Un ballet automobile autour d’un arbre

Hier, à la nuit tombante, nous sommes allés voir le margousier le plus intéressant de Seeb. Il est seul sur une grand place vide, dont je ne sais pas si elle est un terrain vague ou un espace volontairement vide, pour faire respirer ledit margousier.

Les enfants jouent non loin, et le long des maisons, les femmes et les hommes prennent le frais relatif de la fin de journée, assis par terre sur des tapis où ils se servent du thé.

Cet arbre m’a plu au premier regard, quand je l’ai découvert lors de promenades hasardeuses. Nous venions de déménager à Seeb et je découvrais mon quartier à pied et en voiture, en me laissant porter dans les méandres des vieilles rues. Ce sont les arbres qui m’ont de suite intéressé. Ce sont les arbres qui m’ont parlé de l’histoire de ma ville.

Celui-là, par exemple, il me parut grand et majestueux. J’ai senti immédiatement qu’on le respectait, voire qu’on le vénérait, ou plutôt qu’on l’avait vénéré et qu’il était aujourd’hui à la retraite. Mais je crains qu’il souffre. Non de la sécheresse, car pour être aussi vieux il a dû plonger ses racines dans une terre riche, mais des maltraitances humaines. Des branches sont cassées autour de lui. Des clous lui ont été plantés dans l’écorce.

Souvent, mes joggings et mes promenades me mènent à lui et je ressens quelque chose près de lui. À l’aube, il m’arrive de grimper sur son tronc et de me reposer sur une branche. Qu’est-ce que je ressens exactement ? Je ne saurais le dire.

Malade du Covid 19, je me forçais à faire des promenades le soir et/ou le matin. Plusieurs fois, j’ai dépassé mes forces et mon énergie pour marcher jusqu’à ce margousier qui m’apaisait. Les femmes assises sur les tapis devant leur maison me regardaient. Je n’osais leur dire bonjour ni les regarder, pour ne pas les gêner. Je touchais l’arbre magnifique sans savoir pourquoi. Je n’allais pas jusqu’à l’étreindre mais j’y collais mon dos endolori. Dire que l’arbre me revigorait serait exagéré. Ce qui est vrai est que je suis attiré vers cet arbre, par cet arbre, que je vais le voir intentionnellement, et que je ne sais pas pourquoi.

Il est appréciable que les communautés humaines l’aient laissé là, au milieu de nulle part, depuis plus de cent ans. J’ai déjà dit combien cette essence d’arbre était précieuse et médicinale dans le sous-continent indien, nul doute que celui-ce en particulier jouait un rôle de pharmacie collective tandis que tous les autres, à Seeb, appartiennent clairement à une habitation privée.

Pourquoi tant d’acharnement contre Jean-Luc Mélenchon ?

J.-L. Mélenchon : « Je pense à ces milliers d’hommes venus de si loin pour libérer la France des nazis. Des troupes des différentes colonies, et beaucoup, beaucoup, beaucoup sont morts dans la prise de la colline. » Marseille, mai 2021.

On peut se demander ce qui leur prend, à tous, de taper si fort sur Jean-Luc Mélenchon. Le seul qui ait subi une telle animosité contre lui dans l’histoire récente fut Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et 1990. Moi-même, j’avoue que j’avais peur de Le Pen à l’époque.

Cette unanimité fait réfléchir. Mélenchon doit faire peur, mais pourquoi fait-il peur ? Pourquoi lui préférer François Ruffin, Adrien Quatennens ou tout autre figure de la gauche ? Pourquoi tant de gens ont peur d’un vieil homme littéraire qui n’a pas de bons sondages, qui n’a pas commis d’autres crimes que de hausser la voix quand des hommes lui interdisaient d’entrer dans ses propres locaux, un vieil homme franc-maçon, ancien professeur, député de la nation ?

