Les arts de la performance en classe de FLE

La vidéo ci-jointe est une petite présentation que j’ai faite pour une université qui demandait un exposé de trois minutes sur une technique d’enseignement « innovante ».

Dans le champs des langues étrangères, le terme d’innovation est centrale, je ne sais pas d’où cela vient ni pourquoi les gens se crispent là-dessus. En réalité c’est dans la gestion de la recherche en général qu’on met en avant l’innovation, mais il y a peu de réflexion sur ce qu’est l’innovation.

Souvent, en didactique des langues, on se dit qu’une « technique innovante » se doit d’être une programmation informatique, ou un logiciel, ou une plateforme numérique, enfin quelque chose qui fasse intervenir de manière décisive les nouvelles technologies.

Le sage précaire n’a rien contre les nouvelles technologies, au contraire : de tous les sages précaires du monde, il fut le premier à ouvrir un blog, en 2005. Il est aussi le premier YouTubeur de toute la galaxie dite « sagesse précaire, sagesse diluée et philosophie en vrac ».

En tant qu’enseignant j’utilise abondamment les techniques de l’information et de la communication (TICE), j’ai la chance d’être formé à ces machines au fur et à mesure de mes déplacements, et je m’en sers sans compter.

En revanche, s’il me faut dire ce que je fais d’innovant, je ne peux pas me faire passer pour un grand informaticien. De plus, je n’ai pas encore observé d’innovation intellectuelle dans l’usage des technologies. L’exercice de grammaire, que vous le fassiez sur une tablette, sur un cahier ou sur une ardoise, il reste le même exercice.

En définitive, on utilise les ordinateurs mais on n’a pas encore détecté d’amélioration du niveau de langue de nos étudiants depuis qu’ils utilisent des ordinateurs. Les TICE sont donc utiles et ne doivent pas être snobées, mais elles ne sont ni miraculeuses ni même indispensables. Je ne reviens pas sur les fameux cadres de la Silicon Valley qui mettent leurs enfants dans des écoles où l’on interdit les tablettes au profit des ardoises et des craies.

Alors après réflexion, je me suis dit que ce que j’ai fait de plus innovant ces dernières années, c’était peut-être ce qui paraît le plus antique, le plus archaïque : chanter, danser, jouer la comédie. Se produire en public. J’appelle cela « les arts de la performance » car il n’y a rien de tel que d’inscrire la langue que vous êtes en train d’apprendre dans une action publique où vous convoquez toute votre personne, où vous vous sentez jugé et scruté, une action où vous vous produisez physiquement et qui produit au final des applaudissements balsamiques. Votre performance vous a transformé intérieurement et extérieurement en un locuteur officiel de cette langue étrangère.

Olivier Rolin en Oman

Olivier Rolin parmi les roses de Jebel Akhdar, Oman

Je retiens deux choses du déjeuner à la résidence de France. La cuisine est excellentissime. De l’entrée au dessert, cela vaut largement les restaurants étoilés au guide Michelin de ma ville natale. Cela seul me motiverait à passer les concours de la fonction publique et à tenter une carrière diplomatique. D’autre part, l’extrême gentillesse non affectée d’Olivier Rolin. C’est pour lui que l’ambassadeur organise ce déjeuner avec quelques personnalités associées à la littérature française en Oman. Il m’avait confié dans une soirée précédente que l’écrivain allait bientôt venir.

Invité d’honneur, centre officiel de toutes les attentions de la république française, Olivier Rolin est celui qui est le plus à l’écoute autour de la table, qui s’intéresse le plus aux autres, à la vie des gens, à leurs activités et à leurs goûts. J’ai déjà raconté comment j’étais arrivé en retard à ce déjeuner et que l’écrivain avait des raisons légitimes d’être peu impressionné par le livre que je venais de faire paraître. Il ne m’en tint aucune rigueur, comme le montre l’histoire qui suit.

Nous sortons sur une espèce de terrasse car l’ambassadeur veut fumer une cigarette.

