Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Sous un ciel incertain : chronique d’une promenade ordinaire devenue alerte aérienne

Hier soir, après le seul repas de ma journée en cette période de jeûne, je suis sorti prendre l’air pour faciliter la digestion. Une marche tranquille, avec un objectif simple : vérifier si le magasin de réparation de vélos était encore ouvert. Mon pneu crevé attend depuis plusieurs jours, et je nourrissais l’espoir d’enfin régler ce détail de mes transports.

La ville semblait calme. Puis une détonation a retenti dans le ciel. Un bruit sourd mais puissant, sans suite immédiate. Un grand boum, suspendu dans l’air, sans origine visible ni explication évidente. Autour de moi, les regards se sont levés. Mais il n’y avait ni cris, ni panique ; juste une attention collective.

Quelques instants plus tard, une lumière est apparue dans le ciel. Un point brillant en mouvement, que j’ai d’abord pris pour un feu d’artifice. Je me suis dit que c’était des jeunes qui fêtaient en avance la fin du Ramadan. Pourtant, quelque chose n’allait pas. Ce n’était ni festif, ni attendu. Les jeunes autour de moi semblaient inquiets, comme s’ils craignaient que cette chose éclate au-dessus de nous et fasse pleuvoir des débris. Leur nervosité m’a gagné. Par réflexe, je me suis légèrement mis à l’abri tout en continuant d’avancer. Pourquoi fêterait-on l’Aid alors que le Ramadan a encore un jour devant lui ?

La lumière a fini par s’éteindre. Puis, après quelques secondes de silence, une nouvelle détonation a résonné. C’est à ce moment-là que le doute s’est installé : feu d’artifice ? Drone ? Incident militaire ? Dans le contexte actuel, la question n’avait rien d’absurde.

Pourtant, la rue ne basculait pas dans la peur. Les gens regardaient le ciel, attendaient, observaient. Une tension diffuse, mais contenue. Comme si personne ne savait vraiment quoi penser ni quoi faire.

Puis quelques gouttes de pluie sont tombées. Un détail anodin mais suffisant pour me convaincre de rentrer. Tout en fin de compte conspirait à écourter cette promenade.

C’est en chemin que mon téléphone a retenti. Pas une notification ordinaire : une alarme gouvernementale, stridente, impossible à ignorer. Le message était clair : menace aérienne en cours, rester chez soi ou dans un lieu sûr, loin des portes et des fenêtres.

Heureusement, je n’étais pas loin de mon logement. Une fois à l’intérieur, j’ai fermé les portes des chambres donnant sur la rue et me suis installé dans le salon. Puis les alertes ont commencé à se succéder. Tantôt rassurantes, la menace est passée, tantôt alarmantes, restez à l’abri.

Ce va-et-vient d’informations fragmentaires laisse un étrange sentiment. Celui d’être au cœur d’un événement sans vraiment en comprendre les contours. L’information circule peu, ou mal. Je finis par m’endormir sans être vraiment inquiet.

Aujourd’hui, il ne me reste plus qu’à patienter. Attendre un vol retour vers Munich, prévu vendredi ou samedi, du moins, en théorie. Car lui aussi a déjà été reporté, modifié, incertain ; comme tout le reste.

Les derniers jours du Ramadan

Il y a, dans les derniers jours du Ramadan, une fatigue particulière. Elle n’est pas brutale, elle s’installe lentement, comme une marée qui monte. On la connaît, on l’a déjà vécue, mais elle surprend toujours un peu lorsqu’elle s’impose.

Pendant presque tout le mois, j’avais trouvé mon rythme d’exercices physiques pour me maintenir en forme. Une centaine de pompes, une centaine d’abdominaux, des assouplissements, et cette heure de vélo quotidienne pour aller travailler et rentrer. Un équilibre simple. J’en étais satisfait, non pas comme d’une performance, mais comme d’une discipline tenue.

Or, depuis deux jours, quelque chose a cédé.

Hier, je n’ai pas fait de sport. À la place, j’ai marché jusqu’au travail. Une ou deux heures de marche, plus lentes, plus diffuses, comme si le corps cherchait une autre manière de continuer sans rompre totalement avec l’effort. Aujourd’hui, c’est encore différent : je n’ai rien fait. À l’heure où j’écris, pas une seule pompe. Une hésitation persiste : me forcer un peu, maintenir le fil, ou accepter cette pause et aller simplement faire quelques courses pour préparer un plat chaleureux pour ce soir et demain, peut-être un plat tunisien qu’Hajer m’a enseigné.

