L’amour suspect de notre langue : Daudet, Duteil et Mélenchon

Il existe en France un amour renfrogné pour la langue française. Un amour souvent présenté comme une évidence, presque comme un fait naturel. Pourtant, il m’a toujours paru un peu suspect. Et depuis que les identitaires crachent sur Jean-Luc Mélenchon qui célèbre la francophonie, la suspicion est totale : les amoureux de la langue française sont d’absurdes nationalistes.

Je me souviens déjà de ce sentiment dans les années 1980, quand Yves Duteil chantait La langue de chez nous. La chanson était célébrée comme un sommet de poésie. L’Académie française lui remettait un prix, Bernard Pivot l’invitait, et l’ensemble du dispositif culturel national validait l’idée qu’il s’agissait là d’un hommage sublime à la langue française. Mais quelque chose sonnait faux, ne serait-ce que le tout premier vers :

C’est une langue belle avec des mots superbes

Quel début de chanson merdique. Après il fera rimer « superbes » avec « fines herbes » et prétendra que notre langue sent le fromage de chèvre depuis le Mont Saint-Michel jusqu’à la Contrescarpe… Ça sent bon chez les Duteil. Voilà qui donne envie d’apprendre la langue de Molière.

Chez les agents de la télévision, en effet, on s’enthousiasmait de cette franchouillarde poésie pleine de fierté idiote devant une langue qui est aussi belle que les autres langues. Cette accumulation d’enthousiasme, cette solennité autour de la langue, avaient quelque chose d’un peu gênant.

À l’époque, la France tentait encore de se présenter comme une grande puissance culturelle, alors même que le centre de gravité du monde s’était déplacé vers les États-Unis. Cet amour proclamé de la langue ressemblait moins à une assurance tranquille qu’à une compensation. Comme si l’on se raccrochait à la langue au moment où d’autres formes de puissance échappaient.

Souvenez-vous, c’était l’époque miterrandienne où l’on parlait avec raison de l’exception culturelle. La diplomatie française militait pour que les biens culturels tels que le livre, le cinéma et la chanson, puissent être soutenus par les États sans que cela soit pris pour des coups de canif dans le dogme de la libre concurrence. Les Anglais et les Américains, pour discréditer cet effort de résistance à l’ultra-libéralisme, appelaient cela « l’exception française ». Ce sobriquet était là pour faire de nous d’arrogants défenseurs de la culture française. Nos nationalistes l’ont pris à leur compte et se sont trouvés confortables avec l’idée qu’il y avait une « exception française ».

Yves Duteil continue sa chanson avec un couplet sur le Québec, comme si notre langue n’était parlé qu’en France et en Amérique. Pas un mot sur l’Afrique. Pire, il désigne la francophonie américaine comme « une bulle de France au pays de la neige », ce qui ne peut qu’énerver nos partenaires québécois qui tendent au contraire à prendre des distances avec la France. Eux sont les premiers à affirmer que cette langue leur appartient. Mélenchon prend le contrepied de Duteil dans son éloge de la « langue commune » et a probablement raison de travailler la matière linguistique dans son programme politique en s’éloignant de tout francocentrisme. Cette langue est à tous ceux qui s’en emparent et n’est en rien une bulle de France. Elle ne sent pas plus le fromage de chèvre que la mloukhia et le rougail morue.

Il n’y a pas plus de belle langue que de beurre en broche.

J’ai retrouvé ce même cliché plus tard, en Chine, chez mes étudiants des universités de Nankin puis de Shanghai. Beaucoup disaient avoir choisi le français parce que c’était « la plus belle langue du monde ». En réalité, ils reprenaient presque mot pour mot ce qu’ils avaient appris à l’école, en traduction chinoise, en lisant La Dernière Leçon d’Alphonse Daudet. Ce texte a profondément marqué les lecteurs chinois. On y voit un instituteur annoncer à ses élèves qu’ils n’auront plus jamais cours en français, que désormais la langue de l’école sera l’allemand, parce que la France a été battue en 1870. L’homme finit par pleurer devant les enfants, ou retenir ses larmes, je ne m’en souviens pas.

Les Chinois se sont reconnus dans cette nouvelle. Ils y ont vu leur propre histoire : un peuple convaincu que sa langue, sa poésie, sa culture sont les plus belles du monde, mais dominé par d’autres, technologiquement et militairement plus puissants. L’idée que l’Occident possédait la technique mais pas l’âme de la Chine leur parlait directement.

Cela amène à une hypothèse inconfortable : cet amour excessif pour sa propre langue n’est peut-être pas un signe de force, mais de faiblesse. Une fierté déplacée, qui masque un sentiment de défaite. On se raccroche à la langue quand le reste ne tient plus.