Que peut-on craindre d’un homme comme lui ? Au point pour le philosophe Raphael Einthoven d’aller dire que Le Pen lui est préférable ? Au point pour l’autre philosophe (Ô ma France, pays des intellectuels) Michel Onfray de le traiter d’homme malade et « condensé de pathologies » ? Au point pour le pouvoir en place de le traiter d' »ennemi de la République »…

Je ne sais pas si Mélenchon ferait un bon président et je ne sais pas si je voterai pour lui. D’ailleurs, je ne sais plus pour qui j’ai voté au premier tour de la présidentielle de 2017. Et le sage précaire n’a que peu d’appétence pour l’Assemblée constituante voulue par la France insoumise ; pas davantage pour l’usine à gaz que sera sans doute la sixième république. Mais la sagesse précaire n’a pas peur de Jean-Luc Mélenchon, ceci est une chose certaine. La sagesse précaire n’appelle pas à voter, la sagesse précaire s’en fout, mais elle aime bien écouter les gens qui ont quelque chose à dire, à droite, à gauche, au centre, et parmi toutes les religions. La sagesse précaire a plus peur des racistes, des suprématistes, des délinquants, des voleurs, des évadés fiscaux, des prédateurs économiques, que des populistes lyriques qui appellent à la réconciliation nationale.

Alors voici mon hypothèse. Mélenchon fait peur car il est le seul en France à posséder un art rhétorique capable de faire vibrer une corde sensible chez des populations très variées. Si ces populations se mettaient soudain à voter, et personne ne peut être sûr qu’elles ne le feront pas, cela ferait bouger les lignes de manière irréversible.

Jean-Luc Mélenchon est le seul orateur capable de se faire entendre par des ouvriers, des chômeurs, des profs, des fonctionnaires, des intellectuels et surtout aussi des immigrés, des musulmans et des gens originaires d’Afrique. Personne d’autre ne sait faire cela aujourd’hui en France. Et tout ce petit monde mis bout à bout fait largement 50 % de Français.

Alors il est certain que si l’on pouvait « se débarrasser » de Mélenchon « le plus vite possible » (dixit une ancienne ministre de François Hollande), il y aurait moins de risque qu’une jonction apparaisse entre les différents mouvements sociaux, les différentes luttes pour le respect et la reconnaissance, les différents combats des pauvres gens et les différentes soifs de dignité.

Un symptôme inattendu du Covid 19 : la dépression

J’arrive au seizième jour de symptôme, donc je suis presque guéri.

S’il y a un symptôme auquel je ne m’attendais pas et qui tarde à s’évanouir, c’est la déprime et les idées noires.

C’est bien simple, pendant cette longue période de COVID 19, j’ai beaucoup broyé de noir. Tout m’était pénible à supporter, sauf mon épouse qui s’est occupée de moi de manière magistrale, et toute bonne nouvelle était transformée dans mon esprit en mauvaise nouvelle.

J’avais à disposition Netflix et aucune série n’a eu grâce à mes yeux. Moi qui suis bon public, prêt à rire, à m’enthousiasmer, à m’émouvoir pour un peu n’importe quoi du moment que c’est bien écrit et bien joué, je n’arrivais pas à supporter un seul épisode et je trouvais que tout était mal écrit. J’essayais de me divertir avec les site de partage de vidéos, et là aussi je trouvais tout fade et sans humour. J’y retournais tous le jours en me disant que les fameux algorithmes allaient bien finir par me conseiller des vidéos spécialement formatées pour moi. Que nenni, il n’y avait que des daubes sans intérêt qui ne m’ont pas fait sourire une seconde.

Au milieu de ma maladie, je reçois une offre d’emploi d’une belle institution universitaire de Paris à laquelle j’avais postulé. Comme ce n’était pas le boulot que j’espérais, j’ai pris cela comme une catastrophe et une humiliation. Vous m’offrez ce job à la con à moi, le grand sage précaire que tout le monde devrait s’arracher ? Vous me prenez pour quoi ? Après quelques jours de réflexion dépressive, j’ai décliné l’offre en essayant de rester poli.

