Roux le Bandit d’André Chamson, un roman pour notre temps

Manuscrit de Roux le Bandit. Incipit du roman.

Publié en 1925, Roux le Bandit raconte l’histoire d’un déserteur. Le jeune Roux décide de disparaître dans les montagnes des Cévennes lorsque la France mobilise sa population pour aller se battre contre l’Allemagne dans ce qui va devenir la première guerre mondiale.

On comprend immédiatement combien cette histoire m’a charmé dès que mon ami Peter me l’a racontée. J’ai lu ce roman en 2012, lorsque je vivais moi-même dans une cabane cachée dans les montagnes cévenoles. Il était impossible de ne pas identifier le sage précaire quadragénaire et le héros trentenaire de 1914. Un siècle me séparait de Roux, et bien qu’il dût vivre une épreuve difficile et dangereuse, je me sentais proche de lui.

Au tout début, les Français partaient à la guerre la fleur au fusil et pensaient être de retour dans leur ferme quelques mois plus tard. C’est pourquoi les fermiers du roman racontent l’histoire en insistant sur le mépris qu’ils ressentaient vis-à-vis de Roux, quand ils s’aperçurent que le jeune paysan manquait à l’appel, qu’il s’était évaporé dans la nature.

Pendant le premier tiers du roman, peut-être la moitié, les Cévenols traitent Roux de lâche et le méprisent pour avoir cédé à la peur. Alors que les jeunes de la région se faisaient tuer ou blesser sur le champ de bataille, les vieux du village lui reprochaient de mener la vie de bohème et de tirer au flanc.

Mais la guerre s’éternisa et les Français se sentirent floués, trahis par leurs élites encore une fois. Déserter, finalement, n’était plus considéré comme une option aussi monstrueuse. C’est l’Etat qui est monstrueux et, dans des circonstances extrêmes, la désobéissance civile peut être la seule alternative à la barbarie. C’est ce que raconte le roman d’André Chamson à l’époque où l’auteur est pacifiste. Plus la guerre dure dans le temps, plus les paysans acceptent la fuite de Roux. Ils finissent par avoir des contacts avec le fugitif et, petit à petit, on comprend ses motivations : c’est un objecteur de conscience qui fuit la guerre par fidélité pour sa religion. Aujourd’hui, si le même héros était musulman et non protestant, on dirait de lui qu’il est « radicalisé » car il place sa foi au-dessus des lois de la république.

Homme des bois cévenol, déserteur de 14-18. Source inconnue.

Roux a vraiment existé, mais dans une région située plus au nord, en Lozère. Grosse différence entre le vrai Roux déserteur et le personnage de fiction : Alfred Roux ne parlait pas de religion, il se défendait avec des armes et n’attira jamais la sympathie des Cévenols car il était un sauvage incommode.

Le célèbre historien des Cévennes, Patrick Cabanel, qui m’a déçu lors de sa conférence à la médiathèque du Vigan mais dont j’apprécie les écrits, affirme qu’il existe un exemplaire de l’édition originale signée par André Chamson et par Alfred Roux lui-même, ce qui accréditerait l’idée selon laquelle l’écrivain et l’ancien déserteur se seraient rencontrés.

Je vous invite à lire l’article de Cabanel sur Roux le Bandit, il est un peu foutraque mais dans le bon sens du terme : bien écrit, c’est de la recherche historique de qualité, créative et réflexive, avec des sources faciles mais pertinentes, et quelques documents qui paraissent légèrement apocryphes, tout ce qu’on aime dans les bureaux de la Précarité du sage. Voir, en ligne ou sur papier, Patrick Cabanel, « André Chamson : Roux le Bandit, la guerre et la paix », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (1903-2015), Vol. 160, LES PROTESTANTS FRANÇAIS ET LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (Janvier-Février-Mars 2014), pp. 507-521, ici p. 510.

Connaissant cet historien, plus proche intellectuellement du Sage précaire que d’un scientifique incorruptible, je ne peux exclure qu’il ait purement et simplement inventé ce livre dédicacé, que personne n’a vu à part lui. Les historiens ont parfois aussi de ces envies de légendes et de mythes, comme le sage précaire les fait naître à sa façon.

