Nager le soir

L’hôtel Golden Tulip se trouve à quelques kilomètres de chez moi, sur la route qui mène à l’hypermarché Lulu.

Bellement décoré, il offre un cadre oriental reposant et accessible aux bourses des travailleurs occidentaux. Il y a un restaurant que je n’ai pas essayé, un bar où se produit une chanteuse russe et une terrasse extérieure où l’on peut fumer la chicha. J’y ai passé peu de soirées car il y traîne inévitablement un vieux parfum d’expatriés  las et d’Omanais mateurs.

En revanche, le fond de l’hôtel ouvre sur une jolie piscine entourée de jardins et d’arbres majestueux. Un banian gigantesque dont on a malheureusement coupé les lianes, un bougainvillier, un magnolia, et d’autres que je ne connais pas. Les jardiniers s’arrangent pour que leur feuillage soit large et ombrageux. Au coucher du soleil, des centaines d’oiseaux, des sortes de chardonnerets ou de passereaux, volettent de branche en branche et pépient, piaillent et papillonnent.

La piscine s’éclaire de bleu à la tombée de la nuit et l’on se croirait dans un dessin animé de Walt Disney. Pour profiter des chaises longues et de l’eau, il faut payer. C’est assez cher mais cela peut valoir le coup.

Parfois, rentrant du travail un peu tendu, je décide de dîner tôt et de m’en aller digérer à la piscine du Golden Tulip. J’y nage quelques longueurs paresseuses et lis Histoire du Moyen-Orient de Georges Corm, le temps de me sécher. Je ferme les yeux et me repose enfin. Je nage encore quelques longueurs débonnaires et marche doucement autour des banians et des petits massifs horticoles délicatement dessinés.

J’apporte un ordinateur portable que je laisse traîner sur une table, et sur lequel j’écris ces quelques mots. J’entre dans la salle de gym et soulève sans conviction quelques centaines de kilos de fonte, puis retourne dans l’eau pour nager trois ou quatre longueurs rêveuses.

Encore quelques pages d’Histoire du Moyen-Orient sur une chaise longue et mon stress se trouve bel et bien pulvérisé, atomisé, volatilisé, sous les coups conjugués de la nage, de la pression des muscles, de la lecture, de la détente, de l’effet de l’eau, de la chaleur émolliente de l’air, et des oiseaux qui finissent par se taire.

Si encore il y avait des femmes, des mauvaises langues pourraient dire à bon droit que le sage précaire renifle des culs, mais ce n’est même pas d’actualité. Le sage précaire digère, s’informe, rêvasse et se prépare pour le sommeil.

La piscine ferme à 21.00 (les lumières bleues s’éteignent). A neuf heures moins le quart, je retourne une dernière fois dans l’eau pour quelques brasses somnolentes, prélude à une nuit apaisé.

Comme dans un film de Fellini

Nous sortons de l’eau et nous séchons à l’air doux des tropiques. Dans sa voiture, elle écoute les messages laissés sur son téléphone, et m’annonce que nous sommes invités chez un ami libanais qui nous propose de fumer la chicha au bord de sa piscine. Moi, ce plan inattendu me plaît bien, mais mes amis alcoolisés qui comptent sur moi ?

« Ne t’inquiète pas pour tes amis, je m’en charge. »

Elle passe quelques coups de fil et parvient à les inviter chez son ami libanais. Comment a-t-elle fait, je ne le sais pas mais j’ai confiance car je suis le seul novice dans cette histoire. Toutes les personnes impliquées dans cette soirée sont en Oman depuis des années.

Quartier des ambassades ou des ministères, nous nous garons et traversons des résidences surveillées. L’ami libanais qui nous accueille parle très bien français. Il se présente comme Marocain. Je ne comprends rien à la manière dont les gens s’identifient. Ma compagne de la soirée se dit tantôt Arabe, tantôt Américaine, tantôt Palestinienne, tantôt Syrienne.

