contre cela. Ils ont leurs raisons que je n’exposerai pas ici. Toujours est-il que les émeutes de la semaine dernière seraient une piqûre de rappel violente, à l’approche du 12 juillet, pour que la commission ne se croie pas autorisée à faire ce qui lui semble bon impunément.

Ce sur quoi se rejoignent tous les journaux, jusqu’à présent, c’est que les émeutes vont reprendre et que l’été est promis à de grandes agitations.

Quand les protestants en appellent au vote catholique

Peter Robinson, premier ministre nord-irlandais

Le premier ministre nord-irlandais ne se contente pas d’arborer une chevelure du meilleur effet, il commet aussi des articles révolutionnaires. Peter Robinson, qui a su rebondir après une sale période de doute (j’avais salué le fait que sa femme avait provoqué ce scandale, par amour pour un adolescent), a retrouvé son siège au parlement de Stormont (après avoir perdu celui de Westminster lors des élections générales de 2010) lors des dernières élections, et jouit aujourd’hui d’une popularité très forte.

Popularité d’autant plus forte que l’un de ses plus importants soutiens, quand il était au creux de la vague, venait du républicain Martin McGuinness, l’ennemi juré avec qui il partage le pouvoir, et qui a refusé de profiter de la situation pour enfoncer Robinson. Les deux hommes se téléphonaient, paraît-il, et leur estime réciproque s’est définitivement affirmée, ce qui, dans cette région du monde où être un gentleman veut dire quelque chose, leur a procuré une aura incomparable.

Robinson, donc, n’hésite plus à annoncer qu’il vise maintenant l’électorat catholique!

Lui qui dirige le parti protestant le plus représentatif de l’anti-papisme. Le parti du fameux Iain Pasley. Oublie-t-il, Robinson, que si son parti est au pouvoir, c’est parce qu’il a longtemps été extrêmiste, qu’il a d’abord ratissé parmi les mécontents et les radicaux, avant d’accepter de gouverner en collaboration avec le Sinn Fein ? Que s’il a su attirer une grande majorité de suffrage parmi les protestants, c’est justement parce qu’il manie une rhétorique sectaire, qui « rassure » ceux qui se sentent envahis et menacés par la vague catholique et nationaliste.

Robinson veut donc faire évoluer la tactique de son parti, car il dit vouloir devenir un parti « trans-communautaire ». Il veut capitaliser sur sa bonne image et surtout sur des enquêtes d’opinion récentes qui montrent que la majorité des catholiques sont aujourd’hui préfèrent habiter au Royaume-Uni plutôt qu’en Irlande, et ne demandent plus que l’Irlande soit réunifiée.

Le positionnement de Robinson est simple : il est de droite, libéral, il veut promouvoir la liberté d’entreprise. Or, les catholiques de droite, pour qui peuvent-ils voter ? Les partis perçus comme « pro-catholiques » sont des partis socialistes (SDLP et Sinn Fein) si bien qu’ils sont condamnés à voter soit contre leur communauté, soit contre leur tendance politique. Le même problème, inversé, existe pour les protestants de gauche.

Alors Robinson veut rendre son parti plus ouvert aux catholiques de droite, qui, de plus, sont heureux de vivre au Royaume-Uni. Mais sont-ils « heureux » de vivre au Royaume-Uni ? Ces résultas de sondage ne sont-ils pas l’effet de l’état catastrophique de l’économie irlandaise ? Dans la situation actuelle, il est naturel de préférer vivre en Irlande du nord qu’en Irlande, mais cela va-t-il durer ? David Cameron, le premier ministre anglais, a déjà fait savoir que des provinces telles que l’Irlande du nord coûtaient trop d’argent aux contribuables britanniques.

Le Sinn Fein va-t-il faire pareil ? Se déclarer ouvert aux protestants qui veulent une politique plus sociale ? On ne les imagine pas tenir ce même discours, car si vous enlevez aux nationalistes le désir de l’Irlande unie, vous leur enlevez beaucoup de leur attrait.

Alors, certains analystes conseillent Robinson d’enlever carrément le mot « unioniste » du parti qu’il préside. Voilà l’aveuglement des centristes. Ce que ne voient pas tous ces modérés, à mon avis, c’est que ce type de discours d’ouverture déplait souverainement aux loyalistes hard core, ceux qui se sentent toujours menacés et envahis par des rebelles catholiques auxquels le pouvoir pardonne tout. Encore un pas dans cette direction, et aux prochaines élections, le DUP ne gagnera pas chez les catholiques ce qu’il aura perdu parmi les plus conservateurs de sa base.

Les conseillers en communication du premier ministre seraient bien inspirés d’aller voir ce qui se passe chez leurs voisins français. Un homme au pouvoir est en train de perdre sur sa droite ce qu’il n’a pas réussi à obtenir sur son centre-gauche.

La « Bête de l’est » : reportage à East Belfast

Après avoir écrit ce billet sur les affrontements des deux nuits dernières, j’ai enfourché mon vélo et suis allé faire un tour sur les lieux des événements, dans l’est de Belfast.