Roux le Bandit doit donc prendre sa place dans la jeunesse des années 2020, après avoir plus à celle des années 1920. À l’heure des réformes iniques sur l’âge de la retraite, ce roman nous invite à réfléchir sur l’idée de retraite, de mises en retrait. Au temps venu des expérimentations de vie autonome et alternative, ce récit nous montre une vie d’insoumis pacifique et auto-suffisante. Le personnage de Chamson se débrouille tout seul, sans l’aide de la société, mais continue d’entretenir des relations d’entraide avec des vieux et des vieilles, il n’hésite pas à offrir son aide clandestinement à ceux qui le voient sur la draille ou dans les forêts. De ce point de vue, il me fait penser aux jeunes Arc-en-ciel qui vivaient en marge des villages et qui organisaient un système de solidarité inouï. C’est donc le roman des néo-ruraux qui cherchent quelque chose comme une résistance durable aux dérives du capitalisme.

Jeunes gens qui prônez la désobéissance civile, plutôt que de brandir des auteurs américains, lisez dans vos yourtes et exposez dans vos manifs de beaux exemplaires de Roux le Bandit, le roman des réfractaires non violents.

Cadeaux d’anniversaire imprévus pour le sage précaire

Photo de Element5 Digital sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « voyageur réactionnaire ».

Le 29 mars dernier, le sage précaire a fêté son anniversaire de la meilleure des manière, seul avec la femme qu’il aime. Sans bougie mais avec un délicieux gâteau, sans flonflon mais avec l’apaisement d’une soirée sans pression.

L’année dernière mon anniversaire fut un enfer. Des amis bienveillants étaient chez nous et voulaient me faire plaisir alors que je désirais être seul. Il fallait faire semblant d’être joyeux ce qui est probablement, pour un être humain naturellement joyeux, l’effort le plus difficile à fournir.

Cette année, une simple soirée avec celle qui sait me faire plaisir. Des cadeaux que je n’ai ouverts que le lendemain pour des raisons que je ne dévoilerai pas. Une bouteille de jus de fruit pétillant qu’on a oublié de déboucher. Le paradis.

Un cadeau d’anniversaire est apparu dans la presse : l’annonce de la parution d’un livre qui révèle les relations qu’entretiennent trois écrivains avec l’extrême droite. L’écrivain voyageur Sylvain Tesson est épinglé comme un bon vieux fasciste aux multiples fréquentations inavouables. Voilà qui tire une belle conclusion au travail que j’ai mené un peu seul depuis dix ans. Cela fait dix ans que je repère, dans l’écriture de cet aventurier, une tonalité réactionnaire, un style ampoulé faussement dandy, et des relents de racisme insupportable.

À la réflexion je ne suis pas si seul. Un autre chercheur en littérature des voyages a fait du bon travail sur l’imposture Tesson et je voudrais lui rendre hommage : Jean-Xavier Ridon. Lisez parmi ses articles ceux qui sont parus depuis les années 2015, c’est lumineux.

Le jour de mon anniversaire, donc, je vois le monde médiatique confirmer, sur le plan de l’enquête, ce que j’avais perçu dans les mailles du texte, dans la chair de l’écriture et le grain de la voix. Je sais que personne ne se dira jamais : « Il avait donc raison ce mec que j’ai rencontré dans tel train ou dans tel colloque. » Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que l’on obtient. Les satisfactions du chercheur sont plus étouffées, plus solitaires, plus longues en bouche. Le sage précaire et sa meilleure moitié se contentent de se lover dans le noir non sans avoir avalé un entremet au chocolat.

Photo de Anna Shvets sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots : « Voyageurs racistes ».

Guerre en Ukraine 2023 : le doute contre ceux qui récidivent éternellement

La guerre en Ukraine continue de faire rage et le sage précaire ne sait toujours pas qu’en penser.

« Poutine a déjà perdu la guerre, déclare Jonathan Littell dans Le Monde, mais on ne fait pas ce qui est nécessaire pour l’obliger à l’accepter. »

Le sage précaire est convaincu par le dernier qui a parlé. Il est pour la paix, c’est entendu, mais cela ne veut rien dire en temps de guerre.