Sa robe de soirée est encore humide et salée de l’eau océane, le sable colle encore à notre peau. Elle saute dans la piscine du Libanais Marocain sans autre forme de procès.

Mes amis de l’université finissent par arriver comme par enchantement. La chicha est bonne, elle a été préparée avec de la glace. On me dit que je suis vierge car je n’ai jamais fumé de chicha. On rigole beaucoup à propos de ma virginité car je suis le plus vieux de l’assemblée, tandis que mon amie palestinienne évolue sérieusement dans l’eau, sans communiquer avec la fête ambiante mais en me prodiguant de furtives caresses.

Quand tout le monde est dans la piscine, il est difficile de savoir si elle est particulièrement proche de moi ou si elle caresse tout un chacun comme un chat se frotte aux inconnus dans les souks d’Oman.

Quand la chicha est fumée et que tous sont un peu fatigués, nous sortons de la piscine et retournons dans l’appartement du riche Libanais. Je me tiens à l’écart et vois toute cette petite bande informelle, d’individus en goguette qui ne se connaissaient pas il y a quelques heures. Ils marchent avec indolence, l’effet de l’alcool commence à passer et l’apaisement dû à la chicha se fait sentir.

Mon amie arabo-américaine me dit au revoir de manière formelle, comme après un meeting. Nous projetons de nous revoir car elle prétend aimer plus que tout les montagnes et le monde rural. Elle pense venir à Nizwa, qu’elle connaît bien, et se tient prête à me faire découvrir des petits endroits en dehors des sentiers balisés.

Nous quittons la ville dans une voiture que je conduis, l’esprit ailleurs.

Vivre en Oman : idéal pour perdre du poids

Il ne fait pas de doute que le lectorat universel de la blogosphère mondialisée sera fort intéressé d’apprendre que le sage précaire, après dix jours de vie sur le territoire béni d’Oman, pèse aujourd’hui moins de quatre-vingt kilogrammes.

Pour un homme qui mesure près d’1m80 et dont l’activité physique n’est malheureusement pas importante, le poids idéal devrait se situer entre 75 et 79 kg. Le sage précaire est sur la bonne voie. Sur ordre de la médecine, il lui fallait faire un effort, puisqu’il lui est arrivé de peser près de 90kg, en particulier quand il faisait sa thèse sur une autre terre bénie, celle des fish’n’chips et de la bière stout.

Ici, en Oman, pas d’alcool. C’est déjà une tentation de moins. Les choses sucrées ne sont pas très appétissantes, et la plupart des restaurants sont tenus par des Indiens, donc la nourriture est très riche en légumes. Il n’est pas rare de se voir proposer des salades de fruits. Beaucoup d’herbes, de verdure dans les taboulés, et dans les salades en général. D’ailleurs les sauces de salade sont très saines, à base d’huile d’olive et de citron.

Seules les dates, parmi les aliments incontournables, sont chargées naturellement en sucre. Elles se présentent sous de nombreuses variétés : au souq de Nizwa, j’ai été accueilli par Rachid, un entrepreneur qui dirige une belle affaire de dates. Il m’a présenté un échantillon d’une petite dizaine d’espèces et m’a fait goûter celles qui m’ont paru les plus éloignées des dates que nous connaissons en Europe et au Maghreb. Les moins sucrées, noires de peau, ou au contraire bicolores. Des saveurs puissantes de chocolat et de réglisse.

Le soir, le soleil se couche à 19.00, et le matin le travail commence à 7.30. Cela encourage à se coucher à 20.30 sans manger et à se lever avant l’aube, au chant du muezzin. La première prière se tient vers 4.30. Le cas échéant, le sage précaire court un peu pour saluer le soleil qui apparaîtra derrière les montagnes autour de 6.00.

Les lectrices précaires qui prennent ce blog pour un magazine féminin en auront pour leur frais. Retour des vacances d’été, abreuvées de rosé, arrosées de mojitos et gavées de barbecues, vous  saurez ici comment vous refaire une silhouette de princesse arabe.

