Quand on expose les peintures du Louvre dans une ville, la question se pose des tableaux extrêmement célèbres. Où suspendre La Joconde de Léonard de Vinci ? Où exposer Le Radeau de le Méduse de Géricault ? Où trouver la place pour Les Noces de Cana de Véronèse ?
Pour ce qui est du chef d’oeuvre de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, je vous laisse deviner. Si vous étiez décideur politique et médiateur culturel, où choisiriez-vous son emplacement ?
Comme je sais où il se trouve dans la ville du Vigan, je trouve la réponse évidente, mais elle ne l’est peut-être pas tant que ça. Une église ? Un centre culturel ? Un Hôtel de Ville ? Le local d’un parti révolutionnaire ? La permanence de la NUPES ? La chambre de commerce ?
Il y a mille manières de se retrouver au chômage et de belles perspectives associées à cette compétence que j’ai appelée en 2007 « Savoir perdre son emploi ». Je le dis à tous ceux qui souffrent du monde du travail et qui prétendent que leurs affaires tournent bien pour faire bonne figure : il ne faut pas avoir honte d’une période de chômage, cela ne dégrade pas l’idée que l’on se fait de vous.
Ni dissimulez pas les épisodes conflictuels que vous avez connus et qui vous ont valus de tomber malades, d’être harcelés, d’être traînés dans la boue par des cons. Cela arrive. Cela n’entache pas votre profil professionnel, car nous savons que derrière un employeur se cache parfois un être faible et méchant.
Prenez le cas de François Bégaudeau, écrivain et critique très puissant du monde littéraire d’aujourd’hui. Après la publication d’Histoire de ta bêtise, le magazine Transfuge l’a viré en essayant de le salir. Souvent dans les ruptures : il ne suffit pas de voir la personne s’éloigner, on veut en plus l’égratigner, justifier sa décision en soulignant des défauts de caractère rédhibitoires chez elle. Le patron de Transfuge n’y manque pas en nous informant que Bégaudeau n’a pas d’amis, qu’il n’est pas aimé dans le milieu, que c’est une tête de con.
Quelle bassesse d’âme de la part de ce Vincent Jaury. Pourquoi ne reste-t-il pas à sa place de directeur ? Son argument est perfide et surtout contre-productif car le lecteur et tout nouvel employeur peut facilement voir le verre à moitié plein : certes, Bégaudeau s’est engueulé avec d’autres gens, mais il a donné totale satisfaction pendant quinze ans ? 15 ans ? C’est énorme comme longévité dans une entreprise culturelle.
Personne, aujourd’hui, n’espère conserver un collaborateur au-delà de quelques années. À mes yeux, le fait que Bégaudeau soit allé au clash avec plusieurs employeurs et camarades, ce n’est pas le signe d’une personnalité toxique et caractérielle. Au contraire, j’y verrais plutôt la marque d’un esprit sérieux et perfectionniste, entier et libre, n’ayant aucune crainte de se retrouver sans emploi. Alors le patron Vincent Jaury, ne supportant pas cette impertinente liberté de ton, décide d’accuser Bégaudeau du plus grave des forfaits : l’antisémitisme.
Là, c’est le coup de grâce. Dans la presse parisienne, on ne se relève pas d’une accusation d’antisémitisme. Bégaudeau se défend sur son blog en affirmant que son sujet n’était évidemment pas « les juifs d’aujourd’hui », mais le fait très connu et vérifiable que les juifs français sont devenus globalement de droite, et son expression fut « l’abêtissement récent des juifs de gauche ». Il n’y a rien là d’antisémite, et le coup revient en boomerang au visage de Transfuge. Ce type d’arguments employés pour souiller des individus avait déjà été employés par Philippe Val quand il s’occupait de Charlie Hebdo et avait déjà valu une grande fuite des lecteurs.
Transfuge, n’étant déjà pas très lu, a choisi clairement son camp. Celui de la subvention gouvernementale pour survivre plutôt que la recherche d’un lectorat. L’apparition quelques ligne plus loin du nom d’Éric Naulleau confirme ce mouvement.
