Chamson et les Cévennes

Depuis des années, je fréquente la région des Cévennes. Jeune homme, j’y faisais des randonnées pédestres, vieil homme, j’y fais de la villégiature sauvage sur le terrain de mon frère Hubert.

L’été dernier, j’y ai découvert le grand écrivain des Cévennes, André Chamson, qui a donné son nom au lycée du Vigan. J’avais une image de lui un peu académique. C’est normal, il en était. Sur tous ses livres, la mention « de l’Académie française » barre la couverture et donne envie de fuir plutôt que de lire.

Or, j’ai acheté le tome de ses oeuvres complètes consacré à sa « suite cévenole », sans doute ses meilleurs ouvrages. Des livres qui rendent compte de manière réaliste de cette région au début du XXe siècle, quand Chamson était enfant, et qu’il venait chez sa grand-mère au Vigan.

J’ai lu d’une traite le premier texte du volume, Aigoual, qui n’est que le récit d’une course entre copains, et en pleine nuit, jusqu’au sommet du mont Aigoual. Impressionné, j’ai complètement oublié qu’il était académicien. Loin de me faire penser à une prose soucieuse de plaire et de respecter le bon goût, j’avais l’impression d’être dans un récit américain. Nulle psychologie, des actes, des mouvements, des sensations assez tranchées, et une impression de nuance qui se produit à l’intérieur de la conscience du lecteur.

Un autre jour, dans le hamac que mon frère a tendu au bord de la gourgue, à l’ombre, j’ai lu avec beaucoup d’enthousiasme Les Quatre éléments. Quatre nouvelles sur des « éléments » aussi fondamentaux que « la langue », « l’ennemi », « la bête » et « l’étrangère ».

La nouvelle consacrée à la langue est vraiment de toute beauté. Car, pour un catholique qui vit dans un pays de langue d’oc, le français est simplement une langue venue du nord qui trouve sa place entre le patois des vieux et le latin des clercs. Mais Chamson était un protestant, et pour un protestant, le français est d’abord la langue de la bible traduite. C’est donc une langue pleine de noblesse, de raideur, et d’une puissance surhumaine. Il raconte comment sa grand-mère accueillait les protestants du village chez elle, le mercredi soir, pour lire des passages de la bible et prier ensemble. Il raconte que c’était l’idiot du village qui lisait, et comment ces mots transfiguraient ce pauvre imbécile sur qui les enfants crachaient. Là non plus, on ne se croirait pas dans un roman à la française, mais chez un Faulkner, ou un Carver.

J’étais très ému par cette prose qui rendait présentes les frictions entre protestants et catholiques, car je vis à Belfast, où les tensions entre confessions existent toujours. Sauf que sur les îles britanniques, les protestants sont majoritaires et que ce sont les anciens oppresseurs.

De retour à l’université, j’ai pris rendez-vous avec un professeur d’ici, Peter Tame, qui se trouve être un spécialiste de Chamson. Il a écrit une biographie de l’écrivain, et publié quelques articles critiques sur ses romans. Je suis allé le voir dans son bureau pour discuter un peu. Un vaste bureau tapissé de livre, qui sent bon l’étude et l’amour de la littérature. Le professeur m’apprend qu’il possède une maison dans les Cévennes, et nous nous sommes promis de nous inviter pour l’apéro un de ces étés.

Il me raconte, de sa belle voix grave, et dans un français précis, l’histoire du premier roman de Chamson, celui qui l’a rendu célèbre dans les années 1920. Roux le bandit est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller à la guerre de 14 et qui va se cacher dans la montagne pendant cinq ans. Cette histoire me fascine ; elle résonne dans ma vie familiale. D’abord, le fait de se cacher dans la montagne cévenole, c’est un de mes projets d’avenir. Ensuite parce qu’il s’agit là d’un roman de l’objection de conscience, et que mon frère a lui-même été objecteur de conscience, à l’époque où le service militaire était encore obligatoire.

Je n’ai pas tellement de temps pour lire Chamson en ce moment, car j’ai une thèse à écrire, mais j’ai laissé le volume de la « suite cévenole » sur le terrain de mon frère, afin qu’il puisse lire si ça lui chante, et pour que je reprenne le cours de ma lecture à mes prochains passages.

Des candidats controversés aux présidentielles d’Irlande

L’Irlande est une république à la tête de laquelle se trouve un président.