Loger à Nizwa. Mon premier appartement omanais

On ne peut pas dire que je me sente encore tout à fait chez moi, mais je suis satisfait de mon appartement. Il est spacieux et son carrelage est assez joli dans son genre oriental.

Dès l’entrée, un immense hall vide nous accueille. On pourrait y loger une famille de migrants. Je me demande ce que je vais faire de cet espace vide (non, je vous vois venir, mais je vous dis non : je n’ai rien contre les migrants, j’en suis un moi-même, mais je n’ai ni le temps ni la compétence de m’occuper d’une famille de réfugiés). Peut-être placer un brûle-encens pour parfumer mes soirées avec le fameux bois de oud que l’on vend dans les magasins d’ici, et qui embaume merveilleusement certains lieux publics.

(Bon, ça va, le sage précaire n’est pas l’abbé Pierre non plus. J’ai été sans domicile fixe pendant plus d’un an, je peux quand même profiter d’un peu de confort, non ?)

De part et d’autre de cette entrée, la chambre d’amis avec ses lits jumeaux et sa petite salle de bains privative, et un salon doté de canapés presque neufs et d’une télévision capricieuse. Autant le dire de suite, j’ai fermé les portes et n’utiliserai ces deux espaces que lorsque je recevrai des amis ou de la famille (mais pas une famille de migrants, à moins que je la rencontre dans mon quartier, entre la fac et mon logement). A bon entendeur salut.

Tout au fond de l’appartement, la chambre principale (Master bedroom, dit-on pompeusement ici) avec son lit King size, pour les folles nuits de galipettes, et sa salle de bains. A l’autre angle de la maison, une cuisine relativement grande, munie d’un réfrigérateur, d’une table, de chaises et d’un petit lave-linge. Dans un coin, une porte donne sur un balcon exigu, peu accueillant, sans autre utilité apparente que de faire sécher le linge – ou de faire dormir un clandestin sans papier. Les fumeurs de clope et de pétards sauront peut-être mieux quel profit en tirer.

Entre la chambre et la cuisine, une troisième salle de bains ! Au cas, je présume, où le sage précaire ne se laverait pas suffisamment, ou que les toilettes viendraient à manquer.

Résultat, je ne sais jamais où prendre ma douche, où faire mes besoins, et je ne retrouve jamais ni ma serviette de bain ni mon dentifrice.

Se loger à Nizwa : le choix de l’université

Après quelques jours à l’hôtel, où j’ai rencontré des collègues de Syrie, de Jordanie, de Tunisie, mais aussi des travailleurs indiens, une jolie Philippine et des restaurateurs turcs, un très loquace responsable des ressources humaines m’a fait visiter des appartements qui se trouvent dans ma catégorie de loyer. Cette catégorie tourne autour de 220 rials, c’est-à-dire 500 euros par mois. Le système fonctionne de la manière suivante : l’université possède des immeubles et des appartements diversement placés dans et hors la ville de Nizwa, et si le personnel veut être logé dans un de ces appartements, il choisit parmi ceux qu’on lui fait visiter et le loyer sera déduit de son salaire.

L’inconvénient est que le parc privé pourrait sans doute proposer des alternatives plus variées et moins chères.

L’immense avantage (les avantages, devrais-je dire) est que l’on n’avance aucune caution, que l’on ne perd pas son temps à chercher un logement, que ce dernier est meublé (la clim’ est évidemment déjà installée !), qu’il est assuré en cas de dommage et que l’on peut en changer en cours d’année si un collègue veut partir ou échanger avec vous.

Apparemment, il n’y a qu’un seul employé qui se charge de loger tous les nouveaux arrivants, un Omanais sympathique mais inflexible et intraitable, qui parle un anglais très fleuri. Dans sa parole, le futur et le passé s’intervertissent gaiement ainsi que les genres, les modes et les humeurs. On comprend donc peu ce qu’il raconte et il se plaint abondamment de trop travailler. Il dit qu’il se casse les reins à nous « aider », qu’il est prêt à tout pour nous « rendre heureux », qu’il s’est couché hier après minuit et qu’il était sur le pont ce matin à six heures. Il sait s’y prendre pour m’apitoyer.

