Les Travellers à Lyon

Pecker Dunne, dessin d'Hubert Thouroude

Vendredi 1er juin, la librairie lyonnaise Raconte-moi la terre m’invite à animer une soirée autour de mon livre de voyage ethnologique en Irlande.

Il y a quelques jours, une grosse semaine, j’ai procédé au lancement du livre à Paris, à la Maison d’Europe et d’Orient. Le choix du lieu était délicieusement hors de propos : spécialisée dans l’Europe orientale, cette librairie/centre culturel était assez peu adaptée à un récit de voyage dans l’extrême-Occident du continent. 

A Lyon, la librairie qui m’accueille est consacrée au voyage en général, mais la tendance globale de ses animations, m’a-t-il semblé, penchait vers les conférences « Connaissance du monde », honnies par Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.  

Le libraire m’a demandé de mettre au point une « projection », et de faire une présentation palpitante d’une petite heure. Il ne savait pas, le libraire, que je suis un piètre photographe, et que mes capacités en création de diaporama sont lacunaires. Je me prépare donc à un événement de moyenne amplitude, où la parole devra pallier aux insuffisances de l’image.

Pour ceux qui se trouvent à Lyon, c’est à 19h00, rue du Plat.

Traversée de Dublin en bateau gonflable (suite et fin)

Je termine ici le récit de la traversée de la capitale irlandaise en bateau gonflable. Il fallait bien que quelqu’un réalise l’aventure qui consiste à descendre le fleuve Liffey de la campagne dublinoise jusqu’à la mer. Il fallait bien relier le vieux Dublin des quartiers ouest et les Docklands flambant neufs. Enfin, il fallait que, nolens volens, quelqu’un raconte cette aventure. Et si ce n’est le sage précaire, qui le fera ?

On se souvient que j’avais trouvé un escalier où préparer mon bateau gonflable et me jeter à l’eau, en aval du centre ville.

Il s’agit de la partie du fleuve la plus maritime, celle qui va de la Maison des douanes (Custom House) jusqu’à la mer. On y longe les docks et les ouvrages d’art qui symbolisent le mieux l’insolente croissante économique des années 2000.

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Le pont Samuel-Beckett, par exemple. Quel étrange symbolisme urbain. Rien n’est moins beckettien que ce pont, sa forme, les quartiers qu’il relie, son concepteur ou sa matérialité. La ville de Dublin semble juste vouloir profiter d’une gloire littéraire internationale en exploitant son nom, tout en insultant sa mémoire.

De plus, l’apparence du pont rappelle la forme d’une harpe celtique, un des symboles de l’Irlande. Or, là encore, c’est un choix inapproprié car les livres de Beckett sont à l’opposé de la harpe et de l’imagerie des bardes médiévaux.

Je pagaie peu car je me laisse porter par le courant qui me pousse vers la mer. Allongé dans mon bateau jaune, je contemple les nouveaux quartiers d’affaires qui donnent sur le Pont Samuel Beckett.

Autant les promeneurs des quartiers populaires me hélaient et me souhaitaient bonne chance, autant les hommes en costume que je vois longer les quais ne me gratifient même pas d’un regard. Autant les Dublinois se foutaient de ma gueule, hilares, et m’insultaient gentiment du côté de la gare Heuston Station, autant les femmes d’affaire de ces quartiers nouveaux ont trop de soucis importants pour notifier mon existence d’explorateur minuscule.

Nous appelons ces bâtiments IFSC : International Financial Service Center. En d’autres termes, les multinationales peuvent venir ici pour payer peu d’impôts tout en mettant le pied dans le marché de l’Union européenne. C’est ainsi que Google, Amazon et de nombreux groupes pharmaceutiques ont fait la richesse de l’Irlande depuis la fin du XXe siècle, en profitant de l’Europe et de ce pays qui leur offrait les avantages d’un paradis fiscal. Non seulement les miettes d’impôts qu’ils payaient, comme on fait l’aumône à la sortie d’une messe, s’élevaient quand même à des sommes rondelettes pour un seul petit pays, mais en plus toutes ces entreprises employaient la jeunesse irlandaise qui n’avait jamais espéré de tels salaires quand elle s’éveillait à la vie, dans les décennies de chômage des années 1980.

