De la noirceur des Lumières à l’obscurité baroque : « Mobile » de Butor

Selon Michel Butor, les Etats-Unis sont à la fois le lieu d’une nature magnifique et celui d’une construction politique problématique. Alors pour rendre compte d’un territoire fascinant, d’un espace de rencontres interethniques (Amérindiens, Européens et Africains) et de l’émergence d’un système politique basé sur une pluralité de discours, Butor invente ce récit de voyage en forme d’agencements incomplets : Mobile (1962).

Si l’on en croit les multiples parcours auxquels ces agencements nous invitent, on peut déceler l’idée que l’idéologie politique qui fonde le modèle américain est à trouver dans les idéaux des Lumières, mais que ces idéaux sont constamment obscurcis par des tendances tout aussi fortes au rejet de l’autre, au dogmatisme et au sectarisme.

Bienvenue au Kansas

Le chapitre (si l’on peut parler de chapitre) qui commence par « BIENVENUE AU KANSAS » (p.104), décline de plusieurs manières le thème de la couleur noire, celui de la religion et celui des Indiens. Cela commence par des phrases sans connexion et sans explication : « Même quand ils n’ont pas l’air noir, ils sont noirs… Ils sont encore plus noirs que le noir » (p.104). Ce noir se révèle être celui des hommes d’église chrétiens (« Leurs pasteurs noirs à Bible noireLeurs prêtres noirs à soutane noire »), et le narrateur de ces phrases est essentiellement mobile, car tantôt extérieur (leurs pasteurs), tantôt intérieur à la religion, renversant alors la perception colorée des mêmes phénomènes (Notre religion si blanche).

Le thème du noir fait écho à la mention constante de la nuit : « Les bois la nuit… Les lacs la nuitLa nuit sur toutes les églises » (pp.109-112), et à l’importation d’esclaves venus d’Afrique, esclaves qui servent d’ « écran noir » entre les Européens et les Indiens. Dans le chapitre, d’autres couleurs apparaissent timidement, mais le noir s’impose comme une obsession : « Les couleurs ont commencé à fleurir sur leurs chemises, mais le mot couleur s’était mis à vouloir dire noir » (p.112). Cet usage mélodique du mot « noir », résonnant dans celui de « nuit », réapparaît quelques pages plus loin avec des extraits d’un grand classique américain de la pensée politique, Notes sur l’Etat de Virginie (1781) de Thomas Jefferson.

Jefferson, sa maison et les hommes noirs

La question qui se pose alors à l’écrivain voyageur est de savoir quelle attitude adopter vis-à-vis de la question raciale en Amérique. L’équilibre à sauvegarder est celui qui esquive l’écueil du jugement de valeur ou de la discussion politique, qui transformerait le récit en essai, et qui évite en même temps le relativisme absolu qui justifierait toutes les idéologies. Butor tranche cette question en faisant jouer ces agencements et, par le jeu des pièces du mobile qui se retrouvent contigües à d’autres pièces très éloignées, il met la pensée de Jefferson en présence de la couleur noire, elle-même en résonnance avec le thème de l’architecture. Pour ce travail de collage mouvant, Butor (et le lecteur, tout autant) fait preuve de patience et de construction méthodique : Jefferson est d’abord introduit au début de Mobile par une citation de la Déclaration d’Indépendance dont Jefferson est l’auteur : « … Nous tenons pour évidentes ces vérités : que tous les hommes ont été créés égaux… », puis en la faisant suivre d’une citation célèbre sur la nécessité d’exclure les Noirs d’Amérique, pour éviter les conflits qui, d’après Jefferson, « ne se termineraient que dans l’extermination de l’une des deux races… » (p.43).

A strictement parler, les deux propositions ne sont pas contradictoires ; il est possible de stipuler l’égalité des hommes et la déportation d’une partie d’entre eux, même si l’idée est choquante. Mais c’est dans la réapparition de Jefferson au centre de Mobile que l’ironie du collage de Butor prend tout son sens. Après avoir traité de la couleur noire, les détails apportés par Jefferson sur l’infériorité naturelle des hommes noirs créent un sentiment de malaise, non seulement à cause du racisme de l’idée, mais à cause de la contamination par le racisme de l’ensemble de l’idéologie des pères fondateurs des Etats-Unis. Homme des Lumières, présenté comme tel, instruit et humaniste, le troisième président des Etats-Unis est montré comme prenant un soin égal à parler d’architecture pour sa maison de Monticello qu’à distinguer entre les races humaines leurs mérites respectifs. Le rapprochement entre les deux types de discours crée un sentiment de scandale intellectuel qui mène à penser que ce sont les idéaux des Lumières eux-mêmes qui sont contaminés, par contigüité et capillarité, par une forme de racisme transcendantal. Butor rejoint par là les travaux des sciences sociales des années 60, qui avaient introduit le soupçon dans l’idéal humaniste européen, et avaient repéré l’idéologie technocratique et hégémonique derrière les idéaux démocratiques et républicains.

