Sculpture et affrontements

RISE, de Wolfgang Buttress

Pendant que les violences éclatent à l’est de Belfast, on érige à la lisière de mon petit ghetto une grande sculpture qui symbolise le soleil qui se lève et l’optimisme de la ville.

« RISE », la sculpture de l’artiste Wolfgang Buttress, basé en Angleterre, prendra place sur le rond-point de Broadway, exactement à l’intersection de deux axes essentiels : l’axe nord-sud de l’autoroute M1, et l’axe est-ouest le long duquel se distribuent les quartiers de Falls Road et du Village. Précisons une fois encore qu’à l’ouest du rond-point, on est catholiques, et de l’autre côté protestants.

Moi, avec mon esprit tordu, quand j’ai vu cette sculpture apparaître petit à petit, j’ai pensé que le but était séparer les communautés par un gros ballon, et de diminuer l’impact des provocations lancées de part et d’autre du rond-point. Mais les journaux et les sites officiels annoncent un tout autre objectif : il s’agira d’accueillir les automobilistes qui entrent dans la ville avec un signe plein de dynamisme, de confiance en l’avenir et de lumière.

Lever de soleil entre le "Village" et "Falls Road"

Hier soir, par ailleurs, pour la deuxième nuit consécutive, des affrontements ont eu lieu de l’autre côté de la ville, là où je n’habite pas. Dans le quartier de Short Strand, où une enclave catholique subsiste dans un environnement largement dominé par les protestants. Entre 400 et 700 personnes ont participé à des jets de pierre, de cocktails molotov et de dégradations de toutes sortes. Des coups de feu ont été tirés, un journaliste blessé à la jambe. Lundi, deux personnes furent blessées par balles.

Comme à chaque fois que cela se produit, c’est-à-dire chaque été, on feint de s’étonner et on annonce que ce sont les pires violences que l’on ait vues depuis une décennie.

Comme toujours, selon qui donne les nouvelles, les responsables des coups de feu sont les républicains dissidents (pro-irlandais) ou les paramilitaires de l’UVF (Ulster Volonteer Force, pro-britanniques). La première version est celle du Belfast Telegraph, qui accomplit une acrobatie rare : l’article commence en désignant les républicains comme coupables, et termine en avouant que le chef de la police refuse de dire qui sont les responsables des coups de feu.  

Nous abordons la troisième génération de combattants communautaires. Dans les années 90, on pensait que le temps de la paix était arrivé car les nouveaux combattants n’étaient même pas nés à l’époque de la Bataille du Bogside en 1969. Aujourd’hui, les plus jeunes de ceux qui lancent des pierres et foutent le feu aux voitures n’étaient pas nés à l’époque des accords de paix de 1998.

Mon maillot de football gaélique

Pour jouer au football, je n’avais qu’un maillot. Un maillot de football gaélique que des amis irlandais m’avaient offert, pour mon anniversaire, à l’époque où j’habitais à Dublin. Depuis, je le porte les rares fois où l’on m’invite à jouer au football, que ce soit en France, en Irlande ou en Chine.

Un maillot bleu, de la marque O’Neill, et dont le design a ce côté un peu démodé des sports gaéliques. La fameuse mention GAA (Gaelic Athletic Association) est là pour témoigner de son ancrage hibernien et quasi nationaliste.

J’aggrave mon cas : le mot IRELAND est écrit en jaune à hauteur du ventre. C’était un cadeau-souvenir, au fond, pour que je me souvienne de l’île d’Erin dans la suite de ma vie. Il n’y avait aucune déclaration politique là-dessous. Or, le même maillot en Irlande du nord ne signifie pas la même chose et n’a pas le même poids émotif.

Qu’est-ce qui m’a pris de sortir de chez moi avec un tel vêtement ? A Belfast, porter ce maillot est aussi controversé que d’arborer le drapeau de l’Irlande ou des affiches du Sinn Fein en plein ghetto protestant. Dans mon quartier par exemple (qui en est un, de ghetto), ce serait considéré comme un  acte de guerre. Pourquoi ai-je pensé que ce maillot serait acceptable sur les terrains de Queen’s, alors que je ne le montrerais jamais à mes voisins ?

Ce n’est pas la première fois que je le faisais, en plus, puisque j’avais joué au même endroit, et dans la même tenue, la semaine précédente.

Passé par le bureau collectif de la fac, avant de me rendre au stade, les regards d’un camarade en dirent assez long. Il n’appréciait pas trop la prise de position que ce maillot reflétait. Le problème n’est pas qu’on me soupçonne d’être pro-ceci ou anti-cela, mais c’est le mauvais goût absolu de clamer ses opinions de manière ostensible.

Sur le terrain de foot, alors que mon équipe perdait et que je venais de rater une belle reprise de volée, j’entendis une rumeur que je crus à moi destinée : « Quand même, il peut faire cela en France, mais là il n’est pas chez lui. » Ceux qui parlaient ainsi n’étaient pas des nord-Irlandais, mais des « continentaux ».

Je ne suis pas certain qu’ils parlaient de moi, mais je l’ai pris pour moi. A leur place, j’aurais eu exactement la même réaction. J’aurais regardé ce sage précaire avec une pointe d’agacement et de fatigue, celle inspirée par les grands bavards qui exposent interminablement leurs opinions sur le monde.