Moi, quand je ne navigue pas sur des bateaux gonflables, je me promène à vélo et j’adore traîner dans ces quartiers des docks. Dès leur ouverture au public, dans les années 2000, j’y allais boire des cafés et draguer une femme mariée qui avait besoin de se cacher quand elle me fréquentait. Nos mains s’entrelaçaient dans ces quartiers fantômes, tandis que l’eau salée de la mer s’entrelaçait avec l’eau douce du fleuve. Nous parlions de cela, elle qui venait d’Asie et moi qui venais d’Occident. Nous disions qu’elle incarnait la mer et tout ce qui vient de l’est, et que je représentais le fleuve, avec sa paysannerie européenne.

La crise de 2008 est passée par là et le quartier des finances a suspendu toutes ses actions. Les constructions immobilières se sont arrêtées nettes et je longe maintenant de véritables squelettes d’immeubles. L’image est saisissante est celle d’un chantier suspendu depuis un temps indéfini.

Aujourd’hui, je glisse sur le fleuve et j’atteins le terme de mon périple. Le fleuve s’élargit dangereusement et le flot devient beaucoup plus fluctuant. J’ai intérêt à m’accrocher à quelque parapet si je ne veux pas être emporté au large.

Le sage précaire sur France Inter

 

Paula Jacques, photo Telerama.fr

De passage à Lyon, je reçois un courriel de mon éditrice, qui m’informe que Paula Jacques désire m’inviter à son émission Cosmopolitaine, sur France Inter, ce dimanche 13 mai.

Inutile de préciser que je me réjouis d’avance de ce rendez-vous radiophonique. J’ai toujours été un auditeur fidèle des chaînes de Radiofrance. La voix même de Paula Jacques a accompagné ma vie ces vingt-cinq dernières années. Devenir un de ses invités alors que j’ai tant écouté ses émissions, crée un sentiment étonnant, indéfinissable. Cela me paraît étrangement naturel : impression de participer à une réunion à laquelle j’avais toujours été convié silencieusement jusqu’à présent.

J’appelle, laisse un message, j’écris et je laisse reposer. Hier, C’est Paula Jacques elle-même qui m’appelle pour m’inviter. C’est très expéditif : de sa belle voix de fumeuse, elle me dit que mon livre est « très intéressant » et qu’elle voudrait m’avoir dans son studio, avenue du Général Mangin, dimanche à deux heures moins le quart. Point final.

Pour l’interview de Radio-Canada, la charmante « recherchiste » m’avait téléphoné en semaine et on avait discuté une bonne demie heure pour préparer l’émission. Même chose avec la petite interview de trois minutes sur la radio de la SNCF.

Avec Paula Jacques, le processus est inversé : on ne se parle pas au préalable, même le rendez-vous est pris juste avant le début de l’émission, sans aucun préliminaire. Le but est sans doute de se découvrir au cours de l’émission, en direct. Ce qui implique qu’à la différence des autres interviewers, la journaliste de France Inter aura sans doute lu mon livre, afin de ne pas poser des questions absurdes.

Nous jugerons de tout cela sur pièce, dimanche, de 14 à 15 heures.

Traversée de Dublin en bateau gonflable (2)

J’avais attaché mon bateau sur une échelle à hauteur des Civic Offices, et il avait disparu quand je voulus continuer mon périple fluvial. Quelques jours plus tard, j’achetai donc le même bateau, fabriqué en Chine, d’une capacité de 140 kg, dans le même magasin de jouets.

Je m’enquis d’une plateforme pour amarrer (c’est comme ça qu’on dit ?). Un peu en aval, j’avise un chantier, en plein centre ville, qui prépare l’érection (mais est-ce le bon mot ?) d’un nouveau pont. Il me serait impossible de passer à travers ce chantier en bateau, ce qui me chagrine. On m’arrêterait tout de suite.

Toute cette matinée, je doute de mon projet. Je sens que l’on ne va pas m’autoriser à flotter sur la Liffey, je ne sais pourquoi. Chaque fois que j’aperçois des escaliers qui permettraient d’accéder à l’eau, des grilles et des panneaux en bloquent l’entrée.

J’arrive à la Maison des Douanes (Custom House), bâtiment très connu de Dublin. Il est originairement plus lié à la mer qu’au centre-ville, mais depuis le XVIIIe siècle où il a été construit, la ville s’est étendue vers l’est, empiétant sur la mer. Les docks sont apparus et ont repoussé les limites de la ville.