Je commets, comme à mon habitude, une bévue diplomatique. Tandis que l’ambassadeur me raconte de quoi parle le polar qu’il a publié aux éditions du Seuil, une intrigue qui se déroule à l’époque de la deuxième guerre du Golfe, je déclare que 2003 était la dernière année où l’on pouvait encore être fiers de notre diplomatie. C’était l’Amérique de George W. Bush en croisade contre l’Irak, et le président français Jacques Chirac s’y était opposé. Je le confirme ici, la voix de la France fut écoutée et respectée, occasionnant des tombereaux de haine et de mépris de la part des Américains. Cette position de la France était valable, cohérente et propice à ouvrir des brèches d’espoir parmi les nations arabes. De mon point de vue, ce que nous avons fait depuis en politique étrangère est un désastre, la guerre en Lybie étant peut-être le point le plus abyssal de notre déréliction.

L’Ambassadeur, tout de politesse et de raffinement, pense le contraire de moi. Il trouve que Villepin et Chirac ont été lourdauds dans cette affaire et que nous n’aurions pas dû être frontaux contre les États-Unis d’Amérique. Selon lui, nous n’avons pas empêché la guerre et nous n’avons rien gagné à jouer les justiciers donneurs de leçon.

« Nous nous sommes fait plaisir », c’est l’expression de l’ambassadeur, qui sera reprise telle quelle dans son polar. « On s’est fait plaisir mais ce n’est pas comme ça qu’on dirige les affaires étrangères. On aurait dû être moins catégoriques avec les Américains et, sans participer trop activement à leur guerre, les accompagner pour agir à la marge et améliorer les choses qui pouvaient être améliorées. » Je ne suis pas un diplomate, et de plus je suis invité en bonne compagnie, je ne vais pas contredire plus que de raison l’ambassadeur de mon pays, dans son propre palais, alors je ne discute pas et nous passons à un autre sujet : que faire avec notre hôte Olivier Rolin ?

Je propose de l’inviter dans mon oasis pour lui faire découvrir la Montagne verte dont le piémont n’est autre que mon jardin. D’habitude, les invités de marque restent dans les ors de la république, mais celui-là a des velléités de bourlingue. Ma proposition pourrait lui plaire. Une question restera alors à régler, comment conduire l’écrivain jusqu’à mon oasis et comment le ramener sain et sauf à la résidence de France ? Les voitures de fonction sont prises et le chauffeur employé par l’ambassade a déjà un emploi du temps chargé. N’écoutant que mon patriotisme et mon amour de la littérature, j’offre de venir chercher Olivier Rolin le soir de la conférence qu’il donnera à Mascate, de le faire dormir chez moi, et de le ramener ici dans ma vieille Toyota.

Le soir de ladite virée, j’arrive (encore une fois en retard) à la conférence. L’écrivain rencontre la communauté francophone de Mascate dans le musée franco-omanais. Ce musée est une maison du XIXe siècle où vivait le premier consul de France, au tout début des relations diplomatiques entre l’Oman et la France. François Mitterrand a transformé cette maison en musée dans les années 1990.

Quand la conférence se termine, la communauté francophone d’Oman, concentrée pour la plupart à Mascate, se salue et se souhaite le meilleur. Je retrouve Rolin flanqué de l’ambassadeur. Nous nous mettons au point pour l’excursion de notre invité et, toujours mû par mes instincts para-diplomatiques, je nous invite au dîner que l’ambassadeur a prévu de partager avec d’autres amis. Ce petit monde a la classe de ne pas me faire sentir que j’ai commis un nouvel impair.

Nous roulons les quelques heures qui nous séparent de ma maison, non sans rajouter une petite heure de route due à une erreur de direction à la sortie de la capitale. Le lendemain nous allons à la montagne pour faire la promenade des roses. Avril est certainement le meilleur moment de l’année pour visiter les montagnes d’Arabie : les fleurs que l’on cultive pour produit l’eau de rose sont en pleine floraison. On se promène sur des chemins escarpés qui dégagent une odeur de paradis.

