Mogambo, 1953. Le foyer de l’étrange colonialisme de John Ford

 

Ils passaient Mogambo sur Arte l’autre jour, dans l’après-midi. Comme je me trouvais dans un appartement doté d’une télé, j’ai sacrifié à mon péché mignon : travailler mon manuscrit en cours avec comme fond sonore un classique hollywoodien, que je pouvais zyeuter par moments.

Au vu du programme de la chaîne franco-allemande, ils ont passé Mogambo pour le rôle qu’y tient Grace Kelly. Suivait après le film un documentaire sur le mariage de celle-ci avec le prince de Monaco, et sans doute encore le biopic qui a été fait sur elle l’année dernière. Je ne connaissais pas cette actrice, j’avoue, et si je ne comprends toujours pas comment on peut transformer de simples acteurs en stars, je reconnais que Grace Kelly possède un sourire enchanteur.

Mogambo se déroule quelque part dans une Afrique de pacotille. Une Afrique pleine de clichés, de chants et de danses, de torses musclés, de soumission et de sauvagerie. Une Afrique subsaharienne, la jungle kenyane peut-être, où Clark Gable est un chasseur de bêtes féroces.

Ava Gardner se trouve là, ne me demandez pas pourquoi (j’ai pris le film en cours), ainsi que Grace Kelly qui joue le rôle d’une Anglaise mariée à un anthropologue moins sexy que Clark Gable. Les deux femmes sont amoureuses de Clark qui n’est rien moins que le sage précaire dans vingt ans : aventurier, impitoyable, célibataire, moustachu séducteur, l’oeil qui frise, bardé de diplômes (non, ça c’est uniquement le sage précaire). Pathétique, profiteur, mais amoureux de la vie et prompt à renouer avec d’anciennes amoureuses.

Je n’avais jamais vu ce film. Son colonialisme brutal frappe la vue dès la première seconde. Il n’est pas étonnant que ce soit en réalité une reprise d’un film des années 1930. On n’aurait pas pu inventer, il me semble, un truc aussi effroyable après la deuxième guerre mondiale, en pleine période de décolonisation, et alors que les colonisés  s’émancipaient de toute part. Les tribus africaines y sont filmées de la même manière que les gorilles.

Cela tombait bien, le chapitre que je travaillais était celui consacré aux récit de voyage écrits par les migrants, les postcoloniaux et les francophones de l’après-guerre. J’étais en train de me dépêtrer de tous ces écrivains africains qui ont écrit sur le voyage et la migration, l’exil et le retour, sans avoir jamais sacrifié au genre même du récit de voyage. Les Africains de 1953 étaient bien loin de ressembler à ce que John Ford nous montre dans Mogambo.

J’ai levé les yeux de mon manuscrit pour voir la scène centrale de Mogambo. La plupart des oeuvres d’art possèdent un coeur battant, un foyer rayonnant, autour duquel tout le reste est construit. Le sage précaire n’a qu’un don dans la vie, en plus de jouer au Clark Gable des Cévennes : il capte intuitivement le centre névralgique des oeuvres. Il est comme un médecin des oeuvres : donnez-lui un roman ou un film malade, demandez-lui où est le coeur, et il vous le rendra avec un diagnostique sûr. « Le coeur est là, mais il n’est pas assez rayonnant, il bat trop faiblement, et le récit n’est pas assez irrigué, il part en couille, en eau de boudin. »

Je crois que c’est un don que j’ai. Voulez-vous d’autres exemples de scènes centrales ? Dans Raining Stones, de Ken Loach, la scène où le père de famille va voir le prêtre ouvrier, qui élimine les traces de son forfait et lui dit : « J’écoute ta confession ». Ce moment où le chômeur catholique se met à genoux pour enfin se libérer de ce qui l’angoisse, c’est le coeur du film, si rayonnant que le film en est nimbé d’une aura magnifique.