Dans sa jeep, il conduit en robe blanche et en turban noué sur la tête, et sa conversation est sans arrêt interrompue par des coups de téléphone. Il m’appelle « docteur William » ou « my friend », selon son humeur. Comme il est seul à cette tâche, qu’il sait que nous parlons entre nous, il ne peut pas nous berner et inversement ne peut pas non plus baisser les prix. Il y a là, sinon une honnêteté véritable, du moins une garantie de traitement égal pour tous.

Après avoir vu un appartement trop petit et un autre bien trop grand, mon choix s’est porté sur un rez-de-chaussée près d’une mosquée, attenant à un coiffeur indien, idéal pour mon abondante chevelure. Je voulais une chambre d’amis pour offrir du confort à mes visiteurs, près de l’université pour faire des siestes quand je le veux. Et pour aller au travail de bon matin à pied ou à bicyclette. Sieste et transports doux, voilà le luxe pour le sage précaire.

Beaucoup d’enseignants et de chercheurs préfèrent habiter à quinze ou vingt kilomètres, plus près du centre commercial, ou encore plus loin près du souk de Nizwa, afin de profiter de l’animation toute relative du centre ville.

Ma stratégie est différente : plutôt que de faire beaucoup de route tous les jours, je me réserve les longs déplacements pour les weekend et les soirs de sortie. Comme j’ai beaucoup de pain sur la planche, tant pour la recherche que pour l’enseignement, il ne me déplaît pas de dormir à deux pas de mon bureau, où l’on m’a installé un ordinateur neuf, et où j’ai posé les quelques dizaines de livres emportés dans mes bagages.

Chaleur tendre

Le climat est excellent, c’est la bonne surprise. Très chaud mais supportable, plutôt agréable, même en costume cravate.
Je transpire, mais je me sens bien. Il suffit d’entrer dans mon bureau, mon appartement où n’importe quel immeuble et véhicule pour être rafraichi par l’air climatisé.
Environné de palmiers et de montagnes ocres, je pense à mon père. Je pense qu’il aurait adoré ces paysages de sable et d’arbres courts sur pattes.
C’est un environnement qui donne envie de faire l’amour avec la femme de ses rêves. La chaleur elle-même est caressante, c’est une étreinte de chaleur. Ce n’est pas une chaleur violente, qui attaque la peau et les nerfs. On pourrait mourir de cette étreinte, mourir de tendresse.

Mon terrain cévenol : pas de frontières, mais un cœur

Je me suis rendu en Cévennes avec Ben et ses trois garçons, comme chaque été, et avec un Philippe célibataire qui avait envoyé femme et enfant à l’étranger.

C’était une bonne chose de pouvoir fouler une dernière fois mon terrain avant de partir pour l’Arabie. Mes cerisiers sont toujours vivants, malgré la sécheresse de cet été, et la source n’a cessé de s’écouler et de faire une boue délicieuse pour les sangliers.

Ma source d’eau pure à laquelle je bois avec un plaisir si inapproprié qu’une nuit, dans la cabane, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec Brigitte Bardot. Celle de 1965, pas celle de 2015. Je pense que ce rêve était associé à ma source et à mon terrain car la bouche de BB était fraîche et abondante. Mes terres cévenoles, je les envisage comme un jardin d’amour, une oasis torride cachée dans la forêt. Les Brigitte Bardot du XXIe siècle y viendront se reposer et se ressourcer, à mes côtés ou en mon absence.

Mes amis ont donc eu l’opportunité de fouler cette terre, chacun ayant ses rêveries et ses intérêts propres. Ils savent quoiqu’il en soit qu’ils y seront toujours les bienvenus pour des vacances en famille, des retraites spirituelles et des escapades (il)légitimes. Mais pendant que Ben réfléchissait aux potentialités concrètes des lieux découverts pas à pas, Philippe ressentait une gêne. Il voulait savoir exactement où commençait, où finissait mon terrain, et la raison pour laquelle j’étais incapable de lui donner satisfaction.