Sans véritable pouvoir, le président limite son rôle à inaugurer les chrysantèmes.

Les élections pour élire le prochain président auront lieu dans quelques semaines, le 27 octobre prochain. Deux candidats attirent mon attention.

D’abord David Norris, qui  est un spécialiste de James Joyce. Je vais essayer de décrocher un entretien avec lui avant les élections, afin qu’il me parle du grand écrivain. Il est controversé parce qu’il est le premier politicien à être ouvertement homosexuel, et que son élection ferait grand bruit dans un pays encore très catholique. De plus, son nom a traîné dans des scandales, sur lesquels je ne m’étendrai pas.

Ensuite, et surtout, la candidature de Martin MacGuinness. Jusqu’à la semaine dernière, MacGuinness était un des hommes les plus puissants d’Irlande du nord. Il était l’une des deux têtes du gouvernement de la province (Deputy First Minister of Northern Ireland), « job » qu’il a décidé de laisser tomber pour aller se battre de l’autre côté de la frontière.

Dans le nord, membre du Sinn Fein, ex-dirigeant de l’IRA, il est honnis par les loyalistes, et par de très nombreux britanniques, qui l’accusent de meurtre. Le journal le plus modéré dans la tendance protestante/unioniste, parle toujours de lui comme un ancien terroriste reconverti dans la politique. Des universitaires de gauche (mais protestants) m’ont clairement dit que c’était un assassin.

Le Belfast Telegraph « informe » que la candidature de MacGuinness est indécente, que c’est une insulte faite aux victimes de l’IRA, que les Irlandais ne l’aiment pas de toute façon. Pourtant, un sondage très récent le crédite de 16% d’intention de vote, en troisième position derrière Norris-le-Joycien (21%) et Michael Higgins (Labour party, 18%).

Mon ami Barra me dit que c’est bizarre de la part de MacGuinness. Qu’il risque de perdre tout son crédit dans le nord, et de ne rien gagner dans le sud.

Pour moi, c’est plutôt la marque d’un grand stratège. Après avoir incarné la lutte des Irlandais, puis leur accès aux postes à responsabilité, après avoir été un des plus grands artisans du processus de paix, et être devenu un personnage historique, il se lance dans une bataille extraordinaire, car inattendue. Il prend tout le monde par surprise. 

Originaire du nord, de Derry, il croit tellement que l’Irlande est son pays qu’il se sent légitime pour en prendre la tête.

Ce qui est brillant, dans ce geste, c’est qu’il oblige les Irlandais « du sud » à ne pas oublier la question de la réunification de l’Irlande. Même s’il perd, il aura remis l’Irlande du nord au centre des débats.

Les journaux anglais, et mêmes ceux de gauche, sont très inconfortables avec cette candidature, et continuent d’appeler MacGuinness le « boucher du nord », et ne peuvent oublier le fait qu’il a été dirigeant d’une organisation qui a tué. En temps de guerre, c’est vrai que l’on tue. Mais les Britanniques, très prompts à traiter les Français de colonialistes dès que l’on touche à des foulards islamiques, ont toutes les difficultés à percevoir du colonialisme dans la situation de l’Irlande du nord. Donc ils ne perçoivent pas les conflits des dernières décennies comme une guerre.

 Beaucoup de gens aimeraient que l’on arrête de parler de tout cela, des Troubles, des conflits, des tensions communautaires. Beaucoup disent qu’il faut « tourner la page », mais sans jamais oser dire nettement à quel pays ils veulent que l’île appartienne. La candidature de MacGuinness est là pour rappeler une chose simple et têtue : il est anormal que le nord de l’Irlande soit britannique (c’est lui qui pense cela, pas moi! Moi je n’ai pas d’opinion, tout cela est bien trop compliqué!) De même qu’il est anormal que les Antilles soient françaises (ça c’est moi qui le rajoute, et qui le pense).

Kafka et mon colocataire allemand

Alors que nous parlions littérature en faisant la cuisine, il s’exclama : « Je n’ai jamais lu Kafka, et en Allemagne personne ne lit Kafka. C’est toujours avec des étrangers que j’entends parler de cet écrivain. Dis-moi un peu ce qu’il a fait. Quel livre de lui me recommandes-tu ? »

Je lui évoque brièvement les différents axes de l’oeuvre de Kafka : 1- Les nouvelles et contes ; 2- Les romans ; 3- Le journal ; 4- La correspondance. Je lui conseille de lire La métamorphose, et lui demande de me dire ce qu’il en pense.