Plus tard, un grand éditeur parisien m’écrivait pour accepter mon manuscrit sur le sultanat d’Oman. Voilà qui aurait dû me réjouir, mais non, j’ai pris cela pour une terrible nouvelle et j’ai eu le réflexe de leur envoyer un refus tonitruant. Vous vous croyez assez bien pour mon manuscrit ? Non mais pour qui vous vous prenez ? Je sentais que ma carrière était foutue et que ce que j’écrivais n’avait décidément plus aucune valeur. Il fallait que j’arrête d’écrire, voilà la vérité, l’âpre vérité. Heureusement, mon épouse m’a calmé et m’a convaincu de ne prendre aucune décision, sur aucun sujet, jusqu’à ce que je sorte de cette maladie.

J’ai broyé un noir considérable. Je trouvais que ma vie était pourrie de A à Z, que rien de ce que j’avais fait ne valait un kopeck. Mon avenir me paraissait sans intérêt et très sombre.

Alors je me suis remis au sport, sans plaisir, mais dans un but rationnellement calculé : si je parviens à courir, nager et marcher pendant une heure matin et soir, et si je fais suffisamment de pompes sur la plage, normalement, mon cerveau sera contraint à produire cet endorphine qui me fait défaut et qui me fait voir la vie en noir.

Je dis « sans plaisir » mais ce n’est pas vrai. C’est toujours avec un certain plaisir que je me rends sur la plage et que je m’amuse dans les vagues. Je cours peu et suis rapidement essoufflé. Les pompes, je n’en faisais pas plus de cinquante il y a trois jours et je retrouve le rythme de cent par jour depuis hier. Je sens que cette stratégie commence à porter ses fruits. Je suis toujours déprimé mais la vie reprends des couleurs.

Je n’ai pas encore donné ma réponse à l’éditeur mais je sens que je vais me laisser faire.

Hier, j’ai donné une conférence sur l’écriture féminine du voyage, lors d’une Journée d’étude organisée par l’Université de Côte d’Azur. Ma performance ne cassa pas trois pattes à un canard mais, curieusement, elle m’a remonté un peu le moral. Elle m’a confirmé dans l’intuition que travailler sur les oeuvres viatiques de Chantal Thomas, de Catherine Cusset, de Laure Murat, de Sophie Calle et quelques autres était une très bonne idée, très joyeuse, très porteuse et très riche de bonheurs à venir. Une idée grosse de publications aussi.

Comme dans un poème de Victor Hugo, le sage précaire retrouve progressivement les couleurs de la vie.

Le sage précaire Youtubeur pour la littérature

Depuis que je me suis remis à écrire sur ce blog, j’ai remarqué que les gens avaient changé. Ils ne pratiquent pas l’internet de la même manière en 2021 qu’ils ne le faisaient en 2011. Il y a dix ans, ils lisaient et traînaient un peu sur les blogs. Aujourd’hui ils préfèrent regarder des vidéos. Ce n’est pas un mal, cela ne signifie pas qu’ils font moins d’efforts.

Au contraire, même. Il est étonnant de voir combien les gens (je n’ai pas de meilleur terme pour parler des gens) se sont mis à écouter des conférences, des entretiens-fleuve de plusieurs heures, des tables-rondes interminables avec des économistes qui débattent sur Marx et Schumpeter.

Bon, moi qui ai monté une chaîne YouTube depuis 2007, je ne vois pas pourquoi je ne me lancerais pas dans le bain des vidéos. Après tout, des vidéos j’en fais depuis quinze ans pour illustrer les billets de ce blog. Le nom de ma chaîne résonne d’une chanson de Bob Dylan. Vous vous souvenez de Like a Rolling Stone :

How does it feel? How does it feel

To be on your own

With no direction home

Like a complete unknown

Like a Rolling stone?