Olivier Rolin le long d’un falaj, Jebel Akhdar, Oman

Olivier n’est plus tout jeune mais il tient une telle forme physique que je marche avec lui sans prendre plus de précautions que j’en prends habituellement avec mes compagnons randonneurs. Habillé d’un gilet sans manches agrémenté de poches de photographe sur une chemise de coton blanc à col Mao, d’une paire de pantalons en toile de lin et d’une casquette en toile grise, on reconnaît chez lui le voyageur qui a l’habitude de tous les climats et de tous les paysages. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est l’élégance dont il fait preuve. C’est là que je prends des notes, car moi, on m’a toujours appris à porter les frusques les plus abominables lorsque je courais le risque de me salir. J’ai donc tendance à ressembler à un clochard en montagne et à un premier communiant dans un centre commercial.

Après notre randonnée, nous prenons un verre dans un bel hôtel construit au bord du canyon. La conversation d’Olivier m’enchante littéralement. Je pourrais rester des jours à l’entendre parler de son métier. En plus d’être un des grands écrivains de langue française, il est éditeur depuis quarante ans dans la prestigieuse maison du Seuil. Il me raconte des dizaines d’anecdotes qui sont pour lui des banalités et pour moi des révélations secrètes descendues tout droit de l’Olympe.

Tel auteur a été publié par Gallimard mais Philippe Sollers a dit ceci ou cela, de sorte que les cartes ont été rebattues. Un énoncé aussi élémentaire que celui-ci ouvre toute sorte de perspectives pour un amoureux des lettres qui ne connaît rien au monde de l’édition. En devisant avec Olivier, je prends conscience qu’à l’école nous étudions la littérature d’une manière trop étroite. Nous savons analyser des textes mais nous sommes ignorants de toutes les réalités sociales, humaines et économiques qui constituent l’industrie du livre. On devrait ajouter au programme de lettres du lycée une option production/édition qui éclairerait l’envers du décor magnifique que sont les mouvements culturels, les courants littéraires, la vie et les images des grands auteurs.

Comme Olivier sait que je suis un grand lecteur de Jean, il me parle de son petit frère avec ce même naturel plein de bienveillance. Il dit que Jean Rolin a rencontré, en P.O.L., un éditeur idéal pour lui. Un éditeur n’est jamais parfait pour n’importe quel auteur, il y a des rencontres qui font les bons duos. Lui-même, Olivier ne se serait pas senti forcément à l’aise chez P.O.L., ni, à l’autre bout de la chaîne, chez Gallimard. Malheureusement pour le petit frère, l’éditeur Paul Otchakosky-Laurens est mort, laissant la maison d’éditions dans la désolation. Je savais qu’il était mort, mon information était allée jusque-là, mais c’est mon hôte qui, dans la voiture, m’apprend que P.O.L. sera maintenant dirigé par Frédéric Boye ce qui nous conduit à parler de ce dernier.

C’est ainsi, en passant du coq à l’âne, que nous descendons de Jebel Akhdar pour retrouver mon épouse qui sort de l’université d’un pas de sénatrice. Nous prenons la route pour l’Ambassade de France où nous déposons Olivier, et continuons notre chemin, Hajer et moi, pour un petit week-end en amoureux au bord de la mer.

Hajer me demande de quoi on a parlé. Je ne sais plus, dis-je. J’ai été tellement émerveillé par la conversation fluide, simple et brillante de notre ami que je suis dans l’incapacité de faire un compte rendu synthétique et intelligent du véritable voyage que je viens de faire.

Jebel Akhdar, la « Montagne verte », Sultanat d’Oman

De la traduction d’un verset du Coran, II, 255: la dimension kantienne de la métaphysique musulmane

Je vous ai entretenu récemment de ma rencontre avec une famille de Malaisie dans un train d’Arabie. Je voudrais m’arrêter quelques instants sur un point de notre conversation que je n’ai fait qu’effleurer dans mon dernier billet : le verset 255 de la deuxième sourate du Coran, le « verset du Trône ». Vous vous souvenez que mes amis malais n’avaient qu’une traduction autorisée du livre sacré et que, pour eux, la phrase « Ya ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum » devait être traduite par : « Il connaît ce qui est devant eux et ce qui est derrière eux ».

Dans la tradition, beaucoup de musulmans connaissent ce verset pour des raisons prophylactiques. Ils le récitent de manière un peu incantatoire pour faire fuir Satan et pour protéger les maisons ou les entreprises. Le prophète aurait dit que c’était le verset le plus important car tout y était résumé. Soit. Mais je voudrais revenir sur les traductions d’un segment très court de ce verset. On en a déjà parlé donc je résume les traductions dans un tableau.