C’est à la fin de Mobile que les différents éléments évoqués ici, la couleur noire, les hommes venus d’Afrique, les travaux intellectuels de Jefferson, l’architecture de Monticello, se nouent et forment un tableau ouvert à toutes les interprétations :

 « Thomas Jefferson,

                          à Monticello, fit installer les logements de ses esclaves sous la terrasse du Sud, de telle sorte que leurs allées et venues ne gênassent point les regards. » (Mobile, p.314)

En une seule phrase, et sans prononcer le moindre jugement, Butor ramasse l’ignominie de la culture occidentale, incarnée dans l’utopie américaine, et exprimée dans le raffinement urbanistique qui symbolise la bonne conscience bourgeoise : organiser la disparition des pauvres en les soustrayant à la vue, par une construction complexe, fruit d’une longue éducation. Il est inutile de souligner, par une voix supplémentaire, la collaboration effective entre arts libéraux, logements sociaux et idéologie raciste que l’on peut lire dans ce passage. Butor a trouvé l’équilibre entre différents fragments apparemment incompatibles. Cet équilibre est celui de la contigüité passagère, furtive et presque imperceptible – ce développement sur Jefferson et la question raciale n’a pas été relevé par les critiques que j’ai lus sur Mobile de Butor, car aucune thématique de ce livre ne s’impose comme étant incontournable. 

Leibniz en Amérique

En revanche, Roland Barthes décèle dans Mobile un art du « bricolage » qui cherche à faire « un puzzle magistral, le puzzle du meilleur possible » (Barthes, « Littérature et discontinu », in Œuvres I, p.1307), sachant que la vraie question est celle de la « compossibilité », terme que Barthes emprunte à Leibniz.

Jefferson est possible, les esclaves sont possibles, mais ce qu’il faut rendre compossible, c’est un Jefferson raciste et éclairé, dans un continent noir et indien, républicain, colonialiste et humaniste. Il s’agit de faire tenir ensemble des fragments discontinus qui semblent incompatibles entre eux. La compossibilité, chez Leibniz, consistait à expliquer comment le monde de Dieu pouvait abriter le mal et la damnation, comment le péché pouvait être possible dans un monde créé par un être parfait. Il concluait dans La Monadologie que le meilleur des mondes possibles incluait Adam pécheur. Adam aurait pu ne pas pécher, mais pour que cette possibilité se réalise, il aurait fallu un autre monde, moins parfait que celui-ci où Adam a péché. Butor, de son côté, a cherché à bricoler le meilleur des puzzles possibles dans lequel Jefferson a péché. La méthode de Butor est appropriée à l’Amérique, selon Barthes, car c’est un « essai de contiguïtés, de déplacements, de retours, d’entrées portant sur des énumérations nominales, des fragments oniriques, des légendes, des saveurs, des couleurs ou de simples bruits toponymiques dont l’ensemble représente … la « compossibilité » de la guerre et de la puissance. »

Barthes rapproche Mobile des grands récits énumératifs d’Homère et d’Eschyle. Reichler le rapporte à l’origine de l’imprimerie. C’est certainement le signe d’une expérimentation littéraire assez complète et radicale pour convoquer chez le lecteur les références les moins compossibles et les plus matricielles.

Korhogo (5) Chasseur de lion

J’ai croisé à Korhogo quelques personnages étonnants . Leur réputation avait franchi les limites de la ville , et il m’est arrivé plusieurs fois d’en entendre parler dans des villages de brousse , lorsque j’étais invité par le chef de village à partager le dolo (la bière de mil ) sous le baobab.

J’ai ainsi rencontré un Italien qui s’appelait il Salvatore ou Giovanni , je ne me souviens plus très bien, en tout cas il était fort connu dans la région autant par les Africains que par les Européens sous le nom de Consul , charge diplomatique qu’il aurait exercée dans un pays voisin .Il ressemblait à Fausto Coppi , le célèbre coureur cycliste des années 50/60 .Sa réputation était liée à ses talents de chasseur . Le nombre et la taille des trophées qui tapissaient les murs de sa véranda étaient impressionnants ! Les animaux les plus sauvages et réputés coriaces semblaient avoir plié devant son armurerie et son adresse . D’énormes défenses d’éléphants côtoyaient une tête de lion à l’imposante denture ; buffle et phacochère étaient aussi passés à portée de son fusil .. Il disait ne pas s’intéresser au «  menu fretin « , genre gazelle ou antilope cheval qu’il laissait aux chasseurs du dimanche.

Il racontait volontiers avec son accent inimitable ce qui lui était arrivé 10 ans plus tôt . Connaissant sa réputation de fin tireur, des villageois de la région de Bouna, près de la frontière du Ghana, avaient fait appel à ses services pour les débarrasser d’un lion féroce qui leur gâchait la vie. Cet animal , doué de mensurations et d’une force hors du commun, qui vivait normalement à l’intérieur du parc national de la Comoe tout proche, s’en échappait régulièrement et venait assouvir son agressivité auprès de leur bétail et terrorisait la population.

Une expédition vengeresse fut donc organisée avec l’aide des villageois. Après localisation de l’animal le plan de chasse avec rabatteurs sur les flancs put se mettre en place. Hélas ! 3 fois hélas ! Dès les premiers grognements du félin , les Africains , effrayés, s’enfuirent dans la broussse, et au bout du compte, notre Italien , sa jeep et sa femme se trouvèrent seuls face au lion. Au lieu de tirer depuis le véhicule, ce qui était contraire à son éthique, notre homme s’avance doucement, met en joue son adversaire, et lui adresse le projectile censé le tuer. Le lion s’écroule puis se redresse brusquement et s’élance sur le chasseur, balaie le fusil d’un coup de patte rageur, puis laboure le poitrail de notre héros de ses griffes acérées. La femme de l’Italien a alors le bon réflexe : elle klaxonne désespérément. Surpris, l’animal lâche sa proie et s’enfuit dans les hautes herbes de la savane en saignant abondamment lui aussi. Un heureux concours de circonstances permit au consul d’être soigné et de survivre.

