Un petit quartier protestant

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Qui chantera le Village ? Qui se fera le poète de ce petit quartier infâme, à l’ouest de Belfast, mais moins à l’ouest que la célèbre et catholique Falls Road ? Des poètes de cette dernière, il y en a à foison. Mais qui chantera le Village ? Comment chanter un quartier infâme, voilà une question de poétique et de théorie littéraire : Céline le savait bien, lui et son célèbre Chanter Meudon. Car ici, dans le Village, l’héroïsme a quelque chose de crasseux, d’illégitime, de brutal et de profondément, très profondément déplaisant.

Je dis « ici », car c’est là que je vis. Moi, poète précaire, j’invoque les muses pour qu’elles me donnent du nerf. Chantons Donegall Avenue, chantons Boucher road! Célébrons French Park et ses grandes peintures protestantes! Chantons la peur qui nous prend quand nous sortons un appareil photo. Chantons la peur, chantons le froid, chantons les fresques et l’effroi.

L’héroïsme est déplaisant ici car il ne peut même pas déguiser sa violence sous des discours plus ou moins nobles. A la différence d’un républicain qui peut venir parader devant des étrangers en leur disant qu’il a fait de la prison pour la juste cause qui l’anime, le para-militaire issu du Village ne peut que dire : « Je sais que vous ne m’aimez pas, et je vous emmerde. » Son rêve à lui, c’est que l’Irlande reste coupée en deux, et que l’Irlande du nord soit « le dernier bastion du protestantisme en Europe » pour reprendre les mots du grand leader unionniste Ian Paisley, qui vient de prendre sa retraite.

Petit quartier engoncé entre la ligne de chemin de fer et l’autoroute dite Westlink, mais aussi entre la zone industrielle Broadway et le stade de football Windsor Park, le Village présente au moins l’avantage d’être clairement délimité. Quand on y est, on sait qu’on y est. Des drapeaux du Royaume-Uni flottent, des fanions bleus blancs rouge égaient difficilement des rangées de maisons ouvrières en brique ocre. Point d’arbres, point de pubs et point de lieux de sociabilité en dehors des lieux de cultes et de mystérieux centres pour femmes. Point de bibliothèques locales, point de cinéma, mais des enfants qui jouent au football dans les rues.

Chanter le Village, voilà toute l’affaire. 

Le nez de Napoléon

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Sur cette photo prise depuis la fenêtre de mon toit, on voit la montagne de Cave Hill, qui se découpe sur le ciel. Les gens de Belfast trouvent que cela ressemble à un visage couché. Le nez serait aquilin, d’où le nom donné à ce paysage : Napoleon nose.

D’autres personnes ont vainement cherché à créer une autre légende, à laquelle je n’accorde aucune foi mais qui est pratique quand on fait visiter la ville à ses amis, pour avoir quelque chose à dire. Jonathan Swift aurait été inspiré par cette montagne en zigzag pour inventer un géant, couché sur le sol d’une île lointaine. Ce géant, il l’a nommé Gulliver.

Ce qu’il faut savoir, si l’on vient me rendre visite à Belfast (ou si l’on y vient sans intention de me voir) c’est qu’il est aisé de se rendre à Cave Hill et qu’on peut y faire une très belle promenade, assez sportive et très revigorante. Depuis la zone escarpée qui, de loin, fait penser à une lèvre de visage, ou à l’arête du nez, on contemple la ville, les docks et la mer. C’est donc un visage que l’on regarde de loin, et dont les yeux, escamotés dans le paysage, sont en fait logés dans le corps des randonneurs de la ville montés là-haut pour respirer et prendre du recul. 

Il neige à la BNF

Depuis les salles de lectures et de travail, au rez-de-jardin, on voit les arbres de la petite forêt intérieure qui se font taquiner par les flocons de neige. C’est très doux et très apaisant, après des fêtes un peu tumultueuses.

Les bibliothécaires se morfondent devant leurs écrans sans s’émerveiller d’un tel spectacle, alors que dans les grandes villes européennes, très peu de travailleurs bénéficient d’une vue sylvestre et d’un hiver aussi bucolique.