J’ai évoqué cette idée à Hajer. Elle m’a simplement répondu : « C’est exactement la même chose avec nous et la langue arabe. »

Cela m’a confirmé que ce rapport passionnel à la langue n’est ni spécifiquement français, ni même exceptionnel. Il apparaît souvent chez ceux qui ont perdu autre chose, et qui transforment la langue en refuge, en symbole, parfois en mythe.

Et tandis que le parti de gauche LFI essaie de bâtir un espoir populaire dans une langue française qui peut se créoliser tout en s’enrichissant, les partis de la réaction s’arc-boutent sur une prétendue pureté de la langue, dont on ne saurait être trop fiers et que, bizarrement, « les autres pays nous envient ».

De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

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La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Dire du mal de ses amis : une sagesse à nuancer

Le sage précaire sur le toit du Musée de la Mer Rouge, Jeddah, décembre 2025.

J’ai longtemps théorisé la question de la médisance, des gossips, des commérages, du fait de dire du mal de ses amis. Pendant la première partie de ma vie, j’ai sincèrement pensé que, au fond, ce n’était pas forcément une mauvaise chose. Qu’il ne fallait pas toujours prendre ces paroles au premier degré.

Je voyais dans cette activité, a priori néfaste, une forme de régulation du corps social. Une manière, pour les uns et les autres, de se libérer de certaines pressions. Une façon aussi de rendre plus humains celles et ceux qui nous paraissent supérieurs, trop lisses, trop idéalisés.

Il y avait également cette idée paradoxale que, lorsque l’on devient soi-même l’objet de mauvaises paroles, ou de rumeurs, on reste malgré tout vivant dans le groupe, présent, inscrit dans le tissu social.

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La Précarité du sage, 2008

Cette intuition me touchait particulièrement, car depuis mon enfance, ma problématique n’a jamais été d’être le meilleur, ni le chef, ni le dirigeant. Ce que j’ai toujours cherché, dans les lieux et les communautés où je me trouve, c’est d’y avoir une place reconnue. De m’y sentir chez moi. D’y trouver une forme de famille. Que mon rôle soit identifié, même modeste, que l’on compte sur moi pour le petit travail que j’ai à accomplir. Que ce soit dans une équipe de football, dans une troupe de théâtre ou dans une administration culturelle.

Ainsi, lorsque je revenais dans une région ou dans un milieu où l’on parlait encore de moi, parfois très mal, je constatais quelque chose d’étrange : malgré tout ce qui avait été dit, on continuait à me proposer des choses intéressantes, à me faire confiance, à m’associer à des projets. Comme si, à travers ces paroles négatives, quelque chose de positif s’était tout de même transmis : l’idée que je valais la peine d’être connu.

Aujourd’hui, en ce début d’année 2026, je ressens le besoin de nuancer profondément cette position.

Il y a sans doute une forme de sagesse à chercher comment réduire, même légèrement, le flot de paroles négatives. Car ces paroles ne peuvent rester anodines que lorsqu’il existe une structure solide : une organisation claire, un cadre juridique, un management assumé, des instances capables de trier, de relativiser, de remettre les choses à leur juste place.

Dans ce cas-là, les commérages restent ce qu’ils sont : une logorrhée superficielle, sans véritable pouvoir. Mais là où la structure fait défaut, là où le management est absent ou défaillant, ces paroles deviennent profondément persuasives. Elles remplacent les opinions réelles, façonnent les représentations, et finissent par désorganiser gravement les collectifs.

On voit alors des individus se mettre à croire aux ragots, jusqu’à fragiliser des personnes, parfois jusqu’au point de rupture, voire de destruction personnelle. Et c’est l’organisation elle-même qui se délite.

C’est pourquoi je suis aujourd’hui plus enclin à relire, à méditer certaines sagesses anciennes. À reprendre notamment le Coran, et en particulier la sourate An-Nour (La Lumière), où il est clairement rappelé combien il est important de freiner les médisances, de ne pas leur laisser libre cours.

Sourate An Nour (La Lumière)

J’ai longtemps pensé que cette insistance relevait d’un manque de sens anthropologique. Je crois désormais que c’est l’inverse : il s’agit d’une sagesse profonde, forgée dans des contextes tribaux où, en l’absence de système juridique solide, la parole pouvait tuer.

Dans ces contextes, la rumeur peut détruire un individu, pousser au suicide, mais aussi anéantir le groupe lui-même en le lançant dans des querelles fratricides interminables. Les Arabes ont un mot par évoquer cette ambiance de conflit qui peut aller de la zizanie au sein d’un couple jusqu’à la guerre civile : la Fitna.