A la fin du récit, et quelques whiskies plus tard , il ôtait sa chemise et présentait son torse imberbe recouvert de profondes cicatrices verticales… Après l’avoir écouté et imaginé la scène, ça me donnait la chair de poule!

Mais le plus drôle de l’histoire , si je puis dire , reste à venir! Quelque temps plus tard, au retour d’un long séjour en brousse, j’apprends que le consul avait passé l’arme à gauche, expression qui convient parfaitement à la situation! En effet, il était retourné , seul , et sans prévenir qui que ce soit, sur le lieu de ses exploits, avait retrouvé le lion et l’explication avait tourné à l’avantage de ce dernier. Enfin, c’est ce que l’enquête avait conclu et aucun témoignage n’avait pu confirmer ou infirmer cela… Le corps du consul fut retrouvé affreusement mutilé près du village.

Quant au lion, on n’entendit plus jamais parler de lui! Certains pensaient à l’époque que les villageois l’avaient enterré dans un lieu secret, vraisemblablement dans le bois sacré, là où avaient lieu certaines cérémonies, en particulier les initiations. Peut-être pensaient-ils ainsi récupérer la force et la vaillance du roi de la brousse ?

 

 

Le livre de voyage et le Livre-objet

Ce qui est extraordinaire, quand on se penche sur les récits de voyage d’après guerre, c’est que lorsque les écrivains déconstruisent le texte traditionnel, ils se rapprochent en réalité de la tradition. Plus ils sont expérimentaux, plus ils sont en lien avec les premiers livres de voyage de l’Europe médiévale.

L’exemple le plus beau est celui de Michel Butor, dont les livres de voyage forment le théâtre de ses recherches les plus audacieuses, dans les années 60. Pourtant, il savait très bien que dans une certaine mesure, il rejoignait d’anciennes traditions de collage, de fratras, et une tendance primitive de l’édition imprimée au mélange et à la corporéité du l’objet livre. Le livre est donc peut-être d’abord un « livre-objet ».

Or, l’histoire du livre est déterminant dans l’évolution du genre du récit de voyage.

François Moureau, qui est à la fois historien du livre et connaisseur de la littérature des voyages, a articulé les deux historicités pour démontrer que le livre-objet préexiste au genre, dans la mesure où les pratiques éditoriales de la Renaissance faisaient paraître dans le même volume de « Voyage » des histoires, des illustrations, des catalogues, des cartes, des réécritures, etc. ;  cela aurait constitué le terreau d’une forme littéraire en gestation : « Ces pratiques paratextuelles acheminèrent petit à petit le genre viatique vers sa conscience de lui-même », écrit Moureau.

La « conscience de soi » du genre, voilà le grand truc. On faisait des récits de voyage depuis des siècles, mais c’est à la Renaissance, et à travers la matérialité du processus d’édition, qu’on a pris conscience que le livre de voyage pouvait constituer un genre. Or, Michel Butor situe son œuvre de manière délibérée dans ces mêmes problématiques de l’imprimé et de la matérialité des livres.

Butor est connu pour faire des livres qui prennent en considération tous les aspects matériels de l’objet lui-même. Il pense au livre comme un objet, et pense donc aux mots, aux phrases, non comme des messages abstraits, mais aussi comme des corps noirs sur des surfaces blanches, les pages. C’est pour quoi son grand livre de voyage, Mobile, s’autorise des libertés avec la continuité de la lecture, et semble être composé de mots et de phrases fragmentaires.

Mobile, de Michel Butor

A la parution de Mobile en 1962, il a fallu un petit groupe de critiques militants pour défendre un livre aussi peu « lisible ». Roland Barthes a été de ceux-là, dans un très bel article intitulé « Littérature et Discontinu » (repris dans Essais critiques en 1964, et dans ses Oeuvres complètes, tome I, pp.1299-1308.)

Selon Barthes, Mobile n’a pas seulement agacé la critique régulière par son absence de continuité, mais, par le fait qu’il a contesté l’essence matérielle du littéraire, et a « blessé » quelque chose dans le champ de la critique. Quand le rejet d’un livre est presque unanime, suggère Barthes, c’est qu’il a heurté, froissé, ou menacé des états de choses, des ordres établis. Il faut donc chercher « ce qui a été blessé » : « Ce que Mobile a blessé, écrit Barthes, c’est l’idée même du Livre. »

Butor a en effet développé très tôt une réflexion qui dépasse la littérature comme forme symbolique, et qui prend en considération le support matériel de l’écriture, comme les peintres le font dès le début du XXe siècle, et comme Mallarmé a commencé à le faire dans la poésie avec Un coup de dés. L’optique de Butor est de faire émerger la conscience d’un travail sur le livre en tant qu’objet, impliquant le papier, la page comme surface blanche, la ligne, et même l’épaisseur du livre, l’entassement des pages. C’est pourquoi les critiques qui le défendent tendent à employer un vocabulaire associé au corps pour parler de Mobile. Barthes parle de blessure, Lyotard de « perversion du livre », et fait avec justesse référence à Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay (1913), livre de voyage en même temps que peinture, poème, véritable livre-objet.

On mesure par là combien le type de corporéité du récit de voyage importe pour la constitution d’un genre en tant que genre. Butor, lui, renoue avec le récit de voyage comme livre, et c’est l’aspect paradoxal de la « blessure » dont parle Barthes. L’idée du livre, ou le livre idéal, entendait que le lecteur oublie la matérialité du livre et fasse comme s’il était en présence d’une œuvre uniquement spirituelle. Mobile est, au contraire, un objet à manipuler.