C’est là que le quartier des docks commence et c’est que les opportunités d’atteindre le fleuve se multiplient. J’élis un vieil escalier, au bas duquel mouille un bateau à moteur.

Je déplie mon drakkar de poche et pompe avec enthousiasme. Des gens me prennent déjà en photo. Un homme en veste fluo vient vers moi mais ne fait aucun commentaire sur mon bateau. Il va simplement dans le sien, allume le moteur et va vers le chantier du nouveau pont. Il revient quelques minutes plus tard, lorsque mon bateau est presque prêt. J’assemble les rames en plastique.

Une excitation indicible m’étreint. L’homme me souhaite bonne chance, sans trouver rien de farfelu à mon projet, semble-t-il.

Lorsque je suis sur le point de me lancer à l’eau, que j’enfile mon gilet de sauvetage, un bateau mouche passe et s’arrête à ma hauteur. Aucune voix ne m’intime l’ordre, par haut-parleur, de rentrer chez moi. Non, les touristes s’arrêtent pour me photographier.

Mes camarades thésards

Il ne faut pas sous-estimer la qualité de son environnement humain quand on s’enfonce dans un chantier tel qu’une thèse de doctorat. Comme on est souvent guetté par le découragement, la déprime ou la déception, la personnalité des gens de son entourage compte beaucoup pour se remonter le moral.

Les miens, ceux qui m’ont accompagné pendant ces années de travail, furent de véritables anges.

Cette photo me touche pour une raison qui paraît terriblement superficielle : la beauté physique de ces jeunes gens qui ont travaillé avec moi pendant quelques années à l’université de Belfast. Leur sourire est lumineux, charmant et plein de gentillesse. C’est important pour moi d’être proche de gens beaux. J’ai besoin de voir de belles choses et des physiques avantageux. J’ai besoin de fleurs, de couleurs et de grâce. En ceci, je suis en effet superficiel : je ne me suffis pas de ce qui est à l’intérieur des gens, j’ai besoin que l’extérieur soit agréable. Tous mes amis sont beaux, par exemple, tous, depuis les années 90.

Le jour où j’ai déposé ma thèse, fin avril, j’ai tâché de rester discret. Mes camarades restaient scotchés sur leur ordinateur et je rasais les murs. Jonny leva la tête et me demanda si c’était fait. C’est fait, dis-je. Les autres levèrent la tête, les yeux embués, et demandèrent confirmation. Ils explosèrent alors de joie! Tous ces jeunes amis m’applaudirent et me couvèrent d’un sourire incroyablement généreux. Ils étaient sincèrement heureux pour moi, et cette joie simple, ces effusions amicales, m’étonnèrent grandement. Je me souviendrai longtemps du regard ravi de telle ou telle, comme si mon soulagement était le leur.

J’ai malgré tout essayé de faire vite et de déguerpir pour ne pas gêner mes camarades.

Le lendemain matin, j’arrivai tard au bureau. J’avais encore du travail à faire, mais je m’étais donné du repos. A mon arrivée, je trouvais une bouteille de champagne et un gâteau au chocolat cuisiné par une de ces jolies fées. Je les embrassai tous, extrêmement touché, sincèrement ému par ces attentions, et l’affection qu’ils me témoignaient avec simplicité.

C’est dans cette atmosphère festive que nous fîmes cette photo. Moi les traits tirés, la chemise à fleurs, forcé de m’asseoir, et eux dans un sourire sans effort, derrière moi, comme des anges gardiens.

A la main, la plante que j’ai élevée depuis des mois, sous l’instruction de l’Irlandaise juste derrière moi. J’ai donné à cette plante le nom de cette camarade d’Erin.

Traversée de Dublin en bateau gonflable

Cette traversée de Dublin devait se faire en deux reprises, car au milieu du chemin, je devais rejoindre Tom et Barra dans un pub pour regarder le Clasico à la télévision. Tom était pour le Barca, moi pour le Real, car j’aime mon compatriote Benzéma et que j’en ai assez de voir toujours Barcelone gagner.