Le coran insiste sur ce point : celui qui calomnie une femme fidèle à son mari sera châtié aussi lourdement que celles et ceux qui auront commis l’adultère. Les traditions prophétiques rappellent des scènes où Mahomet refuse d’écouter des médisances. Si tu as cru voir tel ou tel se comporter en porc, tu aurais dû te détourner et recouvrir ton frère avec ton propre manteau.

Le chef du village ou de la tribu, en effet, tâche de réduire le niveau de ragots, et c’est une tâche bien difficile car les gens y prennent un plaisir mauvais et toxique. C’est dangereux comme de l’alcool ou de la drogue. Les gens adorent médire et si on ne les freine pas ils sont incapables de se maîtriser et ils voient s’effondrer les liens sociaux sans se rendre compte qu’ils en sont responsables. J’ai vu plusieurs personnes perdre leur emploi ces dernières années sans autre raison que l’acharnement des messes basses.

C’est ainsi que j’interprète les premiers verset de la sourate An Nour : éviter la médisance n’est pas une posture morale naïve. C’est une condition de survie collective.

Bilan statistique de 2025

Il est l’heure de faire les comptes.

On se souvient que l’année dernière s’est terminée sur le fil, avec un nombre de vues tellement maigre que l’on craignait la récession. Lors du bilan de 2024, les objectifs de croissance établis étaient donc assez peu ambitieux :

« on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. »

La Précarité du sage a fait beaucoup mieux finalement, sans forcer.

Trop d’étrangers dans les musées saoudiens ? Dépasser le réflexe du cliché

On entend souvent, en Arabie Saoudite, que les administrations culturelles et les musées compteraient « trop d’étrangers ». Les Egyptiens et les Libanais trouvent parfois qu’il n’y a pas assez de choses arabes. Certains Saoudiens préféreraient qu’on rende justice aux Saoudiens. L’argument revient régulièrement, parfois avec insistance, parfois comme une évidence. Il est à la fois partiellement vrai et profondément banal.

Car au fond, tout le monde trouve toujours qu’il y a trop d’étrangers quelque part. Les Anglais le disent à propos des médecins. Les Français le disent à propos de tout et de n’importe quoi. Et ailleurs, on le dira à propos des universités, des hôpitaux ou des institutions culturelles. Rien de très spécifique, donc, ni de très intéressant.

Il n’y a guère que les amateurs du Louvre pour ne pas se plaindre du trop-plein d’Italiens et de chefs d’œuvres égyptiens, puisque nos armées et nos savants les ont pillés innocemment. Cette boutade dit quelque chose d’important : la question n’est jamais seulement celle de la présence étrangère, mais de la légitimité qu’on lui accorde.

Alors, quelle est réellement la situation qu’il faut regarder en face en Arabie Saoudite ?

Il est vrai que l’on ne fait probablement pas encore assez appel à des professionnels saoudiens, notamment dans certaines fonctions clés : conservation, recherche, écriture curatoriale, direction artistique. Il existe parfois une solution de facilité qui consiste à se tourner vers des profils français, britanniques, italiens, allemands, libanais, maghrébins ou égyptiens. Ces professionnels ont un savoir-faire reconnu, souvent ancien, qu’ils ont su mettre en avant, structurer, théoriser, rendre visible à l’international. Ils savent se présenter, se vendre, et inscrire leur travail dans des réseaux déjà existants.

Ce recours n’est ni illégitime ni absurde. Il permet de lancer rapidement des projets, d’atteindre des standards internationaux, de gagner en crédibilité. Mais il peut aussi devenir un réflexe un peu paresseux. Et à ce stade de développement du paysage culturel saoudien, on peut se demander s’il ne faudrait pas aller plus loin, faire plus d’efforts, prendre davantage de risques.

Dans le champ artistique, on observe déjà une volonté affirmée d’intégrer des artistes saoudiens. C’est un point essentiel, et il ne faut pas le minimiser. Mais là encore, une autre question se pose : ne voit-on pas trop souvent les mêmes noms ? Ahmed Mater, Manal AlDowayan, Mohannad Shono, pour ne citer qu’eux, occupent une place importante, et à juste titre. Leur travail est solide, reconnu, structurant. Mais peut-être est-il temps désormais d’ouvrir plus largement le jeu. De regarder du côté des artistes nés dans les années 2000. D’accepter des pratiques moins installées, moins immédiatement lisibles, moins rassurantes. D’accompagner l’émergence plutôt que de capitaliser uniquement sur des figures déjà consacrées.

La même réflexion vaut pour les chercheurs, les écrivains, les auteurs de textes curatoriaux et critiques. Là aussi, l’ouverture existe, mais elle pourrait être plus audacieuse, plus systématique. Écrire l’histoire, produire les récits, formuler les cadres théoriques : tout cela ne devrait pas rester majoritairement importé.