Je pense en particulier à un délicieux ragoût de viande d’agneau mijotée dans une sauce tomate avec des petits pois et des cœur d’artichauts. J’y ajouterai probablement des carottes et des pommes de terre. C’est le fameux Jilbenna (جلْبانة).

Mais au fond, le fait le plus marquant n’est pas là. C’est la fatigue.

Une fatigue dense et agréable. Hier, elle m’a rattrapé d’une manière inhabituelle : assis à mon bureau, en train de relire et corriger un article sur la politique des musées destiné à la presse arabe, je me suis endormi. Littéralement endormi, devant l’ordinateur. Cela ne m’arrive jamais.

C’est peut-être cela, la vérité des derniers jours du Ramadan : un ralentissement imposé, une forme de dépouillement. Le corps lâche un peu, l’énergie se retire, et il reste une autre forme d’abandon que l’on peut toujours espérer voir interprétée comme une chose spirituelle.

D’habitude, c’est à ce moment-là que je cesse d’écrire sur ce blog. Aujourd’hui, j’écris justement pour traverser cette fatigue, pour en laisser une trace. Comme un témoignage modeste : celui d’un corps qui tient tout le mois, puis qui, à la fin, demande simplement à être reposé.

Loin des bombes, dans le Golfe persique

Je me trouve en Arabie saoudite au moment où l’Iran bombarde les pays du Golfe, ce qui terrifie ma chère épouse restée au pays. Elle me demande de rentrer en Europe au plus vite mais je ne sens pas les choses ainsi.

Mon obsession par rapport aux états guerriers du monde n’a pas bougé depuis les débuts de ce blog : la guerre décisive, celle qui va mener à un grand cataclysme et à un nouvel ordre mondial est devant nous. C’est la grande confrontation qui se prépare entre la Chine et les États-Unis. Le reste n’est qu’une myriade de petits affrontements sans conséquences réelles. On peut y laisser sa peau bien sûr, et je ne suis pas à l’abri d’un drone perdu, ni des éclats d’explosion qui pourraient m’atteindre lorsque je suis sur mon vélo dans le quartier des ambassades de la capitale saoudienne.

L’autre jour, je roulais vers les bureaux de la commission des musées quand je me suis fait arrêter par la police saoudienne qui surveille les entrées dans le quartier diplomatique. Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas, me disait-il ? Je ne m’arrête jamais, je travaille là-bas. Mais tous ces gens dans leur voiture travaillent dans ce quartier, vous voyez bien qu’ils s’arrêtent tous et qu’ils se font fouiller. Pardon, dis-je, je n’avais pas fait le rapprochement. Le rapprochement entre quoi et quoi ? Pardon, dis-je ? Bon, vos papiers.

Le supérieur des policiers vient me voir pour calmer son collègue excédé : l’ambassade américaine a été bombardée, vous n’êtes pas au courant ? Vous ne regardez pas les informations ? Désolé mais mon arabe est encore trop élémentaire et je ne comprends pas bien les nouvelles ici. Mais vous pourriez quand même regarder CNN !

Vous voyez l’ambiance.

Pour ma part, je crois que cette guerre va durer encore quelques jours ou quelques semaines puis que Trump va de nouveau renvoyer les Israéliens à la maison en leur promettant qu’on s’y remettra très bientôt. Mais que les USA ne peuvent pas éternellement payer les guerres immondes que veut mener Israel, sans en payer les conséquences dans les élections à venir.

Mais je m’égare. Ce n’est pas le rôle de La Précarité du Sage de fournir des analyses d’actualités au jour le jour. Le rôle de ce blog est de se maintenir loin des bombes et loin des déchirements de surface pour encourager ses lecteurs d’aller cultiver leur jardin.

Déception confirmée d’Emmanuel Carrère : après Yoga, Kolkhoze

Le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Kolkhoze (P.O.L, 2025), est comme toujours un régal à lire mais encore une fois un peu décevant. Je le dis avec tristesse et même un peu d’inquiétude après avoir éprouvé une légère colère à la lecture, car je voue une admiration sans borne à Emmanuel Carrère, et le voir sombrer comme cela me fait de la peine.