C’est l’histoire d’une fille qui tombe dans la précarité et qui n’a plus de domicile. J’aurais voulu baptiser ma chaîne « NoDirectionHome » mais il n’y avait pas assez de place, ou trop de lettres, alors j’ai enlevé « no ». Cela donne un sens exactement opposé à celui que je voulais donner au départ mais cela me plaisait. Le nomade que je suis, finalement, ne cesse de prendre à sa manière la direction du foyer, il n’arrête jamais de rentrer chez lui et de se chercher des « chez soi ».

Comme ces nouvelles vidéos parlent de langue française, de littérature française et de la façon de les enseigner, on peut dire que la chaîne mérite finalement son nom. Je parle depuis l’étranger et le vaste monde, mais à propos de ma langue natale et de ma littérature maternelle. Le sage précaire rentre chez lui.

Peut on évacuer la littérature de l’enseignement du français langue étrangère ?

Il faut comprendre qu’il y a des clans dans le domaine des langues étrangères. Des clans qui s’affrontent ou qui passent des alliances, des clans qui essaient de dominer les autres et qui luttent pour le pouvoir.

Voici grosso modo les forces en présence : la famille des « littéraires », les « linguistes », les « traducteurs » et les « éducateurs ».

La famille des « littéraires » comprend ceux qui enseignent et étudient la littérature, l’histoire, le théâtre, le cinéma, les idées, la philosophie, la politique, etc.

La famille des « linguistes » sont les scientifiques du lot, ils s’intéressent à la linguistique, la sociolinguistique, la psycholinguistique,etc.

La famille des « traducteurs » étudient à la fois les théories de la traduction et sa pratique.

La famille des « éducateurs » sont spécialistes de didactique des langues et viennent des sciences du langage. Ils se sont constitués en champs d’étude assez puissant et cherchent à dominer les départements de langues étrangères.

C’est en vertu des tensions entre ces clans que la littérature est parfois poussée sur le côté comme une vieillerie. Comme elle régnait dans les langues étrangères, la littérature ne voyait rien venir et se croyait la reine du bal. En réalité, certains aimeraient bien qu’on s’en débarrasse.

Il existe des langues que l’on étudie sans évoquer la littérature. Il paraît que l’allemand langue étrangère est de celles-là. Je parierai que le swahili et le Wolof sont aussi de celles-là, mais il faudrait voir cela de plus près.

Déjà, pour l’allemand, je trouve incroyable que l’on puisse l’étudier plusieurs années sans lire Goethe, Thomas Mann ou Kafka. Mais pour des langues comme le français, il me semble que vouloir exclure la littérature est un combat perdu d’avance.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Les arts de la performance en classe de FLE

La vidéo ci-jointe est une petite présentation que j’ai faite pour une université qui demandait un exposé de trois minutes sur une technique d’enseignement « innovante ».

Dans le champs des langues étrangères, le terme d’innovation est centrale, je ne sais pas d’où cela vient ni pourquoi les gens se crispent là-dessus. En réalité c’est dans la gestion de la recherche en général qu’on met en avant l’innovation, mais il y a peu de réflexion sur ce qu’est l’innovation.

Souvent, en didactique des langues, on se dit qu’une « technique innovante » se doit d’être une programmation informatique, ou un logiciel, ou une plateforme numérique, enfin quelque chose qui fasse intervenir de manière décisive les nouvelles technologies.

Le sage précaire n’a rien contre les nouvelles technologies, au contraire : de tous les sages précaires du monde, il fut le premier à ouvrir un blog, en 2005. Il est aussi le premier YouTubeur de toute la galaxie dite « sagesse précaire, sagesse diluée et philosophie en vrac ».

En tant qu’enseignant j’utilise abondamment les techniques de l’information et de la communication (TICE), j’ai la chance d’être formé à ces machines au fur et à mesure de mes déplacements, et je m’en sers sans compter.