Dans Mogambo, c’est quelques secondes à peine. Les gorilles sont filmés en train de manger et de grogner. Clark Gable les tient en respect avec son rifle. L’homme et l’animal se jaugent, tous deux grands fauves, mâles dominants sans complexe et prêts à tout. Clark n’est pas tout seul ; à côté de lui, l’anthropologue anglais que Clark cocufie avec Grace Kelly (vous suivez ou pas ?) se fait tout petit et tient sa caméra. Clark Gable est payé pour accompagner cet anthropologue et sa charmante épouse dans la forêt des gorilles afin qu’il puisse enregistrer des images et des sons.

Gros plan sur l’anthropologue qui relève sa caméra et la dirige sur le primate. Ce dernier, ça le rend fou qu’on le filme, il prend cela comme un affront. L’anthropologue sue de peur, mais il bande comme jamais. Il réalise son rêve atroce de voyeur orientaliste.

Tout Mogambo, et toute la littérature coloniale, sont concentrés dans ces quelques secondes où le cameraman, protégé par une arme à feu, enregistre crânement la colère des autres, la nudité des autres, la bestialité des autres, leur vulnérabilité.

 

 

 

Les yeux se tournent vers le sultanat d’Oman

L’université de Johannesburg qui m’avait sélectionné pour passer un entretien a finalement donné une réponse négative. Je n’enseignerai pas dans l’institution d’Achille Mbembe, au pays d’André Brink.

Autour de moi, on me dit qu’il faut leur écrire pour demander des précisions, les raisons de leur refus. Moi, je traîne un peu des pieds pour faire cela. Il me semble qu’on sait toujours pourquoi les gens vous refusent : parce qu’ils ont quelqu’un de mieux. Et en l’occurrence, dans une institution qui doit absolument faire émerger une élite d’origine africaine, un docteur black est un meilleur profil que celui du sage précaire, tout minoritaire qu’il soit au fond de lui-même.

(D’ailleurs, sur le dossier de candidature, à la première question posée, celle de la race, j’avais coché la case « coloured« , tellement je me sens peu « white » et majoritaire. Et à la case du genre, je refuse toujours de répondre, tellement je me sens peu « homme » et phallocrate.)

Je leur ai quand même écrit et, après un temps assez long, reçu la réponse attendue : « Votre cv était très impressionnant, et vous fûtes l’un des candidats les plus exceptionnels de notre sélection, le choix a été extrêmement difficile à faire, mais un autre candidat possède des qualités plus en adéquation avec notre stratégie, etc. »

Que pouvaient-ils dire d’autre ?

La mort dans l’âme je suis allé me changer les idées entre les bras d’une superbe créature, et au retour d’un déplacement onéreux, je reçois un mail d’une université d’Oman. J’avais postulé dans leur département de français en même temps que dans celui de Johannesburg.

Sélectionné à nouveau pour passer un entretien sur Skype, j’évite cette fois d’utiliser mes ordinateurs et me rends de bon matin chez une autre superbe créature pour passer l’entretien chez elle, sur sa machine.

Sur son invitation, évidemment ! Un sage précaire ne frappe pas à la porte d’une dame, aussi exquise soit-elle, à l’improviste et par surprise. Il faisait cela quand il était étudiant, mais il a mûri depuis.

J’apporte les viennoiserie pour le petit-déjeuner et prends mon amie au saut du lit. Ses jolis pieds nus me conduisent vers la tablette où elle s’est assurée que Skype fonctionnait bien. L’entretien se passe un peu mieux que pour l’Afrique du sud, les questions étant toujours un peu les mêmes. C’est peut-être la présence des femmes qui me porte chance. Peut-être devrais-je toujours me tenir en présence d’une femme.

J’attends toujours la réponse d’Oman. Avec mon profil exceptionnel et les lacunes propres au sage précaire ; en l’espèce, pour le sultanat, celle de n’être pas musulman.

La France d’ailleurs

Retour de Grenoble, où s’est déroulée une belle journée d’étude sur « La France d’ailleurs ». C’était un colloque sur la littérature des voyages, consacré aux territoires et départements d’outre-mer. Organisée par deux doctorantes qui m’ont contacté sur ce blog même, sur la page de biographie du sage précaire.

Etaient invités des chercheurs venus de la France entière, (et je dis bien la France entière, car il y avait une Réunionnaise et un écrivain originaire de Saint-Pierre et Miquelon) et surtout quelques étrangers de marque, comme Charles Forsdick dont j’ai déjà parlé ici.