Dans les médias, on entend tout et son contraire. Je suis également agacé par deux types de commentateurs : ceux qui disent que la Russie va très bien, qu’elle maîtrise la situation, que son économie est florissante grâce à cette guerre, me semblent de simples propagandistes.

À l’inverse ceux qui, comme Jonathan Littell, BHL, Romain Goupil et tous les néoconservateurs, disent que la victoire sur l’armée russe n’est qu’une affaire de volonté occidentale sont horripilants de naïveté et d’irresponsabilité. BHL déclare dans le long entretien que France Culture lui consacre : « Je suis fier de ce que la France a fait en Lybie. Moi ce qui me fait honte c’est la situation syrienne. L’ingérence démocratique en Lybie a fait plus de bien que la non-ingérence en Syrie. »

Tout ce groupe d’intellectuels bellicistes laisse pantois. Il suffit de faire la guerre, à les entendre, ce n’est quand même pas compliqué.

Le sage précaire observe ces imbéciles et les écoute attentivement. Voilà ce qu’il faut faire quand on est précaire : se mettre soi-même dans le camp du bien et affirmer crânement, contre toute apparence, au mépris de toutes les leçons de l’histoire, qu’au nom du bien on peut se livrer à toutes les sauvageries.

Mais alors le sage ne serait plus précaire. Il serait sûr de son fait, sûr de son droit, ce qui lui ferait perdre son statut faillible d’homme faible aux pieds d’argile.

Dois-je dire « ma femme » ou utiliser le prénom de ma femme ?

Image générée quand j’ai saisi « Ma femme », Photo de Mikhail Nilov sur Pexels.com

Cécilia et son mari nous ont rendu visite l’autre jour, c’était un plaisir de les voir. Le mari de Cécilia restera anonyme pour des raisons de confidentialité, et aussi pour faire écho au sujet de ce billet. De plus, mes amis ne veulent pas apparaître en tant que couple sur l’internet, j’avais parlé d’eux de cette manière jadis et ils n’avaient pas apprécié. Cela les regarde.

En nous promenant dans le parc du Château d’Ô, Cécilia m’a expliqué pourquoi elle n’aimait pas que j’emploie sur ce blog l’expression « ma femme » ou « mon épouse » lorsque j’évoque Hajer. La conversation était intéressante car Hajer, elle-même, préférait qu’on n’utilisât pas trop son prénom sur internet.

Selon Cécilia, l’expression « ma femme » est non seulement un signe de propriété, mais surtout un signe de culture bourgeoise, vieux-jeu et poussiéreux. Mais alors pourquoi le sage précaire affectionne-t-il cette expression alors qu’il n’est ni bourgeois, ni vieux-jeu, ni poussiéreux ?

Selon moi, c’est l’emploi des prénoms qui renvoie à la bourgeoisie moderne. Quand je lis ce grand bourgeois qu’est Emmanuel Carrère, je dois savoir qui est Hélène quand son nom apparaît. L’emploi du prénom pour désigner des membres de la famille, ou des membres de la hiérarchie, ne renvoie pas à quelque chose de moins hiérarchique et de moins bourgeois, bien au contraire : il s’agit de s’adresser à des happy few qui connaissent les codes de la bonne société et qui ont en tête, intuitivement, le Who’s who? du milieu concerné.

En toute modestie, je trouve qu’il y a quelque chose d’à la fois digne et généreux à dire « ma femme » car cela accueille le lecteur dans un espace neutre où personne n’est censé connaître telle ou telle personne. Cela me fait penser aux Mémoires de Saint-Simon, où le duc mentionne toujours son épouse sous la locution « Mme de Saint-Simon ». Le lecteur y perçoit non pas la soumission d’une épouse mais la personnalité d’une femme responsable qui prend d’énergiques initiatives pour redorer le blason de son mari, c’est-à-dire de la France tout entière.

Plus modestement encore, « ma femme » me fait penser aux épisodes de Columbo à la télévision. La moitié du détective n’apparaissait jamais à l’écran mais Columbo parlait souvent d’elle, généralement à tort et à travers. On l’avait tellement fantasmée et espérée qu’elle finit par devenir l’héroïne d’une nouvelle série télé en bonne et due forme.

