Olivier David, un blog entre deux livres

L’écrivain Olivier David a vécu dans l’excès avant de venir s’installer en Chine.

Il a écrit trois ou quatre romans, a monté des groupes de punck-rock, a conçu quelques enfants, a vu Georges Brassens sur scène (là, j’invente), puis il est venu s’installer en Chine. Il y vit avec une très belle prof de français, dans un appartement que je trouve très classe, dans l’ancienne concession française de Shanghai.

En Chine, on pouvait croire qu’il n’écrivait plus.

Pour passer le temps, et peut-être pour arrondir ses fins de mois, il enseigne à l’université des langues étrangères de Shanghai. Nous, les connaisseurs, nous appelons cette université « Wai Shi Da » (prononcer Ouaille Sheu Ta). A moins que je ne me gourre, et que Wai Shi Da désigne en fait l’université normale de Shanghai… Je me perds dans ces dénominations. Ce qui compte, c’est qu’Olvier et moi étions collègues puisque j’enseignais, pour ma part, dans la glorieuse et vénérable université Fudan. Celle-ci on l’appelle simplement Fudan, car les Chinois du monde entier la connaissent, ceci dit sans vouloir me vanter.

Olivier y entretient une ribambelle de groupies. Chaque semaine, des filles et des garçons impressionnés, et vaguement amoureux, s’entassent à ses cours qui mêlent philosophie, culture générale, discussion et rigolade. C’est le privilège des lecteurs étrangers d’être libres comme l’air. D’un autre côté c’est aussi leur croix, car personne ne les aide si le courant ne passe pas avec les étudiants. Le courant passe avec Olivier, qui garde en toute circonstance un calme débonnaire et une cool attitude limite rock’n’roll qui est la marque des mecs qui ont un peu tout vécu. D’où, en retour, la ribambelle de fans. Tout cela s’entretient, fait système, si l’on peut dire.

Il n’avait en fait jamais cessé d’écrire, le bougre, mais il ne publiait pas. Il tenait un journal, qu’il a fini par mettre en ligne. Puis il s’est lancé dans l’écriture d’un blog. On y lit des portraits de Chinois de la rue, comme ce plombier qu’il surnomme Lao Zi, des comptes rendus de lectures, d’événements culturels shanghaiens, de conversations avec des étudiants chinois. On y lit de tout, comme dans tous les blogs, mais le truc, comme pour tous les blogs, c’est une question de voix. Il s’agit d’être touché par une voix, une posture, une manière d’être.

Pour moi, l’événement, c’est qu’un écrivain passe, pendant quelque temps, du format livre au format blog. Quand on sait combien l’art du blog est dévalorisé, surtout dans le milieu du livre (et il n’y a rien là que de très naturel), je salue ce passage, cette expérience, comme une preuve de modestie. Beaucoup de gens « bien » pensent que le blog est une manière de se répandre sur internet : en général, cela vient de ce qu’ils sont si obsédés par leur ego qu’ils cherchent, à tout prix, à l’humilier. Non, le problème des blogs, ce n’est pas le moi, c’est l’écriture. Il est bon que des gens issus du livre viennent irriguer les territoires du blog.

Le départ de ma voisine

Ma petite voisine slave est retournée dans son pays.

Elle dormait à côté de moi, dans la chambre voisine de la mienne, et avait toujours peur de me déranger. Me déranger, moi ? disais-je.

Je dis « ma petite voisine slave » car elle vient de Slovaquie, et qu’elle est petite, comparée à moi. C’est une artiste. Elle réalise des films d’animation qui tournent autour du thème du corps, de ses impuretés et de ses gloires potentielles. Elle ne m’a donné à voir ses créations que récemment, juste avant de partir de Belfast. Je crois comprendre pourquoi, maintenant : sur un des films, une femme apparaît nue sous toutes les coutures, si j’ose dire. Il se pourrait bien que cette femme nue soit ma voisine elle-même, la chevelure et une légère scoliose le font en tout cas penser.

Je lui ai offert d’aller voir l’ouest de l’Irlande avant son départ. Elle n’avait rien vu de l’île, en dehors de Belfast, en six mois d’immigration où elle a pris des cours d’anglais et fait la plonge dans un petit restaurant. Nous avons loué une voiture et sommes allés nous recueillir sur la tombe du grand poète W.B. Yeats, dont elle était une lectrice émerveillée.