En revanche, s’il me faut dire ce que je fais d’innovant, je ne peux pas me faire passer pour un grand informaticien. De plus, je n’ai pas encore observé d’innovation intellectuelle dans l’usage des technologies. L’exercice de grammaire, que vous le fassiez sur une tablette, sur un cahier ou sur une ardoise, il reste le même exercice.

En définitive, on utilise les ordinateurs mais on n’a pas encore détecté d’amélioration du niveau de langue de nos étudiants depuis qu’ils utilisent des ordinateurs. Les TICE sont donc utiles et ne doivent pas être snobées, mais elles ne sont ni miraculeuses ni même indispensables. Je ne reviens pas sur les fameux cadres de la Silicon Valley qui mettent leurs enfants dans des écoles où l’on interdit les tablettes au profit des ardoises et des craies.

Alors après réflexion, je me suis dit que ce que j’ai fait de plus innovant ces dernières années, c’était peut-être ce qui paraît le plus antique, le plus archaïque : chanter, danser, jouer la comédie. Se produire en public. J’appelle cela « les arts de la performance » car il n’y a rien de tel que d’inscrire la langue que vous êtes en train d’apprendre dans une action publique où vous convoquez toute votre personne, où vous vous sentez jugé et scruté, une action où vous vous produisez physiquement et qui produit au final des applaudissements balsamiques. Votre performance vous a transformé intérieurement et extérieurement en un locuteur officiel de cette langue étrangère.

Olivier Rolin en Oman

Olivier Rolin parmi les roses de Jebel Akhdar, Oman

Je retiens deux choses du déjeuner à la résidence de France. La cuisine est excellentissime. De l’entrée au dessert, cela vaut largement les restaurants étoilés au guide Michelin de ma ville natale. Cela seul me motiverait à passer les concours de la fonction publique et à tenter une carrière diplomatique. D’autre part, l’extrême gentillesse non affectée d’Olivier Rolin. C’est pour lui que l’ambassadeur organise ce déjeuner avec quelques personnalités associées à la littérature française en Oman. Il m’avait confié dans une soirée précédente que l’écrivain allait bientôt venir.

Invité d’honneur, centre officiel de toutes les attentions de la république française, Olivier Rolin est celui qui est le plus à l’écoute autour de la table, qui s’intéresse le plus aux autres, à la vie des gens, à leurs activités et à leurs goûts. J’ai déjà raconté comment j’étais arrivé en retard à ce déjeuner et que l’écrivain avait des raisons légitimes d’être peu impressionné par le livre que je venais de faire paraître. Il ne m’en tint aucune rigueur, comme le montre l’histoire qui suit.

Nous sortons sur une espèce de terrasse car l’ambassadeur veut fumer une cigarette.

Je commets, comme à mon habitude, une bévue diplomatique. Tandis que l’ambassadeur me raconte de quoi parle le polar qu’il a publié aux éditions du Seuil, une intrigue qui se déroule à l’époque de la deuxième guerre du Golfe, je déclare que 2003 était la dernière année où l’on pouvait encore être fiers de notre diplomatie. C’était l’Amérique de George W. Bush en croisade contre l’Irak, et le président français Jacques Chirac s’y était opposé. Je le confirme ici, la voix de la France fut écoutée et respectée, occasionnant des tombereaux de haine et de mépris de la part des Américains. Cette position de la France était valable, cohérente et propice à ouvrir des brèches d’espoir parmi les nations arabes. De mon point de vue, ce que nous avons fait depuis en politique étrangère est un désastre, la guerre en Lybie étant peut-être le point le plus abyssal de notre déréliction.

L’Ambassadeur, tout de politesse et de raffinement, pense le contraire de moi. Il trouve que Villepin et Chirac ont été lourdauds dans cette affaire et que nous n’aurions pas dû être frontaux contre les États-Unis d’Amérique. Selon lui, nous n’avons pas empêché la guerre et nous n’avons rien gagné à jouer les justiciers donneurs de leçon.