Mon impression, influencée par les essais de Kundera et la pensée de Deleuze et Guattari, est que la langue de Kafka est un allemand un peu bizarre. J’ai le sentiment que c’est une langue peu littéraire, volontairement maladroite. Kundera raconte comment les répétitions dans  Le Procès ont été évitées par le traducteur français (Alexandre Vialatte), et comment cette traduction en un français élégant était en fait, pour lui, Kundera, une trahison. Je crois qu’il a écrit cela dans Les Testaments trahis.

Mon colocataire en prend bonne note et, un jour que l’internet ne fonctionnait pas à la maison, ce qui arrive un peu trop souvent, il lut la Métamorphose.

Dans le salon, tandis que je regardais un match de rugby, il vint s’asseoir et m’entretenir de Kafka. Il a trouvé la nouvelle très étrange. Oui, pour le moins, on peut dire que l’histoire de Gregor qui, de bon matin, se transforme en insecte, c’est un peu étrange.

Ce qui étonne le plus mon colocataire, c’est pourquoi la famille de Gregor possède tant de domestiques s’ils sont aussi pauvres qu’ils le disent. D’un autre côté, pourquoi la sœur, qui pourtant comprend très bien que son frère est devenu un insecte, et qui en plus l’aide à se jucher sur une chaise pour voir par la fenêtre, prétend à la fin que cet insecte n’est pas son frère ?

Enfin, il me rappelle la fin de la nouvelle. La famille est réunie, l’insecte est mort, soit à cause de la pomme que le père lui a lancé dans le dos, soit (dit mon colocataire), parce que la vie des insectes n’est jamais très longue, et tous semblent heureux et optimistes. Les membres de la famille se disent que finalement, la situation présente n’est pas si mauvaise, et l’avenir pas si sombre.

Mon colocataire me dit qu’il n’a jamais lu quelque chose d’aussi bizarre, et il n’est pas sûr de savoir s’il a aimé ou pas. Moi aussi, quand je l’ai lu, il y a vingt ou vingt-cinq ans,  j’étais décontenancé, et je n’aurais pas su dire si j’avais aimé ou pas. J’avais été surpris que ce fût si facile à lire. Les grands noms de la littérature mondiale, on se fait toujours des idées à leur sujets, alors qu’ils sont, la plupart du temps, extrêmement accessibles. Tellement accessibles qu’on se demande pourquoi les gens s’emmerdent à lire Harry Potter plutôt que Kafka.

Quand il me demande ce que je recommande de Kafka après La Métamorphose, je dis à mon colocataire de lire deux autres nouvelles animalières, avant de passer, le cas échéant, aux romans. Mon choix : Le Terrier, et Joséphine ou le peuple des souris.

Plus tard, sur son nouveau vélo, il me dit qu’il a dormi toute la journée, qu’il ne sait pas ce qu’il a. Il dit que sa journée est foutue, qu’entre deux siestes, la seule chose qu’il a finalement faite, fut de lire la nouvelle de Kafka.

« Alors ta journée n’est pas foutue du tout, mon bon ami. Tu te rends compte, aujourd’hui, tu as découvert Franz Kafka, c’est une journée à marquer d’une pierre blanche. Ah, comme j’aimerais découvrir Kafka encore une fois. »

Mon colocataire allemand

Il a atterri à l’aéroport de Dublin, en provenance de Munich, avec sa bicyclette dans la soute à bagages. A peine arrivé, il a pédalé le long de la côte, direction Belfast. Il est arrivé dans l’Athènes du nord le lendemain, et n’a dormi qu’une nuit à l’auberge.

Il a visité ma maison, qui lui a tout de suite plu, grâce au loyer extrêmement bas, et a su forcer la décision grâce à un sens de la détermination tout à fait convaincant.

Son vélo était son bijou. Il le possédait depuis huit ans et avait dépensé des centaines d’euros à l’équiper, car il comptait faire le tour de l’Irlande en pédalant. Manque de chance, on le lui a volé au bout de trois jours dans la capitale de l’Ulster.

Il était très en colère, il disait que c’était une forme de crime. Il appela la police et fit de multiples efforts. Il disait : « Je ne comprends pas ; les gens ne sont pas si pauvres que ça ici! Je veux dire, ils ne meurent pas de faim! »

Il en a été inconsolable. Avec ses lunettes et son air d’étudiant en physique (qu’il est), il ressemblait à Harry Potter en deux-roues.