Sous la bienveillance de l’imposant massif Ben Bulben, célèbre pour sa forme et pour son rôle sacré dans les anciennes pratiques religieuses, le souvenir du poète (que je croyais enterré en France, mais peut-être a-t-il été ramené à Sligo, où il n’est pourtant pas né) est conservé grâce à ces vers gravés dans l’entrée du cimetière :

Je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves.

J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds.

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

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Mon amie slovaque aimait la poésie de Yeats, mais pas beaucoup sa personnalité, qu’elle trouvait trop faible avec les femmes.

Catholique, elle a voulu faire l’ascension du Croagh Patrick, dans le comté Mayo. Je l’ai laissée y aller toute seule. J’avais peu dormi et je l’ai attendue dans un café. Quand elle est descendue du Croagh Patrick, elle m’a dit que c’était décevant, et que c’était dangereux, qu’elle était tombée et qu’elle avait abîmé son appareil photo.

Elle me demandat souvent à quoi je pensais, mais je ne pouvais pas décemment lui dire à quoi je pensais.

Elle est partie pour de prétendues raisons familiales, et ma maison a perdu la seule touche féminine qu’elle possédait.

Courir dans les marécages

En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

 La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Derval, Nicolas et Alex

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Une petite terrasse que les habitants balaient, comme à la campagne. Nous sommes à Paris, dans le 13ème arrondissement, à la fin de l’hiver 2009. Ce groupe de maisons est surnommé la « Petite Russie » car elles sont perchées au-dessus d’un grand garage de taxi et que les chauffeurs – souvent russes, allez savoir pourquoi – y étaient logés pendant l’entre-deux-guerres. Cf. Roman russe d’Emmanuel Carrère ; le grand-père de l’écrivain habitait peut-être ici.

C’est là que Derval et Nicolas m’ont hébergé lors de mon dernier séjour à Paris. Je dormais sur un superbe canapé Art-déco qui a vu passer des culs splendides depuis les années 1930.

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Derval est irlandaise et Nicolas français. Professeurs et photographe, ils partagent leur vie entre Dublin et Paris, en fonction des recherches qu’ils doivent faire, des livres qu’ils sont en train d’écrire, des congés qu’on leur donne, des cours qu’ils doivent dispenser. Le matin, je me levais sur la pointe des pieds et je disparaissais à la BNF. Leur fils, Alex, a attrapé la varicelle le lendemain de mon arrivée, et nous nous demandâmes tous si nous l’avions déjà eue. La réponse est oui, et le bébé fut le seul à souffrir. Il se réveillait la nuit, en pleurs, sans doute terrorisé par cette cage de démangeaison dans laquelle il était enfermé.

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Nicolas devrait bénéficier d’une bourse à vie de la part du ministère des affaires étrangères. Son existence seule fait plus pour l’image de la France à l’étranger que la plupart des actions qu’entreprend le gouvernement pour le Soft Power. Sur l’ensemble des îles britanniques, toutes les femmes qui l’ont croisé se pâment en parlant de lui. Elles ne lui trouvent aucun défaut, et elles lui prêtent toutes les qualités envisageables pour un homme. Elles ne parlent jamais de sa beauté physique, signe implacable qu’elles sont touchées par sa beauté physique. Elles évoquent donc son intelligence, sa gentillesse, sa modestie, son humour, son talent. Nicolas a tellement de succès que je suis obligé, moi, d’en être le détracteur, pour faire l’équilibre. La vérité est naturellement que je suis jaloux. Moi aussi, j’aurais aimé qu’on me prête tant de qualités, et faire craquer tout le Royaume-uni et l’Irlande en souriant calmement et en prenant des photos.

Il vient de la même région que moi, en France, et nous avons enseigné dans la même université à Dublin, alors je me vante de ces deux choses car tout lien avec Nicolas vous assure une sorte de renommée. Comme il est photographe, je lui ai proposé que nous fassions un livre ensemble sur la Liffey, le fleuve qui traverse Dublin. J’ai déjà écrit sur ce sujet, il s’agirait donc de reprendre le travail et d’organiser des expéditions entre copains, comme j’en ai l’habitude.