Texte arabeيَعْلَمُ مَا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ
Transcription phonétiqueYa ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum
Traduction littéraleIl sait ce qui est entre leurs mainset ce qui est derrière eux
Coran de MalaisieIl connaît ce qui est devant euxet ce qui est derrière eux
Traduction anonymeIl connaît leur passé et leur futur
Traduction de M. Chebel (2009)Il sait ce qu’ils tiennent entre leurs mains et ce qu’ils cachent
Traduction de J. Berque (1995)Lui qui sait l’imminent et le futur des hommes 
Traduction de D. Masson (1967) Il sait ce qui se trouve devant les hommes et derrière eux
Traductions comparées du Coran, II.255.

Je précise que la transcription littérale est donnée par Hajer, et vérifiée par mes soins dans un logiciel de traduction automatique. Je vous invite à faire de même, copiez et collez le texte arabe dans un traducteur automatique et voyez ce que vous obtenez.

Seul Malek Chebel a respecté l’image des mains et de ce qui est entre les mains. Toutes les autres traductions ont ignoré la lettre du coran pour donner directement la traduction de ce qui leur semblait être le sens des mots. D’après Hajer, « ce qui est entre les mains » signifie ce qui est présent, ou ce qui est presque présent (entre leurs mains, pas dans les mains), donc ce qui est « imminent » (raccord en cela avec la traduction de Jacques Berque). 

En revanche, « ce qui est derrière eux » signifierait plutôt le passé, alors que beaucoup traduisent par « le futur ». Quelle confusion. Les traducteurs commettent donc une sorte d’erreur d’appréciation à cause d’un biais cognitif qui nous fait privilégier la symétrie : si Dieu connaît le futur, il connaît aussi le passé.

De mon côté, je me permets de douter. Quelque chose ne me satisfait pas dans toutes ces traductions. En méditant sur le texte littéralement, je dégage une autre compréhension possible. Étant donné que la suite du verset parle de science, et du fait que Dieu décide du niveau de savoir des hommes, je me dis que « ce qui est entre leurs mains » veut plutôt dire : « ce que les hommes sont capables de (com)prendre » et « ce qui est derrière eux » signifie : « ce qui est dissimulé à leur regard, à leur capacité de connaissance ». 

En définitive, basé sur cette hypothèse, il apparaît que le verset du Trône est plutôt une réflexion philosophique sur « ce qui nous est permis de savoir », pour reprendre les mots d’Emmanuel Kant. À l’aide de ce petit changement de traduction, c’est la compréhension de tout le verset qui s’en trouve bouleversée.

Droite et Gauche : où se situe le sage précaire ?

Si je pense être quelqu’un de gauche, je n’ai aucun mépris pour la droite. Mieux, si des gens de gauche me traitent d’homme de droite, je demande des explications et, selon ces dernières, selon les définitions que l’on donne à « droite » et « gauche », je peux acquiescer. Je suis peut-être de droite au fond. Mais dans l’absolu, hors du cadre d’une polémique, je me sens de gauche, entendu comme la sensibilité politique qui refuse l’organisation actuelle du monde car trop injuste pour l’immense majorité des hommes.

Cela ne correspond pas, à mes yeux, à la question de la répartition des richesses, mais à la perception que l’on se fait de la vie des gens. Être de gauche signifiait rendre tous les hommes égaux devant la loi, leur donner la liberté d’expression, leur autoriser à n’avoir aucune religion, leur donner des congés payés, leur permettre aisément d’entreprendre, et de changer de vie. Mais ne sont-ce pas aussi des valeurs prônée par la droite ?

Le libéralisme est-il de gauche ou de droite ? Ce qui s’oppose au libéralisme, ce n’est pas vraiment la social-démocratie, ni la protection des individus, mais le conservatisme. Ce à quoi s’oppose le libéralisme, ce n’est pas l’émancipation des peuples, mais les monopoles, le fait que des secteurs de l’économie soit confisqués par quelques uns. Je suis donc opposé à l’existence même des milliardaires, qui ne peuvent être que des assistés et prédateurs. Mais il me semble que les gens de droite devraient être en première ligne sur cette contestation, au nom même du libéralisme.