Comme d’habitude, j’ai fait une conférence sans lire mes notes pour la rendre vivante, et comme d’habitude je sors de cette performance avec l’idée désagréable que le monde universitaire préfèrerait que l’on lise ses notes. Il va falloir que je travaille mes conférences, à l’avenir, pour trouver un équilibre entre mon désir de divertissement et les exigences de rigueur de l’exercice académique.

Ma conférence portait sur L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. L’ancien otage au Liban (1985-1988) s’était rendu sur l’archipel des terres australes françaises quelques années après sa libération, et le livre qu’il en a tiré est prémonitoire de toute son oeuvre à venir. Historique, sensible, sensualiste, à la recherche de lieux suspendus, à l’identité flottante. Ce qui caractérise les récits de Kauffmann, ce sont les territoires concrets qui sont décrits comme s’ils étaient des régions de l’imagination, de la sensibilité. Ce sont des lieux où le réel se sert de la fiction pour pouvoir exister.

Forsdick a fait une belle conférence sur le bagne de Guyane. J’ai beaucoup appris de sa façon de faire, et je me fais le serment de prendre le chercheur de Liverpool comme modèle. Pour la prochaine conférence que je vais donner, en mai à Oxford ou en juillet à Belfast, je vais suivre exactement son exemple, avec un support powerpoint de même facture. Moi aussi je prendrai une voix suave et arrêterai cette gesticulation d’halluciné qui caractérisent mes interventions.

Ce qui m’émerveille chez Forsdick, c’est sa personnalité sans ombre. Il a su construire une carrière splendide sans se faire un seul ennemi. Je crois qu’il a réussi ce prodige en distinguant très nettement le monde des paroles et le domaine des écrits. En situation mondaine, il est toujours d’accord avec son interlocuteur, il reste pondéré, modéré, et drôle. Par contre, dans ce qu’il écrit, il n’hésite à avancer des idées osées, et même parfois totalement polémiques.

Au fond la sagesse précaire aurait mieux fait d’être représentée sur terre par Charles Forsdick que par Guillaume Thouroude, elle y aurait gagné. Thouroude fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : il aime la confrontation au moment de prendre un verre, et il est conciliant dans ses prises de position officielles.

Un covoiturage cruel comme notre société

Dans la voiture que j’ai partagée avec trois inconnus, la jeune femme qui conduisait avait très envie de se rapprocher d’un jeune beau gosse qu’elle sélectionna pour l’installer à côté d’elle, à la place du mort. Elle m’a relégué à l’arrière avec un jeune Black, ce qui m’allait très bien. Selon toute probabilité, j’allais consacrer mon trajet à dormir. Nous partîmes de Paris à 21.00.

La jeune femme posa des questions au beau gosse, dont la voix était un massacre, grinçante et chevrotante. Il parlait lentement, longuement, confusément. La fille nous posa une question, au Black et à moi. Je répondis que j’étais sans emploi, et mon voisin expliqua sa situation efficacement, en une minute ou deux. À partir de ce moment, ni lui ni moi n’eûmes la moindre existence dans cette voiture. Mes commensaux avaient tous moins de trente ans, et je commettais l’impair d’en avoir plus de quarante. J’étais rangé des voitures, à leurs yeux, et le Black n’entrait pas dans les plans de la conductrice. La fille et le beau gosse pouvaient se parler en toute quiétude.

Le beau gosse revenait d’Australie. Il avait un peu voyagé en Asie, et ça lui avait retourné l’esprit. Il ne parlait que de ça, tout était prétexte à évoquer l’Australie. Et à chaque fois que la fille essayait de muscler la conversation, il repartait dans des mélopées sans forme, des périodes sans grâce. Il n’essayait même pas d’être intéressant. J’avais envie de le dire à la fille. De la prendre entre quatre yeux et de lui ouvrir les oreilles. Tu vois bien que ce n’est pas un homme pour toi, qu’il n’a aucune conversation. Ne soit pas aveuglée par son sourire, jeune conductrice.