Le lendemain du forfait, je l’ai vu de bon matin, avant 8 heures, dans la cuisine. Une capuche sur la tête, il buvait une tasse de thé, il dit sombrement : « Je n’accepte pas qu’on m’ait volé mon vélo. » C’était un petit déjeuner un peu dramatique.

Extrêmement symptahique et réfléchi, comme les Allemands savent l’être, il a fini par laisser sa bonne nature prendre le dessus et digérer le fait horrible qu’il habite maintenant dans un monde où l’on dérobe des chose aussi sacrées que les vélos. Il l’accepte, mais ne le comprend pas tout à fait.

En riant, il suggère de pousuivre l’université Queen’s en justice, pour publicité mensongère. « Si j’ai décidé de faire mon année Erasmus en Irlande du nord, c’est parce que la brochure annonçait une vie dynamique et culturelle. On lisait que Belfast était une ville ouverte d’esprit, énergique et sûre. Résultat, l’insécurité règne, les gens sont étroits d’esprit et la ville est désolante. »

Et de rire, comme un Harry Potter vengeur et sarcastique.

Pourquoi Britney Spears ?

On demande toujours à Jean Rolin « Pourquoi Britney Spears ? »

Ce doit être usant. On ne demande à personne d’autre, dans cette rentrée littéraire, pourquoi tel personnage, pourquoi tel sujet.

Alors Rolin est obligé de montrer qu’il n’est pas un fan de Britney mais qu’il l’aime bien quand même, et que ce personnage lui permettait d’avoir un angle pour aborder la ville de Los Angeles.

En répondant à ces question, forcément, l’intrigue du livre lui-même, Le Ravissement de Britney Spears (P.O.L., 2011), passe au second plan. Et lorsqu’on en vient à en parler, l’impression donnée est celle d’un recours à la fiction pour la pire des raisons : pour faire le lien entre des éléments narratifs et descriptifs épars.

Je ne vois pas en quoi une star de la variété internationale serait un sujet moins propice qu’un autre pour la littérature.

Ma propriétaire part pour l’Italie

Je m’entends vraiment bien avec ma propriétaire, ça fait plaisir. Elle est venue hier pour récolter son loyer de sepembre, et elle a trouvé que je lui donnait trop d’argent. « Non, m’at-elle dit, vous n’avez qu’un colocataire, vous n’avez pas à payer la totalité du loyer. »

Elle avait déjà réduit le loyer général, en condamnant formellement la chambre la plus difficile à louer, celle du rez-de-chaussée. Elle m’avait dit de ne trouver preneurs que pour les deux chambres du premier étage, et elle a déduit du loyer le montant de cette petite chambre où habitait autrefois mon Pakistanais.

Je crois qu’elle est touchée du fait que j’ai payé de ma personne pour prendre soin de cette maison. J’ai fait de la peinture, j’ai nettoyé, j’ai bricolé un peu. Au final je lui ai fait économisé de l’argent, car les peintres professionnels prennent bon bon pour un travail plus rapide et de qualité équivalente. Moi, je vais lentement, mais le résultat est satisfaisant.

Mais ce n’est pas qu’une question d’argent. Ma proprio était touchée du travail que nous avons fait ensemble dans la maison, elle, son mari et moi. J’ai l’âge d’être leur fils, et ces scènes de travaux domestiques, où je peignais les murs, pendant que son mari réparait le lit d’une chambre, et qu’elle faisait du nettoyage, avait une dimension familiale indéniable.

Il n’est pas impossible qu’à un certain niveau de conscience, ce couple sans enfants ait projeté légèrement sur ma charmante personne un semblant de sentiment parental.

Alors ils partent pour la Toscane, vendredi. Ah l’Italie, ma seconde patrie. Ma propriétaire ne sait pas trop ce qu’elle va y faire, elle n’y est jamais allée. Je me suis permis de lui déconseiller d’aller à Rome, trop profond et trop riche, mais de rester en Toscane et en Ombrie. Et je lui ai parlé avec lyrisme, car la mention de l’Italie provoque toujours chez moi une sensation de bonheur nostalgique.

Elle a été convaincue. Elle est partie ragaillardie à l’idée de zyeuter les individus si bien habillés dans les squares. Elle ira chez le coiffeur avant de partir pour l’aéroport.