Claude Reichler résume bien tout ce qui précède dans un article de 1994, qui montre que Butor ne doit pas seulement être classé comme un novateur, mais aussi comme un auteur soucieux d’une certaine continuité historique :

On a dit souvent que le genre avait été renouvelé par Butor, parce qu’il en avait bouleversé les conventions. Mais ce qui me frappe le plus, aujourd’hui, c’est de voir combien l’esprit des textes anciens est chez lui respecté, à quel point il comprend et intègre les usages traditionnels du récit de voyage, tout en les adaptant aux situations matérielles, sociologiques, culturelles contemporaines.

Si le livre est appréhendé dans sa dimension matérielle, alors la mobilité véritable de ce genre littéraire s’effectue peut-être entre le lecteur et l’objet, plus qu’entre le référent (le pays visité) et la conscience du lecteur. Le déplacement esthétique se fait à la surface de l’objet, et concerne un investissement libidinal de la même manière que les autres corps. C’est cette voie qu’emprunte J.-F. Lyotard pour décrire les éléments de souffrance et de jouissance qui parcourent le corps de Mobile :

Les opérations libidinales… s’effectuent sur les pages, sur la typographie, sur les blancs, la mise en page, l’organisation du volume. Tout cela va être déplacé, remué, mis en mouvement et presque en fuite, de façon à permettre des intensités étranges, extrêmement raffinées, qui procèdent des rencontres de marques (lettres et leurs corps, espacements, justifications typographiques, phrases, mots) sur la peau du livre.

La « peau » du livre de voyage renvoie à un domaine de l’édition qui se développera dans les années 1990 et qui déborde le champ de cette étude, celle des « carnets de voyage » qui connaît aujourd’hui assez de succès pour être l’objet de festivals et de prix.

La correspondance de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet montre aussi qu’avant la rédaction de l’Usage du monde, les deux amis avaient l’intention d’élaborer un livre-objet, qu’ils auraient intitulé Le Livre du monde, et qui auraient contenu du texte, des images et du son.

Cette dimension matérielle, corporelle, du livre de voyage, est sans doute aussi relativement à l’oeuvre dans les blogs, la cyber-écriture, toutes ces choses, mais c’est vraiment une autre histoire.

Première rencontre en terrasse

Rencontré Jean Rolin à la terrasse d’un café, à Bastille.Nous devions nous voir pour parler business, Shanghai, consulat, reportage portuaire, conférence, interprète et piccole.

Moi, je n’en menais pas large et je laissais parler le maître. Il est prolixe, le maître, cela tombe bien. Il a parlé de nombreux lieux de vie et d’écriture. Puis il a abordé le sujet de son prochain livre, les chiens errants. Jean Rolin est intarrissable sur les chiens errants, qu’il observe depuis longtemps, dans le monde entier. Dans une lettre, il m’avait demandé si je connaissais une ville, en Chine, célèbre pour en héberger de nombreux. J’avais répondu que non.

Il m’a dit qu’en Chine, en 1989, il avait refusé de manger du chien. C’est un interdit, me dit-il. Ces bêtes sont koprophages. Je n’en mangerai plus non plus.

Au bout de quelques heures, il fallut bien aborder un peu Shanghai. Pour lui, c’est une destination parmi bien d’autres. Il était à Moscou il y a quelques jours, il sera aux Etats-Unis au mois d’août. Sa conversation est émaillée de lieux et de villes, lointaines ou proches, où il a travaillé, écrit, fait des recherches, des reportages. C’est inouï ce que cet homme voyage. Alors à Shanghai, il ira volontiers mais pour lui ce n’est pas un événement. Ce n’est certes pas un événement aussi important que ça l’est pour moi : faire se rencontrer mes étudiants et mon écrivain préféré.

La nervosité d’un Irlandais à Belfast

De retour du Kerry, un ami irlandais a voulu m’accompagner jusqu’à Belfast et y rester un jour ou deux.

Je ne l’avais jamais vu aussi tendu. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il venait chez moi, dans ce ghetto protestant, mais cette fois, c’était peut-être à cause des événements de début juillet, ou de la fatigue, mon ami était à cran.

Avant d’aller chez moi, on a bu une pinte au Kelly’s cellar, un vieux pub républicain. On y a rencontré des gens que je connais bien, un Anglais et une Autrichienne. L’Anglais est d’origine irlandaise et il a tendance à surjouer les signes d’appartenance à l’Irlande. Quand un hooligan nous a abordés et a su que l’Anglais venait de Birmingham, il ne lui a plus adressé la parole, alors qu’il m’a serré la main quand je lui ai dit que j’étais français.

Pour rentrer chez moi, nous avons pris le taxi. Pendant que j’ouvrais ma porte, mon ami irlandais a cru voir que le chauffeur de taxi attendait que nous entrions dans ma maison avant de s’en aller. Il pensa qu’il l’avait entendu parler dans la voiture et qu’il allait maintenant prévenir les paramilitaires de l’UVF pour venir le chercher.

J’ai essayé de le rassurer, de lui dire qu’il n’y avait jamais eu de violences dans ma rue depuis trois ans, cela n’a eu aucun effet. Il préféra me laisser faire les courses tout seul. Le lendemain matin, quand je descendis de ma chambre, il était déjà dans le salon, en pyjamas, et me raconta qu’il avait entendu une scène de violence dans la rue qui l’avait empêché de dormir. Je n’avais rien entendu, moi, mais peut-être ai-je le sommeil plus lourd ?