Quand vous faites appel à des personnages médiatiques qui ne pensent pas, qui ne proposent rien, c’est que vous êtes à court d’argument. « D’ailleurs, Eric Naulleau l’a dit », voilà qui vous discrédite pour l’éternité aux yeux des lecteurs, mais qui rassure les donneurs d’ordre. Naulleau fait partie de ces gens dont le rôle principal consiste à taper sur la gauche tout en se réclamant de gauche, pour affaiblir autant que possible toute possibilité d’alternance. Ce patron de Transfuge ne pouvait pas mieux s’y prendre pour donner de la gloire à Bégaudeau.
François Bégaudeau a donc donné une leçon de précarité. Il a su perdre son emploi avec flamboyance et en acquérant du prestige au passage. La sagesse précaire lui tire son chapeau.
Pour terminer cette série sur la laïcité, qui a commencé, je le rappelle, avec une petite réflexion sur Emmanuel Kant, je propose d’organiser un référendum qui poserait aux Français la question suivante :
Voulez-vous un jour de congé supplémentaire pour que la nation reconnaissante fête avec ses frères musulmans la deuxième religion de France, à l’occasion de l’Aïd al Fitr ?
Tous les ans, à la fin du ramadan, les Français pourraient avoir un week-end prolongé grâce au vendredi qui suit l’aïd. Les écoliers et les employés du service public se réjouiraient. Les professionnels du tourisme verraient soudain d’un bon oeil cette religion musulmane qui leur permet de remplir les hôtels et les restaurants, alors qu’elle n’est présentée d’ordinaire que d’une manière négative.
Vous m’avez bien lu, je ne demande pas une loi, mais un référendum. J’aimerais voir les Français débattre sur cette idée d’un jour de congé supplémentaire et de la place joyeuse que doivent prendre les musulmans dans notre nation.
Quoique. Les arguments identitaires pleureraient sur nous comme une averse interminable. Les économistes orthodoxes expliqueraient que les Français travaillent déjà trop peu et qu’il faut au contraire augmenter les nombre d’heures au boulot pour soigner notre compétitivité. Les musulmans seraient à nouveau associés à des clichés de paresse. On les accuserait de tirer au flanc alors que tout ce qu’ils demandent est qu’on leur fiche la paix.
Non, finalement, le mieux serait une loi autoritaire, à la française, couplée à l’abrogation de la loi sur la laïcité de 2004. Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. Les signes religieux sont de retour. Comme je l’ai déjà écrit en 2010, nous serons encouragés à accueillir les plus belles mosquées. Toutes les confessions sont invitées à célébrer dans la joie et les couleurs. Nos villes et nos villages connaîtront un âge de renaissance.
Dans les films et les séries, on voit des classes de lycée où des filles sont voilées, et on s’étonne après cela que les jeunes Français soient défavorables en majorité à la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école. Ils ne voient tout simplement pas où est le problème.
Chez nos voisins et partenaires, personne ne comprend la France et personne surtout ne pense que la France est efficace sur le plan du fondamentalisme religieux.
Les pays anglophones et scandinaves, pour ne parler que d’eux, sont pragmatiques. Ils apprécient une situation et ils agissent en conséquence de ce qu’ils observent. Ils acceptent les signes ostensibles d’appartenance religieuse car il a été prouvé que cela ne provoquait aucune tension. Par ailleurs, ils prennent au sérieux les crimes, les violences et les attentats. Ils traitent cette question avec pragmatisme aussi. Ils ne sont pas naïfs, ils ont des espions partout, ils renseignent, ils contrôlent, ils préviennent les passages à l’acte.
Ce que les Français doivent comprendre, simplement, c’est que nos partenaires distinguent les questions religieuses et les questions de sécurité. Une mosquée, pour eux, n’est pas un nid de fanatiques. C’est juste un lieu de prière. Quand ils cherchent une bombe ou un malfaiteur, ils ne sont pas distraits par des collégiennes qui portent un turban sur la tête et des manuels de sciences dans leur sac-à-dos.
