Soif de culture

Cela me tombe dessus parfois, quand je vis dans un environnement propice. Une soif de contemplation artistique, parfois visuelle, parfois auditive, parfois gustative. Je ressens alors un besoin d’art analogue à celui de respirer, ou de boire de l’eau.

Dans cet État du sud de l’Allemagne, la Bavière, les ducs, puis les rois, se vivaient comme un pays indépendant, et développaient une culture de cour absolument étincelante. Au centre de la capitale, ils ont construit un palais qui n’a cessé de s’agrandir, de se prolonger, de se ramifier pour devenir, siècle après siècle, une véritable ville dans la ville.

Si on veut comparer le « Palais de la Résidence » avec un autre haut lieu de pouvoir, il ne faut pas penser à Versailles, comme on le fait trop souvent, mais à la Cité interdite de Pékin.

J’y suis allé un matin très tôt. Tôt, avant même l’ouverture des portes. On pourrait croire que j’ai été matinal pour éviter de faire la queue, ce qui se justifie amplement. Or non, ce n’était pas un choix rationel et réfléchi. C’est parce que j’etais mort de faim que je m’y suis rendu dès potron minet.

Je me suis régalé pendant des heures, des heures et des heures. Je ne savais rien de la dynastie des Wattelsbach, qui a régné sur la Bavière pendant le plus clair du millénaire qui vient de se terminer. Je suis sorti de la Residenz avec très peu de connaissances supplémentaires, mais rassasié de délectations, de contemplations, de réflexions, d’incompréhension ; je m’en suis mis plein la lampe de formes et de matières, de lignes et de couleurs, de décisions politiques et de recherches esthétiques. Je n’ai plus qu’à digérer tout cela, comme un chameau qui rumine.

Retour de Tunisie : confusion du sage précaire

À notre retour de Tunisie, nous avons reçu la nouvelle qu’H. avait réessayé de traverser la Méditerranée au bord de son frêle esquif. Pendant des jours les nouvelles étaient incertaines et contradictoires. Finalement, mon ami est bel et bien sur la terre italienne. Il a réussi à l’aide de ses seuls bras, ceux de son coéquipier, à passer outre la frontière douteuse et hostile de l’Union européenne.

Cette nouvelle nous a plongé dans des sentiments mêlés. Soulagés bien sûr de le savoir sain et sauf, et désireux de lui venir en aide, nous ne savons que penser de cet acte d’héroïsme.

Mais je ne ferai pas part des pensées qui m’ont traversé, des questions que je me suis posées pendant des jours et des nuits, ni des doutes qui m’ont assailli.

La vérité est que j’ai un peu honte de ce que j’ai pensé et que je ne sais toujours pas ce que je puis déclarer. La sagesse précaire est aussi un art de la confusion.

H. a retrouvé le sourire en ratant sa traversée

Le dernier jour de notre séjour à la ferme de Ftiss, une bonne nouvelle m’est apportée par le destin : H. arrive avec la voiture d’un de ses amis pour nous saluer avant notre départ.

Il n’a finalement pas réussi à traverser la Méditerranée comme il menaçait de le faire et il nous est revenu sain et sauf.

Son récit d’émigration ressemble à un récit d’évasion. Il allait tous les jours avec son acolyte sur la plage et il s’entraînait à faire avancer une embarcation de fortune, quelque chose qui tient à la fois du kayak et du canot. Il avait étudié la météo et la nuit où ils sont partis, ils étaient certains que ce serait une mer d’huile. Ils ont ramé plusieurs heures espérant atteindre une île italienne. Il ne s’agit pas de Lampedusa, mais une de ces territoires italiens plus proches de la Tunisie que tout autre pays.