Je lui ai proposé d’aller faire une promenade chez les catholiques, pour changer un peu. Il se sentirait davantage chez lui, sur Falls Road, où les gens affichent le drapeau irlandais. L’ambiance était meilleure en effet. Café, ou soupe du jour, au centre culturel irlandais « Culturlann », où une charmante joueuse de bandonéon enchanta mon ami.

C’était la première fois qu’il visitait Falls Road, et ses célèbres fresques murales. Arrivé au bout de la rue, près du centre-ville, il m’a dit que ces républicains étaient de sacrés communicants, pour réussir à se donner une belle image internationale, tout en ayant commis tant de crimes.

Signe de sa tension constante, il me demandait de répéter tout ce que je lui disais. Il ne comprenait plus mon accent, alors que nous sommes amis depuis 1998. Treize ans d’acclimatation à l’accent français ont volé en éclat en un week-end. Il était comme un chat en terrain hostile, aux aguets, incapable de se concentrer sur ce qu’il entendait, même si c’est lui qui posait des questions.

On a alors bu une pinte dans un charmant pub irlandais, où l’on joue parfois de la musique traditionnelle, The Maddens Pub. Il a trouvé l’ambiance sympathique, mais il m’a dit, en sortant, une remarque que j’ai trouvée très judicieuse : « A Belfast, on peut pas aller dans un pub irlandais sans que ce soit un acte militant. On ne peut pas écouter de la musique innocemment. »

Eloge de Caroline Riegel

Ce que j’aime le plus dans Soif d’Orient, c’est la façon dont la voyageuse passe d’une communauté à l’autre sans avoir de préjugés politiques sur les territoires abordés. À la différence de voyageurs qui se mettent en scène comme des stars, elle se fond dans le paysage, tâche de pratiquer les langues, et n’hésite pas à rester des mois dans un village du Zanskar.

Les récits de voyage de cette ingénieure hydrologue, dont j’avais parlé avec légèreté la première fois, m’ont beaucoup intéressé lorsque je devais écrire une conférence sur le Xinjiang, la grande province de l’ouest de la Chine. Je m’étais aperçu que dans des régions aussi tendues que le Tibet ou le Xinjiang, le récit de voyage devenait un exercice difficile, car l’auteur a tendance à se transformer en acteur humanitaire, à jouer les belles âmes, à défendre des bonnes causes, en héros des temps modernes, toutes choses qui font tomber le récit de voyage dans une sorte d’appauvrissement littéraire. Voir les productions de Priscilla Telmon ou de Sylvie Lasserre : le discours devient binaire, anti-chinois, et des sentiments sans nuance tels que l’indignation, la tristesse, la colère, le narcissisme parfois, remplacent les qualités que devraient animer les écrivains voyageurs : écoute, attention, attachements aux détails, critique de ce qui est donné comme vérité et discours officiels, capacité à voir les phénomènes culturels et anthropologiques sous les pratiques apparemment banales et/ou méprisées.

Caroline Riegel échappe à ce piège humanitaire et médiatique. Grâce sans doute à son objectif central, l’eau. Elle n’est pas en Asie pour dénoncer les dictatures (nous les connaissons déjà et nous n’apprendrions rien !), mais pour suivre et décrire les différentes façons de vivre avec l’eau, de s’en servir, de s’en protéger, de la révérer ou de la rechercher. C’est un récit de voyage en prise avec le vital, la survie.

Pour résumer d’une phrase l’éloge que je ferais d’elle, je dirais qu’à un moment où les récits de voyage deviennent arides à cause de l’engagement politique, elle irrigue le genre grâce à un point de vue de technicienne hydrologue.

On la voit entrer en contact avec des Chinois et des Ouïghours, (nomades et sédentaires). Elle montre que des Chinois sont serviables, qu’ils la laissent voyager même quand elle est à la limite de la légalité, et qu’ils ne sont pas tous riches et dominateurs. Elle fait une belle rencontre avec une Chinoise paysanne, avec qui elle se rend aux champs pour assister à l’irrigation des champs de la petite exploitation familiale.

Elle joint aussi une tribu nomade, des familles de bergers avec qui elle fait des bouts de transhumance. Ce sont des images qui restent, longtemps après la lecture. Elle décrit combien les nomades ouïghours « ont l’âme plus taquine que celle des nomades mongoles », et combien elle se fait charrier par les adolescents. Elle aide la femme à faire à manger sous la tente et se met en colère contre les avances d’un jeune homme en rut dont il n’est pas clair s’il se branle près d’elle ou s’il viole la voyageuse…

Elle montre des nomades qui passent leur temps à se chamailler et à se faire des caresses, à exprimer une sensualité exacerbée par le vent et la promiscuité sous la tente. Un jour, elle a cette réflexion comique alors qu’elle passe la tête dans l’embrasure d’une tente et qu’elle voit quatre jeunes gens en train de s’amuser : « Fumer, rire, paresser sous une tente aux allures de dortoir de colonie de vacances : ces jeunes bergers ont-ils vraiment la vie dure ? » (p.325).

La pauvre Française souffre d’une diarrhée sans nom. Elle n’en fait pas des tonnes, mais l’on comprend que c’est là une manière pour son corps de rejoindre le thème même de ce livre. Le voyage poursuit la présence de l’eau dans toute l’Asie, et la maladie fait de la voyageuse elle-même un lieu d’évacuation des eaux.