Je lui disais là-bas, grosso modo, on est plus ou moins sur mes terres.

Et ce rocher, par exemple, sur notre droite ?

Bon, eh bien ce rocher, on va dire que c’est plutôt hors de mon terrain.

Mais là où nous marchons, c’est chez toi ou pas ?

Ah oui, nous sommes chez moi, là, les gars.

Tu en es sûr ?

Oui, pour moi on est chez moi. Dans mon cœur, je suis convaincu qu’on est chez moi.

Ce langage ne peut pas convenir à Philippe. Ce dernier n’a jamais vu les plans du cadastre, donc il est dans l’obscurité la plus totale. Moi, j’ai plusieurs fois exploré la montagne les plans à la main, soit avec mon frère, soit avec l’ancien propriétaire qui m’a vendu ces parcelles. A chaque arpentage, chaque promenade, les limites restaient peu claires, mais cela ne me dérangeait pas. Nous savions que les lieux de vie les plus significatifs (la source et les terrasses plates propices au jardinage) étaient bien situés sur lesdites parcelles, et rien d’autre ne m’importait.

C’est là que j’ai perçu une différence fondamentale entre Philippe et moi. Il disait souvent : « mais où est-il ce terrain ? » comme Henri Michaux sur le fleuve Amazon : « Où est-il ce voyage ? » Certains pensent que la première chose à faire, quand on achète un bien, est de le délimiter et éventuellement de l’encadrer par une barrière ou une corde. Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de faire une chose pareille. Je me contente d’une frontière floue, à la limite de l’inexistence.

Il faut dire que la première fois que nous sommes allés sur mon terrain avec Philippe, sa femme et son fils, nous nous sommes perdus dans la forêt et ne l’avons jamais trouvé. On avait garé la voiture sur la route du Puech Sigal et notre idée était d’atteindre le terrain en descendant par la forêt du haut, chemin que je ne connaissais pas bien. Après une heure d’égarement, je leur ai dit que nous essaierions le lendemain, en montant depuis le terrain de mon frère. Je maîtrise mieux la géographie par le bas, c’est ainsi.

Depuis, quand on parle de mon terrain, Philippe n’est pas négatif mais il énonce calmement qu’il faudrait encore savoir où il se trouve. C’est ici que je vois cette différence entre lui et moi. Une différence métaphysique. Pour Philippe, un être a besoin d’être délimité pour être. Ceci ne s’applique pas dans le cadre de la sagesse précaire.

Dans la métaphysique de la sagesse précaire (au livre gamma bien sûr, mais on peut trouver la même idée dans le delta et bien d’autres livres), certes un être a besoin d’être individué pour être, mais son individuation ne passe pas par sa délimitation. Il s’agit plutôt d’une présence immanente et rayonnante, qui irradie depuis son milieu. Je me tue à le dire, l’individuation est une question d’événement, et non d’espace-temps.

J’avais avancé une idée équivalente à propos des oeuvres d’art, des livres et des films, ce qui compte dans un lieu ce n’est pas son confin mais son cœur. Ce qui le distingue de son voisin ce n’est pas sa frontière, contrairement à ce que l’on dit trop souvent.

L’identité de mon terrain tient dans sa source et les terrasses qui se trouvent en contrebas. Tout le reste c’est de la friche. De la friche essentielle, mais de la friche. De la forêt, du bois, de la montagne. Une montagne indispensable pour la venue au monde de mon oasis érotique, site incontournable, mais non équivalent à mon terrain.

Bilan du printemps 2015. L’appartement de Ben

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Le printemps 2015 fut studieux et laborieux pour le sage précaire. Les journées étaient douces et lumineuses dans l’appartement de Ben, qui m’en avait laissé les clés avant de partir au Tchad où il travaillait.