L’armée les a interceptés en langue arabe, alors qu’ils étaient épuisés mais confiants dans leur possibilité d’atteindre le territoire italien. Selon le témoignage de H., Il ne leur restait plus que 14 kilomètres avant de toucher au but, mais ils n’ont opposé aucune résistance aux forces de l’ordre. De retour en Tunisie, ils ont échappé à la prison pour des raisons que je trouve tellement peu crédibles que je préfère les garder sous silence.

En effet, mon ami est physiquement assez amoché. Le soleil l’a brûlé et ses genoux ont souffert. En revanche, il est souriant et semble avoir perdu cette morosité qui le rongeait depuis plusieurs années. Cela nous brisait le cœur de voir ce jeune homme jadis si joyeux devenir taciturne et dépressif devant les échecs professionnels répétés. Il a eu le sentiment de frôler la mort, puis la prison, du coup sa joie de vivre est reparue au beau fixe.

Espérons qu’H. trouve le bonheur durable ici et qu’il ne tente pas de nouveau le diable.

Discours croisés sur les migrations : deux voies sans issue

L’histoire poignante de mon ami H. qui prend des risques pour mettre le pied en Europe remue tant d’idées et de souvenirs en moi. Les mots et les idées s’entrechoquent.

Deux discours sur la migration se font face et sont également sans avenir et sans issue. En Europe, le discours dominant est celui de l’anti-immigrationnisme qui prétend que l’immigration est la cause de nos problèmes. En France, l’extrême-droite pense et dit cela depuis 50 ans, rejointe par les partis de droite et du centre depuis leur défaite de 1988, rejointe enfin par la gauche anti-sociale dite gouvernementale, qui se vautre depuis 2001 dans un racisme renommé élégamment laïcité.

En face, c’est une position inverse qui s’impose. En Afrique, le discours omniprésent est celui de la réussite par l’émigration. Aider quelqu’un revient bien souvent à lui trouver un « contrat » ou un visa dans un pays du Golfe persique, d’Amérique ou d’Europe. Les conseils fusent du genre : apprends telle langue, forme-toi à tel métier, cela te donnera plus d’opportunité pour partir dans tel pays. C’est un véritable crève-coeur de voir tant de gens de grande qualité avoir intégré l’idée que la réussite se trouverait forcément ailleurs.

Des millions de personnes dans le grand sud sont parkés dans des centres, des prisons, des camps, aux portes des espaces européens, américains ou asiatiques perçus comme des Eldorado d’opportunités. On entend des chansons et on voit des pancartes de gens qui clament : « Laissez-nous passer », « we need to pass ».

Où la sagesse précaire se situe-t-elle dans cet embrouillamini ? Doit-elle militer pour un accueil inconditionnel de tous ceux qui le veulent ? En quoi cela serait-il humaniste et rationnel ?

Le sage précaire est gêné. Il aimerait voir les voyageurs libres de traverser les frontières mais il comprend les frayeurs et les inquiétudes des braves gens devant l’immigration. Cette inquiétude est la même partout, elle est par exemple présente en Tunisie cet été en présence de tous les subsahariens qui apparaissent dans les villes côtières.

Ce qui est insoutenable dans tout discours, c’est de réduire les Africains à une catégorie d’être humain, celui qui cherche à s’en sortir. Il faut aussi donner voix à tous ceux qui veulent juste voir du pays, sans nécessairement fuir la misère, comme le sage précaire lui-même le faisait.

La vie calme et souriante des Allemands

Retour de Germanie. Le bilan est comme à chaque fois positif. À force de m’y rendre, je commence à devenir un bon connaisseur de l’Allemagne. Mon premier voyage outre-Rhin remonte à 1992 ou 1993, avec mon vieux copain Ben, en stop de Lyon à Nuremberg. Puis en stop de Nuremberg à Heidelberg. C’était l’hiver, il neigeait, et nous nous relayions pour tendre le pouce sur les aires d’autoroute. Nous lisions à tour de rôle L’art d’aimer d’Ovide en attendant qu’une voiture de luxe veuille bien nous prendre. Nous avions une certaine foi en l’humanité. Le pire, avec le recul, est de noter que cela fonctionnait.