« Nous nous sommes fait plaisir », c’est l’expression de l’ambassadeur, qui sera reprise telle quelle dans son polar. « On s’est fait plaisir mais ce n’est pas comme ça qu’on dirige les affaires étrangères. On aurait dû être moins catégoriques avec les Américains et, sans participer trop activement à leur guerre, les accompagner pour agir à la marge et améliorer les choses qui pouvaient être améliorées. » Je ne suis pas un diplomate, et de plus je suis invité en bonne compagnie, je ne vais pas contredire plus que de raison l’ambassadeur de mon pays, dans son propre palais, alors je ne discute pas et nous passons à un autre sujet : que faire avec notre hôte Olivier Rolin ?

Je propose de l’inviter dans mon oasis pour lui faire découvrir la Montagne verte dont le piémont n’est autre que mon jardin. D’habitude, les invités de marque restent dans les ors de la république, mais celui-là a des velléités de bourlingue. Ma proposition pourrait lui plaire. Une question restera alors à régler, comment conduire l’écrivain jusqu’à mon oasis et comment le ramener sain et sauf à la résidence de France ? Les voitures de fonction sont prises et le chauffeur employé par l’ambassade a déjà un emploi du temps chargé. N’écoutant que mon patriotisme et mon amour de la littérature, j’offre de venir chercher Olivier Rolin le soir de la conférence qu’il donnera à Mascate, de le faire dormir chez moi, et de le ramener ici dans ma vieille Toyota.

Le soir de ladite virée, j’arrive (encore une fois en retard) à la conférence. L’écrivain rencontre la communauté francophone de Mascate dans le musée franco-omanais. Ce musée est une maison du XIXe siècle où vivait le premier consul de France, au tout début des relations diplomatiques entre l’Oman et la France. François Mitterrand a transformé cette maison en musée dans les années 1990.

Quand la conférence se termine, la communauté francophone d’Oman, concentrée pour la plupart à Mascate, se salue et se souhaite le meilleur. Je retrouve Rolin flanqué de l’ambassadeur. Nous nous mettons au point pour l’excursion de notre invité et, toujours mû par mes instincts para-diplomatiques, je nous invite au dîner que l’ambassadeur a prévu de partager avec d’autres amis. Ce petit monde a la classe de ne pas me faire sentir que j’ai commis un nouvel impair.

Nous roulons les quelques heures qui nous séparent de ma maison, non sans rajouter une petite heure de route due à une erreur de direction à la sortie de la capitale. Le lendemain nous allons à la montagne pour faire la promenade des roses. Avril est certainement le meilleur moment de l’année pour visiter les montagnes d’Arabie : les fleurs que l’on cultive pour produit l’eau de rose sont en pleine floraison. On se promène sur des chemins escarpés qui dégagent une odeur de paradis.

Olivier Rolin le long d’un falaj, Jebel Akhdar, Oman

Olivier n’est plus tout jeune mais il tient une telle forme physique que je marche avec lui sans prendre plus de précautions que j’en prends habituellement avec mes compagnons randonneurs. Habillé d’un gilet sans manches agrémenté de poches de photographe sur une chemise de coton blanc à col Mao, d’une paire de pantalons en toile de lin et d’une casquette en toile grise, on reconnaît chez lui le voyageur qui a l’habitude de tous les climats et de tous les paysages. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est l’élégance dont il fait preuve. C’est là que je prends des notes, car moi, on m’a toujours appris à porter les frusques les plus abominables lorsque je courais le risque de me salir. J’ai donc tendance à ressembler à un clochard en montagne et à un premier communiant dans un centre commercial.

Après notre randonnée, nous prenons un verre dans un bel hôtel construit au bord du canyon. La conversation d’Olivier m’enchante littéralement. Je pourrais rester des jours à l’entendre parler de son métier. En plus d’être un des grands écrivains de langue française, il est éditeur depuis quarante ans dans la prestigieuse maison du Seuil. Il me raconte des dizaines d’anecdotes qui sont pour lui des banalités et pour moi des révélations secrètes descendues tout droit de l’Olympe.