Recension de mon livre dans la revue « Moyen-Orient »

C’est avec plaisir que je relève ce compte rendu de lecture de mon Birkat al Mouz, livre que j’ai fait paraître au retour de mon séjour en Oman.

Je ne sais qui a écrit cet article, mais c’est une personne à la fois bien et mal informée. Il y est fait mention que j’enseignais la philosophie et les lettres, or, pendant six ans dans le monde universitaire du Golfe persique, je n’ai pas enseigné la philosophie aux Omanais, ou si peu.

Cela n’a pas d’importance pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. J’ai pris soin de ne jamais dire, dans ce livre, que j’étais enseignant chercheur. Je ne voulais justement pas que ce soit perçu comme un « livre de prof », ou un « récit d’expatrié ». Je fais passer mon narrateur pour un reporter à un moment donné, car le journalisme indépendant était mon gagne-pain avant de m’envoler pour l’Arabie heureuse, et aussi parce qu’un reporter a plus que d’autres l’occasion de rencontrer des gens appartenant à toutes les strates d’une société. Or mon livre parcourt un large spectre de la société omanaise, même s’il se concentre sur une région assez délimitée du pays.

À part cela, je ne connaissais pas cet organe de presse, je n’ai aucune idée de leur ligne éditoriale. Je ne peux pas donc pas juger de la mesure dans laquelle mon petit récit peut servir d’alibi pour telle ou telle option politique.

Les billets les plus lus en 2022

En 2022, c’est la page d’accueil qui a remporté de loin les plus de suffrages. Cela signifie que la plupart des visiteurs de ce blog viennent prendre des nouvelles. Quand mon blog était mieux référencé dans les moteurs de recherche, les visites étaient bien plus nombreuses et la plupart des visiteurs n’étaient pas des habitués. La précarité du sage était une plateforme où se croisaient des gens qui avaient été guidés au fil de leur recherche sur tel ou tel de mes articles. Des billets vieux de plusieurs années redevenaient populaires. Le changement d’adresse qui a eu lieu en 2020 a tout changé et ce blog est devenu un espace confidentiel, pour happy few. Cela n’est pas exactement une mauvaise nouvelle, mais c’est une donnée à prendre en compte.

Puis viennent les billets les plus lus : gros succès pour L’Harmattan, à ma grande surprise. On comprend aisément la raison de ce succès. Chaque année, des milliers d’auteurs cherchent vainement à publier un manuscrit et j’ai offert dans ce billet un témoignage précieux pour ces auteurs en quête d’éditeurs.

Je note, sans savoir si cela est satisfaisant ou non, que mes critiques sur les écrivains du voyage se font la part belle dans le classement. Mais il s’agissait surtout de critiques politiques, pas vraiment des analyses littéraires, où je croyais humblement exceller.

2022 fut une année d’élection présidentielle, ce qui explique la tonalité politique du palmarès : Mélenchon, Zemmour, Onfray, le racisme, la place de l’islam, il y a peu de sagesse précaire et peu d’humour dans tout cela. Peut-être suis-je devenu moins drôle au fil des années, et moins précaire.

Mention spéciale pour les Journées du Matrimoine. Le travail artistique de Michel Jeannès a su capter une attention méritée, même en pleine élection présidentielle.

Pourquoi je ne fais pas grève le 19 janvier

Je soutiens les grévistes mais je ne fais pas la grève moi-même. Je suis donc dans une situation intellectuellement inconfortable, car je ne saurai pas que répondre à ceux qui me diront : « Salaud, pourquoi n’es-tu pas solidaire avec nous ? » Il est vrai que les mouvements de grève actuels n’entrent pas en écho direct avec les pauvres combats de la sagesse précaire. Partir à la retraite à 62 ou 64 ans, c’est un problème que je comprends mais auquel je ne me sens pas attaché.

L’inconfort intellectuel, il faut dire, c’est un peu le lot consubstantiel de la sagesse précaire. A-t-on jamais vu un SP confortable ?