Plus tard, je suis allé à Cologne pour une amoureuse allemande rencontrée en Irlande. Puis j’ai rejoint mon vieux copain Mathieu à Dusseldorf, où il jouissait d’une résidence d’artiste. Puis j’ai découvert Berlin, tout seul, et je ne compte plus les villes où je me suis baladé, seul ou accompagné : Hambourg, Brême, Dresde, Hildesheim, Ratisbonne, Leibzig, Iéna. Toutes les localités autour du lac de Constance. Bref, on peut dire que je connais un peu l’Allemagne.

Depuis quelques années, mes voyages se font avec mon épouse qui, en qualité de germaniste, se doit d’y mettre les pieds de temps en temps. Nous ne faisons pas de stop, ce qui est dommage car avec une jolie femme, mes chances de succès augmenteraient considérablement, sans vouloir porter préjudice à Ben, qui est un joli garçon à sa manière.

Le bilan superficiel que je retire de ce dernier séjour à Munich est l’incroyable confort des transports publics bavarois. Nous avons passé des heures dans des bus et des métros pour passer d’hôtels en auberges, de campus universitaires en institutions culturelles, de nuit comme de jour, et nous n’avons pas vu une rame bondée ! Pas un bus surchargé, pas une heure de pointe énervée.

Une sensation de calme et de luxe véritable : des Allemands de tous âges à vélo. Une sensation de tranquillité et d’espace. De propreté et d’aise.

Moi qui me demande souvent quelle voiture pourrait incarner mon goût, je crois avoir reçu ma réponse dans une rue du quartier culturel de Munich : un jeune cadre en costume cravate a déboulé devant moi sur un vélo. Je l’ai trouvé élégant.

Depuis mon tout premier voyage en Allemagne avec Ben, j’ai toujours trouvé les Allemands charmants, et surtout souriants à mon endroit. Ce détail me surprend car je n’ai pas un visage auquel on sourit beaucoup d’ordinaire. C’est peut-être la terre où le sage précaire est à sa place. Ma femme trouve que les femmes asiatiques me regardent et me draguent, mais elle ne voit pas que moi, ce sont les Allemands, tous les Allemands, qui me font craquer.

À Munich en juin

À Munich, les gens sont calmes et souriants, ils font des efforts pour se montrer polis et gentils. Ils semblent nous dire : voyez comme nous sommes devenus sympas et décontractés, aimez-nous quoi.

À Munich, les musées sont grandioses mais les oeuvres sont exposées de manière un peu scolaire. Quand les conservateurs veulent faire preuve d’originalité, comme dans la Pinacothèque moderne en ce moment, c’est un peu lourdaud : ils classent des oeuvres non plus selon leur chronologie mais selon un point commun qu’elles partagent. Une salle d’autoportraits, une salle peintures où il y a une forêt, une salle de peintures où l’on voit un zizi, etc.

Alte Pinacothek, Munich

À Munich, les cafés sont cool comme en Amérique. Les restaurants turcs se sont embourgeoisés et l’on y dîne pour pour 66 euros à deux (pourboire compris).

À Munich les hôtels sont si chers qu’on ne peut loger qu’une nuit avec le coût d’une semaine dans une chambre d’hôtel de Montpellier.

Librairie française de Munich, trouvée par hasard au sortir du restaurant turc Ali Bey.

L’Allemagne est chère et la France pauvre

Nous avons dormi dans le dortoir d’une auberge à Munich. Mal organisés, nous avons préparé notre séjour en Allemagne il y a trop peu de temps. Les seuls hôtels où il y avait encore de la place étaient beaucoup trop chers pour nous.

Dans notre chambre, un homme ronflait non loin de moi. Un Indien se fit livrer de la bouffe avant minuit et mangea longuement je ne sais quel curry très odorant. D’autres voyageurs arrivèrent après minuit. Au dehors, des jeunes faisaient la fête. Au dedans, nous étions cinq individus. Au réveil, Hajer était étonnée que tous ces gens pouvaient ronfler aussi fort.