Korhogo, Côte d’Ivoire (4) Ma période mobylette

J’ai vécu deux périodes bien distinctes pendant mon séjour africain qui aura duré 8 ans au total. La première qu’on pourrait appeler « période mobylette » , et qui dura quelques mois seulement, me permit de découvrir lentement les lieux et les gens. L’inconvénient : étant limité dans mes déplacements et ne maîtrisant pas le métier, je bougeais peu et avais tendance à rester en ville, dans la communauté française. L’avantage : cela m’a permis d’observer de l’intérieur les étranges comportements de certains hommes (et certaines femmes) blancs de peau ! Je vais y revenir. L’autre période commença lorsque l’on me confia un véhicule et de nouvelles responsabilités. Après ma formation initiale dispensée par monsieur X. dont je vous ai parlé récemment, j’eus la visite de plusieurs ingénieurs hydrologues de passage, qui, en échange du gîte et du couvert, me permirent de parfaire mon apprentissage. Commença alors une autre vie…

Je reviens à cette fameuse période mobylette.

Du temps des colonies et même après , il y avait les grands blancs , les blancs , les petits blancs selon qu’ils étaient hauts fonctionnaires ou similaires , commerçants , enseignants , banquiers ou simples employés. Les signes extérieurs de richesse avaient aussi leur importance ainsi que la façon de recevoir . Cette classification était autant le fait des Africains que des européens en général . Inutile de préciser la catégorie dans laquelle on m’avait catalogué!

Plus tard , au cours de ma seconde période, je changeai de statut et fus même invité à des réceptions qui se déroulaient chez les grands blancs ! Comme quoi , tout peut arriver. Il est intéressant de noter qu’il y avait également chez les Africains des degrés dans la couleur. Ainsi , un autochtone qui avait un poste important dans l’administration , était qualifié de blanc noir par ses congénéres!

Pour des informations plus circonstanciées sur ce sujet , je vous recommande de lire les ouvrages de Hampaté Ba , écrivain malien et en particulier son livre intitulé Oui mon commandant.

La rapidité des communications avec la France était toute relative et dépendait de votre éloignement par rapport à Abidjan. Le moyen le plus utilisé était le courrier postal (compter entre 15 jours et 3 semaines). En cas d’urgence , le service télégraphique fonctionnait assez bien (48 heures chrono). Pour les privilégiés, le téléphone était la solution, mais très chère et aléatoire. Une fois par semaine, un avion DC3 ravitaillait Korhogo en vivres frais, courrier, presse, médicaments et autres nécessités. Aussi , quand vous arriviez de France, vous étiez attendu et accueilli à bras ouverts. Vous ameniez avec vous l’air du pays et des nouvelles fraîches! Beaucoup de personnes qui m’ont reçu semblaient penser qu’on ne leur disait pas tout et que je détenais des informations confidentielles! Surtout que j’étais encore à Paris il y a peu de temps et que, c’est bien connu, c’est là que tout se passe. Nombreuses questions sur le Général qui venait de « brader »  l’Algérie et toutes les colonies. J’ai ressenti malgré ou à cause de ma naïve jeunesse, une ambiance de méfiance et de peur chez la plupart des Français. Méfiance par rapport aux Africains « qui allaient finir par s’apercevoir qu’ils étaient devenus indépendants », et donc exiger des choses qui risquaient de bousculer leurs certitudes et leurs avantages. Les rumeurs allaient bon train. Le président de la Guinée voisine, Sékou Touré , qui avait refusé la main tendue par la France, et qui était donc en très mauvais termes avec Houphouet , le président Ivoirien, avait fait savoir, paraît-il, que ses troupes pourraient facilement arriver à Korhogo en une journée… Ceux qui craignaient pour leur intégrité physique se rassuraient avec le vieux dicton colonial : « Les blancs sont comptés et de toute façon les noirs disent que nous sentons le cadavre ».

On me donna des tas de conseils! J’en suivis quelques uns, qui étaient fort judicieux, car liés à une grande expérience du terrain, comme par exemple la façon de conduire sur la tôle ondulée (piste en latérite recouverte de vaguelettes qui vous font tressauter continuellement, imaginez le passage en mobylette sur ces pistes!), le respect des traditions africaines, faire savoir dans quelle direction vous allez quand vous partez en brousse. Chacun connaissait un chasseur ayant eu des problèmes et récupéré de justesse pour ne pas avoir suivi ces conseils. Les Européens que j’ai côtoyés durant cette période étaient là, pour la plupart, afin de « faire du CFA », comme on disait! C’est à dire économiser un maximum. Dans cette optique , ils étaient peu ou pas intéressés par le pays et ses habitants.

La ferme de Tom, co.Kerry

Tom et Barra dans le Kerry

J’ai fait un petit voyage plein de charme la semaine dernière. Pour la première fois, Tom nous a invités, Barra et moi, dans la ferme de son enfance.

Tom est né et a grandi dans la province du Kerry, dans le sud-ouest de l’Irlande. Ses parents étaient fermiers et logeaient dans une maison qui date du XIXe siècle. Aujourd’hui, c’est l’un des frères de Tom qui a repris l’exploitation, et qui a construit une maison plus moderne juste à côté, pour y loger sa femme et ses trois enfants.

Etude de bleu, Ballybunion, Co.Kerry

De son côté, Tom n’a jamais cessé de passer ses vacances d’été et d’hiver dans sa chambre d’adolescent, sous les toits de la vieille ferme. Il y entrepose les livres et les disques vinyles dont il ne veut pas s’encombrer à Dublin. Maintenant que ses parents sont aux cieux, après plusieurs années de deuil, Tom est prêt à accueillir des amis dans la ferme. Barra et moi fûmes les tout premiers à y résider plus de quelques heures, à y dormir. C’est peut-être la première fois depuis des siècles qu’y séjournaient des gens étrangers à la famille de Tom!