Dans la banlieue orientale de Lyon, le sage était plus précaire que jamais. Il gagnait sa vie par des travaux manuels la plupart du temps. De temps en temps, un article ou une conférence rappelait au précaire qu’il était un sage avant tout.
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L’appartement de Ben avait été acheté l’été précédent, en 2014, et nécessitait quelques travaux de rafraîchissement. L’heureux propriétaire fit appel à moi pour les mener à bien, ce qui fut une réelle bénédiction. J’étais logé gratuitement dans le lieu même où je devais peindre, tapisser et gratter. C’était d’un confort que peu d’ouvriers connaissent. Et quand on sait le coût des loyers en France, on comprend que l’avantage en nature que cela représentait dépassait même le salaire que mon ami avait généreusement consenti à me verser.

Le fils aîné de Ben étant étudiant à Lyon, nous partagions l’appartement dans une colocation quasi familiale. Ce gamin est né il y a vingt ans parmi nous, de parents étudiants en philosophie, et je m’occupais de lui bien avant qu’il sache parler, qu’il se fasse constamment l’avocat du diable et qu’il lise Nietzsche malgré mes vaines interdictions. Je me plais à penser que je suis un père spirituel pour lui, sévère, juste et implacable, une sorte de maître à penser dans la précarité des choses.

Je convoque toute ma science pédagogique pour l’orienter de la façon la plus nuancée qu’il m’est possible : « Lire Nietzsche n’est pas bon pour des jeunes morveux de ton espèce ; ça les rend cons et prétentieux ». Autant que je m’en souvienne, il n’a jamais suivi mes conseils avisés.
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(C’est la même rengaine avec son père, je tiens à le consigner ici, publiquement et officiellement. Benoît s’obstine à lire de vieux romans de Daphné du Maurier alors qu’il n’a pas encore lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et en Cévennes je suis obligé de lui mettre en main les oeuvres de Jean Carrière pour qu’il détourne un peu les yeux des livres jaunis de Charles Morgan qu’il a dû chiner chez ses parents. Non mais je le demande à tous mes lecteurs, qui lit encore Charles Morgan ?)

Fréquenter mon colocataire de 20 ans, c’était donc un peu voyager dans le temps pour le sage précaire. S’il avait la mémoire de sa petite enfance, le fils de Ben se souviendrait que ma compétence éducative se bornait consciencieusement à boire des verres de Mâcon avec son père qui promenait l’enfant sur le plateau de la Croix-Rousse.

Devenu adulte, ce grand échalas était irrésistiblement attiré par une des chambres à coucher que j’avais cru mienne. A chaque fois que je revenais à l’appartement il l’avait réinvestie en mon absence. Je décidais d’élire l’autre chambre, et tout rentra dans l’ordre. Il partait étudier le droit et la politique internationale tandis que moi, débonnaire, je couvrais de papier peint le couloir ou repeignais le plafond.

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J’étais heureux dans cette tour de Villeurbanne. Le matin j’ouvrais les volets et admirais la lumière sur le canal de Jonage. Je chaussais mes souliers de sport et courais une petite heure le long de l’eau. Une demie-heure à contre-courant, et une demie-heure dans le sens du courant. Au retour, en sueur, je me douchais et travaillais quelques heures sur le manuscrit en cours.

C’est seulement quand mon esprit avait besoin de se reposer de son labeur d’écriture et de recherche que je reprenais le chantier de la rénovation. C’était évidemment l’équilibre entre les tâches manuelles et l’exercice intellectuel qui me rendait heureux.

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J’envoyais à Ben des photos de l’avancée des travaux. Ecrasé de chaleur à N’Djamena, il accueillait ces clichés avec émotion. Ce n’est pas tant la qualité de mon travail qui l’émouvait, que de repenser à sa propriété où la fraîcheur et l’élévation régnaient.