L’idée était donc de quitter la rivière à hauteur de la vieille église Christ Church et d’aller au pub Lord Edward. C’était intéressant comme lieu d’accostage, car c’est exactement l’endroit où les Vikings se sont arrêtés pour fonder la ville de Dublin, en 837. Avec mes origines nordiques (mon nom est proche de celui du chef Viking qui dirigeait les 120 drakkars conquérants de l’époque), et mon bateau en plastique, j’étais le normand nouveau qui allait fondre sur la ville comme une buse sur sa proie.

Dublin commence à Chapelizod (la chapelle d’Iseult), un coin de campagne intermédiaire entre la ville et la nature.

Chapelizod se démarque par un vieux barrage, datant du XVIIIe siècle, qui permet de domestiquer les eaux de la Liffey. Auparavant, pendant tout le moyen-âge, le centre-ville était inondé plusieurs fois par an, on vivait dans des marécages et organisait les jardins en fonction des crues.

Depuis que ce barrage existe, on peut dire que Dublin existe telle qu’on la connaît aujourd’hui. Je me suis donc rendu là-bas en bus, avec le bateau gonflable que j’avais acheté dans le magasin de jouets Smyth, rue Jervis. Une boîte assez peu volumineuse, au prix de 25 euros, contenant le bateau plié, une pompe, une corde et des rames en plastoque.

Je suis allé sur l’île de Chapelizod. Dans les peintures de XVIIIe, cette île est décrite comme un vrai havre de sauvagerie. Aujourd’hui, elle est le théâtre de développement immobilier. Des logements agréables y poussent, qui sont presque tous vacants.

Le bruit du barrage recouvre mes pas. Il pleut un peu. Je mets mes vêtement dans le sac et le carton d’emballage du bateau. J’enfile ma combinaison aquatique et je me jette à l’eau.

Les gens qui habitent là doivent payer une fortune, c’est un endroit ravissant.

Le premier pont est éminemment joycien. Dès le premier livre de James Joyce, Dubliners (1914), une nouvelle se déroule à Chapelizod. Le personnage d’ Un cas douloureux (A Painful Case) vit au bord du fleuve et voit le maigre courant figurer le flot banal de sa propre vie.

Plus tard, Joyce va redonner à ce pont de Chapelizod sa dimension mythique. Dans Finnegans Wake (1939), les lavendières lavent leur linge ici et se lancent dans des psalmodies rythmées sur la rivière et le personnage qui l’incarnent, Anna Livia Plurabelle. (Le nom latin de la Liffey était Anna Livia).

Après toutes les fois où je me suis promené là, à Chapelizod, mon émotion était immense à flotter sous le pont, qui s’appelle aujourd’hui Anna Livia Bridge, en hommage à James Joyce.

Passé ce pont, ma caméra tomba en panne de batterie. Je n’ai donc aucune image de mon petit périple au-delà de ce pont.

Je passe en frémissant près d’un couple de cygnes, craignant qu’ils mordent dans mon bateau. Leur indifférence à mon passage me blesse un peu. Je me dis surtout qu’un cygne doit être un animal bien stupide pour être aussi peu étonné de voir un tel attirail passer près de lui. C’est la première fois qu’il voit cela de toute sa misérable vie, et cela ne soulève en lui nulle réaction.

Près du club d’aviron, les gens me crient des injures sympathiques. Une course vient de se terminer, et les athlètes rient de me voir ramer lentement. On me prend en photo et me filme. On me fait des signes divers. Les gens hurlent aux rameurs de faire attention à cet idiot, au milieu du cours d’eau, qui leur bloque le passage.

Quand je croise une rameuse qui s’entraîne sur sa barque affûtée, elle me regarde à peine et ne m’adresse pas la parole.

C’est alors que je me suis fait attaquer par un cygne. En me battant contre lui, j’ai perdu une chaussure. Je me jette à l’eau et me retrouve dans la vase. Je panique un peu mais je m’en sors en faisant fuir le cygne. Je passe un autre barrage, moins connu, et me laisse porter par le courant jusqu’à la gare Heuston Station.

Des gens sur le pont me demandent d’où je viens. « Wicklow Mountains », réponds-je. « On va appeler la police », lancent-ils.