C’est un conseil que je donne à tous les sages précaires : si vous avez parmi vos amis, un homme qui a toutes les qualité, faites un livre avec lui plutôt de vous laisser bouffer par la jalousie. Mais ce que je jalouse le plus chez lui, c’est sa femme.

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J’adore Derval car elle possède toutes les qualités qui rendent les hommes heureux. Quand on pense à Derval, on pense au champagne, à la joie de vivre, à la rigolade, au luxe, à l’apparat, aux princesses et aux reines du XVIIe siècle. C’est la femme idéale pour les sages précaires, et d’ailleurs, elle me fait souvent penser à une femme que j’ai aimée autrefois. Elle est irrésistible quand elle se lance dans une histoire qu’elle invente et qui la fait rire. La dernière fois, elle imaginait un professeur célèbre dans une salle de bains, et je ne sais plus du tout où cela nous a menés. Derval est une enchanteresse. Elle mêle l’élégance française au charme irlandais, la générosité à l’intelligence. Partout où elle passe, la bonne humeur règne.

Dans tout cela, Alex et sa varicelle avaient une obsession: les machines électroniques pourvues de boutons et d’écrans. Ce gamin a le génie de la destruction informatique. Je le laissais jouer avec mon portable, pensant qu’il ne ferait que tapoter sagement, mais il activait des fonctions qui éprouvaient mes limites techniques, il fermait des programmes, éteignait l’ordinateur. Il possède l’instinct très utile d’amener une machine à son niveau d’entropie maximum. Alors quand il en eut terminé avec les ordinateurs, ils s’intéressa à nos appareils photographiques, et c’est ainsi que, dans mes bras, il réalisa ce portrait de son père, fatigué mais heureux, à une heure avancée de la nuit.

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Parfois, je me promenais dans les rues et je pensais à eux, Derval et Nicolas. A mes yeux, ils ont toujours été un couple de demi-Dieux. Je me rendais compte que je nourrissais une grande tendresse pour eux, et que cela durait depuis dix ans. Je me disais qu’il faudrait que je le leur dise un jour, mais comment faire ? On a toujours l’air bête, et j’ai horreur qu’on parle de tendresse entre amis.

Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue qu’elle, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amatrice d’art un gros livre sur Nicolas Poussin, dont elle était férue. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de narrations. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs.

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.

Pornographie et nouvel ordre amoureux

S’aimer avant de mourir sous un train. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Vous êtes nombreux à demander quelle est la position de la sagesse précaire sur le désordre amoureux et l’impact de la pornographie sur l’éducation sentimentale de notre jeunesse. Voici brièvement les grandes lignes de notre réflexion sur la question.

Un petit film d’amateurs m’a relativement choqué lorsque je faisais mes recherches. Je n’avais pas vu de pornographie depuis longtemps et, en la matière, j’ai toujours préféré les productions du temps jadis, où les couples s’ébattaient joyeusement. Que l’on songe par exemple aux films de Jean Rollin mettant en scène une Brigitte Lahaie guillerette.

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant cette scène d’une pornographie presque surréelle! Je résume, si vous voulez bien. Le jeune homme, d’abord, possédait un pénis d’une dimension inimaginable, tellement gros et grand qu’il est douteux que ce soit un organe naturel. La jeune femme se laissait pénétrer de différentes manières sans souffrir, mais sans prendre plus de plaisir que lors d’un exercice sportif intense. Elle avait son attribut physique elle aussi : une technique pour bouger les fesses et l’anus qui lui permettait d’avaler par le cul l’énorme appendice du jeune homme. Une vraie scène de cirque, qui donnait envie d’applaudir, à la rigueur, mais pas de lui faire la cour, ni de reproduire leurs exercices. Après plusieurs positions, comme il fallait en finir, la fille se mit à crier, sans doute pour signifier le plaisir. Sauf que le cri était un vrai hurlement de bête. Des hurlements brefs et ne laissant pas la place au doute ni à la rêverie.

Alors j’ai pensé aux adolescents qui verraient de telles scènes. Comment ne pas se former des idées fausses sur la sexualité ? Imaginons un jeune homme qui croit que la dimension normale d’un pénis est en effet quarante centimètres de long et cinq centimètres de diamètre… Tout cela n’est pas nouveau, on connaît les problèmes que cela pose dans les relations entre filles et garçons, le respect de l’autre, les violences induites.