Tel auteur a été publié par Gallimard mais Philippe Sollers a dit ceci ou cela, de sorte que les cartes ont été rebattues. Un énoncé aussi élémentaire que celui-ci ouvre toute sorte de perspectives pour un amoureux des lettres qui ne connaît rien au monde de l’édition. En devisant avec Olivier, je prends conscience qu’à l’école nous étudions la littérature d’une manière trop étroite. Nous savons analyser des textes mais nous sommes ignorants de toutes les réalités sociales, humaines et économiques qui constituent l’industrie du livre. On devrait ajouter au programme de lettres du lycée une option production/édition qui éclairerait l’envers du décor magnifique que sont les mouvements culturels, les courants littéraires, la vie et les images des grands auteurs.

Comme Olivier sait que je suis un grand lecteur de Jean, il me parle de son petit frère avec ce même naturel plein de bienveillance. Il dit que Jean Rolin a rencontré, en P.O.L., un éditeur idéal pour lui. Un éditeur n’est jamais parfait pour n’importe quel auteur, il y a des rencontres qui font les bons duos. Lui-même, Olivier ne se serait pas senti forcément à l’aise chez P.O.L., ni, à l’autre bout de la chaîne, chez Gallimard. Malheureusement pour le petit frère, l’éditeur Paul Otchakosky-Laurens est mort, laissant la maison d’éditions dans la désolation. Je savais qu’il était mort, mon information était allée jusque-là, mais c’est mon hôte qui, dans la voiture, m’apprend que P.O.L. sera maintenant dirigé par Frédéric Boye ce qui nous conduit à parler de ce dernier.

C’est ainsi, en passant du coq à l’âne, que nous descendons de Jebel Akhdar pour retrouver mon épouse qui sort de l’université d’un pas de sénatrice. Nous prenons la route pour l’Ambassade de France où nous déposons Olivier, et continuons notre chemin, Hajer et moi, pour un petit week-end en amoureux au bord de la mer.

Hajer me demande de quoi on a parlé. Je ne sais plus, dis-je. J’ai été tellement émerveillé par la conversation fluide, simple et brillante de notre ami que je suis dans l’incapacité de faire un compte rendu synthétique et intelligent du véritable voyage que je viens de faire.

Jebel Akhdar, la « Montagne verte », Sultanat d’Oman

De la traduction d’un verset du Coran, II, 255: la dimension kantienne de la métaphysique musulmane

Je vous ai entretenu récemment de ma rencontre avec une famille de Malaisie dans un train d’Arabie. Je voudrais m’arrêter quelques instants sur un point de notre conversation que je n’ai fait qu’effleurer dans mon dernier billet : le verset 255 de la deuxième sourate du Coran, le « verset du Trône ». Vous vous souvenez que mes amis malais n’avaient qu’une traduction autorisée du livre sacré et que, pour eux, la phrase « Ya ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum » devait être traduite par : « Il connaît ce qui est devant eux et ce qui est derrière eux ».

Dans la tradition, beaucoup de musulmans connaissent ce verset pour des raisons prophylactiques. Ils le récitent de manière un peu incantatoire pour faire fuir Satan et pour protéger les maisons ou les entreprises. Le prophète aurait dit que c’était le verset le plus important car tout y était résumé. Soit. Mais je voudrais revenir sur les traductions d’un segment très court de ce verset. On en a déjà parlé donc je résume les traductions dans un tableau.