Combien avons-nous payé pour ce logement modeste ? 120 euros. C’est le prix pour une chambre d’hôtel en France, et même deux nuits dans un hôtel modeste.

C’est la manière qu’a choisi la France pour devenir compétitive en Europe : appauvrir sa population pour acquérir l’attractivité des pays en voie de développement. Avec nos salaires français, quand nous voyageons, nous sommes contraints de vivre chichement. Il y a trente ans, quand je voyageais en Allemagne, les prix étaient à peu près similaires entre nos deux pays.

Où se situe le passage sur la peur dans L’Usage du monde ?

Je relis L’Usage du monde de Nicolas Bouvier avec délice. Je ne compte plus le nombre de mes lectures. L’Usage du monde fait partie de moi depuis que je l’ai découvert lors d’un voyage en Thaïlande et au Cambodge en 2005.

Aujourd’hui, printemps 2023, je le relis à l’occasion d’un article que je rédige sur la réception de Bouvier sur les îles britanniques, mais aussi pour aider une de mes élèves qui a choisi de traiter de la peur pour son Grand Oral du baccalauréat. La peur. Beau sujet de réflexion, et étrange intérêt. Pourquoi une jeune fille de 17 ans veut plancher sur la peur ? Je lui ai parlé de ce passage dans L’Usage du monde où Bouvier sent qu’il ne doit pas rester là. Il est pris par une panique inexplicable. Il dit que le lieu lui-même nous intime l’ordre de partir. Il dessine, ce faisant, une petite théorie de la peur comme instinct de conservation.

Mais où ce passage se trouve-t-il dans le récit du voyageur ? Je le recherche depuis quelques jours, en refusant d’aller voir les notes que j’ai prises quand je faisais ma thèse. Je tiens à relire le livre car j’en découvre à chaque fois de nouveaux passages oubliés, des couleurs inattendues, des tournures inouïes.

Je me retrouve dans le dernier quart du récit, en Afghanistan, et n’ai toujours pas retrouvé mon passage sur la peur. C’est troublant car j’étais persuadé qu’il se situait dans les Balkans. Mais je crois avoir relu très précisément tout le chapitre sur la Yougoslavie et être resté bredouille.

Alors j’en appelle à la sagacité et la générosité des lecteurs fidèles de La Précarité du sage. Avez-vous une idée ?

Nicolas Bouvier colloquisé

Le colloque des 6 et 7 octobre s’est très bien passé. On s’est bien amusé et on a été gâté par d’excellents buffets ainsi qu’un très bon restaurant japonais dans le 7ème arrondissement de Lyon, rue de Bonald. Le choix d’un japonais s’était imposé en raison du livre de Bouvier Chronique japonaise.

Le campus de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) est très beau, les amphis sont classes et les jardins laissent pousser des fleurs des champs, des mauvaises herbes, comme on le fait maintenant dans les milieux informés. Nous étions donc plongés deux jours durant dans la fabrique de l’élite française.

Les études sur Nicolas Bouvier sont chatoyantes. Beaucoup de Suisses dans ce colloque lyonnais, donc beaucoup des débats tournèrent autour de sujets qui intéressaient surtout les Suisses. Or, pendant qu’ils parlaient entre eux, les autres purent explorer les traductions et les réceptions anglaises, allemandes, italienne, espagnoles, chinoises, iranienne, et même coréenne. C’était extraordinaire.

Une performance magistrale d’Halia Koo traita de manière comique, distancée et maîtrisée de la traduction et de la réception coréenne. Maîtresse de conférence à Terre-Neuve au Canada, elle a su mêler un grand sérieux avec un sens impressionnant de la performance scénique.