Les sentiments derrière l’euro

J’étais frappé de voir une amie brésilienne pester contre l’euro et l’union européenne. Elle souhaite plus que tout voir disparaître l’euro. J’ai cru au début qu’elle était inspirée par des lectures anglo-saxonnes, ce qui était le cas. Mais cela m’a fait réfléchir sur l’ensemble des gens qui réclament la fin ou la sortie de l’euro. Je me demande dans quelle mesure nos opinions sur ce sujet sont rationnelles. 

Ce qui m’amuse dans ces discussions concernant la crise de la zone euro, c’est qu’elles ne sont généralement pas économiques, mais sentimentales.

Les euro-sceptiques britanniques, ou américains, se réjouissent aujourd’hui en sautillant : « Nous l’avions bien dit, l’euro ne pouvait pas marcher. » Et les arguments savants ne manquent pas. Ma propriétaire, une protestante d’Irlande du nord, le dit elle aussi : l’Allemagne en aura assez de payer, et tout va s’écrouler. Mais ce qui lui plaît, c’est de se dire que sa chère Livre sterling sera toujours là, vaillante, comme un soldat de sa majesté.

L’attachement des gens à « leur » monnaie, franchement, si ce n’est pas une chose irrationnelle… Même chez les voyageurs et les expatriés, il y a des gens pour détester la monnaie commune, qui les heurte dans leurs instincts nationaux.

Car, que l’on comprenne ou pas les mécanismes financiers, ce qui compte finalement, c’est l’inclination qu’a chacun pour ou contre l’idée d’Europe. Quoi que l’on en dise, et quelles que soient les situations, on retrouve toujours les mêmes qui soutiennent l’Europe et les mêmes qui « would prefer not to« .  

Ma Brésilienne, elle s’en fout de la zone euro. Ce qu’elle veut, c’est que l’Europe ressemble à ce qu’elle en percevait quand elle vivait au Brésil : un ensemble de petits pays très différents les uns des autres, qui passent leur temps à se chamailler et se bourrer le mou.

Au fond, c’est une question de sentiment, de feeling. Moi, par exemple, j’ai toujours été enclin à trouver positif le fait que les pays européens s’unissent. Même si tout va mal, je trouve que c’est une sorte d’utopie, ça me plaît. Je n’ai jamais compris ceux qui disent qu’il n’y avait aucun sens de citoyenneté européenne, ou de patriotisme européen. Je crois au contraire que les Européens se sentent profondément liés les uns aux autres.

Un Européen de l’ouest comme moi, dont les racines plongent en Normandie, se sent très proche et des Scandinaves et des Grecs.

Mais ce n’est qu’un sentiment de ma part. Ma propriétaire sent les choses différemment. Pour elle, une Europe unie, c’est gênant, c’est désagréable, cela n’entre pas dans l’image idéale qu’elle se fait de son pays. Et je comprends bien que des intellectuels et chercheurs brillants, tels Emmanuel Todd, sentent les choses de cette manière.

Todd lui-même, a écrit un livre superbe, L’invention de l’Europe (1990) dans lequel il voulait démontrer que l’union européenne était un non-sens. Mais moi, au contraire, j’ai lu ce livre comme une magnifique preuve que l’union européenne etait souhaitable et passionnante.

Les différences démographiques, économiques et culturelles que Todd soulignaient en Europe depuis la fin du Moyen-âge, montraient en fait que ce qui fait sens, sur notre continent, ce sont les régions, les provinces, et non les pays. A la lecture de Todd, il me paraissait évident (mais ça fait longtemps que je l’ai lu) que les régions avaient plus d’intérêts à s’unir à d’autres régions hors de leur pays qu’aux autres régions de leur propre pays. La structure familiale « ch’ti », par exemple, est plus proche de l’Italie que de la Normandie. Bon.

Et puis Lyon, ma ville natale, est plus prospère et brillante quand elle traite avec Milan, Turin et Genève, que lorsqu’elle doit se tourner vers Paris à cause des frontières des états-nations.

C’est tout cela qui me rassure et m’inspire de la mélancolie en même temps. Quoi qu’on dise sur l’euro, on a la plus grande peine du monde de sortir de sentiments assez primitifs.

Fièvre

Le sage précaire est un être fiévreux. Il n’est pas rare que son corps soit parcouru de frissons, de cette douleur diffuse, non localisable, qui affaiblit le dos et raidit les membres.