Il raconte la vie de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de la Russie et patronne charismatique de l’Académie française. Chemin faisant il dresse le portrait de son père, dont la personnalité attachante tend à s’effacer volontairement devant la puissance de sa femme. Ce portrait croisé entre une femme brillante et un homme feutré est réussi, et comme tous les deux sont morts, Emmanuel est libre d’écrire ce qu’il veut. Or le livre n’est pas aussi tenu que je le laisse entendre.

Il passe d’une histoire à une autre avec liberté mais il ne parvient jamais à retrouver cette impression d’unité et de cohérence mystérieuse qui faisait la marque de ses livres précédents. Tout le long de Kolkhoze, Carrère espère que le lecteur trouvera le coeur battant de son récit qui, dans les faits, se perd dans une multitude de chapitres qui peinent à faire écho les uns dans les autres. Oui, scolairement, on peut le lire en montrant tous les liens qui sont censés amalgamer l’ensemble, mais cela reste un exercice scolaire car on sent un auteur dépassé par son propre projet et incapable de mettre les coups de reins nécessaires pour faire la différence quant à l’intégration des éléments disparates dans un dispositif harmonieux.

Vers la fin du récit, quand le narrateur voyage en Ukraine pendant la guerre d’invasion de l’armée russe, il dévoile l’ambition littéraire qui était la sienne :

Je crois alors, j’espère que ce sera cela, ce livre (…) : les histoires enchevêtrées de ma famille russe et de la défaite de la Russie – un événement géopolitique aussi énorme que l’effondrement du communisme.

Kolkhoze, p. 468.

Eh bien non, ce n’est pas cela ce livre. Les histoires sont effectivement enchevêtrées, mais en aucun cas le lecteur ne ressent la présence d’un « événement énorme ». Et pourtant il savait faire cela, il savait nous mettre en présence d’un tsunami mental et relationnel qui allait tout emporter ; or le millésime 2025 de Carrère est un ouvrage riche, passionnant et raté.

Je parle ici d’un écrivain qui publie peu de livres mais qui a fait des chefs d’œuvres pendant vingt ans. De La Classe de neige (1995) jusqu’à Royaume (2015), Emmanuel Carrère a su à chaque fois écrire une œuvre parfaite et nouvelle, dont le lecteur se disait à la fin : « C’est génial, celui qui a fait ça peut se reposer, il ne pourra rien faire de mieux, ceci est l’œuvre d’une vie » : pour reprendre une référence de La Peste d’Albert Camus, les lecteurs avaient la réaction dont rêve le personnage qui essaie d’écrire un livre sans jamais le terminer : « Messieurs, chapeaux bas ».

Et à chaque fois, Carrère réussissait à se surpasser, se réinventer, et à explorer de nouveaux territoires littéraires qui étaient à la fois inouïs et reconnaissables. Inouïs parce qu’on n’avait jamais lu de choses pareilles, mais reconnaissables parce qu’on gardait ce lien familier avec la voix narrative de Carrère. Mais il semble que les années 2020 marque une rupture dans la carrière de l’écrivain.

Déjà, avec Yoga (2020), j’avais été déçu mais la déception était inscrite dans la confection du livre lui-même : il racontait un épisode de dépression épouvantable et, alors que sa femme avait joué un rôle central dans sa vie, elle lui avait interdit, dans les affres de leur rupture, d’écrire quoi que ce soit sur elle dans le livre qu’il préparait. Comment voulez-vous réussir un livre lorsqu’un personnage principal de l’histoire est manquant ? Carrère a opté pour une solution bancale, il a inventé des personnages et des anecdotes qui n’étaient pas à la hauteur de la réalité. On sentait, sans rien savoir des démêlés judiciaires qui opposait l’auteur et sa femme, qu’il y avait de la fiction dans Yoga, mais une fiction de mauvais alois. On n’y croyait pas, ça sonnait faux.