Daniel Maggetti, qui règne sur les lettres françaises à Lausanne, donna une conférence passionnante sur les premières années de l’écrivain et de sa réception à l’intérieur de la Suisse : il dégonfla le mythe d’un Bouvier simple et discret, pour dévoiler une personnalité assoiffée de reconnaissance, apte à faire appel à des réseaux, des cercles et des pistons. Cela faisait écho à la conférence de Raphaël Piguet qui parla de la vie de Bouvier en Amérique et qui nous informa de tous les soutiens que le voyageur obtint de la communauté suisse pour être invité à donner des conférences dans les universités prestigieuses du Nouveau Monde.

Comme je m’occupais de la réception britannique/irlandaise, et que Raphaël devait a priori rester centré sur les États-Unis, nous nous sommes parlé plusieurs fois sur des rendez-vous « Zoom », lui à Princeton et moi en Cévennes, depuis l’hiver 2022 jusqu’à cet automne. Nous avons ainsi évité de marcher sur nos plates-bandes respectives et avons précisé nos objets d’étude. Lui s’est finalement attelé à la réception « grand public » anglophones, et moi aux usages « universitaires » de la critique bouviérienne.

Liouba Bischoff, dont le livre L’Usage du savoir a profondément renouvelé les études sur Bouvier, a parlé notamment de sa postérité dans l’oeuvre des écrivains qui ont suivi. Elle nous a fait le plaisir de citer un extrait sonore de Jean Rolin himself, et de souligner sans chercher la polémique la nullité de Sylvain Tesson et les limites de la « littérature voyageuse ».

Je ne vais pas revenir sur toutes les contributions, qui furent vraiment intéressantes et riches. Notons seulement qu’apparemment une pilule ne passe pas dans la communauté des bouviériens : le fait qu’il ait été un jeune homme de droite, plutôt orientaliste, admirateur d’auteurs réacs. Cela ne l’a pas empêché de se déporter sur la gauche, comme d’autres écrivains avant lui. Victor Hugo aussi a commencé conservateur avant d’être très à gauche. Jean-Paul Sartre aussi, on oublie souvent que dans les années 1930, il était loin d’être le combattant des causes prolétaires qu’on a connu plus tard. J’ai suffisamment écrit et publié sur la question des errements politiques de Nicolas Bouvier, je n’ai pas besoin d’y revenir.

Il y avait une jeune femme iranienne, une jeune femme russe, une Chinoise restée en Chine qui a parlé en visioconférence. L’actualité brûlante du temps présent était incarnée par ces jeunes gens.

Deux auteurs de voyage, un amateur et un professionnel

Quand le professionnel vous fait détester le monde, écouter l’amateur qui vous le fait aimer.

Le sage précaire.

Voici deux livres dont j’ai déjà parlé séparément, semblables à bien des égards et au destin opposé. Dans les deux cas, un homme arrivé à l’âge mûr décide de raconter un long voyage, à pied ou à vélo, effectué dans une région du monde moins industrialisée que la France.

L’un est un amateur, médecin à la retraite passionné de lecture et d’écriture. L’autre est un professionnel de l’écriture qui a passé sa vie dans le journalisme et les médias. L’un a publié chez L’Harmattan, avec ce que cela charrie de préjugés, l’autre avait déjà un contrat d’éditeur avec les éditions Phébus avant même de partir et de commencer à écrire.

Sur le même thème, lire Peut-on être randonneur et écrivain ? Longue Marche de Bernard Ollivier
La Précarité du sage, 2007.

Naturellement, vous n’avez jamais vu le livre de Denis Fontaine, dans aucune librairie ni aucune bibliothèque, vous n’en avez jamais entendu parler et n’avez pas vu son nom sur les programmes des festivals de livres de voyage. En revanche, celui de Bernard Ollivier a fait l’objet de nombreux comptes rendus dans la presse, à la télévision, sa présence a été longuement soutenue par un système médiatique bien rôdé. Une citation tirée du Monde des Livres apparaît même sur la couverture de son édition de poche, preuve supplémentaire que l’un des deux auteurs a « la carte », qu’il est adoubé par les instances de légitimation. Ces instances (édition, presse, librairie, prix, événementiel) forment un système qui professionnalise quelques auteurs et quelques produits.