J’ai été surpris de la différence frappante entre l’enclave catholique et le reste de l’environnement. Enclave, c’est vraiment le mot, et ces gens vivent de peu, dans un climat de pauvreté assez étonnant. Des espaces sont clôturés et laissés à l’état de friche, ou de terrain vague, sans raison apparente. Les magasins sont extraordinaires : ils ressemblent à des épiceries d’un pays soviétique, à une autre époque. Les clients sont séparés des articles par des comptoirs qui font un U devant l’entrée, alors il faut demander à être servis et la marchande s’exécute. Les bonbons sont encore présentés dans de grosses boîtes circulaires en plastique transparent, et, ô jeunesse, ô saison ô châteaux, la marchande prend les bonbons avec la main pour remplir les sachets en papier. Un lieu où l’on n’utilise ni les gants hygiéniques, ni les pinces ni les pelles, mais la main nue, il fallait se rendre dans une enclave catholique de Belfast pour voir cela.

Dans la rue, ambiance difficile à décrire, mais beaucoup de jeunes, souriants, détendus. Ils n’ont pas l’air d’être menacés.

Il faut savoir que lundi soir, un groupe de paramilitaires protestants étaient venus dans ce quartier et avaient causé des déprédations, plus ou moins pour se venger d’un cassage de gueule du week-end dernier, mais surtout pour attirer des bandes dans la rue, ce qui fut fait. On pourrait comprendre, ce faisant, que les habitants de l’enclave catholiques se sentent à la merci de l’humeur de la majorité protestante.

Dans le reste des quartiers d’East-Belfast, je suis étonné de voir de nombreux et nouveaux murals loyalistes. J’apprends que le groupe de l’UVF (Ulster Volonteer Force) de ce coin est dirigé par un personnage mystérieux, surnommé « Beast in the East » (La Bête de l’est) et qu’il est out of control. Ce leader serait en situation de rupture avec la hiérarchie du mouvement UVF, qui avait amorcé un changement d’attitude vis-à-vis du pouvoir en place et acceptait de déposer les armes. La « Bête de l’est » ne voulait rien entendre de ce processus de paix qu’il abhorre. Il a recruté, il a aussi fait appel à des extrêmistes dans d’autres quartiers, et il est prêt, semble-t-il, à mobiliser des troupes assez importantes pour des actions d’envergure.

Cela a commencé avec de nouvelles fresques murales, représentant des hommes cagoulés et en armes. Une recrudescence d’images violentes et sectaires, avec des mots d’ordre aussi simples que : « Nous ne voulons rien d’autre qu’exercer ce droit naturel qu’un homme possède quand il est attaqué – Se Défendre! » Les observateurs savaient que des actes violents allaient suivre, mais ils ne savaient ni où, ni quand, ni de quelle ampleur.

Il ne faut pas s’y tromper, si les habitants détestent cette violence, ils ne sont pas tous éloignés des idées de la « Bête de l’est » : l’opinion la plus partagée dans ce quartier populaire est que le « processus de paix » est une escroquerie, que ce n’est qu’un mot élégant pour désigner le fait que l’on a reculé devant les terroristes républicains, et que l’on vend petit à petit l’Ulster au Sinn Fein et à l’IRA. Il n’est pas difficile, dans ces conditions, de recruter des jusqu’au boutistes, surtout dans un contexte de crise économique. 

A voir le nombre de voitures blindées que j’ai vu opérer dans l’est de Belfast cet après-midi, je subodore que cette nuit sera chaude à nouveau. D’après les plus haut responsables de la police, ce groupe dissident de l’UVF est clairement responsable de ces nuits d’émeute, et l’utilisation d’armes à feu ne fait aucun doute sur les intentions de la « Bête de l’est » : tuer un ou plusieurs officiers des forces de l’ordre.  

La saison des marches orangistes vient à peine de commencer, elle culminera le 12 juillet. Cet été va être long à décanter.

Mon maillot de football gaélique

Pour jouer au football, je n’avais qu’un maillot. Un maillot de football gaélique que des amis irlandais m’avaient offert, pour mon anniversaire, à l’époque où j’habitais à Dublin. Depuis, je le porte les rares fois où l’on m’invite à jouer au football, que ce soit en France, en Irlande ou en Chine.

Un maillot bleu, de la marque O’Neill, et dont le design a ce côté un peu démodé des sports gaéliques. La fameuse mention GAA (Gaelic Athletic Association) est là pour témoigner de son ancrage hibernien et quasi nationaliste.

J’aggrave mon cas : le mot IRELAND est écrit en jaune à hauteur du ventre. C’était un cadeau-souvenir, au fond, pour que je me souvienne de l’île d’Erin dans la suite de ma vie. Il n’y avait aucune déclaration politique là-dessous. Or, le même maillot en Irlande du nord ne signifie pas la même chose et n’a pas le même poids émotif.