Je me concentre sur l’oeuvre de Gao Xingjian, en particulier sur son récit de voyage La Montagne de l’âme. A la dernière page, l’écrivain avoue ne rien comprendre à rien :

Tout est calme alentour. La neige tombe en silence. Je suis surpris par ce calme. Un calme de paradis.

Pas de joie. La joie n’existe que par rapport à la tristesse.

Seule tombe la neige.

(…)

Bassesse et platitude de la France

La France est un beau pays, mais Dieu que ses villes sont basses! L’autre jour, je vais au centre Pompidou, voir deux belles expositions sur le surréalisme et sur Pierre Soulages. Je prends les escalators extérieurs et, au bout de quatre ou cinq étages, j’ai le sentiment de dominer Paris.

Moi, pauvre sage précaire, je domine la capitale d’un des pays les plus riches du monde. Il y a là quelque chose qui relève du scandale intellectuel! Jamais je n’ai eu ce sentiment à Shanghai, à Hong Kong, et je suis sûr qu’on ne peut pas l’avoir à New York. Les villes adaptées à leur temps doivent dépasser les hommes de toutes parts, non pas pour les humilier, mais pour les envelopper et leur donner un monde vital, pour les orienter, les accompagner dans leurs créations. Elles doivent être comme des forêts tropicales. Imagine-t-on des sauvages autrement que pris dans les lianes et les troncs, et respirant dans des brousses, des prairies et quelques espaces dégagées ? Même l’homme du moyen-âge, vivait-il autrement que pris dans un réseau de construction qu’il jugeait immense ?

Les villes ne sont jamais faites pour être dépassées, sauf par des lieux de culte où l’on va rarement, comme le Parthénon à Athènes, la basilique de Fourvière à Lyon, ou par des sentinelles. Les lieux où l’on domine les villes, comme le Victoria Peak de Hong Kong qui donne une merveilleuse image d’accord entre les tours et la baie, sont à l’extérieur des villes.

Or, la France d’aujourd’hui me semble basse même quand je marche sur le bitume. L’autre jour à Beaubourg, je voyais au loin la petite forêt de tours de la Défense. Mignonne forêt : appelons cela plutôt un bosquet. Je sais que je vais passer pour un obsédé de la verticalité, mais je vois de la décadence dans une civilisation qui a peur de la hauteur. 

Paris a clairement raté le virage du XXe siècle. Le Corbusier avait des idées dans les années 20, puis après la seconde guerre mondiale, mais on ne l’a pas écouté. Beaucoup s’en félicitent, heureux d’avoir conservé tant de rues aux immeubles bas. Il faudra pourtant bien faire quelque chose au XXIe siècle. On ne va pas se laisser enterrer dans des villes où il suffit de sauter à cloche-pied pour avoir une vue dégagée!

Faire du vélo à Paris

Depuis que les Parisiens ont piqué aux Lyonnais l’idée de mettre à disposition du public des bicyclettes de location, je ne me sers plus que de ce moyen de transport pour me déplacer dans la capitale. En ces périodes de chocolat et d’excès de boisson, l’exercice physique est plus que bienvenu.

Le court séjour que je fais en ce moment me fait dormir près du Trocadéro et travailler à la Bibliothèque Nationale de France. Si l’on jette un oeil sur un plan de Paris, cela signifie que je traverse la ville d’ouest en est, en longeant la Seine.

Je n’ai pas peur de l’affirmer, et j’attends crânement les critiques et les quolibets : c’est le plus beau parcours cyclable du monde! Pour un provincial comme moi, amoureux de la beauté des choses et impressionné par ce que montrent la télévision et le cinéma, c’est une émotion difficilement exprimable d’avoir sous les yeux la tour Eiffel, l’Obélisque, l’Assemblée nationale, le musée d’Orsay, tout cela en un travelling que je peux accélérer ou ralentir, à ma guise. La tête dans le vent, un peu sous la pluie, je pédale en me demandant si je ne rêve pas.

A la rigueur New York pourrait proposer une piste comparable, si l’on en croit Catherine Cusset, dans son Journal d’un cycle. Mais ici, au moins, la ville est tellement petite que le touriste/chercheur peut, sans se fatiguer, profiter des plus beaux monuments du génie européen des XVII, XVIII et XIXème siècles. J’ai beau chercher, même en considérant l’Italie, je ne vois pas de concurrent pour une promenade d’une telle densité.