Au bout de quelques heures de navigation, j’ai froid. Mes pieds, surtout celui qui n’a plus de chaussure, est violet et je n’arrive plus à le remuer. Il est temps de sortir. Arrivé à hauteur de Christchurch, j’avise une échelle en fer attachée au mur du quai. J’attache la corde du bateau à un barreau et porte mon sac en montant à l’échelle. Les gens passent près de moi sans faire de commentaire.

J’entre dans le Lord Edward pub en tenue aquatique, un pied nu. Je rejoins Tom et Barra, et pour éviter de leur faire honte, je me précipite aux toilettes où je me change. Trop tard, toute la compagnie m’a vu. Ils reverront sortir un fringant Frenchie qui boira trois ou quatre pintes de Guinness pour fêter cette jolie aventure.

La sagesse précaire sur Radio Canada

Ce dimanche matin, j’ai le plaisir de figurer dans le programme de l’émission « Dessine-moi un dimanche« , sur Radio Canada. Ce sera à 11h30 (heure de Belfast), midi et demie en France. A Montréal – je n’oublie pas mon fidèle et vibrant lectorat québécois – ce devrait être à 7h30 du matin. Autant dire que ceux qui ont fait un minimum la fête samedi soir n’auront pas trop l’occasion d’entendre ma voix. Ou alors seulement s’ils se couchent très tard.

Il semble que cette entrevue tournera autour de mon livre sur les Travellers irlandais. La « recherchiste » de l’émission, au doux nom d’Eglantine, m’a téléphoné l’autre jour pour préparer l’émission de dimanche et a voulu me connaître plus à fond. Moi, les gens qui s’appellent Eglantine, je ne leur refuse rien.

Or, il y a encore quelques jours, personne dans la chaîne de radio n’avait même tenu mon livre en main. L’exemplaire demandé à mon éditeur n’était toujours pas arrivé. C’est donc pour moi un profond mystère, ce qui les a amené à prendre contact avec moi.

Nous saurons dans quelques heures ce qu’il en est réellement, au vu des questions qu’ils me poseront.

Terminer sa thèse

Voilà, j’ai terminé ma thèse. Elle est écrite et déposée à l’administration.

C’est une expérience étonnante. Faire relier un petit manuscrit de 300 et quelques pages, censé contenir trois ans et demi de travail assidu. Le sentiment est celui d’un soulagement assez important, et aussi celui de l’incrédulité : j’avais tellement l’impression d’être immergé dans ce gros chantier qu’il est difficile de croire en être venu à bout. Du coup, je me trouve comme à l’issue d’un tour de magie : quelque chose s’est passé, mais je ne sais pas comment c’est arrivé. Je me sens un peu perplexe.

Je ne pouvais pas aller me bourrer la gueule, ce qui était a priori ma tendance naturelle, car je devais enseigner quelques heures à la faculté des langues. Alors, après le boulot, j’ai partagé une bonne bouteille de Bordeaux, que ma directrice de recherche m’avait offerte pour mon anniversaire, avec mes colocataires. La Brésilienne était déjà en goguette, habillée d’une robe minimale, elle s’apprêtait à sortir danser la salsa : elle but quelques verres avec nous en nous racontant les affres de sa vie sentimentale. Rien de tel pour se changer les idées.

Ce matin, à part le mal de crâne dû au vin, le sentiment qui domine est celui d’une confusion généralisée et plutôt heureuse. Il faut se mettre à la place du sage précaire : toute sa vie, il a tâché de passer entre les gouttes, toute sa vie il a théorisé la roublardise pour réaliser des choses « vite fait », « au dernier moment », « par dessus la jambe ». Pour la première fois, le sage précaire a travaillé à fond, et a fait un truc de A à Z, dans les règles de l’art d’une institution reconnue. Je ne prétends pas que la thèse soit bonne en elle-même, mais au moins, le travail a été effectué sans faux-fuyant, sans roublardise.

Tout cela ne doit pas non plus faire oublier l’essentiel : la soutenance. Car terminer sa thèse ne signifie pas qu’on soit docteur. Il faut encore qu’un jury d’examinateurs la lise et l’évalue. Il faut encore venir devant ce jury pour la défendre.

Ce sera le 28 juin. Alors seulement, on pourra dire si oui ou non le sage précaire est un personnage docte.

Elections, festival et descente de fleuve

Ce week-end est chargé pour la sagesse précaire.