Texte arabeيَعْلَمُ مَا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ
Transcription phonétiqueYa ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum
Traduction littéraleIl sait ce qui est entre leurs mainset ce qui est derrière eux
Coran de MalaisieIl connaît ce qui est devant euxet ce qui est derrière eux
Traduction anonymeIl connaît leur passé et leur futur
Traduction de M. Chebel (2009)Il sait ce qu’ils tiennent entre leurs mains et ce qu’ils cachent
Traduction de J. Berque (1995)Lui qui sait l’imminent et le futur des hommes 
Traduction de D. Masson (1967) Il sait ce qui se trouve devant les hommes et derrière eux
Traductions comparées du Coran, II.255.

Je précise que la transcription littérale est donnée par Hajer, et vérifiée par mes soins dans un logiciel de traduction automatique. Je vous invite à faire de même, copiez et collez le texte arabe dans un traducteur automatique et voyez ce que vous obtenez.

Seul Malek Chebel a respecté l’image des mains et de ce qui est entre les mains. Toutes les autres traductions ont ignoré la lettre du coran pour donner directement la traduction de ce qui leur semblait être le sens des mots. D’après Hajer, « ce qui est entre les mains » signifie ce qui est présent, ou ce qui est presque présent (entre leurs mains, pas dans les mains), donc ce qui est « imminent » (raccord en cela avec la traduction de Jacques Berque). 

En revanche, « ce qui est derrière eux » signifierait plutôt le passé, alors que beaucoup traduisent par « le futur ». Quelle confusion. Les traducteurs commettent donc une sorte d’erreur d’appréciation à cause d’un biais cognitif qui nous fait privilégier la symétrie : si Dieu connaît le futur, il connaît aussi le passé.

De mon côté, je me permets de douter. Quelque chose ne me satisfait pas dans toutes ces traductions. En méditant sur le texte littéralement, je dégage une autre compréhension possible. Étant donné que la suite du verset parle de science, et du fait que Dieu décide du niveau de savoir des hommes, je me dis que « ce qui est entre leurs mains » veut plutôt dire : « ce que les hommes sont capables de (com)prendre » et « ce qui est derrière eux » signifie : « ce qui est dissimulé à leur regard, à leur capacité de connaissance ». 

En définitive, basé sur cette hypothèse, il apparaît que le verset du Trône est plutôt une réflexion philosophique sur « ce qui nous est permis de savoir », pour reprendre les mots d’Emmanuel Kant. À l’aide de ce petit changement de traduction, c’est la compréhension de tout le verset qui s’en trouve bouleversée.

Droite et Gauche : où se situe le sage précaire ?

Si je pense être quelqu’un de gauche, je n’ai aucun mépris pour la droite. Mieux, si des gens de gauche me traitent d’homme de droite, je demande des explications et, selon ces dernières, selon les définitions que l’on donne à « droite » et « gauche », je peux acquiescer. Je suis peut-être de droite au fond. Mais dans l’absolu, hors du cadre d’une polémique, je me sens de gauche, entendu comme la sensibilité politique qui refuse l’organisation actuelle du monde car trop injuste pour l’immense majorité des hommes.

Cela ne correspond pas, à mes yeux, à la question de la répartition des richesses, mais à la perception que l’on se fait de la vie des gens. Être de gauche signifiait rendre tous les hommes égaux devant la loi, leur donner la liberté d’expression, leur autoriser à n’avoir aucune religion, leur donner des congés payés, leur permettre aisément d’entreprendre, et de changer de vie. Mais ne sont-ce pas aussi des valeurs prônée par la droite ?

Le libéralisme est-il de gauche ou de droite ? Ce qui s’oppose au libéralisme, ce n’est pas vraiment la social-démocratie, ni la protection des individus, mais le conservatisme. Ce à quoi s’oppose le libéralisme, ce n’est pas l’émancipation des peuples, mais les monopoles, le fait que des secteurs de l’économie soit confisqués par quelques uns. Je suis donc opposé à l’existence même des milliardaires, qui ne peuvent être que des assistés et prédateurs. Mais il me semble que les gens de droite devraient être en première ligne sur cette contestation, au nom même du libéralisme.

La sagesse précaire confirme là encore sa précarité et son indécision.