La sagesse précaire confirme là encore sa précarité et son indécision.

Comment on devient un « bullshitter »

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D’abord on ne s’en rend pas compte car on ne sait pas ce qu’est un bullshitter. Puis, quand on s’aperçoit qu’on raconte des bêtises, alors on commence à douter. Mais surtout, c’est en fréquentant d’autres bullshitters que les plus lucides d’entre nous peuvent vraiment faire leur examen de conscience.

Le bullshitter, c’est celui qui dit des choses avec assurance, mais sans en avoir la connaissance ni la compétence. Il y a donc plus de bullshitters chez les intellectuels, dans l’université et les médias, que dans les milieux où le savoir est moins considéré, s’il existe de tels milieux.

C’est aussi celui qui se vante d’aventures qu’il n’a pas vraiment vécues, d’amis qu’il ne connaît pas tout à fait. C’est aussi celui qui flatte ou qui dit ce que les gens veulent entendre. On m’a traité de bullshitter un jour, à Dublin, parce qu’à une femme qui me demandait si ses chaussettes étaient sexy, j’ai répondu : « Very sexy indeed. »

« What a bullshitter », a bougonné mon vieux copain Barra.

C’est lui le bullshitter. J’ai des amis qui sont de grands bullshitters.

Moi-même, je me trouve souvent dans la situation de faire le bullshitter et de m’en rendre compte après coup. C’est très troublant. C’était avec un couple d’amis qui avait de la famille en visite. Nous parlions de la promenade qu’ils voulaient faire dans les montagnes d’Irlande du nord. Je leur conseillais d’aller longer la crête où un très long mur court sur des dizaines de kilomètres. Je leur disais que ce mur avait été construit au XIXe siècle, à l’époque de la famine, pour donner du travail aux pauvres gens, ou pour s’en débarrasser (ce qui revient au même). J’avais lu quelque part que de nombreux ouvriers y étaient morts d’ailleurs, de faim, de froid et de fièvre.

Comme je suis un fameux orateur, les gens m’écoutaient avec des mines très expressives. Je me laissais griser par mes propres paroles, et je finissais par inventer, au début par déduction, puis par soucis de donner des frissons à mon auditoire. Plus tard, je me suis renseigné et j’ai découvert que j’avais raconté de grosses sottises. Le mur avait été construit de 1904 à 1922 pour protéger un immense lac artificiel des désagréments causés par des bêtes. Un demi-siècle après la grande famine. Heureusement, mes amis avaient déjà fait leur randonnée, et ont dû raconter à tout le monde, en leur montrant les photos, des histoires de « mur de la faim », de propriétaires terriens machiavéliques et d’Irlandais faméliques portant leurs pierres comme des Sisyphe hyperboréens.

Bon élève ou bon écrivain ?

J’ai envie de dire que les bons élèves ne deviennent pas de bons écrivains. Que les bons écrivains n’étaient pas parfaitement adaptés à l’école.

En même temps, j’ai un peu honte de cette théorie car moi-même je n’étais pas tout à fait adapté au système scolaire. On pourrait penser que je forge cette théorie pour me laisser une chance de devenir un bon écrivain. On n’aurait pas tort de le penser, mais je crois qu’on peut aussi laisser une chance à cette théorie portative.

Voyons un peu : Sartre raconte sa scolarité désastreuse dans Les Mots, et on sait qu’il a raté l’agrégation. Il l’a repassée la même année que Simone de Beauvoir qui, elle, était une bonne élève (je suis mesquin) : elle a été reçue première, devant Sartre.

Proust, pas brillant, excellent par moments, quand il voulait bien se secouer un peu. Prix d’excellence en lettres une fois, ça peut arriver aux élèves bizarres aussi. Mais dans l’ensemble, il était inégal, à la fois souffreteux et dilettante. On lit dans la biographie de Jean-Yves Tadié que quand Proust était jeune, ses amis disaient de lui qu’il est trop superficiel, qu’il n’arriverait à rien. C’est à 42 ans qu’il publie le premier volume d’ À la Recherche du temps perdu.