La fille, en réalité, piaffait de raconter son histoire. Elle avait tout en tête, était préparée à la virgule. Les péripéties, la formation, les bifurcations, tout était bien en place et n’attendait plus qu’un auditoire captif. Sûre de son effet, elle se lança dans la narration de son parcours.

Prépa littéraire, double licence d’histoire et de philo, rejet radical de la carrière de prof, stages dans les ressources humaines. Description de ce que sont les ressources humaines, leurs aspects stimulants et les frustrations qui y sont afférentes. Attraction pour l’informatique, passion pour la résolution des problèmes informatiques, puis débauchage d’une entreprise qui conçoit et installe des logiciels de ressources humaines dans les entreprises.

Devant un tel déroulé, le beau gosse avait soudain l’air un peu merdeux, avec son Australie et ses études de biologie. Mais devant l’assurance de la fille, et tant d’amour de soi, le beau gosse finissait par m’apparaître plus fragile, plus humain. La fille parlait comme si elle était en salle de conférence, et présentait sa vie comme un produit d’entreprise. Une entreprise qui tournait bien, qui lui permettait d’habiter dans un bel appartement de Lyon, avec vue sur le Rhône, pour « à peine 1600 euros par mois ».

Lors d’une pause, elle m’annonça que ma destination « ne l’arrangeait pas », car c’était à l’autre bout de la ville. En pleine nuit, pensait-elle me laisser sur le bord de la route ? Pour ma part, j’avais été très clair sur mon lieu de dépose, dès la demande de covoiturage. Elle aurait pu refuser, mais peut-être les 20 euros que j’apportais ne lui étaient pas totalement indifférents ? Elle n’avait fait aucun commentaire jusqu’à cette pause, en pleine Bourgogne.  Je laissais passer le moment de flottement en me rendant aux toilettes, et n’étais de toute façon pas en mesure de proposer la moindre solution de remplacement.

Nous reprîmes la route et leur conversation, à la fille et au beau gosse, s’éteignit aussitôt. La fille avait épuisé le sujet qui lui tenait le plus à coeur. Le beau gosse voyait qu’il ne faisait pas le poids, et le climat de séduction qu’elle aurait peut-être voulu sentir s’installer entre elle et son voisin fut remplacé par les ronflements du beau gosse, qui décevait définitivement les attentes placées en lui. Comme quoi, la conversation est un art.

Arrivée à Perrache, la fille dépose le Black et se retourne vers moi d’un air autoritaire. Elle n’ira pas à Villeurbanne, c’est trop loin, elle me laisse ici. Il est deux heures du matin. « Y a pas moyen », dit-elle.

Là encore, elle se croit en séance de négociation avec un client sans importance : une pichenette suffira pour le faire signer ce contrat inégal. Elle me met devant une fausse alternative. « Tu choisis, soit je te laisse ici, soit je t’emmène à Jean Jaurès. » Vous parlez d’un choix. Dans les deux cas, je me retrouve à des kilomètres de chez moi, à deux heures du matin. Obligé de traîner ma valise, ou de dormir dehors.

Nous nous regardons dans les yeux. Cette fille a appris à être dure, elle pense que le sage précaire est un vieux chômeur sans consistance, qui va courber l’échine et descendre de la voiture sans demander son reste. Pour elle, cela ne fait aucun doute, je suis une quantité négligeable, un fétu de paille, un raté de l’existence qu’on peut abandonner sur le bord de la route. Depuis le début, elle me considère avec cet air de vainqueur.

« Qu’est-ce que tu préfères ? »

Comme je reste inflexible, elle se ravise et finit par me conduire à bon port. Mais cela ne l’aurait pas empêchée de dormir de me savoir grelottant sur les quais du Rhône. Elle a échoué dans ce petit rapport de force, mais cela non plus ne l’empêchera pas de dormir. la vie, pour elle, semble être une multitude de petits bras de fer. On peut en perdre quelques uns, l’important est d’être toujours prêt à en engager de nouveaux. Le covoiturage, ainsi, peut s’avérer un puissant territoire d’observation de ce que devient notre sociabilité.

Pauvreté dans le miracle économique

Dans un journal anglais, on lit que l’emploi atteint des niveaux records, que jamais dans l’histoire le pays n’a compté autant de gens au travail.