La prochaine fois que vous entendrez un ronchon dire que Paris, Paris, ouais bon, Paris, dites-lui de prendre un vélo et d’aller n’importe où, pendant une heure ou deux. En l’attendant, lisez un journal en langue française sur le zinc d’un bistrot, cela vous changera un peu. Si, quand le ronchon est de retour, il vous dit : « Oui, bon, Paris, Paris… » dites-lui qu’il ne sait pas regarder une ville, un point c’est tout.

Vivre en quartier dangereux : The Village

A Belfast, mon logement répond certainement au meilleur rapport qualité prix de la ville, et même peut-être du pays tout entier. A dix minutes de l’université Queen’s, dans une rue calme et dégagée, avec vue sur les montagnes de Cave Hill, non loin de centres commerciaux, de supermarchés importants, ma maison avait tout pour plaire aux habitants d’une ville occidentale. Et les prix sont extrêmement bas car personne ne veut y habiter. Il s’agit d’un quartier à la sinistre réputation. Il a pourtant un joli nom : The Village. A 90 pourcent protestant, le quartier comporte en effet des rues désaffectées, aux immeubles murés, d’autres rues pimpantes, aux maisons couvertes de fresques murales agressives et/ou commémoratives. Sur ces fresques, à deux pas de ma maison, des hommes tiennent en joue les passants ; un portrait de la Reine est légendée par un solennel : This We Shall Maintain ; des scènes historiques rappellent des combats politiques passés et autres exploits sportifs, dont le moindre n’est pas la présence d’un champion du monde de boxe. Le Village a la réputation d’être risqué, d’être un repaire d’activistes et de mafieux.  Ma rue est néanmoins relativement aimable. Je m’y sens en sécurité, aucun bruit ne me réveille jamais, des femmes seules y rentrent chez elles la nuit, les magasins n’y sont jamais braqués en ma présence. A part quelques bris de verre, le matin, des querelles de voisinage entre mégères qui se gueulent dessus, des tatoués qui bricolent dans leur voiture, c’est calme. Mais mes amis de Belfast pensent que j’ai fait exprès d’habiter là, pour faire le malin et le téméraire. On croit que je recherche le danger, la vie électrique des zones sensibles. Peut-être est-ce vrai inconsciemment. Peut-être veux-je faire croire que je suis courageux. Je crois plutôt, mais cela revient peut-être au même, que je ne suis pas conscient du danger qui m’entoure, et que j’évolue légèrement dans un univers de crime, d’églises méthodistes, d’extrémisme assumé, de sectarisme délibéré, d’organisation paramilitaire.

Eloge du « Northside » : Granit et Art moderne

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Le nord de Dublin a mauvaise réputation depuis longtemps, et pourtant c’est là que le voyageur trouvera un des plus grands chefs d’oeuvre de Manet. C’est le paradoxe du northside, qui rend cette partie de la ville si attachante. On la dit délabrée, sale et dangereuse, et pourtant l’architecture y est très intéressante. Elle date du XVIIIe siècle pour beaucoup de ses rues, du XIXe pour d’autres, on y décèle assez facilement un passé riche et intense. La grande époque géorgienne y a construit des maisons en briques ocres, autour de places, comme celle de Mountjoy Square, où j’ai vécu avec satisfaction. Les trottoirs sont encore en granit, rien que cela vaut le déplacement. Trottoirs sur lesquels le voyageur verra des petits couvercles en métal (voir photos). C’était en fait des ouvertures pour verser le charbon et approvisionner les réserves individuelles qui se trouvaient au sous-sol des maisons. Tout ceci pour dire que c’était cossu, autrefois.

C’est pourtant un fait que le nord s’est dégradé à un moment de son histoire. Peut-être après l’indépendance, et du fait de la guerre civile, sans doute à cause de la pauvreté qui a étranglé le pays tout au long du XXe siècle, jusqu’au boom économique des années 1990. Mountjoy square est même devenu synonyme de drogue, d’insalubrité et de délinquance dans l’esprit de beaucoup de gens. J’entendais souvent pousser des cris quand je disais où je vivais.