Hier, je me sentais fatigué et accablé. Je marchai, pour me réveiller, vers le magasin Décathlon de l’avenue de Wagram, pour voir les prix des canoës et autres kayaks gonflables. J’espérais vaguement que grâce à d’hypothétiques soldes, des chaussures de course ou une combinaison de plongée pourraient m’être données.

Je remonte bredouille l’avenue de Wagram et admire le superbe Hôtel Céramique, construit à la belle époque, dans ce style magnifique et végétal caractéristique des années 1900, où Paris était le centre mondial de la fête.

J’achète Le Monde que je lis au zinc, en buvant un coca. Boisson beaucoup trop chère : je me demande si les barmen ne donnent pas les prix à la tête du client. Le Monde consacre plusieurs pages à Muammar Kaddafi car la rédaction du journal était sûr que le régime de Tripoli tomberait dans la journée. Dossier journalistique assez décevant.

Je sens la fièvre monter et je me dirige vers l’Arc de triomphe. J’aime ce lieu touristique, où les filles se font prendre en photo. Des rôdeurs essaient de faire des mauvais coups, c’est très pittoresque.

Sur l’avenue de la Grande Armée, j’entre dans la « pharmacie de l’Etoile » pour acheter de l’aspirine. Une très belle pharmacienne blonde à l’accent russe s’occupe de moi. Elle n’est pas sûre que j’aie besoin d’aspirine. Je lui explique comment je me sens, elle me répond qu’il me faut plutôt de la vitamine C. Que l’aspirine a des conséquences sur le système digestif, et qu’il faut éviter ce médicament si l’on est sujet à des aigreurs, voire des brûlures d’estomac.

La quarantaine, la pharmacienne me félicite, avec ses longs yeux bleus, de ce que je ne consomme pas beaucoup de médicaments. Elle me sert un verre d’eau avec un cachet de vitamine C. Il n’y a pas à dire, la « pharmacie de l’Etoile » est un haut lieu du charme parisien. Curieusement, ma pharmacienne est à moitié ukrainienne, à moitié libanaise, comme un certain nombre de prostituées ayant établi leur activité autour de la porte Maillot ou dans le bois de Boulogne, en bas de la rue. On ne sait jamais, il y a peut-être des passerelles professionnelles, au niveau de la formation continue, entre les travailleurs du sexe et les professionnels de la santé, ce ne serait pas absurde.

La nuit suivante fut très fièvreuse. Mais d’une fièvre pure, sans envie de vomir et sans diarrhée. Sans alcool non plus, ni mauvaise digestion. Au milieu d’une séquence d’insomnie, je mis la radio, une émission sur les débuts de Georges Brassens. Je fus bouleversé par la voix de Patachou, la grande vedette des années 50 qui aida Brassens à faire sa place dans le show business. Je fus bouleversé par la chanson qu’ils chantent ensemble, Papa Maman. La fièvre m’aidait à percevoir le charme magique, le magnétisme et l’immense douceur de Patachou. Une fois, c’est sa voix qui me réveilla, alors qu’elle parlait de je ne sais quoi, et j’eus la révélation que c’était elle qu’il « fallait étudier » (c’est le mot qui me vint). Patachou!, Patachou!, m’écriai-je en plein délire.

Je repartis ce matin à la « pharmacie de l’Etoile » car la vitamine C n’avait pas eu l’effet escompté. L’Ukrainienne n’était pas là, mais sa collègue française était tout aussi charmante. Elle m’annonça avec le sourire que ce dont j’avais besoin, c’était d’aspirine. Je ne la ramenai pas et ne dis rien sur le fait que ma première intention était justement d’acquérir de l’aspirine. Elle me sert un verre d’eau pour que j’y dilue deux cachets. Je bois les paroles de ma petite pharmacienne, qui m’explique que les anti-douleurs se mesurent sur une échelle de quatre, allant du doliprane à la morphine. Mon Dieu, la morphine n’est pas si éloignée des cachets d’aspirine que j’ai dans la poche.

Il faudra du temps, plusieurs heures, avant que le médicament fasse effet. Quand mon corps se détend, je plonge dans un sommeil profond, dont je me réveille en sueur, mais serein.

 Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que la fièvre est la maladie la plus caractéristique de la sagesse précaire. Il y a quelque chose de nomade dans la fièvre, d’impossible à saisir, quelque chose de mobile et d’aléatoire. Et puis c’est un état du corps qui rend l’individu davantage conscient de tous ses organes. Enfin, c’est une douleur qui ménage de nombreux moments de soulagement, de véritables délectations passagères.

L’été à Paris

Cela fait quelques jours que je ne parle plus qu’avec les serveuses des cafés. Le matin, je ne mange pas, je bois du café sur le zinc, en lisant le journal. Rien ne me plaît davantage.

Après quelques semaines riches, avec des amis et de la famille, je fais une purge où je ne m’ennuie pas une seconde. Les sages précaires sont des gens qui aiment la compagnie. Puis, quand la compagnie manque, ils n’aiment rien tant que l’absence de compagnie.

Pour l’alcool, c’est la même chose. Il m’est très agréable de ne pas boire une goutte de vin ou de bière depuis le temps où ne me parlent que quelques serveuses parisiennes chaleureuses.

Et puis cet été est riche en actualité, c’est rare. D’habitude, les étés sont tellement mornes qu’il faut inventer des histoires de pédophiles belges pour remplir les pages des canards. Cette année, avec la crise de l’euro et des finances occidentales, avec les émeutes en Grande-Bretagne, avec la fin de la guerre en Lybie et les rebondissements de l’affaire Strauss-Khan, le flâneur de la presse ne s’ennuie pas.

Et je ne parle pas du bonheur qu’il y a à être en France lorsque l’olympique lyonnais joue tous les trois jours.

Korhogo (6) Entomologiste

A part quelques jeunes coopérants timorés ou des fonctionnaires dont l’objectif était de rentrer le plus tôt possible en France avec un gros magot, la plupart des blancs que j’ai connus en Afrique étaient tous un peu fêlés, si ce n’est complètement dingues ! (A la fin de mon séjour en Côte d’ Ivoire, j’avais moi-même la réputation de faire partie de la 2éme catégorie).

Ainsi Pierre, Réunionais, créole blanc, lointain descendant de bretons. Nostalgique de son île , il m’ invitait régulièrement à partager la rougaille, saucisses abondamment arrosée de rhum arrangé ! Des années de pratique de ce régime l’avaient rendu grassouillet, et avec sa bonne bouille et son sourire permanent, lorsqu’il était torse nu, il ressemblait à un sympathique Bouddha. Il était entomologiste et ne quittait jamais son outil de travail principal : un filet à papillons aux mailles finement entrelacées sur le manche duquel il avait pyrogravé son nom! Les poches latérales de son pantalon de treillis étaient pleines d’éprouvettes. Il était constamment à l’affût du passage d’un insecte et tout en continuant à discuter, avec une agilité incroyable, compte tenu de son poids, il lançait brusquement son filet et récupérait l’invertébré qu’il déposait ensuite délicatement dans une éprouvette. Il se livrait à cette pratique n’importe où, n’importe quand et cela faisait bien rire les petits Africains qui l’applaudissaient à chaque prise ! Il les houspillait d’un affectueux : « dégagez pt’its cons ».

Dans le cadre de la recherche sur l’onchocercose, terrible maladie qui rendait aveugles nombre de villageois, son employeur l’avait envoyé dans l’est du pays particulièrement touché par ce fléau afin d’y prélever le maximum d’insectes vecteurs de cette maladie.

C’est ainsi que je rencontrai par hasard l’ami Pierre lors d’une tournée sur les rives de la Comoë. En short, torse nu, il était assis sur une petit rocher affleurant le fleuve, les pieds dans l’eau, bouteille de rhum et éprouvettes à ses côtés. Il attendait, me disait-il , d’une voix pâteuse, que les simulies , ces fameux insectes, viennent se poser sur son bedon rebondi. D’un geste vif, et si possible avant d’avoir été piqué, il posait l’éprouvette en appuyant pour que la bestiole soit aspirée. Il refermait alors l’éprouvette sur laquelle il notait divers paramètres, s’envoyait une large rasade de son antidote préféré et se préparait au prochain combat!

Il prétendait que cette méthode était moins fatigante et plus efficace que le filet !

Cet homme était vraiment adorable et chacun lui pardonnait volontiers ses blagues et ses jeux de mots un peu lourds. Il avait coutume ainsi d’affirmer en rigolant que son travail permettait aux Ivoiriens d’y voir mieux!

Sacré Pierre, content de t’avoir connu.