La carrière d’un sage précaire se fait en pointillés, hors des clous, en zigzag, et ne profite pas des avantages de la vie sédentaire. Un sage précaire n’a pas les mêmes droits qu’un fonctionnaire de la république. Mon parcours est trop chaotique pour que je puisse prétendre un jour bénéficier d’une retraite par répartition. Ni à 62, ni à 64, ni à 67 ans, jamais le sage précaire ne profitera d’une confortable pension, car il a trop vécu comme un punk qui clamait en chuchotant : « no future« .

Les gens comme le sage précaire sont assez nombreux, qu’on ne s’y trompe pas. Obligés de s’expatrier pour trouver de quoi vivre, ils traînent leur joie de vivre dans des pays magnifiques, des oasis fertiles et des plages paradisiaques pour espérer être mieux payés qu’en France. Ces gens font des calculs tordus pour conduire leur projet professionnel et finissent dans un trou perdu. Ils payent leur insouciance en acceptant un statut insécure et une seule certitude : ils n’auront aucune retraite.

Cela m’empêche-t-il de faire la grève par solidarité avec mes chers collègues qui, eux, couleront des jours confortables après 65 ans ? Non, ce n’est pas cela qui m’en empêche.

J’ai honte de le dire car la raison qui me pousse à aller bosser plutôt que de manifester n’est pas glorieuse. J’ai longtemps hésité avant de me confesser sur ce blog. Mes lecteurs fidèles risquent de me mépriser et de se détourner de moi. Or que serait La Précarité du sage si la sincérité et l’honnêteté ne coiffaient pas les élucubrations fantasques du personnage ici mis en scène ? J’avoue ne pas faire grève pour entretenir une réputation d’employé modèle aux yeux de ma hiérarchie. J’en ai vraiment honte car ce réflexe n’est pas digne d’un sage précaire punk et postmoderne, mais c’est la triste vérité.

Je ne me suis même pas renseigné pour savoir ce qu’il en était de mes émoluments en cas de grève, je ne suis au courant de rien. Je me suis seulement dit, comme un esclave des temps modernes : « Va travailler mon garçon, et donne le meilleur de toi-même, car cela augmentera tes chances de t’en sortir dans la vie, de survivre quand il faudra survivre, de trouver le bon job quand celui-ci apparaîtra. »

Naturellement, cela est facilité par le fait que j’aime mon travail et que j’adore enseigner la philosophie. Comme Alain le disait à propos de l’artiste qui contemple son oeuvre en train de se faire, le sage précaire est le spectateur de son propre cours. De ce fait, je suis impatient de savoir ce que donnera la leçon sur le langage que je commence aujourd’hui. Et c’est dans cette attente de spectateur Netflix que je me rends en salle de classe, plutôt que dans les défilés de manifestants.

7 janvier, retour sur les attentats de Charlie Hebdo

En janvier 2015, j’avais déjà écrit ma gêne concernant l’émotion et la récupération qu’avaient suscités les attentats meurtriers.

Des années auparavant, j’avais aussi écrit dans ce blog le malaise que m’inspirait la direction de Charlie Hebdo, combien ce journal avait trahi la satire. Vous allez me dire que les deux événements n’ont rien à voir. Je n’en suis pas si sûr. Si ce journal était resté le brûlot anarchiste qu’il avait été, il n’aurait pas spécialement attiré la colère des terroristes. Il a attiré l’attention des activistes islamistes lorsqu’il a voulu publier, en solidarité avec un journaliste danois, les caricatures qui avaient fait scandale. Or cette solidarité et ce combat pour la liberté de la presse devaient être menés par des publications d’information, pas des journaux satiriques. Le journal satirique charrie avec lui sa propre outrance, ses propres interdictions, sa propre confrontation avec la censure.

En 2023, je note que le malaise ne désépaissit pas. Voici ce que le maire socialiste (tendance Hollande, Cazeneuve et Delga, si vous voyez ce que je veux dire) de Montpellier écrit sur les réseaux sociaux pour commémorer les attentats :

#ToujoursCharlie, à la mémoire des victimes du fanatisme islamiste qu’il faut combattre avec résolution, sans relativisme, dans la clarté des principes républicains. En bannissant le terme islamophobie, pour mieux combattre l’intolérance, et défendre la liberté d’expression.