La question se pose alors : que faut-il faire ? Serait-il préférable de limiter l’accès à ces sites, d’interdire la pornographie ? Je crois que la solution est dans l’attitude inverse. Plutôt que de chercher un frein, il me semble qu’il serait préférable de donner aux adolescents les possibilités d’avoir une vie sexuelle active suffisamment tôt pour qu’ils ne soit pas corrompus par des images violentes. Et pour qu’ils aient une expérience saine, je dis qu’il leur faut (entre autres) des partenaires plus âgé(e)s qu’eux. Réorganisons la société et nous générerons du mieux-être pour tout le monde.

1- Les jeunes hommes de 15 ans rencontreront des femmes trentenaires et quadragénaires qu’ils pourront entretenir ardemment de leur fougue débordante. Le gouvernement mettra à disposition des « Love hôtels » comme au Japon. Après l’amour, les couples parleront poésie et économie mondiale. Les jeunes retourneront au lycée le corps reposé et l’esprit alerte : ils réussiront leur bac et le niveau intellectuel du pays augmentera grâce aux femmes expérimentées qui auront su éduquer notre jeunesse.

2- Les jeunes femmes suivront la même éducation – si elle le désire, naturellement – avec des hommes mûrs. Faisons une grande enquête et mettons-nous à l’écoute pour savoir ce que voudraient les filles en question. On ne sait jamais, elles peuvent nous surprendre.

3- Chacun pourra dédoubler sa vie amoureuse. Passion sentimentale avec des gens de son âge, pratique dépassionnée avec plus jeune ou plus âgé que soi. Ou l’inverse, c’est selon. Lire pour cela La vie est ailleurs de Milan Kundera, où une adolescente est amoureuse d’un jeune poète et fréquente un amant de quarante ans.

Le Quadragénaire libertin selon Milan Kundera

La Précarité du sage, 2023

Ce dédoublement est essentiel car il répond par avance aux objections des femmes expérimentées : certes vous ne voulez pas d’une vie amoureuse uniquement basée sur le sexe, mais, outre que les adolescents sont aussi des gens avides de conversation et de connaissances, rien ne vous empêche, le soir, de partager votre vie avec un homme grisonnant, rassurant et charmant.

4- Femmes et hommes mariés pourront donc – sans obligation – participer à ce grand programme d’éducation sentimentale.

Qui ne voit, mais qui ne voit qu’il y a là les germes d’une solution à la crise des banlieues, aux errements de notre jeunesse, aux problèmes de la drogue et de la prostitution ? Qui ne voit que c’est par la pratique qu’on éradiquera la pornographie et la marchandisation des corps ?

Qui veut adhérer à l’Union européenne ?

J’attendais Hülya sur la rive asiatique du Bosphore. Elle m’avait dit, Kadikoÿ depuis l’embarcadère de Karakoÿ, et je m’étais exécuté car je suis un mec facile.

Elle a convié à notre dîner une autre femme du quartier, dont le nom m’a échappé dès qu’elle me l’a dit.

Les deux femmes ont trente ans, elles sont célibataires, elles osent sortir avec un homme étranger, elles sont musulmanes non pratiquantes, elles parlent anglais et une deuxième langue européenne. Elles sont allées à l’université et ont trouvé un travail sous-qualifié. Elles ont voyagé en Europe, et en particulier, elles ont participé à un « summer camp » en Grèce organisé par Couchsurfing.com. Ce site ne met pas seulement en relation des individus qui voyagent, mais il crée aussi des goupes et des communautés qui font des actions de rapprochements culturels ou politiques. Mes deux amies m’ont dit que leur éducation avait toujours montré les Grecs comme des ennemis, et elles m’ont fait part de leur émerveillement de voir qu’en fait, elles s’étaient senties chez elles dans les familles grecques, que les Turcs et les Grecs partageaient la même nourriture, le même rapport familial, les mêmes gestes, la même culture. 

Elles regrettent amèrement de ne pas pouvoir voyager librement, de devoir toujours demander des visas, de payer pour cela, d’être toujours suspectées de vouloir émigrer.