Le même jour, on lit dans un autre journal anglais qu’un million de Britanniques font appel aux banques alimentaires.

Rénover au soleil

Les mains et le corps encore tremblants des soubresauts de la route dans son vieux camion commercial, le sage précaire s’est réfugié dans un bel appartement de Villeurbanne, en bordure du boulevard périphérique de Lyon.

Fatigué par sa mission de chauffeur publicitaire, il a trouvé un second souffle dans une autre activité manuelle : décoller le papier peint, poncer, plâtrer les trous, peindre les plafonds, nettoyer les sols, enduire les murs de colle et de papier neuf, etc. De même qu’on guérit un chagrin par un nouvel amour, de même, le travailleur précaire récupère en changeant de labeur. Et en enfilant un bleu de chauffe de couleur différente.

Des jours et des jours que je travaille dans cet appartement, au quinzième étage d’une résidence du quartier Carré de Soie.

Le matin à l’aube, j’ouvre les volets de ma chambre et la beauté de la vue me prend toujours par surprise : le soleil levant sur l’un des paysages les plus émouvants de la banlieue lyonnaise : le vieux cimetière de Cusset, le canal de Jonage, la centrale hydraulique « Belle époque » d’EDF, les tours de Vaux-en-Velin, le chemin de Grandclément, et tout au loin… Tout au loin, je ne sais plus, mais des collines et des nuages.

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

 Le soir, après la douche, délassement au salon ouvert sur le grand ouest. Les baies vitrées de cet appartement très seventies donnent sur les réticules du boulevard périphérique, sur les tours de la Part-Dieu et sur toute la plaine de la presqu’île. On distingue très nettement la basilique de Fourvière sur fond de colline, et l’horizon est barré par les monts du Lyonnais et le massif du Pilat.

Le soleil se couche et inonde le ciel d’un rougeoiement qui évacue toute lassitude dans le coeur du sage précaire.

Publicité ambulante

On m’a confié une mission d’importance. Conduire un camion chargé d’un immense panneau publicitaire pour faire de la réclame ambulante sur les routes de France.

C’est un boulot, qui existe, et qui n’est pas plus sot que bien d’autres boulots. Conduire, rouler sur les routes, se faire voir par les consommateurs. Se garer dans des rues commerçantes, près des marchés ou des sorties d’écoles (pour attirer l’oeil des mamans), et circonvoluer lentement dans un périmètre défini.

Une mission de deux jours dans la bonne ville de Lapalisse, siège du château où Jacques de Chabannes (1470-1525), seigneur de La Palice, passait son temps à déclarer des grandes vérités. Quand on arrive à Lapalisse, d’où qu’on vienne, de Vichy ou de Digoin, on est impressionné par la masse du château qui surplombe le bourg.

Le sage précaire s’attendait à entendre tous les habitants de Lapalisse parler ainsi, par grandes réflexions évidentes et vaines : « si vous garez votre véhicule ici, il ne bougera plus » ; « le château est en haut de la ville car il n’est pas en bas », etc.

Pour m’adapter à la culture locale, j’adoptais ce langage de lapalissade. Chez la boulangère, je disais : votre pain est bien cuit car il est passé par un four bien chaud. Chez la gérante de l’hôtel : avez-vous donc des lits, ma chère, des lits où l’on pourrait dormir ?

Mais je me fourvoyais lourdement. Personne, à Lapalisse, ne fait de lapalissade. Les vérités de La Palice viennent d’une erreur de lecture. La femme du seigneur a fait graver sur le tombeau de son mari : « S’il n’était pas mort, il ferait encore envie », ce qui fut lu maladroitement comme : « S’il n’était pas mort, il serait encore en vie ». Et c’est à partir de ce truisme qu’on a inventé, quelques siècles après sa mort, une chanson comique où se trouve cette fameuse strophe :
Monsieur d’la Palisse est mort,
Il est mort devant Pavie,
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.

De temps en temps, je garais mon camion près du château et me promenait dans le parc, sous une tendre bruine. Le soir venu, j’ai pris une chambre à l’hôtel car c’est un boulot qui ajoute à votre salaire une indemnisation journalière pour dormir loin de chez vous. Le seul établissement de la région qui avait encore de la place était l’Hôtel du Bourbonnais, à deux pas du château.