Vendeuses de bonbecs irlandaises, Co.Kerry

J’ai loué une voiture à Belfast, ai fait quelque affaires à Navan et suis passé chercher Tom et Barra à Dublin, pour les conduire de l’autre côté du pays en quelques heures. C’est chouette les petits pays, c’est comme des îles. D’ailleurs l’Irlande est une île.

On a pu aller se promener au bord de la mer, dans la charmante station balnéaire de Ballybunion, qui fait penser aux années 60, avec ses bonbecs en plastique, ses bleus et ses blancs. Je me suis baigné dans les vagues, pendant que mes amis pestaient contre l’Europe sur la plage.

Le sage précaire avec capuche
Sans capuche

Nous nous sommes promenés le long des falaises qui font penser à la Normandie et, ô joie, nous avons vu le pub que possédait l’écrivain et dramaturge John B. Keane, astucieusement nommé le « John B. Keane Inn ». C’est le fils, Billy Keane qui s’en occupe, et le soir du 12 juillet, nous avons assisté dans ce pub à une soirée de lectures et de musique qui attira une bonne quarantaine de gens du coin.

La petite ville, Listowell, est très « culturelle » pour une bourgade de deux ou trois mille âmes. Un festival littéraire, des productions de théâtre, une légende de l’écriture contemporaine, Listowell est l’incarnation du mythe irlandais « île des saints et des savants ».

Le chanteur nord-irlandais Mickey McConnell a terminé la soirée avec Only Our Rivers Run Free, cette chanson qu’il a composée, mais qui rencontra le succès grâce à l’interprétation de Christie Moore. Son interprétation à lui, Mickey, est la plus poignante de toutes. Quand les filles du pub reprenaient le refrain en choeur, c’était tellement beau que j’en avais la chair de poule et les larmes aux yeux.

Les livres et les cd de Tom

Le soir, après dîner, on apportait des bières dans la chambre de Tom, pour passer le temps de la seule manière qui vaille, quand on est un adolescent éternel : écouter des disques, comparer les différents Dylan (Tom les a tous), discuter du mérite respectif de Kraftwerk et de Marc Knopfler.

Et puis parler des filles qu’on n’a pas eues. Du bonheur qui existe ou qui n’existe pas. Tom a parlé d’une certaine administrée de la ville de Limerick, dont il était amoureux dans les années 80, mais il n’a pas saisi la chance quand elle s’est présentée, et maintenant il se demande ce qu’elle est devenue. Il doute qu’elle ait épousé son producteur de boyfriend.

Barra près des disques vinyles de Tom

J’ai pu lire dans sa bibliothèque la fameuse pièce de John B. Keane, The Field, ainsi que la grande biographie de Beckett par James Knowlson. Barra se demandait pourquoi les Français admiraient des mecs comme Joyce et Beckett plutôt que des Keane, des Kavannagh ou des O’Brien. Il nous trouve snobs, il dit qu’on aime les écrivains irlandais à partir du moment où ils imitent les Français. « Une autre bière Liam ? »

Les falaises de Kerry

Korhogo, Côte d’Ivoire (3) Problèmes de dates

J’ai des difficultés pour établir la chronologie des faits , et je mélange certainement des dates et des événements qui se sont passés soit en Côte d’Ivoire soit en Haute Volta (actuellement Burkina Faso). Cela ne me paraît pas très important. Voici cependant quelques éléments irréfutables , car attestés par des documents officiels, genre passeport , contrat de travail , livret de famille, etc. Documents que je n’ai pas en ma possession mais qui doivent bien se trouver quelque part!

Arrivé en Côte d’Ivoire à l’été 1962 , je suis rentré en France trois ans plus tard , soit à l’été 1965, pour profiter des 6 mois de congé auxquels j’avais droit . Un bref séjour à l’hôpital de Caen  me permet de faire la connaissance de Marie-Pierre. En août 1965, on me propose un poste en Haute Volta. Trop content de retrouver l’Afrique, j’abrège mon congé et, malgré cette récente et importante rencontre qui seule pourrait me retenir en France, je prends le premier avion pour Ouagadougou.

Puis retour imprévu en France, en octobre de la même année pour raison de mariage (je parle du mien!). Dans la foulée, et le plus tôt possible, voyage dans l’autre sens d’un jeune couple accompagné d’un Hubert en gestation. Nous resterons en Haute Volta jusqu’en 1970, en 2 séjours parfois agréables, d’autres fois beaucoup moins, comme l’accouchement très difficile d’Hubert et le rapatriement sanitaire d’ Antoine, même si Claude François était dans le même avion! Les conditions de vie au quotidien n’étaient pas toujours faciles en Afrique pour des Européens (chaleur et problèmes de santé). De plus, mon travail en brousse n’étant guère compatible avec la vie de famille, nous avons décidé d’un commun accord d’arrêter là notre aventure africaine, bien qu’il m’en coutât personnellement! J’aimerais beaucoup que Marie-Pierre raconte comment elle a vécu cette période, et ce qu’elle en a retenu… Elle a sans doute des souvenirs autres que les miens.

Korhogo était une ville importante du nord de la Côte d’Ivoire, placée idéalement près des frontières de la Haute Volta et du Mali , à mi distance entre Bouaké au sud et Bobodioulasso au nord, deux grosses métropoles où se faisaient les échanges commerciaux entre le port d’Abidjan et les pays du Sahel. Les caravanes autrefois et les camions ensuite empruntaient obligatoirement cet itinéraire dont les pistes étaient relativement carrossables, hors saison des pluies bien sûr! Voilà ce qui explique qu’on trouvait de tout ici et qu’on venait de loin pour s’approvisionner. Voici ce qui explique aussi la présence de nombreux Français, installés pour certains depuis plusieurs générations dans cette région et qui faisaient des affaires florissantes.