Pour ce qui est de la qualité littéraire, le meilleur des deux récits est celui de l’amateur, et non celui qui a bénéficié de toute cette légitimation. L’auteur le plus intéressant du point de vue littéraire est l’auteur obscur publié chez l’éditeur déprécié. Je vous laisse le loisir d’aller voir par vous-même. La Précarité du sage se pose comme pôle de légitimation littéraire à lui tout seul. Lisez sans a priori les deux livres et décidez lequel des deux mérite le plus la publicité et la presse. Les deux sont écrits avec franchise et simplicité, mais celui de Denis Fontaine est mieux construit, plus tenu. Paradoxalement, c’est chez l’amateur qu’il y a le plus de « métier », plus de maîtrise des codes d’écriture. Mais ce n’est que mon avis et je suis ouvert à tout avis contradictoire. Simplement, cher lecteur, si tu veux me contredire, il te faudra faire l’effort d’aller explorer ce terrain vague qu’est l’édition non balisée, l’écriture non légitimée par le système médiatique.

Ce qui est indiscutable en revanche, c’est l’aspect idéologique et intellectuel, bien plus intéressant chez l’amateur que chez le professionnel. Alors que l’expert journaliste méprise les Chinois et dédaigne d’apprendre même des rudiments de mandarin, le médecin lettré montre un véritable intérêt pour les Algériens et accepte avec patience les rodomontades de certains membres des forces de l’ordre qui veulent en remontrer aux voyageurs occidentaux.

Le professionnel, et on retrouve cela chez les « nouveaux explorateurs » du genre Tesson, Poussin et Franceschi, n’hésite pas à lancer des jugements de valeur dignes de touristes qui sortent pour la première fois de leur bled. Exemple, il entre en Chine avec un préjugé négatif : « Les Chinois ne sont pas connus pour leur hospitalité ». Ce n’est déjà pas glorieux d’écrire des clichés éculés comme celui-ci, mais on devrait s’attendre d’un voyageur qu’il aille au-delà de ses préjugés. Bien au contraire, Bernard Ollivier ne fera que les accentuer :

En passant la frontière je suis tombé dans un autre monde. Tomber est bien le mot. Comme dans un puits.

Bernard Ollivier, Longue Marche, III, Le vent des steppes, p. 129.

C’est chez l’amateur, à l’inverse, que vous jouirez d’une approche proprement voyageuse, sans jugement personnel, qui essaie de comprendre la vie des gens.

Dernière chose : le professionnel aime montrer qu’il est lui-même objet de curiosité. Il se brosse les dents, les jeunes gens s’agglutinent en face de lui pour le regarder : « Pour eux le spectacle est si extraordinaire », ibid., p. 130. On ne saura rien sur les gens qui habitent là. L’écrivain voyageur professionnel semble satisfait de nous en rapporter ce presque rien qui fait de lui, le voyageur professionnel, le centre du spectacle.

Sur le même thème, lire Traverser à vélo l’Algérie des années 1980

La Précarité du sage, 2022.

Vous ne lirez rien de tel chez Denis Fontaine, qui n’a pas peur de parler de lui pour être plus apte à rencontrer les autres. Nulle part dans son récit le voyageur est plus intéressant que les personnes rencontrées dans le voyage, et au final il a su donner l’impression d’être un homme modeste, courageux et ouvert au monde.

Conclusion : il est urgent d’inverser les jugements de valeur sur le professionnalisme et accorder davantage de confiance aux amateurs. Les instances de légitimation ne sachant plus où donner de la tête, la qualité ne se trouvera pas forcément où on la cherche.