D’expérience, ils savent que ce n’est pas dans les mosquées que les jeunes se recrutent pour aller au Jihad. Ils évaluent l’expérience française d’interdiction au nom de la laïcité, et ils décident de ne pas suivre notre modèle.
Le moment le plus frappant de la journée « laïcité » fut cette réflexion menée par un professeur que je ne connaissais pas, un collègue qui s’occupe de classes d’élèves en difficulté : « Cela fait vingt ans que j’enseigne et que je vois mes enfants grandir. Selon moi les valeurs de la république ne sont pas menacées au premier chef par les musulmans. La pression que je vois s’exercer sur nos jeunes, c’est la pression du marketing, des grandes entreprises pour faire d’eux de dociles consommateurs. L’islam politique dont vous nous parlez, je ne dis pas qu’il n’existe pas, mais ce n’est pas la pression la plus grave qui menace l’ordre républicain. »
Les formateurs ne surent pas que répondre. J’ai même eu la sensation que les formateurs ne comprenaient pas les paroles de mon collègue. Pourtant, il était clair et concret. Les formateurs furent au contraire approximatifs et abstraits, c’est sans doute pour cela qu’ils ne sont pas entendus.
Dans les collèges et les lycées de France, l’État demande des formations de grande ampleur sur la laïcité. L’État français craint que les « valeurs de la république » soient piétinés par des fondamentalistes, alors les professeurs et tous les personnels de l’éducation nationale sont invités à suivre des sessions de formations très longues. Cela peut durer des heures, et cela peut occasionner des journées banalisées pour les élèves.
Ecoutez, chers élèves, restez chez vous, vos profs ont autre chose à faire. Ils doivent se former à la laïcité. Il paraît qu’il y a des centaines d’ « atteintes à la laïcité » chaque année. La république serait donc en danger et les instances les plus hautes de l’État décident qu’il y a urgence de remettre les points sur les i. Il paraît que la plupart des professeurs ne se sentent pas « armés » pour en parler aux élèves, qu’ils ne sentent ni « légitimes », ni assez « informés » sur ce sujet.
L’impression qui ressort de cette journée de formation est que professeurs et élèves comprennent, acceptent et appliquent la laïcité, et n’ont pas besoin de formation pour cela. En revanche il apparaît qu’ils ne comprennent pas bien la loi de 2004 sur les « signes religieux » à l’école, et ils ne la comprennent pas parce qu’elle est en effet incompréhensible. Ce n’est pas le peuple qui a besoin de formation, c’est la loi qui est mal pensée et qui ne pourra jamais être assimilée par le peuple.
Les signes et tenues qui sont interdits sont ceux dont le port conduit à se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse tels que le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive
Bulletin officiel, mai 2004.
Qu’est-ce qu’une dimension « manifestement » excessive ? Et pourquoi faut-il interdire des signes qui manifestent une appartenance religieuse ? En quoi cela nuit-il au principe de la séparation de l’Église et de l’Etat ? On le sait depuis les débats de 1989, le but est simplement de stigmatiser les musulmans sous couvert de défense des valeurs républicaines.
Les formateurs étaient des gens charmants et compétents, mais ils ne pouvaient répondre au malaise des personnels qui ne supportaient pas le climat raciste qui pèse sur eux.