Cela étant dit, il serait naïf d’oublier une chose essentielle : partout ailleurs, les grands musées sont eux aussi remplis d’objets, de récits et de voix étrangères. Le Musée d’art islamique de Doha, par exemple, expose très peu d’œuvres directement issues du Qatar. Et cela ne choque personne. Au contraire, c’est précisément cette ouverture qui fonde son intérêt et sa portée internationale.

Si l’on voulait construire des musées ou des publications culturelles composés à plus de 50 % de contenus strictement saoudiens, le risque serait réel de produire des institutions excessivement provinciales, refermées sur elles-mêmes, peu attractives au-delà de leur contexte immédiat. Et, au fond, peu intéressantes, y compris pour les publics locaux.

L’enjeu n’est donc pas de remplacer une domination étrangère par une fermeture nationale. Il est de trouver un équilibre. Un équilibre entre expertise internationale et production locale. Entre transmission de savoir-faire et montée en compétence. Entre reconnaissance des figures établies et pari sur les générations à venir.

Rien de très original, sans doute, dans cette conclusion. Mais c’est précisément parce qu’elle est peu spectaculaire qu’elle mérite d’être répétée. À mesure que le secteur culturel saoudien se structure, cette question de l’équilibre, plutôt que celle du « trop » ou du « pas assez », devient centrale.

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Le sage pirate dans un parc à oiseaux exotiques

Art national, art international : l’exemple des Chinois, du cinéma tunisien et d’Ahmed Mater

Ahmed Mater, Magnetism, Biennale d’Art Islamique, Jedda, février 2025

Les nombreux musées qui ouvrent en ce moment en Arabie saoudite ont pour but de célébrer le patrimoine du pays tout en s’ouvrant à la culture internationale. On cherche donc, comme le tout nouveau Red Sea Museum le fait à Jeddah, à concilier archives et créations, patrimoine et innovation, art traditionnel et art contemporain.

Mais à quoi peut ressembler l’art « contemporain » saoudien ? Un consensus apparaît dans toutes les cultures du monde : l’art contemporain, c’est ce qui constitue le marché de l’art, et ce marché est pour l’instant entre les mains des investisseurs qui n’imposent pas leurs goûts personnels mais suivent les courbes des cotes d’artistes.

Or si les acteurs du marché de l’art n’imposent pas leur goût, leurs choix et leurs investissements ne peuvent éviter d’imposer un goût, une tendance plutôt qu’une autre. En général, ils privilégient des œuvres qui parlent de la culture d’origine des artistes, mais avec les codes et les techniques artistiques en vogue en occident : Magnetism d’Ahmed Mater, par exemple, est clairement saoudien du fait qu’on y voit une représentation de la Kaaba, mais est en même temps très apprécié en Europe car très conceptuel et simple : un cube en aimant au centre, des épines de métal autour dont la forme et le mouvement sont déterminés par le bloc central. Simple, efficace, astucieux, ce travail permet de méditer sur les questions de la foi, de l’attraction spirituelle, de la liberté et de l’aspect collectif du fait religieux, avec une économie de moyen remarquable. Œuvre on ne peut plus saoudienne, on ne peut plus islamique, et en même temps éminemment bankable dans les salles de ventes, les galeries et les musées internationaux.

Je me demande dans quelle mesure ce que je viens de dire correspond aux critiques décoloniales qui accompagnent la sortie de tel film tunisien ou libanais : ce film est parlé en arabe mais le scénario fut « conçu et écrit en français avant d’être traduit en tunisien » comme l’écrit Khalil Khalsi dans sa belle critique de Where the Wind Comes From d’Amel Guellaty.

Je me posais des questions similaires sur le cinéma chinois d’art et d’essai qui me paraissait magnifique mais très peu apprécié par les Chinois eux-mêmes.

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Chines, 2007

Ces questionnements avaient été confirmés par une conversation avec un chercheur en cinéma que j’avais rencontré à Belfast.

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La Précarité du sage, 2009

Faut-il pourtant rejeter ces films et ces œuvres qui sont faites sous l’influence d’une mode venue d’ailleurs ? Je ne cesse de les défendre au contraire. J’admire le travail d’Ahmed Mater ainsi que les films chinois dont j’ai parlé il y a vingt ans. Et pourtant j’approuve la critique de Khalil Khaldi.

L’apparent paradoxe se résout de la manière suivante : ce qui est problématique dans les œuvres qui cherchent à plaire aux marchés de l’art, c’est leur éventuelle propension à conforter les clichés racistes que les Occidentaux nourrissent sur les cultures d’où viennent lesdites œuvres.

Or, il y a chez Mater et chez les cinéastes chinois une volonté de nous intéresser sans pour autant se vautrer dans nos préjugés.