Mickaël Delafosse, 7 janvier 2023

Dès la lecture de ce post, j’ai ressenti une forme de dégoût sans savoir d’où il venait. Voici brièvement :

  1. Pourquoi préciser que le fanatisme est « islamiste » ? Est-ce si important que cela ? Les morts seraient-ils moins morts si le fanatisme avait été d’un autre bord, comme les Kurdes assassinés il y a quelques jours ?
  2. Que veut-il dire par « sans relativisme » ?
  3. Pourquoi diable mentionner le terme d’islamophobie ? Dans ce contexte, quelle est donc sa justification ?

À trois reprises, dans cette maigre prise de parole, l’élu centriste méprise et pointe du doigt les Français de confession musulmane. Son post maladroit crée un lien explicite entre islam et terrorisme, comme d’autres font des liens entre France et colonialisme, homme et violeur, blanc et raciste. Plutôt que d’être simplement universaliste, comme un républicain modeste, il nous envoie un message de connivence, à nous les majoritaires privilégiés, nous qui sommes blancs, qui ne vivons pas dans des quartiers défavorisés, qui jouissons d’une éducation supérieure. Il nous dit : « Vous pouvez continuer à être racistes du moment qu’au lieu d’Arabes vous employez le mot « musulmans ».

Utiliser la mort et la mémoire des géniaux Cabu, Charb et Wolinski pour diffuser ce genre d’idées.

L’héroïsme silencieux des professeurs en France

Image de colloque pour illustrer un conseil de classe
Image d’un colloque tenu à Lyon en 2022 pour illustrer un texte sur les conseils de classe, car je n’ai pas d’image de conseil de classe. Je ne pense pas avoir l’audace de demander à mes collègues l’autorisation de prendre une photo lors des conseils de fin de trimestre.

Comme les médias nous disent que l’éducation nationale est devenu un véritable cloaque, et que le niveau intellectuel de notre école s’est littéralement effondré, je m’attendais à voir en France des professeurs blasés, déprimés, désinvestis, méprisés et exsangues.

Or, la semaine qui a précédé les vacances de Noël, j’ai assisté à trois conseils de classe, correspondant aux classes de terminale auxquelles j’enseigne la philosophie.

Bon, moi, j’étais là comme un touriste, je venais les mains dans les poches car j’étais nouveau et remplaçant ; j’écoutais et donnais rarement mon avis. Mais les autres, ceux qui sont en poste dans ce lycée depuis des années, il fallait les voir. C’était tout à fait instructif de les entendre parler de chaque élève, de peser le pour et le contre avec soin et bienveillance. Tous passaient des heures de soirée à évaluer, à encourager, à écrire et réécrire des bulletins pour coller au plus près de ce que chaque élève méritait de recevoir comme message.

C’était presque émouvant de voir tant d’individus ayant suivi des formations de si haut niveau et étant payés en coups de pied aux fesses, réunis dans une même classe, si tard dans la journée, et passant tant de temps à s’occuper de l’instruction, de la santé, du bien-être et de l’avenir de tant d’élèves.

Je n’ai jamais vu autant de soin et de professionnalisme portés aux apprenants, et ce dans une bonne humeur et un respect remarquables. Les institutions où j’ai travaillé ces vingt dernières années n’avaient, par comparaison, rigoureusement rien à faire des étudiants. Nous passions un temps considérable à produire des documents administratifs, ça c’est certain, mais dans le seul but de nourrir une machine hiérarchique aveugle et dans l’espoir que l’institution en question réussisse son accréditation ou progresse dans les classements internationaux. La pression était épouvantable et le harcèlement érigé en art de vivre. Mais l’indifférence aux apprenants et au niveau d’enseignement était total. En lieu et place du soin dû aux étudiants, nous donnions des bonnes notes imméritées qui permettaient d’acheter le silence des familles et d’améliorer les statistiques. L’accent était exclusivement porté sur les myriades de rapports à écrire, de calculs sibyllins à mettre en avant, de chiffres à saisir, de telle manière et surtout pas de telle autre manière. Et tout ce travail était sans corrélation avec le savoir à transmettre, la progression des élèves, ou l’élaboration de la connaissance.