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Il faut être honnête jusqu’au bout et admettre que le northside est devenu beaucoup plus vivable avec le temps, et que, dans les années 2000, il a combiné tous les avantages pour un sage précaire : loyers modérés, richesse de l’architecture, diversité ethnique, vie populaire, simplicité des manières, intimité variable. Mes amis irlandais étaient des trentenaires qui avaient grandi dans les sombres années 80 et qui avaient développé une vie mi-communautaire, où chacun allait chez l’autre, passer le temps en d’interminables conversations autour d’une tasse de thé. Tom, qui avait gardé l’esprit de cette époque, laissait toujours sa porte entrouverte, et j’allais lui dire bonjour quand je rentrais chez moi, si j’avais le temps. C’est grâce à ces passages chez Tom que notre amitié s’est solidifiée, et cela n’eût pas été possible ailleurs que dans le nord.

J’ai toujours défendu le nord avec force, surtout face aux gens qui habitaient le sud et qui franchissaient rarement le fleuve Liffey. Le nord a aussi de nombreux joyaux, même à deux pas des logements insalubres. Le musée d’art moderne Hugh Lane Gallery en est un exemple.

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Hugh Lane était un collectionneur de la Belle époque, et pas n’importe lequel puisqu’il a acheté les plus grand Français, et qu’il a monté la première galerie d’art moderne du monde. Elle présente de superbes Corot, quelques sculptures de Rodin et des toiles magnifiques de Courbet, de Monet, de Manet, de Renoir, de Pissaro, de Vuillard, et j’en passe. Ces tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont absolument remarquables et centraux dans la carrière de chacun de ces peintres. A côté des impressionnistes français, (mais dans d’autres salles) on trouve des impressionnistes irlandais, tel Roderick O’Connor, qui ont vécu en France dans les années 1910. 

Hugh Lane est mort en 1915, en homme moderne : passager sur le paquebot Lusitania qui fut coulé par un sous-marin allemand, il se noya au large de l’Irlande. Mais le musée qu’il avait créé à Dublin ne s’est pas laissé abattre, si j’ose dire, et a continué d’acquérir, jusqu’au peintre contemporain irlandais Sean Scully, à qui une salle entière est consacrée.

Depuis les années 2000, on y a surtout recréé le Studio de Francis Bacon, qui était situé à Londres, et qu’on a reconstitué à l’identique. Un immense foutoir qui, en effet, est une vraie oeuvre d’art. Ce qui est amusant, et peut-être ironique, c’est que le portrait de Hugh Lane par Mancini, en 1909 (j’écris cette date au hasard, le lecteur vérifiera si cela l’intéresse), répond lui aussi à une certaine logique d’encombrement, d’entassement, de désordre supposément créatif. 

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Le dimanche matin, il y a des concerts de musique classique. J’y allais parfois, et je m’habillais élégamment pour l’occasion. Dans mon souvenir, je ne sais pas pourquoi, je relie ces concerts intimistes à des chagrins d’amour. Cela vient peut-être du fait que je vais parfois au musée quand je suis triste et que je veux me changer les idées.

Je me souviens surtout de mes premières visites, il y a dix ans, et de la fascination qui fut la mienne pour le tableau de Courbet, qui consistait en un paysage de neige dont le premier plan ressemblait à des vagues de mer en furie.

Beauté des murs de Belfast

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En ces temps de commémoration de la chute du mur de Berlin, on s’intéresse avec fruit aux phénomènes des murs en général. Les journalistes cherchent d’autres villes où les murs restent d’actualité : Jérusalem et, donc, Belfast ou Derry.

Il convient de ne pas se précipiter. Il n’est pas pertinent de se lamenter en disant que c’est une honte. Tous les murs ne sont pas automatiquement honteux. Les Irlandais ont des manières ancestrales très intéressantes de construire des murs en pierre. En France aussi, dans les Cévennes par exemple. La Chine, enfin, m’a appris à considérer les murs d’une manière étourdissante de beauté, de profondeur humaine, péripatéticienne et chaleureuse.