Samuel Beckett fait de brillantes études, mais ce sont des études de langue étrangère. D’ailleurs, sur le plan des langues, il est une sorte de génie. C’est moins un bon élève qu’un monstre qui apprend l’allemand tout seul, en quelques semaines. Puis la vie universitaire l’ennuie tellement qu’il publie dans une revue prestigieuse un article bidon où il invente des auteurs et des mouvements littéraires.

En revanche des mauvais écrivains au parcours scolaire brillant abondent. Je pense à Marc Lambron dont l’autobiographie est donnée dans le livre du sociologue Bernard Lahire, La Condition littéraire (2006). Cet essai montre combien les écrivains ont tous une double vie, un travail en plus de leur profession d’auteurs. Une grande annexe raconte les vies d’écrivains à travers leurs entretiens avec le sociologue, c’est passionnant.

Dans ce bouquet de portraits, Marc Lambron se démarque car il admet avoir été extrêmement doué à l’école, et même être passionné par l’art de la dissertation. Il confesse avoir su intimement ce qui plaisait aux professeurs, et cela lui a permis de réussir de nombreux concours, jusqu’à celui de l’ENA. Résultats, il écrit des livres fades et sans vie. Ses chroniques hebdomadaires sont sans talent, sans inspiration et sans idée.

Bouvier et Cromwell

« Je ne comprends pas que l’Irlande et l’Ecosse n’aient pas en commun une fête nationale où l’on célèbre chaque année la mort de Cromwell. Cet homme a détruit presque autant de belles choses que Gengis Khan. En Irlande, où le tissu historique est moins serré qu’ici, chaque fois que je voyais une ruine, on me disait « Cromwell ». Sa rapacité s’étendait aux rochers. » Nicolas Bouvier, Voyage dans les Lowlands (1988), in Œuvres, Gallimard, 2004, p.907.

J’ai fait ma petite enquête. Une enquête qui consista principalement à traîner mes guêtres dans les rues des villes d’Irlande.

En Irlande du nord, Cromwell est célébré dans les quartiers populaires protestants. Quelques fresques murales rappellent qu’il a combattu avec acharnement le catholicisme, ce qui, pour beaucoup de presbytériens, est un bien égal à la lutte contre le fascisme et contre l’intégrisme islamiste.

Un été 2018 joué à l’oreille

L’été se termine par un retour tranquille en Oman. Ma femme et moi avons le plaisir de ne pas trouver une maison détériorée ni une voiture en trop mauvais état malgré de bonnes raisons de connaître des déconvenues : la maison était quasiment en mode porte ouverte, et la voiture est restée deux mois sur un parking avec une fenêtre ouverte. Certes la batterie avait été débranchée par mes soins, mais cela n’empêche guère les voleurs d’utiliser un véhicule.

Nos vacances d’été furent grandement improvisées. A la différence de l’année dernière où ma femme avait planifié un grand tour d’Allemagne, nous l’avons joué à l’oreille en 2018.

Après Lyon et les traditionnelles agapes familiales des Cévennes, nous avons passé une semaine à Paris où mon oncle nous a prêté un appartement. Ma sœur m’ayant aussi prêté sa voiture, on peut dire que c’était l’été de la solidarité familiale. Cette voiture nous a permis de nous rendre où nous voulions : nous sommes allés chez des amis turco-allemands dans la ville de Fribourg-en-Brisgau. Puis nous avons fait le tour du lac de Constance, et sommes retournés à Lyon par la Suisse. Un petit voyage de quelques semaines à petite vitesse où j’ai découvert des villes et des sites merveilleux, tels que Berne ou les chutes du Rhin.

L’Europe germanique est un monde largement inconnu et sous représenté dans l’industrie touristique. C’est un pourtant un trésor pour le voyageur estival, car on y est bien traité, on y mange bien, les villes y sont belles et les gens sympathiques. Et surtout, le tourisme y étant très développé pour un public national, endogame, les territoires seront prêts à accueillir les déferlantes d’Américains et d’Asiatiques, si un jour l’Europe centrale devient à la mode.

C’est tellement capricieux, le tourisme et les envies de voyage.