En France, dans les lycées publics, ce que je vois me redonne de l’espoir dans l’éducation et l’instruction. Quand on sait que le corps enseignant travaille pour un traitement qui confine au bénévolat, on peut prendre cette communauté comme exemple de bienveillance sociale. On devrait peut-être prendre les profs de l’éducation nationale comme objet d’études sociologique, politique et économique : comment un groupe humain peut trouver en lui-même assez de ressources pour apporter aux enfants d’une nation un niveau d’instruction étonnant compte tenu des bâtons que les dirigeants politiques s’obstinent à leur mettre dans les roues.

Bilan de mon immersion dans l’éducation nationale : le niveau des élèves ne monte ni ne baisse

Image générée quand j’ai saisi les mots « Classe de Philosophie ». Photo de RODNAE Productions sur Pexels.com

Nous sommes entre Noël et le jour de l’an. Le sage précaire est en vacances, comme tous ses collègues professeurs. Il professe la philosophie en classe terminale depuis septembre 2022 dans des lycées de France et d’ailleurs. Trois mois d’expérience qui autorisent un petit bilan d’étape.

Que peut-on penser des élèves français des années 2020 ? Doit-on se lamenter sur l’état de notre « école républicaine » ? Le niveau baisse-t-il à un point tel qu’on ne reconnaîtrait plus son pays ?

Après trois mois de travail intense dans l’enseignement de la philosophie, je n’ai pas lieu d’être catastrophé. Les élèves que j’ai eus jusqu’à présent sont sympathiques et bien élevés, et le sont davantage dans le public que dans le privé, je tiens à le dire. Dans le privé, on entend une petite musique néolibérale qui nous susurre à l’oreille que les profs sont au service des familles qui ont payé les inscriptions. Par conséquent, nous sommes encouragés à être très fermes sur la discipline et coulants sur les notes. Les parents aiment les punitions et les retenues, mais ils veulent bien les arrangements entre amis qui permettent à leurs rejetons d’avoir le bac sans en avoir le niveau.

Les élèves du lycée public sont très agréables et malgré des classes trop chargées je ne constate pas d’effondrement du niveau scolaire des Français. Si je les compare avec la classe dans laquelle j’ai été initié à la philosophie, en 1990-1991, je ne peux pas dire qu’ils soient plus stupides aujourd’hui que nous l’étions il y a trente ans. En revanche, en toute modestie, les cours semblent meilleurs : je pense être un meilleur professeur de philosophie que celui que j’avais en terminale dans la région lyonnaise. Il était débutant, si j’ai bonne mémoire, et ne savait pas expliquer les choses avec autant de clarté que moi.

Les élèves cévenoles d’aujourd’hui sont donc tout aussi intelligents que ceux d’hier. Ils sont aussi capables de grandes choses que ceux du siècle dernier. Je suis en train de corriger une centaine copies d’une dissertation (que les élèves ont écrite en devoir surveillé pour éviter le plagiat et la tricherie.) Les notes que j’ai distribuées donnent un aperçu de mon sentiment en la matière. J’ai donné un 19/20, cela dit assez combien je suis satisfait des efforts de certains. Bien entendu, il y a de mauvaises copies, et la majorité se trouve autour de la moyenne. Mais outre le 19, j’ai donné deux 18, quatre 17, cinq ou six 16, une poignée de 15, et ainsi de suite jusqu’au peloton qui tourne entre 9 et 11, et les lanternes rouges qui pourront se réveiller plus tard si elles le souhaitent.

Pas si mal pour un exercice, la dissertation philosophique, qui est sans conteste le plus difficile et le plus exigeant de toutes les humanités françaises.

Note interne à destination de mon ministre de tutelle:
Pap, quand la philosophie disparaîtra de notre cursus scolaire, ce point de comparaison entre les élèves des deux siècles aura aussi disparu. À bon entendeur salut.

La précarité du sage, Noël 2022.