Un enseignant fit une remarque très pertinente qui mit en crise le dispositif des formateurs. « Votre diapositive montre trois colonnes, qui s’intitulent « Liberté », « Egalité » et « Séparation ». Vous avez escamoté le troisième mot de notre devise, « Fraternité », et à la place vous avez mis son contraire, la « séparation ». Nous, au quotidien, on essaie de faire de la fraternité et c’est de cela que nos élèves ont besoin, alors que vous nous encouragez à séparer. »
Un autre collègue rappela que l’Islam « ne venait pas d’ailleurs », mais était une religion française par la volonté de l’État français. « Cela fait plusieurs fois que vous dites quelque chose qui me choque : en 1905 la république ne reconnaît que les formes de christianisme et le judaïsme. Mais vous occultez qu’en 1905 la France est un empire colonial qui a conquis des territoires habités par des musulmans. L’islam est de facto une des religions de France depuis des siècles. »
Un professeur de sport, plus tard, a confessé avoir accepté qu’une fille en burkini apprenne à nager. Il a demandé aux maîtres nageurs de « fermer les yeux ». Il était tout penaud : « À la fin, la petite a réussi à nager, donc j’étais satisfait, mais j’étais hors la loi ». Il demandait presque pardon alors qu’il aurait dû être récompensé pour son action humaine et pédagogique.
Et cela n’arrêtait pas, et les formateurs n’avaient pas les mots.
Le documentaire de Thomas Legrand est très intéressant car il montre bien que la question du voile sur les cheveux est une question interne à la gauche.
Les gens de droite, eux, sont très sereins quand il s’agit de restreindre les libertés des étrangers, des immigrés, des pauvres et des musulmans. Cela ne fait pas de débat à droite. Quand on se dit de gauche, en revanche, c’est souvent avec l’idée qu’il faut soutenir les plus défavorisés, et les musulmans sont les plus discriminés en France, ceux qui gagnent le moins d’argent, ceux qui ont le moins de pouvoir.
Donc, en 1989, quand deux jeunes filles de Creil sont allées à l’école avec un fichu sur les cheveux, et que le proviseur les a exclues, les choses auraient pu en rester là : la droite est pour opprimer les musulmans, et la gauche les défend. Malheureusement pour la santé de la France, c’est la gauche qui était au pouvoir à ce moment-là et il a fallu que ce soit elle qui agisse et réglemente. Le reportage montre bien le malaise. La plupart des gens de gauche n’ont pas de problème majeur avec ces filles voilées. Mitterrand (président) les trouve mignonnes, Rocard (premier ministre) s’en fout, Jospin (ministre de l’éducation) explique à l’assemblée que le droit à l’instruction doit primer et qu’il faudra accepter les filles voilées à l’école. Toute la gauche pense qu’il n’y a là aucun risque pour la république.
C’est alors qu’intervient une réaction extrêmement musclée de la part d’une gauche qu’on n’avait pas vue venir : les Badinter, les Finkielkraut, tous ces gens qui, depuis, ont quitté la gauche et sont devenus de droite et d’extrême-droite. Ils trouvent les mots pour retourner l’opinion de la gauche. Ils expliquent qu’au nom du féminisme il faut interdire le voile qui est un signe de soumission de la femme.
Ils expliquent que ces filles étaient manipulées par des musulmans radicalisés.
Ils expliquent que les filles musulmanes « nous appellent au secours » et veulent être protégées de leur famille, de leur quartier, de leurs grand frères. Et nous, pauvres de nous, nous les avons crus.
Moi-même, j’ai été convaincu par ces arguments qui me paraissaient beaux et paradoxaux : interdire aux filles de s’habiller comme elle veulent pour les protéger et leur garantir la liberté de conscience. Il faut être con pour penser cela, me direz-vous, et c’est vrai, j’ai été ce con intello et sûr de ses valeurs.
C’était raciste de ma part, mais j’avoue que j’y ai cru. Quand le débat est revenu sur scène, dans les années 2000, j’étais professeur de philosophie au lycée français d’Irlande, et je me souviens de mes discussions avec mes amis irlandais dans les pubs. Mes amis ne comprenaient pas la France, ils pensaient qu’on pouvait laisser les filles s’habiller comme elles voulaient. Je les traitais de naïfs et j’essayais de leur faire la leçon sur les valeurs de la république, la laïcité et le risque des religions.