Il y a bien sûr les élections, et le sage précaire doit se rendre à Dublin pour voter.

Cela tombe bien, Dublin est le lieu du festival littéraire franco-irlandais. Cette année, c’est le thème du plaisir. Des écrivains francophones et irlandais, réunis autour d’une table pour parler du plaisir, cela promet d’être passablement chiant. Mais ce n’est pas de la faute des écrivains, et moi cela me plaît d’aller tendre une oreille, et de traîner mes guêtres, dans un tel événement. C’est toujours instructif, même si l’on n’apprend jamais rien sur le thème choisi. Il y cette année Colette Fellous, René de Ceccaty, Salim Bachy. Cécile Guilbert, qui a écrit un beau livre sur Debord.

Il y aura aussi un entretien avec Seamus Heaney. Enfin, c’est prévu, mais je ne serais pas étonné qu’il y ait des contretemps…

Jérôme Lindon et Chantal Thomas sont aussi au programme, donc du beau monde pour la partie française. C’est assez pour donner envie de se déplacer.

Mais ce week-end ne se limite pas à cela. Il ne faut pas oublier un autre événement, sportif celui-là : la descente de la Liffey en bateau gonflable par le sage précaire! L’objectif est de suivre le courant depuis le pont de Chapelizold jusqu’au phare de Poolbeg.

J’en ferai le récit plus tard.

Mais il est grandement temps d’aller sauter dans un car pour Dublin, muni de ma combinaison aquatique.

Voyage au pays des Travellers (Irlande, début du XXIe siècle)

Il s’agit d’un récit de voyage ethnographique. Une promenade en Irlande à la rencontre des nomades indigènes à l’île.

Rien qui puisse intéresser les foules, me direz-vous. Et pourtant, dès le jour de parution, un lecteur bienveillant composa un sonnet en guise de remerciement. Son auteur aux multiples facettes, qui signe ici des commentaires au nom de Cochonfucius, a fait rimer, en bon métaphysicien, « peuplade » et « rigolade » :

Guillaume a rencontré les Irlandais nomades ;
Son petit livre rouge en donne le récit.
J’écris ces quelques vers pour lui dire merci
De m’avoir entraîné dans cette promenade.

Que de choses j’apprends sur la rude peuplade
Que forment ces humains tendres et endurcis !
Si leur pain quotidien de misère est noirci,
Nul mieux qu’eux n’apprécie un temps de rigolade.

Eux pour qui le séjour n’est jamais marchandise,
Eux qui goûtent la vie comme une friandise,
Ils fondent leur sagesse en leur précarité ;

Négligeant du progrès les vertus dérisoires,
Sur la terre d’Irlande ils vivent leur histoire,
Merci encore à toi de nous la raconter.

Ce sonnet me porta chance, car ce petit livre a commencé à attirer l’attention de médias plus traditionnels (c’est-à-dire moins métaphysiques). Dans le cahier des livres de Libération, un article en rend compte. Cela fait plaisir, et ce n’est que le début. Mes éditeurs m’ont dit qu’un article avait été écrit pour Le Monde diplomatique, et qu’on ne savait pas quand il sortirait. Une radio française a aussi fait un direct avec moi, avant-hier, mais je ne suis pas sûr d’avoir accès à cette émission. Les journalistes m’ont posé des questions sur mon premier métier (ramoneur) autant que sur les Travellers.

C’est ce qui est sympathique avec la littérature factuelle (non fictionnelle) : on peut s’intéresser à l’aspect purement littéraire si l’on veut, le style, la poésie, toutes ces conneries. Mais on peut aussi se pencher sur d’autres aspects, plus pratiques ou plus spéculatifs. Cela dépend du lecteur.

Le Journal du dimanche, par exemple, m’a interviewé au téléphone l’autre jour, mais c’était pour un article à venir sur les criminels qui sévissent en France et qui se trouvent être des Travellers irlandais. Les fameux « bitumeurs irlandais ». C’est aussi à la faveur de cette criminalité qu’un petit article de Métro a mentionné mon livre.

Si bien que, d’un point de vue parfaitement cynique, on peut dire que cette nouvelle criminalité tombe à point nommé. Plus on en parlera, plus mon livre – qui constitue le seul travail sur les Travellers irlandais en français – aura des chances d’être mis en lumière.