Un week-end en Camargue

J’étais invité par une association de médecins à participer à un colloque en Camargue sur la question des « non-lieu » en voyage. Chaque année, ledit Collège international des voyages organise des périples au loin et des colloques de réflexion sur de nombreux thèmes qui recoupent les problématiques liées à la vie itinérante. Ces médecins de toutes disciplines se sont peu ou prou spécialisés dans les pathologies exotiques et se regroupent pour faire vivre une réflexion, pratique et théorique, sur la santé dans un contexte nomade et/ou touristique.

La sagesse précaire est honorée d’être conviée à ces agapes. Des personnalités de haut vol y sont invitées, et le sage précaire évolue dans cette ambiance avec le naturel d’un flamand rose.

Nous sommes logés dans un fabuleux hôtel, le Mas de Cacharel. Il s’agit du premier hôtel de la Camargue, construit dans les années 1940, à une époque où cette région de France était parfaitement inconnue de tous, et certainement pas encore touristique. Le soir de notre arrivée, on me montre ma chambre et je me rends en retard dans la salle à manger pour le dîner. Un homme captive déjà son auditoire en parlant de l’histoire de cet hôtel et de l’histoire de la région.

Il s’agit d’un homme proche de la retraite, fils du premier gérant de l’hôtel. Son père n’est pas n’importe qui, mais Denys Colomb de Daunant, le scénariste du film Crin blanc. Tout le monde semble se souvenir de Crin blanc, et toi-même lecteur de ce blog, tu te souviens sûrement des dernières images, où le cheval et l’enfant s’enfoncent dans la mer. Tout le monde, apparemment, a été marqué par  ce final.

Tout le monde, aussi, semble avoir chez soi un livre d’images sur Crin Blanc. Il n’y a que le sage précaire pour être complètement ignorant du film, de l’histoire, des images et de la mythologie du film. L’hôtel est plein de décorations rappelant Crin blanc, ainsi que des photos de chevaux de Camargue.

C’est à mon retour que j’ai visionné le film, primé à Cannes en 1953 et lauréat du prix Jean Vigo. Un court métrage de 40 minutes, très beau, où la blancheur des chevaux est réhaussée par les haillons et les cheveux blonds de l’enfant. L’histoire est simplissime, comme il convient aux récits mythiques : les gardians veulent dompter le roi des chevaux sauvages, Crin blanc, mais celui-ci résiste à toute domestication. Un enfant sauvage, qui vit dans les marais avec son grand-père, réussira, lui, à dompter la sublime bête, mais aucun des deux ne voudra appartenir au monde des hommes.

Avec mes nouveaux amis medecins, nous parlons de Crin blanc en tâchant de comprendre pourquoi un si petit film avait connu un tel retentissement, pendant des dizaines d’années. Un succès plus que foudroyant ; une popularité internationale et profonde. Pourquoi une banale histoire de pureté enfantine et de sauvagerie animale avait tant marqué les esprits, charmé les cinéphiles et enchanté les Français ? C’est bien sûr le surgissement d’un paysage désertique digne des westerns, tout en étant maritime et baigné de soleil. Les gardians, cavaliers en gilet et portant chapeaux, éleveurs de chevaux et de bovins, étaient nos cow boys à nous. Crin blanc, c’était l’Amérique chez nous. L’Amérique d’après-guerre nous abreuvait d’images, de films, de musique inouïe. Crin blanc répondait à ce désir de grands espaces sauvages, tout en montrant aux Français que leur pays était encore cette douce terre pleine de nature intouchée. Eux qui vivaient un des changements les plus troublants de leur histoire, qui se voyaient toujours paysans alors qu’ils devenaient un peuple de citadins, voyaient dans la Camargue rêvée et brutale du film un miroir rafraîchissant et rassurant du monde qu’ils étaient en train de perdre.

Le matin, tôt, je chaussais mes souliers de sport et courais entre les étangs. Des flamands roses profitaient des premiers rayons de soleil et les chevaux blancs broutaient paisiblement. Ah, elle avait bien changé la Camargue. Non seulement les chevaux n’étaient plus sauvages, mais même les oiseaux semblaient être domestiqués.