Je leur demande alors si elles voudraient que la Turquie adhère à l’Union européenne, et j’imagine la réponse évidemment positive. L’une dit non, l’autre dit qu’elle ne sait pas. Elles sont pourtant occidentalisées au dernier degré, mais l’Union européenne, cela ne leur dit rien. Celle qui dit non s’explique : adhérer à l’UE reviendrait à perdre notre culture et nos traditions, or nous ne sommes pas européens, nous sommes turcs et cela n’a rien à voir.

Elles ne sont pas nationalistes pour autant, elles espèrent que leur pays va faire des progrès dans le domaine démocratique, mais ce qu’elles voudraient seulement, c’est avoir autant de liberté de mouvement en Europe que les Européens en ont chez elles.

Yilmaz et ma vie de lycéen

Dans les rues d’Istanbul, je lis des noms qui me rappellent des copains de collège et de lycée.
Yilmaz, en particulier. C’était un bon copain pendant les années de lycée, période assez morose pour moi, au demeurant.
Avec Yilmaz (j’ai oublié son prénom, mais je suis nul en prénoms), nous formions un trio de grande classe. Un certain Samir Rached complétait le trio. C’est Yilmaz qui, au sortir d’un cours de géographie, avait repabtisé Samir « Pamir Rached ». Cela nous faisait beaucoup rire, preuve s’il en est de la morosité de cette période de ma vie.
Un Turc, un Arabe et un Français. Ou plutôt trois Français de trois origines variées. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit que nous faisions du multiculturalisme. Dans la France profonde, c’est le genre de choses que l’on fait sans qu’on en sache rien, comme M. Jourdain de la prose.
Je ne sais pas ce qu’est devenu Yilmaz. Sa famille venait d’un village de Turquie dont il disait que c’était un petit paradis. Il était meilleur en mathématiques que moi, et j’étais meilleur que lui en lettres. Lui et Pamir Rached jouissaient d’un immense respect de la part des professeurs. Ces derniers les croyaient toujours capables d’atteindre des sommets. Cela faisait rigoler Pamir, car Pamir rgolait toujours ; et quand il ne rigolait pas, il souriait, et son sourire charmait les professeurs femmes.
J’y pense, je ne sais pas s’ils étaient français ou pas.
Yilmaz parlait de mathématiques avec poésie. Je serais bien resté en contact avec lui, ainsi qu’avec Pamir Rached, mais j’ai quitté tout ça, le lycée, les villages où je vivais, l’étouffement relatif et la platitude de ma vie. Et malheureusement, Yilmaz faisait partie de ce décor. Si cela se trouve, il y est encore.

Lectrices, laissez-vous connaître des voyageurs

Je recommande à tout le monde de s’inscrire à www.couchsurfing.com pour rencontrer des gens du monde entier, si toutefois c’est une perspective qui vous paraît séduisante.

Le but initial de ce site est de loger les voyageurs chez soi et de se faire loger lorsqu’on voyage. On établit donc un profil, gratuitement, on écrit des choses sur soi, on met des photos de soi et de ce que l’on veut. Bref on se présente avec les moyens qu’internet met à notre disposition, et dans le but d’inspirer confiance aux gens à qui on demandera l’hospitalité. C’est un peu comme Facebook mais avec un objectif, un but. Facebook, c’est le coup de génie de notre temps, c’est un site pour rien. Couchsurfing devrait avoir beaucoup plus succès, mais les concepteurs avaient encore trop de contenu dans la tête, trop d’idées, ils n’ont pas su donner à leur site cet aspect de vide sidéral qui séduit tant sur Facebook.