Lorsque je suis arrivé ici , 2 ans aprés l’indépendance, j’avais l’impression de me trouver dans une colonie, et je me suis demandé si cette indépendance avait été réellement demandée par les Africains et pas seulement octroyée par les Français! En effet , les Africains que je rencontrais, en ville tout au moins, avaient vis à vis des « Blancs » une attitude de soumission et de respect que je ne trouvais pas normale. Il aura fallu que mon activité me sorte de la ville au bout de quelques mois, et me fasse découvrir les villages de brousse, pour vivre une autre relation avec les autochtones. Avant cela, c’est idiot à dire, je trouvais que les Africains se ressemblaient tous. C’est effectivement idiot mais, après tout, pas plus que l’histoire bien connue de l’Anglais qui, débarquant à Calais et croisant une femme rousse, en avait conclu que les Françaises étaient rousses!

Korhogo, Côte d’Ivoire (2) Monsieur X

Les trois années passées dans le pays sénoufo ont été fortes en découvertes, en émotions, en événements, en rencontres et , au moment où j’écris, les souvenirs remontent et se bousculent au portillon!

Aussi , à ce stade de mon récit , je me sens dans l’obligation de faire un choix très difficile : ou bien je me tiens à la ligne directrice du départ (curriculum) , et je fais court sur ces souvenirs en me promettant d’y revenir car il me semble intéressant que les plus jeunes sachent comment a vécu leur grand-père, lorsqu’il était en Afrique. Mais aurais-je toujours le temps et l’envie ? Ou bien je raconte ce que j’ai vécu tout simplement. Dans le doute, je choisis donc le plan B et je me laisse aller.

Peu de temps après mon retour motorisé à Korhogo, j’ eus la visite d’ un collègue, un vieux de la vieille, basé à Odienné, près de la frontière guinéenne, à environ 300 kms à l’ ouest. Il était chargé de ma formation, ce qui n’était pas du luxe ! Car les 3 jours d’apprentissage passés à mon arrivée à Abidjan ne m’avaient pas appris grand chose, mais surtout l’environnement n’était pas le même , et j’avais besoin d’être formé sur mon lieu de travail. X ( j’ai oublié son nom ), passa 8 jours avec moi et m’apprit beaucoup de choses, y compris à fabriquer soi-même le pastis ! Il me présenta avec fierté l’arme de service dont il venait d’être doté : un fusil 2 coups, juxtaposé calibre 12. J’obtiendrai moi aussi quelques mois plus tard un fusil de service, le temps sans doute que ma hiérarchie s’assure que je n’avais pas d’intentions belliqueuses et que je ne risquais pas de provoquer un incident diplomatique. Avec l’arme, nous avions droit à une boîte de cartouches de petits plombs (du six je crois) et deux balles à ailettes. Les premières , c’était pour se fournir en petit gibier lorsque nous étions en brousse, (pintades sauvages, lapins, perdrix.) Les secondes étaient destinées, paraît il, à se protéger de l’attaque d’une grosse méchante bête, genre éléphant ou buffle! Ce qui ne m’est jamais arrivé, Dieu merci car j’ai toujours été un piètre tireur.

Je découvris avec mon mentor l’utilisation de la boussole et des cartes IGN , traversai des villages aux noms mélodieux, comme Ouangolodougou , Sinémentiali , Niakaramandougou , M’bengué , où étaient installés des appareils hydrologiques. J’appris à pratiquer les mesures de débit sur les fleuves et donc l’utilisation du zodiac avec la façon particulière de le gonfler à l’aide d’une bougie gonfleuse qui se fixait sur le moteur.

Adéma était un jeune villageois de Waraniéné, recruté par mon prédécesseur en tant qu’aide hydrologue, cuisinier et autres fonctions. Il était salarié de l’Orstom depuis plusieurs mois. Nous étions donc collègues, et, compte tenu de son ancienneté , il était nettement plus compétent que moi. Cependant, il m’appelait « patron », et il était de ma responsabilité de lui établir son bulletin de salaire et de le payer sur mon budget de fonctionnement. Cette situation me gênait terriblement, lui pas du tout , c’était comme ça à l’époque!

Adéma nous accompagnait dans cette tournée. Un soir, alors qu’il nous avait préparé un poisson grillé au bord du fleuve , monté les lits de camp avec les moustiquaires et tout nickel, voilà M. X qui part dans un délire raciste total, sans doute aidé par une overdose de pastis. Il insulte Adéma qui se retire respectueusement, il me dit que je suis un petit con qui ne comprend rien à l ‘Afrique , que tout ça , c’est la faute du général de Gaulle , et qu’heureusement, la légion va remettre les pendules à l’heure et arrêter cette putain d’indépendance dont les Africains ne veulent pas! J’essaie de discuter, d’argumenter. Je finis par comprendre que ce gars là, il est chez lui ici, depuis le temps qu’il y est! Il veut bien cohabiter avec les Africains à condition qu’il ait la main, comme il dit. Et comme avec l’indépendance, on ne sait jamais…

Subitement, il est tombé du siège, je l’ai trainé jusqu’à son lit mais n’ai pas pu le glisser sous la moustiquaire. J’ai donc souhaité bonne nuit aux moustiques et j’ai rejoint mon lit bien protégé de ces vecteurs de paludisme. Bonne nuit monsieur X.!