Entretien

Je viens de terminer un entretien d’embauche pour un poste de maître de conférence dans une grande université d’Afrique du sud. Cela fait un bon mois que je me prépare à cela.

Après le montage du dossier d’inscription, les lettres et les CV, l’université a sélectionné mon profil pour aller plus avant dans la course. Ils ont demandé aux trois référents que j’avais indiqués de leur envoyer une lettre de soutien, ce qu’ils ont fait diligemment. Nul doute que leur appui va compter immensément. Les travailleurs atypiques, aux CV zigzagants, ont besoin plus que les autres d’être soutenus par des gens sérieux et compétents.

Entre temps, j’ai lu tout ce que je pouvais sur l’Afrique du sud et sur Johannesburg. J’ai lu des livres d’André Brink, de Nadine Gordimer, de J.M. Coetzee.

La date de l’entretien était fixée aujourd’hui, et devait se dérouler sur Skype. Pour cela aussi, je me suis préparé. J’ai téléchargé ce logiciel de communication vidéo et ai procédé à quelques essais avec des amies. J’ai couru tous les jours pour avoir la forme, je me suis rasé, j’ai évité de boire de l’alcool pendant une semaine, j’ai repassé ma chemise porte-bonheur, celle que je porte à tous les entretiens. Je me suis couché tôt, j’ai mis des gouttes de je ne sais quoi dans les yeux. J’ai pratiqué mon anglais avec une amie américaine.

On peut dire que j’étais prêt.

Et puis Skype a déconné ce matin. Il n’y avait plus de son. C’était bien ma veine, le jour même de l’entretien. J’ai tout essayé pour résoudre le problème, mais impossible de me connecter convenablement, avec aucun des cinq ordinateurs qui peuplent l’appartement où je vis. Si c’est un signe, je préfère ne pas savoir ce qu’il annonce.

Finalement, nous nous sommes joints par téléphone, et je ne comprenais que la moitié des questions que l’on me posait. Mais je me console en me disant que ce que j’ai compris des questions était stimulant, et m’a donné encore plus envie d’aller travailler à Johannesburg.

Un étonnant frère jumeau

A la faveur de je ne sais quelle recherche sur internet, je suis tombé sur des articles qui me ressemblaient étrangement.

Sur des sites que je ne connaissais pas, sous des titres qui n’étaient pas les miens, introduits par des chapeaux que je n’aurais jamais écrits, je lisais des histoires sur la Californie qui faisaient écho avec ce que j’avais vécu là-bas. Le mec avait logé dans la même auberge de San Francisco que moi, il abordait la Silicon Valley avec le même angle, il exprimait des émotions identiques aux miennes.

Le plus troublant est que son style d’écriture me paraissait très proche de ma façon de raconter les choses. J’avais l’impression d’entendre quelqu’un qui parlait comme moi, avec la même voix, avec des tics similaires, voire les mêmes fautes de français. Comme moi, il disait « quarantenaire » au lieu de « quadragénaire ». C’était très désagréable. Bien sûr, je sentais là, chez cet inconnu du net, une fraternité étrange et profonde. Mais loin de trouver cela rassurant ou excitant, j’étais gagné par un sentiment de panique : je suis donc si peu original qu’un autre sage précaire, ailleurs, vit les mêmes choses que moi et en tire le même genre de prose ?

Mieux valait tout arrêter alors, et réaliser mon dernier rêve : devenir un clochard et laisser le hasard s’occuper de tout.

Il m’a fallu quelques minutes pour me rendre compte qu’il s’agissait bien de mes billets de blog, mais copiés et collés sur ce site de tourisme. Ce site avait pris plusieurs de mes billets sur la Californie et en avait fait un dossier spécial. Dans le style « J’ai testé pour vous », le site me faisait passer pour un professionnel du tourisme décalé, il citait mon nom et proposait une page d’auteur.

Sur la page d’auteur qui m’est consacré, je vois cette simple phrase : « Pour prolonger le plaisir de la découverte, visitez le blog La précarité du sage. »