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Borders and Crossings/Seuils et Traverses

J’ai participé cet été au grand colloque sur le récit de voyage. Borders and Crossings avait lieu cette année à Belfast, dans la jolie université Queen’s où j’ai fait mes études doctorales. C’était la douzième édition je crois, et une bonne trentaine de chercheurs étaient présents, donnant leur conférence en anglais ou en français. Ils venaient majoritairement des îles britanniques, mais aussi des Etats-Unis, de Turquie, de France, de Belgique.

Une chose intéressante (possiblement intéressante) : parmi ceux qui venaient d’Angleterre et du Pays de Galles, il y avait des Allemands, une Néerlandaise, un Hongrois, deux Françaises et des Britanniques.

Moi, je venais de nulle part et je parlais des « voyageurs arabes », c’est-à-dire de la vieille tradition médiévale des livres de voyage en arabe. J’avais écrit une conférence de manière très stricte, mais là encore, je suis retombé dans mes vieux travers et me suis contenté de parler à mon audience. Au fond, je vais peut-être décider que c’est ma façon de faire et continuer comme cela…

Les traditions nationales étaient respectées : les Américains étaient à l’aise, confiants, ils parlaient fort comme s’ils connaissaient leur sujet par coeur (l’une d’elles étaient particulièrement bruyante et prétendait toujours savoir des choses qu’elles ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam). Les femmes britanniques étaient réservées et dégageaient quelque chose d’érotique ; leur modestie apparente exprimait un scrupule difficile à définir. Les hommes britanniques parlaient avec douceur et ironie, leur distinction était tout en lift et en digressions. Les Français étaient bordéliques et assez joviaux. L’une d’entre eux était aussi extrêmement érotique mais à la différences de ses homologues britanniques, elle l’était de manière délibérée. Au final, la francophonie n’a pas à rougir du niveau des conférences prononcées en français.

J’ai assisté à de nombreux panels pour écouter mes collègues et j’avoue que j’ai été presque enchanté de l’organisation et du niveau intellectuel des contributions. Je les regardais, les écoutais, tous ces universitaires, et je me suis aperçu, au bout du deuxième ou troisième jour, que j’étais pétri d’admiration pour la culture britannique. Dans le domaine de la recherche, comme dans d’autres domaines, nous avons beaucoup à apprendre des Anglais, voilà ce que je me disais en écoutant une vieille dame lire patiemment ses papiers.

Laissez venir à moi les femmes savantes

Molière se moque des femmes qui ont des prétentions intellectuelles. Je regardais Les Femmes savantes avec Hélène, qui a des qualités intellectuelles indéniables. Molière peut dire ce qu’il veut, celles qu’il poursuit de ses moqueries étaient pour certaines de merveilleuses personnes qui ont beaucoup apporté à la culture française.

Tenez ! Quelques années avant et après la création des Femmes savantes (1672), Madame de Lafayette faisait paraître La Princesse de Montpensier et La Princesse de Clèves. C’est ainsi qu’une « Précieuse », sans faire de vague et gardant l’anonymat, révolutionnait l’art du roman pendant que la cour se gaussait de Bélise et de Philaminte.

Plus je fréquente des femmes docteurs, des femmes doctorantes, des femmes professeurs, des femmes scientifiques, plus j’aime les femmes en général et l’humanité tout entière. Ce que je trouve émouvant dans les personnages de Molière, c’est leur désir de savoir, de s’élever, d’être autre chose qu’une femme. Au fond, le plus ridicule des personnages, c’est le snob Trissotin, qui s’intéresse davantage à l’argent d’une éventuelle héritière à épouser qu’à la grandeur d’âme de la maisonnée où il s’incruste.

Alors je sais qu’il ne faut pas généraliser, mais la sagesse précaire est à deux doigts de décréter que :

1- Les femmes savantes sont sensuelles, sexy et douces au contact.

2- Elles sont drôles et piquantes.

3- Certaines d’entre elles savent même faire la cuisine (mais ce n’est pas la majorité de celles que la sagesse précaire soutient).

4- Vivre auprès de femmes intellectuelles aide à se sentir bien dans la vie, car elles apportent tout ce dont un sage précaire a besoin.