A Belfast, les murs et les haies sont appelés des « Lignes de la paix » (Peace Lines), et ils ont été érigées, depuis les années 1970, pour séparer des quartiers catholiques de quartiers protestants. Depuis la fin officielle des Troubles, il y a dix ans, ces murs se sont multipliés : on en compte aujourd’hui plus de 40, et ils seraient longs de plus de vingt kilomètres si on les mettait bout à bout.

Naturellement, cela donne une image peu engageante de la ville, et rares sont ceux qui les voient d’un bon oeil. Moi, leur présence m’intéresse, voire me satisfait. L’érection de ces barrières sont une manière populaire, aveugle, de résister à la pensée unique et touristique qui veut que nous vivions tous dans un même bain de différences tolérées et joyeuses. Bullshit que tout cela ! Nous vivons bien dans un monde difficile, tendu, aux équilibres précaires. Si les intellectuels l’oublient pour se bercer d’illusions, les classes populaires nous le rappellent.

Une cinéaste franco-israélienne est venue à Belfast l’année dernière, à l’occasion d’un festival ; on diffusait un beau documentaire sur le mur qui, en Israël, sépare les Palestiniens de leur famille, des villes, de leur travail. La cinéaste parla de Belfast et traça un parallèle avec Jérusalem. Elle a déclaré qu’il fallait tout faire pour détruire ces murs, qu’il ne fallait surtout pas s’habituer à leur présence. Mais il y a au moins une différence fondamentale entre les Peace lines de Belfast et le mur honteux de Jérusalem : tous les habitants irlandais ont le même accès au centre ville de Belfast, et personne n’est séparé de sa famille.

Ce qui sauve Belfast, peut-être, c’est que les centres commerciaux sont accessibles à tous. (La marchandise et le commerce sont des facteurs de paix depuis la plus haute antiquité).

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En 2008, un débat public a eu lieu sur la question, et quelle opinion prévalut ? Celle des habitants, bien entendu. Et que veulent les habitants, des deux côtés de chaque mur ? Ils veulent conserver ces murs. Ils protestent dès qu’on émet l’idée d’une éventuelle évolution.

Il faut les comprendre, ces murs sont bel et bien efficaces pour réduire le taux de violence. Moi-même j’habite une petite rue qui est solidement ancrée dans un quartier ouvrier protestant, Roden street. C’est une rue très calme et vraiment agréable à vivre. A part quelques querelles de voisinage, je n’entends jamais aucun bruit de violence urbaine. Or, il m’est très difficile de trouver des co-locataires quand une chambre est libre car les gens de Belfast ont une mauvaise image de cette rue. Les gens du quartier m’ont expliqué : il y a encore dix ans, la rue continuait jusqu’à Grosvenor street, et de nombreux affrontements avaient lieu avec les catholiques de là-bas. Maintenant, un gros boulevard périphérique (West link) coupe la rue en deux. On peut traverser ce périph’ grâce à une passerelle grillagée, rouge, conçue et construite dans un grand style militaire, tendance « mirador ».

En plus de la voie rapide, on a érigé une barrière, en brique et en grille, derrière laquelle flottent quelques drapeaux irlandais. Moi, le hasard de la géographie a fait que j’habite du côté protestant de la rue, où flotte l’Union Jack.

roden-street-007.1257593943.JPGPasserelle sur le « West link », Belfast.

Aux premières loges d’une existence sectaire où règne la ségrégation communautaire, je peux témoigner, la main sur la bible, du fait que la séparation des unités d’habitation augmente la sécurité physique des habitants.

Tous ces murs et ces grillages blessent sans doute le paysage de Belfast, mais les blessures et les cicatrices font aussi de beaux visages. La paix ne sera jamais complète tant qu’il y aura des Peace lines, certes, mais je le répète, il ne faut pas se précipiter. On ne fait pas la paix avec de bons sentiments, et encore moins avec des discours sur le multiculturalisme et la réconciliation. On fait la paix avec des armes, des murs, des intimidations, des pots de vin et des liquidations intolérables…

Oups! Je suis allé trop loin… Restons-en à cette métaphore du beau visage de Belfast, couvert de cicatrices mais animé par un regard de braise.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.