Une recension de La Pluralité sur Fabula

Lorsque j’arrive (en retard) à la résidence de France, l’ambassadeur me présente à l’écrivain Olivier Rolin qui passe quelques jours de vacances en Oman. Il sursaute quand il entend mon nom : « Je viens de lire une recension de votre livre sur internet. Il y est dit que c’est dommage de lire un livre sur la littérature de voyage qui ne parle pas d’Olivier Rolin. »

Je suis un peu confus, mais c’est vrai que je n’ai pas désiré faire une place particulière à ses récits dans mon livre. J’assume en rougissant.
Je lui demande ensuite où il a lu cette recension. « Un site que je ne connais pas, dit-il : Fabula. »

Fabula ? Il y a un article sur mon livre dans Fabula ?

Louis XIV et sultan Qabous

On entend un peu trop dire que l’Oman est un désert culturel. Peu de galeries d’art, peu de musées, peu ou pas de théâtre, une scène musicale exsangue, quelques cinémas où l’on mange des productions américaines et regarde du pop corn. Et au milieu de ce désert, aime-t-on disserter, cet opéra pour l’élite bourgeoise.

Le voyageur précaire est trop inquiet pour se satisfaire de ces grands traits confortables. D’abord l’opéra n’est pas hors de prix. On peut trouver des places pour 5 rials (12 euros), ce qui est possible grâce à un système de subventions publiques. Ces subventions ne faiblissent guère magré la crise économique qui touche les pays producteurs de pétrole. Il suffit de voir le nom des interprètes, compositeurs et metteurs en scène qui viennent se produire à Mascate ces derniers mois : Hélène Grimaud, Jonas Kaufmann, Turandot mis en scène par Zeffirelli, Hani Shaker, Abadi al Zohar, Sondra Radvanovsky. Belle programmation qui témoigne au moins un peu d’un réel respect d’un gouvernant pour son peuple.

Un projet de théâtre national est en cours de réalisation, et de nombreux événements culturels voient le jour, sous l’impulsion d’un ministère de la culture qui s’intitule plutôt ministère de l’héritage et du patrimoine. Bref, on note une politique culturelle et éducative impulsée principalement par le sultan en place.

Ces derniers temps, je faisais un cours sur la littérature du XVIIe siècle et notamment sur Molière. Les étudiantes voulant comprendre le rôle du roi Louis XIV dans le développement des arts et des lettres ont soudain trouvé cette question très concrète quand on a esquissé une comparaison avec le sultanat d’Oman : la stabilité exceptionnelle du pays (et l’importance de la stabilité en l’occurrence), la volonté de créer des académies et des universités, le mécénat d’Etat, la munificence des infrastructures scéniques où tout un chacun voit la trace et la grandeur du prince. Et surtout, une chose difficile à démontrer, la protection de certains artistes et certains spectacles contre la pression religieuse. Molière a dû sa survie et sa durabilité à la bienveillance du roi, de même que certaines productions de l’opéra de Mascate ont fait vainement l’objet des foudres de factions conservatrices du pays.

Les filles qui étudient à l’université de Nizwa sont alors très sensibles à ces arguments : ne doivent-elles pas leur place à l’université au bon vouloir du monarque ? Il paraît que leurs grand-mères sont illettrées. Et là encore, bien que mon université soit privée, la plupart de mes étudiantes sont bénéficiaires de bourses d’Etat, ce qui permet à des populations montagnardes un certain accès à l’enseignement supérieur.

Il faut se représenter ce qu’était l’Oman il y a à peine 45 ans. Un pays profondément divisé, instable et pauvre, tendu entre plusieurs seigneurs, où aucun souverain n’avait la légitimité de l’ensemble du territoire, et où la culture était vraiment le cadet des soucis de la société. Comme à l’époque de Louis XIV, c’est l’absolutisme d’un pouvoir qui a été la condition de possibilité d’une relative paix sociale et d’un développement éducatif de l’ensemble du peuple.

C’est alors que, au bord de la piscine où je décompresse et soigne mon corps d’athlète, je fais la rencontre d’un Québécois d’origine tunisienne. La soixantaine gaillarde et élégante, il est critique de théâtre et m’apprend qu’un festival international a lieu en ce moment, à grands frais, dans mon village de Berket el Maouz.

Un festival de théâtre ici ? Et personne n’en a rien dit au sage précaire ?