Mais comme je l’ai dit plus haut, cette contrainte faisait presque partie du projet littéraire puisque son conflit avec sa femme était une des répercussions de l’état dépressif du narrateur qui était au centre du récit. Yoga était donc insatisfaisant mais on le comprenait en tant que lecteur car on était dans un pacte autobiographique et qu’il était évident qu’une grande partie de la réalité nous était interdite. Carrère avait toujours inclus dans ses grands récits les effets dévastateurs de son écriture chez ses proches et donc sur lui-même. Dans Un Roman russe, par exemple, on savait qu’il brisait un tabou familial et que, au mépris de l’interdiction faite par sa mère, il avait décidé de raconter l’histoire de son grand-père qui avait collaboré avec les nazis pendant l’Occupation. Avec Yoga, le pacte de lecture n’était pas respecté car Carrère a cru qu’il pourrait s’en sortir avec des fictions mais les lecteurs avisés repérait aisément les défauts de construction, comme une maison qui serait rénovée par des artisans différents. Ceci dit, Yoga restait un grand livre et il y avait des pages fascinantes sur la maladie, sur la méditation, sur le yoga, et surtout Carrère avait su tenir les deux bouts de l’histoire apparemment sans rapports : la pratique du yoga et l’internement en hôpital psychiatrique.

Avec Kolkhoze, je prends la plume pour dire que la déception est plus nette car le problème vient de l’écriture elle-même et non de problèmes contingents. Le livre n’est pas du tout maîtrisé, Carrère semble n’être que l’ombre de lui-même, en perte de repères et on le surprend bien des fois à faire du remplissage. Notamment quand on arrive au chapitre « Un enfant sage » où il débite des banalités sur les écrivains pro et anti-communistes des années 1950 et 1960. J’y reviendrai. Il y a beaucoup de négligences dans les réflexions qu’il fait tout le long du récit :

L’avantage d’être venu pour un reportage, c’est qu’on fait des choses qu’on n’aurait pas faites autrement.

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, p. 449

En effet, et on pourrait dire cela de tout et n’importe quoi : l’avantage d’être ici pour une réunion de famille, c’est qu’on voit des gens qu’on n’auraient pas vus autrement. L’avantage de faire ce métier, c’est qu’on reçoit un salaire qu’on n’aurait pas reçu autrement. On peut continuer longtemps à enfiler de telles perles.

Ou encore le chapitre « Les premiers jours de la guerre » dans les pages 415-430, où il se sent obligé de raconter par le menu les jours passés à Moscou lorsque Poutine a envahi l’Ukraine en 2022. Il ne sait pas pourquoi c’est intéressant, mais dans le doute il se dit : « Quand même, c’est un moment historique, autant que je raconte tout ce dont je me souviens, ça a des chances de taper juste… » Même chose avec les pages consacrées à sa cousine qui se trouve être élue présidente de la république géorgienne. Carrère n’est pas inspiré mais il va au charbon parce qu’après tout c’est son métier : « Au diable l’inspiration, se dit-il : je leur parle d’un membre de ma famille donc je suis dans le thème du livre ; ma cousine dirige la Géorgie ce qui correspond aussi au thème du livre, et comme en plus elle est présidente de la république, je touche forcément à l’Histoire. Je ne peux donc pas me tromper complètement… »

Le moment Sartre : le point de rupture

Quand il critique Jean-Paul Sartre d’une manière qui est au niveau de n’importe quel journaliste de plateau télé, je fulmine. Carrère a beau être de droite, il ne tombe pas d’habitude dans la caricature bourgeoise sans conscience de classe. Ce qu’il dit de Raymond Aron et la formule « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » est un concentré de poncifs médiatique ; et quand il cite l’éternel « un anticommuniste est un chien » de Sartre, Carrère verse dans le cliché éculé, et il ne fait pas le moindre effort pour éclairer ces idées creuses de manière nouvelle. Le vrai Carrère aurait considéré ces formules dans leur statut de clichés idéologiques et il en aurait fait quelque chose d’intéressant, alors qu’ici il semblait à bout de souffle et s’est borné à nous dire que les intellectuels pro-communistes étaient dans l’erreur.

Là, me suis-je dit, à la page 285, vraiment, il va trop loin. Trop loin dans le manque de travail. Trop loin dans la négligence. Il a écrit un livre de plus de 500 pages. Rien ne l’empêchait de le travailler davantage. Il pouvait sans peine resserrer son récit et ses analyses pour en faire une perle dense de 300 pages.

Dans ce passage qui m’a agacé, il parle de la vie de sa mère en 1968. Il explique qu’elle reste anticommuniste parce qu’elle est une femme de droite et que son histoire familiale rend le soviétisme traumatisant pour elle. Très bien, pourquoi pas. Mais j’attends de Carrère une analyse plus profonde et surtout plus inattendue des concepts de « droite » et de « gauche », alors qu’il ne dépasse jamais le stade des poncifs. Et lorsqu’il en vient aux clichés anticommunistes rebattus, cela ne ressemble plus du tout à Carrère.