Ce reportage qui met tous ces débats en perspective nous permet de comprendre que nous avons été floués. On nous a menti, on nous a manipulés. Elizabeth Badinter était dans l’erreur mais elle était sincère en tant que bourgeoise effrayée par les maghrébins. Caroline Fourest, elle, a carrément menti pour remporter la mise. Elle prétendait que dans les auditions, les filles musulmanes demandait anonymement l’interdiction du voile pour sauvegarder un espoir de liberté.
Trente-cinq ans après l’affaire de Creil, vingt ans après la loi sur les fameux « signes ostensibles » d’appartenance religieuse, nous avons pu prendre du recul, voyager, lire, nous cultiver, rencontrer des centaines de musulmans. Le bilan est simple : on s’est fait avoir. Les filles ne demandaient pas notre aide, en tout cas pas une aide sous forme d’interdiction vestimentaire. Les musulmans s’intégraient à notre nation malgré notre hargne à les persécuter et à les fliquer, malgré notre suspicion quant à leur rapport aux femmes, jusqu’à l’intimité de leurs filles.
Trente-cinq ans après, que sont devenues ces deux jeunes Françaises voilées de Creil ? Qui se soucie d’elles ? Moi, je pense à elles.
Mais 68 : Philippe Sollers consolide sa place dans le milieu littéraire en crachant dans la soupe dans un reportage télévisé extrêmement complaisant.
Le documentaire est fait par des amis, dans une mise en scène d’un maniérisme étonnant. On peut voir cela sur le site de l’INA. Pour faire de la pub, rien de tel que d’annoncer une polémique ou un scandale. La voix off prétend donc que Philippe Sollers est au centre d’une cabale contre Tel Quel et la littérature moderne. Sollers prend donc le rôle de l’écrivain qui refuse d’être écrivain, le littérateur qui veut la mort de la littérature. Il fallait se montrer révolutionnaire alors il lance des anathèmes où personne n’est visé : « Un certain type de pourriture particulièrement concentrée se trouve résiduellement accumulée dans ce qu’on appelle les milieux littéraires ; c’est vraiment là où la sordidité à l’état pur peut apparaître dans une société… ».
Il publie deux livres en 1968, Nombres et Logiques qui sont des élucubrations à la mode. Il cherche à incarner l’auteur qui accomplit la mort de l’auteur annoncée par Roland Barthes dix ans plus tôt. Avec sa coupe de cheveux qui imite Guy Debord, Sollers fait de soi-même un produit marketing.
Roland Barthes, parlons-en : il apporte son imprimatur, sa légitimation, en publiant une recension absconse dans Le Nouvel Observateur du 30 avril 1968 aux deux livres cités plus haut. On peut lire cette critique sur le blog Pileface, mais je n’en trouve pas trace dans ses Oeuvres complètes (tome 3, 1968-1971, édition de E. Marty, Éditions du Seuil, 1994, 2002). Ah si ! Cet article est repris dans un ouvrage de 1979 qui regroupe ses différentes recensions, Sollers écrivain (Roland Barthes, Oeuvres complètes, tome 5, 1977-1980.)
Barthes et Sollers s’entendent bien car l’un adoube l’autre et l’autre apporte son soutien avec les divisions blindées d’une jeunesse radicale. Le sage précaire aime beaucoup Roland Barthes et l’a beaucoup lu pour ses recherches sur la philosophie du récit de voyage. Il lui pardonne donc beaucoup. Barthes aimait fréquenter des jeunes, il aimait les jolis garçons, c’est ainsi, il faut lui pardonner ses textes un peu complaisants. Lui pardonner aussi ses articles sur BHL, sur Renaud Camus. Il avait besoin de jeunesse autour de lui.
Pendant que les ouvriers faisaient grève, en mais 68, Sollers faisait de la stratégie commerciale. A-t-il raté mai 68 ? À mon avis oui, car il se comporte à ce moment-là comme un ecrivain d’avant garde des années 1950.
Photo de Matej sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « vieil écrivain sur sa machine à écrire ».