Qu’est-ce qui m’a pris de sortir de chez moi avec un tel vêtement ? A Belfast, porter ce maillot est aussi controversé que d’arborer le drapeau de l’Irlande ou des affiches du Sinn Fein en plein ghetto protestant. Dans mon quartier par exemple (qui en est un, de ghetto), ce serait considéré comme un  acte de guerre. Pourquoi ai-je pensé que ce maillot serait acceptable sur les terrains de Queen’s, alors que je ne le montrerais jamais à mes voisins ?

Ce n’est pas la première fois que je le faisais, en plus, puisque j’avais joué au même endroit, et dans la même tenue, la semaine précédente.

Passé par le bureau collectif de la fac, avant de me rendre au stade, les regards d’un camarade en dirent assez long. Il n’appréciait pas trop la prise de position que ce maillot reflétait. Le problème n’est pas qu’on me soupçonne d’être pro-ceci ou anti-cela, mais c’est le mauvais goût absolu de clamer ses opinions de manière ostensible.

Sur le terrain de foot, alors que mon équipe perdait et que je venais de rater une belle reprise de volée, j’entendis une rumeur que je crus à moi destinée : « Quand même, il peut faire cela en France, mais là il n’est pas chez lui. » Ceux qui parlaient ainsi n’étaient pas des nord-Irlandais, mais des « continentaux ».

Je ne suis pas certain qu’ils parlaient de moi, mais je l’ai pris pour moi. A leur place, j’aurais eu exactement la même réaction. J’aurais regardé ce sage précaire avec une pointe d’agacement et de fatigue, celle inspirée par les grands bavards qui exposent interminablement leurs opinions sur le monde.

Au sortir des terrains de foot, dans le jardin botanique, je croise un anthropologue de Belfast à qui je confesse mon remords. Il me dit de ne pas m’en faire, mais de ne pas recommencer. Quand je lui dis que les nords-Irlandais, à la différence des autres Européens, n’ont pas bronché, il m’explique cela en une phrase : « Les gens d’ici font beaucoup d’efforts pour fermer les yeux sur toutes ces choses. »

Au retour, dans mon quartier, les groupe de musique militaire orangistes défilaient pour préparer tout le monde à la grande fête du 12 juillet. Avec mon maillot pro-irlandais et sur mon vélo, je tâchais de me frayer un chemin à travers des centaines de protestants gorgés de bière. Heureusement que j’avais une veste, un peu trop chaude, pour dissimuler mon cadeau d’anniversaire.

Précarité des administrations consulaires

J’ai eu l’occasion d’observer d’assez près comment pouvait fonctionner un consulat, quand je travaillais à l’université chinoise. Il n’y a rien de tel pour faire émerger des réflexion politiques et sociologiques. Comment le pouvoir est dilué, comment les choses sont gérées, comment des projets naissent, comment ils grandissent et comment ils meurent.

Dans une ville comme Shanghai, il y a un consul général, sous les ordres de je ne sais qui, peut-être l’ambassadeur.

Sous les ordres du consul, quelques attachés, à l’économie, à la culture, à la coopération universitaire, etc.

Sous les ordres de chaque attaché, quelques chefs de mission.

Sous la responsabilité des chefs de mission, des stagiaires non payés qui font un travail considérable (non, je n’ai pas dit que ce sont eux qui travaillent le plus, car je n’en sais rien.)

Par définition, le personnel consulaire est temporaire, les cadres restent quelques années et doivent laisser leur place. Dans ce que j’ai vu, les équipes qui se succèdent prennent un grand soin à laisser pourrir les projets mis en place par leurs prédécesseurs. Et le moment venu, leur porter un coup fatal.

Inversement, les équipes arrivantes aiment lancer de nouveaux projets qu’ils pensent meilleurs que les précédents, et dans la plupart des cas, les individus qui les mettent en oeuvre ne seront pas là pour voir s’ils aboutissent vraiment, ni pour en faire un vrai bilan.

En quatre ans, j’ai vu la valse des diplomates, des gens arriver, des gens partir, des programmes s’évanouir sans raison apparente, d’autres émerger sans réelle nécessité.

J’ai dû m’investir dans l’un d’eux, j’étais payé pour cela. Un programme intéressant, avec des étudiants passionnants, qui sont devenus des amis. Mais un programme sans objectifs précis, un programme bricolé, en devenir, ce qui le rendait encore plus attachant. Quelque chose que l’on pouvait façonner pour lui donner tel ou tel avenir.

Puis le consul a changé, mais ça n’a pas eu de conséquence, car l’attaché était toujours là. Puis l’attaché est parti, mais la chef de mission était toujours là pour porter le projet. Puis la chef de mission est partie, alors je me suis retrouvé seul avec mes valeureux étudiants, sans objectifs et sans feuille de route claire. Nous avons travaillé à vue, avec un certain plaisir, entre passion et découragement. Tous ces gens partis, ils ont été remplacés et, un an plus tard, la nouvelle équipe a prononcé l’arrêt de mort de ce programme.

Impression d’avoir travaillé pour rien. Impression de précarité. Me sont restés les étudiants, ce qu’ils m’ont apporté et ce que je leur dois.