Ce n’est pas qu’il ait tort. C’est juste banal. Et ce qui est grave, c’est que ce n’est pas ce que fait Emmanuel Carrère d’habitude.

Ce que Carrère savait faire

Depuis La Classe de neige jusqu’à Yoga, ses livres étaient pleins de vie. Ce n’était pas négligé. Il n’y avait pas ces pages inutiles. Kolkhoze est bourré de pages inutiles. J’ai commencé à en sauter. À lire en diagonale, ce que je fais rarement. Je ne pratique la lecture rapide que lorsque je dois avaler des kilomètres de textes pour des raisons professionnelles. Quand je lis un roman, au contraire, je suis attentif à toutes les phrases et je confesse être un lecteur lent. Je lisais donc en diagonal, mais presque avec culpabilité, parce qu’avec Carrère, on ne sait jamais : ces éléments apparemment secondaires pouvaient toujours se resserrer plus tard, devenir essentiels.

Avec cette séquence sur Sartre, il brise quelque chose d’autre. Depuis les années 1990, Carrère nous avait habitués à une remise en question permanente. À cette capacité de reprendre ce que l’on croyait comprendre, des personnages, des mouvements de pensée, et de les éclairer autrement. Il trouvait toujours un angle inattendu, une lumière crue, stimulante. Dans Kolkhoze, rien de cela. Il reprend des clichés au premier degré, et c’est exactement ce qu’il ne faisait pas dans ses livres des années 2000.

Sonner l’alarme

Alors oui, je tire la sonnette d’alarme. On est peut-être en train de perdre Emmanuel Carrère. C’était pour moi le meilleur écrivain de France, avec Jean Rolin. Aujourd’hui, on sent un auteur en perdition. J’espère qu’il n’est pas retombé dans une dépression qui l’empêche de travailler. Mais puisqu’il prend des années pour écrire un livre, il faut s’inquiéter.

Voyez ce qu’il écrit sur les traitements chimiques et électriques de sa maladie mentale, surtout dans Yoga, mais aussi dans Kolkhoze. Il perd la mémoire, il perd des facultés mentales et intellectuelles, qui ne sont peut-être pas nécessaires pour mener une vie « normale » dans la société mais qui l’étaient, visiblement, pour réaliser les grandes constructions subtiles qu’étaient ses romans inclassables.

De l’amour et de l’intelligence : Des Fleurs pour Algernon

La Précarité du sage, 2025

Peut-être assistons-nous, depuis dix ans, à la fin d’un auteur. Peut-être n’a-t-il plus l’énergie ni la souplesse mentale de faire ce métier.

Premiers jours de Ramadan 2026 : l’harmonie plutôt que la catastrophe

L’année dernière, ou l’année d’avant, si mes souvenirs sont exacts, j’avais entamé le Ramadan un peu comme on rate une marche dans l’escaier : sans préparation, sans élan intérieur, et avec cette impression d’accumuler les petits accidents. Je laissais tomber des objets. J’oubliais des choses. Je me cognais aux angles. C’était un début chaotique, mon corps et mon esprit n’avaient pas reçu l’information intime que nous entrions tous dans le mois sacré.

Cette année, rien de tel et je m’en réjouis. La géographie joue beaucoup : quand on se trouve en « terre d’islam », le ramadan est attendu avec joie et impatience car il correspond à un mois de quasi-congé pour les travailleurs et les écoliers. Je me trouve en mission en Arabie saoudite donc ce ramadan 2026 était plus facile à appréhender.

Depuis plusieurs jours, je me préparais. Comment se prépare-t-on au ramadan ? En se disposant intérieurement, en retournant plus régulièrement à la mosquée, et surtout en réintroduisant la prière quotidienne plusieurs fois par jours. La veille du ramadan, phénomène étrange, mon corps s’est réveillé naturellement à 4 heures du matin. Plutôt que de prendre cette insomnie pour un dérèglement, je me suis dit que c’était un signe envoyé par le Très-Haut. Hajer s’est moquée de moi : tu ne peux pas évoquer Dieu à propos de tout ce qui t’arrive.