L’écrivain s’est éteint à 86 ans hier ou avant-hier. Paix à son âme.
Le dernier billet que je lui ai consacré date de 2008 et recensait un de ses derniers livres intéressants, ses mémoires intitulés Un vrai roman (2007).
Philippe Sollers se distingue comme un homme qui aura toujours été en retard sur les événements, qui aura couru après la gloire en essayant d’incarner la nouveauté alors qu’il ne faisait que se renier, qu’imiter les autres, et que prendre la pose. Petit condensé de sa carrière à grands traits :
Années 1950, il monte à Paris et prend racine dans le « milieu littéraire » qui sera son champ de bataille. Financièrement aisé, il n’enverra pas ses manuscrits par la poste, il les donnera à ses nouveaux amis éditeurs. Il écrit de manière classique, comme ses aînés, pour leur montrer qu’il est aussi bon qu’eux. Il sera donc apprécié et adoubé par des écrivains d’avant-guerre.
Années 1960, il devient d’avant-garde et écrit comme les expérimentateurs d’après-guerre qu’il rallie (lettrisme, situationnisme, nouveau roman, etc.). Pour combler son retard sur eux, il fonde la revue Tel Quel qui les publie, et qui cherche à donner l’impression qu’il est lui-même le créateur des mouvements qu’il singe.
Années 1970, il fait son fameux tournant maoïste, des années après le « Grand bond en avant » et la « Révolution culturelle ». Ayant raté mai 68, il compense en se radicalisant et en incarnant la position chinoise. De fait, il est encore lamentablement en retard : quand Simon Leys publie Les Habits neufs du président Mao, dénonçant le mal que fait Mao à la culture chinoise, Sollers incarne l’intello parisien maoïste qui n’a rien compris. Il va passer des années à se défendre et à essayer d’incorporer Simon Leys à sa propre galaxie pour faire oublier ses égarements.
Années 1975 : il retourne sa veste et rejette le marxisme-léninisme. Il soutient BHL et les « nouveaux philosophes ». Il n’aura vraiment eu aucune colonne vertébrale, sauf celle de la séduction et de la mise en réseaux de ses contacts.
Années 1980, retour à l’ordre, il abandonne les expérimentations, écrit des livres qui parlent de cul. Arrête la revue Tel Quel, se vend aux éditions Gallimard et y fonde la revue L’Infini qui n’a pas de prétention politique. Il fait du marketting culturel. Il surfe sur sa réputation d’écrivain, qui est entièrement due à son entregent dans le milieu littéraire. Participe souvent à l’émission de télé Apostrophe. Devient célèbre à défaut d’être un bon écrivain.
Années 1990, il règne sur le milieu littéraire. Écrit de pleines pages dans le supplément littéraire du Monde. Parle beaucoup du siècle des Lumières car il n’a rien à dire sur le monde contemporain. Il prétend, comme BHL, se cacher derrière son personnage médiatique pour mieux élaborer une œuvre dont on ne saura jamais rien. Il soutient Gabriel Matzneff et la pédophilie quand celle-ci prend des allures littéraires.
Années 2000, années de retraite active, où il peut raconter sa vie en un beau petit livre séduisant. Terminé. Il aurait dû tirer sa révérence après cela, comme Philip Roth l’a fait.
Années 2010 et 2020. Rien.
Ce n’est pas un hasard si le titre de mon billet de 2008 était « Sollers avant la mort ». On avait déjà cette sensation que le vieux monsieur avait bien travaillé et que c’était terminé dorénavant, qu’il devait penser à se reposer. La sagesse consiste souvent à savoir s’arrêter, c’est une décision très difficile à prendre, surtout quand on est un homme de réseaux. Les derniers écrits de Sollers n’avaient plus aucun intérêt, c’était de l’édition en pilote automatique. Il ne savait même plus quel mouvement suivre pour feindre d’en être l’organisateur.