Moi, j’utilise Couchsurfing pour rencontrer des locaux et les inviter à manger. Quand je dis « locaux », je veux dire des femmes locales. J’aime discuter avec des hommes, bien sûr, mais quand on ne fait que passer, il est naturel de préférer rencontrer des personnes du beau sexe. Je l’avais déjà fait au Japon et cela m’avait donné entière satisfaction. Rebelote en Turquie mais les femmes sont très rares à s’inscrire sur ce site, et c’est là que je lance un appel à toutes les lectrices de ce blog.
Inscrivez-vous donc, et laissez les voyageurs avides de rencontres vous inviter à manger et à boire des cafés. Pour vous qui êtes plus ou moins célibataires, ou tout au moins ouvertes à des aventures sans lendemain, c’est l’occasion de rencontrer des gens que vous ne reverrez plus jamais. Pour vous autres qui ne voulez pas entendre parler d’érotisme, vous n’en entendrez pas parler car les « couchsurfers » sont tous des gentlemen qui viennent d’abord pour discuter et visiter votre ville. Sur Couchsurfing, nous sommes surveillés, il faut le dire, une mauvaise expérience et vous êtes radié(e).
Pour vous qui -les plus nombreuses, évidemment- êtes prêtes à vous laisser séduire mais qui prétendez le contraire, cette option comporte juste assez d’hypocrisie internationaliste pour vous cacher devant de grands principes à la moralité sans tache. Pour vous enfin qui rêvez du prince charmant, eh bien je ne sais que vous dire.

Une jeune femme turque, prénommée Hülya, a accepté de me rencontrer mais je l’ai prévenue trop tard et elle craint de n’avoir pas de temps cette fois. Nous avons échangé quelques emails et nous nous tenons au courant si elle peut se libérer.

A Tokyo, il y a deux ans, une des femmes rencontrées m’avait emmené dans un quartier ravissant que je n’aurais jamais découvert sans elle. Depuis, je ne pense jamais à Tokyo sans penser à elle. De même, je ne penserai jamais à Istanbul sans penser à Hülya, petite trentenaire aux cheveux raide et légèrement teintés d’ocre. C’est ainsi qu’elle est apparue devant mes yeux hier soir, dans la grande rue piétonne de Beyoglu. On ne s’était pas donné rendez-vous, mais elle faisait une course avec des amis d’amis et a reconnu mon visage. de son côté, elle s’avérait être beaucoup plus belle en vrai que sur son profil de Couchsurfing.  

C’était donc une incroyable coïncidence, de se rencontrer en pleine nuit, loin de mon auberge, dans un coin où je n’avais rien à faire. On est allés boire une bière dans une petite rue du quartier Beyoglu, où la jeunesse stambouliote se serre sur des terrasses meublées de petits tabourets et de tables minuscules. C’est extrêmement charmant, car malgré le monde, on crée une véritable intimité sur sa table, dos à dos avec les autres clients que l’on sent, mais qu’on n’entend pas. Les amis de Hülya étaient très sympas aussi, si bien que j’ai passé uné soirée inattendue qui m’a fait beaucoup de bien, grâce au hasard et aux sites internet à la mode.

Hülya, aux yeux très beaux et au regard très intelligent, m’a invité à la revoir quelques jours plus tard, pour un dîner sur la rive asiatique d’Istanbul. Elle voudrait que nous mangions des spécialités du sud de la Turquie ; et moi, naturellement, grosse midinette que je suis, je ne demande que cela, manger n’importe quelles spécialités en sa présence lumineuse.

Lectrices éventuelles de ce blog, laissez-vous rencontrer par les voyageurs de passage, ils vous regarderont avec émerveillement et vous trouveront beaucoup plus exotiques et fascinantes que les gens que vous côtoyez quotidiennement.

Déchéance de la conversation

Son livre sort ces jours-ci, mais j’avais écrit, en juillet 2007, sur une rencontre avec Jean Rolin qui parlait déjà des chiens errants.

J’avais oublié.

J’avais oublié le billet, pas la rencontre, qui n’avait rien eu, d’ailleurs, de pétillant.

Je crois que Rolin et moi avons un point en commun. Nous ne fuyons pas les conversations, nous ne les prenons pas pour une perte de temps, mais nous ne les prenons pas trop au sérieux non plus.

Plus je vais, plus je trouve que les gens font en sorte d’esquiver les conversations. Ils ont toujours des choses plus importantes à faire, plus urgentes, plus significatives. Et quand ils se parlent, ils se limitent à l’exercice, prétendument reposant, du colportage de ragots. Ou alors, ils se satisfont de généralités, qu’ils profèrent avec joie, pour ne pas paraître ridicules, ou prétentieux, ou arrogants. Inversement, ils prennent tellement au sérieux les échanges de paroles, ou la puissance des mots, qu’ils croient tout ce qu’on leur dit. Cela fait système, notez bien: pour que je puisse avoir des ragots à colporter, il me faut croire à ceux que j’ai entendus.