Je me suis levé, je me suis fait un café, bu un grand verre d’eau, mangé un œuf. Silence. Puis, au moment même où je terminais, j’ai entendu le muezzin appeler à la première prière dans la mosquée du quartier. C’était comme une répétition générale du mois à venir : se lever avant l’aube, nourrir le corps avec simplicité, puis prier, éventuellement se rendormir, et recommencer le cycle. J’ai fait des ablutions, enfilé des vêtements appropriés, me suis coiffé du chapeau brodé omanais que je garde toujours avec moi et suis sorti en tongs rejoindre les rares fidèle à la mosquée.

Une mise en rythme douce, presque organique.

Le reste de la journée fut harmonieux et calme. À la moitié du jour, je fus frappé par le sommeil. Là encore, signe de Dieu, je pars à la mosquée la plus proche pour faire la prière de midi et m’allonger sur la moquette toute neuve. Ma sieste ne dure que quelques minutes.

En ce début de ramadan, comme j’ai du mal à travailler et que mes partenaires saoudiens sont eux aussi dans un état de torpeur, je lis pour accompagner cette torpeur plutôt que de faire du zèle. D’habitude je lis et approfondis une sourate du coran et écris quelques billets de blog sur mon interprétation du texte sacré. Cette année, qu’Allah me pardonne, je ne lis pas le coran en dehors des heures de prière. Pas un traité de spiritualité non plus, ni même un essai sur le jeûne : je lis Emmanuel Carrère. Plus précisément son dernier livre, Kolkhoze.

Kolkhoze raconte l’histoire de la mère de l’écrivain, Hélène Carrère d’Encausse, grande spécialiste du monde russe et soviétique. Le titre renvoie aux fermes collectives soviétiques, ces kolkhozes qui faisaient partie du paysage mental et idéologique de la famille Carrère.

Nous sommes, on en conviendra, très loin du Ramadan et du désert arabique.

Et pourtant.

On y apprend que la thèse de doctorat d’Hélène Carrère d’Encausse portait sur les musulmans du monde soviétique. Elle pensait que l’URSS éclaterait par le séparatisme des peuples d’Asie centrale, une hypothèse brillante mais qui ne s’est pas réalisée comme elle l’avait imaginée.

Il y a quelque chose d’ironique à lire, en plein jeûne, un livre sur les structures soviétiques, les fractures impériales et les démêlés familiaux d’une famille de bourgeois parisiens issus des pays de l’Est. Une lecture presque anti-spirituelle en apparence. Et pourtant, elle parle d’héritage, de transmission, d’identité, de croyance, sous d’autres formes. Je parlerai de Kolkhoze dans quelques jours, je ferai une critique du livre en bonne et due forme sur ce blog car il y a des choses à dire, et pas que de bonnes choses. Mais comme Emmanuel Carrère est devenu le meilleur écrivain de langue française dans les années 2000, un livre de lui, même partiellement raté, est un événement incontournable…

Retournons à nos moutons ; ces premiers jours n’ont donc rien de spectaculaire. Ce ramadan 2026 n’est ni mystique ni héroïque. Il est simplement plus harmonieux que celui que j’ai effectué en terre bavaroise.

Je suis fatigué, oui, un peu décalé probablement, mais pas en lutte.

Pour l’instant, je retourne à ma torpeur studieuse, à mi-chemin entre l’Ukraine et la Mecque.

L’amour suspect de notre langue : Daudet, Duteil et Mélenchon

Il existe en France un amour renfrogné pour la langue française. Un amour souvent présenté comme une évidence, presque comme un fait naturel. Pourtant, il m’a toujours paru un peu suspect. Et depuis que les identitaires crachent sur Jean-Luc Mélenchon qui célèbre la francophonie, la suspicion est totale : les amoureux de la langue française sont d’absurdes nationalistes.

Je me souviens déjà de ce sentiment dans les années 1980, quand Yves Duteil chantait La langue de chez nous. La chanson était célébrée comme un sommet de poésie. L’Académie française lui remettait un prix, Bernard Pivot l’invitait, et l’ensemble du dispositif culturel national validait l’idée qu’il s’agissait là d’un hommage sublime à la langue française. Mais quelque chose sonnait faux, ne serait-ce que le tout premier vers :

C’est une langue belle avec des mots superbes

Quel début de chanson merdique. Après il fera rimer « superbes » avec « fines herbes » et prétendra que notre langue sent le fromage de chèvre depuis le Mont Saint-Michel jusqu’à la Contrescarpe… Ça sent bon chez les Duteil. Voilà qui donne envie d’apprendre la langue de Molière.