Qu’on me permette de citer mes propres mots comme éloge funèbre :
Pas de doute qu’il sait s’y prendre, et qu’on le regrettera quand il disparaîtra. Il nous laissera avec des gens beaucoup moins légers, beaucoup plus corrects. En effet, ce n’est pas avec des Michel Onfray qu’on va rigoler en parlant de Nietzsche et d’érotisme.
J’aurais dû m’y attendre mais j’ai quand même été surpris. Ségolène Royal qui avait appelé à voter Mélenchon aux présidentielles de 2022, revient dans les médias et défend la stratégie de la Nupes en renversant complètement le discours ambiant sur les fauteurs de troubles de gauche. Quand on lui demande si LFI n’a pas un peu exagéré en faisant obstruction elle répond : « Ce n’est pas tout à fait exact. Quand il y a un cambrioleur qui vient chez vous, vous faites obstruction ! Vous fermez votre porte ! L’abaissement des droits à la retraite est vu par les Français comme un hold up. » Chapeau Royal. Si elle avait été aussi bonne en 2007, elle aurait gagné l’élection présidentielle contre Sarkozy.
Sa façon de prendre la défense de la gauche, au moment même où la gauche centriste essaie de faire son retour, est le signe d’une brillante politicienne. Alors que Carole Delga, qu’on voyait tous devenir la nouvelle égérie de la gauche modérée, se trouve enlisée dans son projet contestable d’autoroute à Toulouse, Ségolène Royal attire toute la lumière et prend la posture de la maman qui ne comprend pas que la république puisse « taper sur la tête » de ses enfants.
Elle donne dans cette interview une leçon de communication politique. Elle réussit même à imposer le silence aux journalistes pour parler de questions environnementales, de sujets sociaux, et même de points constitutionnels. Elle prend de ce fait la place qu’elle désire occuper : énarque, ministre, élue de terrain et présidentiable. Elle m’a plusieurs fois étonné, en particulier quand on elle a dit qu’il fallait retirer cette réforme des retraites « pour passer aux choses sérieuses. » Et les journalistes ne savaient que dire car en effet, notre gouvernement n’a pas su nous faire croire que c’était une mesure sérieuse. Royal a su montrer qu’un homme d’Etat devait s’occuper des choses importantes comme l’emploi, l’environnement, l’industrie, l’hôpital, l’école et la jeunesse.
Si personne n’y prend garde, c’est elle qui rassemblera la gauche et non ceux qui ont cru intelligent de s’opposer à Mélenchon. Elle a préféré s’opposer à la droite qui, en effet, perd les pédales : c’est moins bête et c’était le moment.
Frédéric Lordon l’a clamé dans un discours en mars 2023 : nous avons eu un long hiver mais nous avons droit à un printemps, et au printemps tout le monde le sait, il y a un mois de mai.
Nous y sommes et c’est la journée du travail. La fête des travailleurs. Les précaires eux aussi, qui n’ont pas la culture du collectif ni de l’organisation militante, écoutent leur devoir qui est de battre le pavé avec tout le peuple brutalisé par un monde du travail ignoble.
J’admire tous mes collègues du lycée qui ont mouillé la chemise et ont fait grève pour lutter contre la réforme des retraites. Ils ont fait preuve de patience, de sacrifice, de solidarité, de combativité. Les gens comme moi ne pouvaient les suivre pour des raisons de précarité de leur statut. Les précaires se doivent d’agir de manière servile pour avoir une chance de signer un contrat de travail. Ils peuvent aussi claquer la porte et aller voir ailleurs, c’est leur force. Mais ils ne peuvent pas gagner un rapport de force avec la direction. La seule puissance sociale du sage précaire est d’être serein face à la perte d’emploi et de se débrouiller pour vendre sa force de travail à un prix qu’il juge acceptable.
La sagesse précaire recommande donc, en ce premier mai, la grève générale et l’insurrection du peuple.
Soulèvement général, voilà, il ne reste plus que cela à faire. Il est l’heure d’aller se servir directement.