Chez les agents de la télévision, en effet, on s’enthousiasmait de cette franchouillarde poésie pleine de fierté idiote devant une langue qui est aussi belle que les autres langues. Cette accumulation d’enthousiasme, cette solennité autour de la langue, avaient quelque chose d’un peu gênant.

À l’époque, la France tentait encore de se présenter comme une grande puissance culturelle, alors même que le centre de gravité du monde s’était déplacé vers les États-Unis. Cet amour proclamé de la langue ressemblait moins à une assurance tranquille qu’à une compensation. Comme si l’on se raccrochait à la langue au moment où d’autres formes de puissance échappaient.

Souvenez-vous, c’était l’époque miterrandienne où l’on parlait avec raison de l’exception culturelle. La diplomatie française militait pour que les biens culturels tels que le livre, le cinéma et la chanson, puissent être soutenus par les États sans que cela soit pris pour des coups de canif dans le dogme de la libre concurrence. Les Anglais et les Américains, pour discréditer cet effort de résistance à l’ultra-libéralisme, appelaient cela « l’exception française ». Ce sobriquet était là pour faire de nous d’arrogants défenseurs de la culture française. Nos nationalistes l’ont pris à leur compte et se sont trouvés confortables avec l’idée qu’il y avait une « exception française ».

Yves Duteil continue sa chanson avec un couplet sur le Québec, comme si notre langue n’était parlé qu’en France et en Amérique. Pas un mot sur l’Afrique. Pire, il désigne la francophonie américaine comme « une bulle de France au pays de la neige », ce qui ne peut qu’énerver nos partenaires québécois qui tendent au contraire à prendre des distances avec la France. Eux sont les premiers à affirmer que cette langue leur appartient. Mélenchon prend le contrepied de Duteil dans son éloge de la « langue commune » et a probablement raison de travailler la matière linguistique dans son programme politique en s’éloignant de tout francocentrisme. Cette langue est à tous ceux qui s’en emparent et n’est en rien une bulle de France. Elle ne sent pas plus le fromage de chèvre que la mloukhia et le rougail morue.

Il n’y a pas plus de belle langue que de beurre en broche.

J’ai retrouvé ce même cliché plus tard, en Chine, chez mes étudiants des universités de Nankin puis de Shanghai. Beaucoup disaient avoir choisi le français parce que c’était « la plus belle langue du monde ». En réalité, ils reprenaient presque mot pour mot ce qu’ils avaient appris à l’école, en traduction chinoise, en lisant La Dernière Leçon d’Alphonse Daudet. Ce texte a profondément marqué les lecteurs chinois. On y voit un instituteur annoncer à ses élèves qu’ils n’auront plus jamais cours en français, que désormais la langue de l’école sera l’allemand, parce que la France a été battue en 1870. L’homme finit par pleurer devant les enfants, ou retenir ses larmes, je ne m’en souviens pas.

Les Chinois se sont reconnus dans cette nouvelle. Ils y ont vu leur propre histoire : un peuple convaincu que sa langue, sa poésie, sa culture sont les plus belles du monde, mais dominé par d’autres, technologiquement et militairement plus puissants. L’idée que l’Occident possédait la technique mais pas l’âme de la Chine leur parlait directement.

Cela amène à une hypothèse inconfortable : cet amour excessif pour sa propre langue n’est peut-être pas un signe de force, mais de faiblesse. Une fierté déplacée, qui masque un sentiment de défaite. On se raccroche à la langue quand le reste ne tient plus.

J’ai évoqué cette idée à Hajer. Elle m’a simplement répondu : « C’est exactement la même chose avec nous et la langue arabe. »

Cela m’a confirmé que ce rapport passionnel à la langue n’est ni spécifiquement français, ni même exceptionnel. Il apparaît souvent chez ceux qui ont perdu autre chose, et qui transforment la langue en refuge, en symbole, parfois en mythe.

Et tandis que le parti de gauche LFI essaie de bâtir un espoir populaire dans une langue française qui peut se créoliser tout en s’enrichissant, les partis de la réaction s’arc-boutent sur une prétendue pureté de la langue, dont on ne saurait être trop fiers et que, bizarrement, « les autres pays nous envient ».

De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

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La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).