Au sortir des terrains de foot, dans le jardin botanique, je croise un anthropologue de Belfast à qui je confesse mon remords. Il me dit de ne pas m’en faire, mais de ne pas recommencer. Quand je lui dis que les nords-Irlandais, à la différence des autres Européens, n’ont pas bronché, il m’explique cela en une phrase : « Les gens d’ici font beaucoup d’efforts pour fermer les yeux sur toutes ces choses. »

Au retour, dans mon quartier, les groupe de musique militaire orangistes défilaient pour préparer tout le monde à la grande fête du 12 juillet. Avec mon maillot pro-irlandais et sur mon vélo, je tâchais de me frayer un chemin à travers des centaines de protestants gorgés de bière. Heureusement que j’avais une veste, un peu trop chaude, pour dissimuler mon cadeau d’anniversaire.

Un match de football

Un ami italien m’a invité à jouer au football avec des joueurs de divers horizons, sur les terrains de l’université. C’est avec plaisir que j’ai accepté, car moi, le football, c’est ma passion.

Le problème est que j’ai vieilli et que j’ai perdu beaucoup de ma superbe, comparé à l’époque où j’étais le rutilant capitaine de l’équipe des poussins de Saint-Just Chaleyssin. Je suis devenu un joueur si limité que toute mon énergie passe à tenter d’être utile sur le terrain, et quand cela s’avère impossible, alors à tout le moins de ne pas être un obstacle à la progression de mon équipe.

J’étais clairement le plus mauvais de tous, et j’entendais des commentaires peu flatteurs dans les rangs de mes coéquipiers. L’un d’eux, en surcharge pondérale, était content qu’on ait trouvé plus nul que lui. Il était soulagé du poids d’être le boulet de son équipe, alors il pavanait et il feignait l’agacement devant mes ratés, selon la règle bien connue que les plus faibles sont les plus chiants.

L’ennui est que personne ne réussissait beaucoup mieux que moi, dans les moments décisifs. Pour ma défense, je dirais que ce n’est pas moi le principal responsable du peu de buts que nous avons marqués, car si j’ai vendangé mes occasions, mes coéquipiers ont manqué le cadre plus souvent qu’à leur tour. De même, si j’ai encaissé des buts, lorsque j’étais gardien, mon bilan n’est pas pire que mes coéquipers qui, regroupés en défense, se faisaient balader par de tranquilles adolescents. Donc, ce n’est pas tout à fait de ma faute si nous avons perdu, comme le confirme ce bruit que j’ai entendu vers la fin du match : « Il pourrait être dans n’importe quelle équipe, ce serait pareil. » Merci les gars.

Quand, à bout de ressources et d’imagination, on tentait le tout pour le tout en me faisant une passe, j’entendais des remarques du genre : « On aura tout essayé ».

Ce qui me plairait, s’il m’est donné de rejouer avec ces jeunes gens, c’est d’évoluer dans l’équipe adverse et de me venger de leur langue de vipère. Ils n’ont pas idée de ma capacité de nuisance. En respectant scrupuleusement les règles du football, je crois pouvoir appuyer sur leurs points faibles pour rendre leur match misérable.

Il faut se réjouir, et non pas se plaindre. L’un dans l’autre, cela a fait une heure de sport, et chaque occasion de taquiner le ballon est bonne à prendre pour retrouver un beau jour le niveau qui me permettra de redevenir le footballeur enthousiaste et visionnaire de mes 8 ans.

Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Mes derniers colocataires s’en vont

Après le Pakistanais, voilà que les deux Lettons quittent ma maison. Je me retrouve donc seul dans ce logement à deux étages.

J’ai l’impression d’être le vainqueur d’un jeu de téléréalité, où tous les candidats auraient été évincés les uns après les autres, par le décret implacable d’un public omniscient et invisible. J’ai gagné, mais qu’est-ce que j’ai gagné ? Le loisir de me prélasser sans ressentir dans la cage thoracique les boum-boum de la musique techno de mon voisin du dessous.

Le droit de ne pas retrouver la poêle à frire, tous les jours, déborder de frites et de reliefs d’oeufs au plat, sur une cuisinière dégueulasse.

Pour fêter cela, je vais délicatement débrancher le vieux four à micro-onde, et, religieusement, jeter cette merde infâme contre un mur de l’allée, derrière la maison. J’offre à la maison, et aux colocataires futurs, un nouveau four, rien que pour fêter tous ces départs.

Les Lettons ont trouvé une autre maison, dans un quartier plus riant, où ils pensent être heureux. Sans doute est-ce un peu plus cher, mais cela a bien plus de cachet. Ce qu’ils ne savent pas, mais il faut leur laisser la surprise, c’est que les maisons de ce coin sont très froides et bien plus humides que la mienne. Dès le mois d’août, ils seront dans l’obligation de chauffer, ils dépenseront des millions en fuel tout l’hiver, et ils auront la compagnie des limaces.

Et puis surtout, doux Lettons, où que vous mettiez vos pieds, à partir de maintenant, il vous faudra très sûrement laver vos casseroles, tirer la chasse d’eau et passer l’aspirateur.

De la Confluence à Cécilia

La Saône à Lyon 1

Depuis le quartier de la Confluence, qui se trouve, comme son nom l’indique, à la toute fin de la Saône, juste avant qu’elle ne se fonde amoureusement dans le cours viril du Rhône, le non moins viril sage précaire se prépare à remonter la Saône pour aller retrouver la féminine Cécilia, du côté de Vaise.

La Saône à Lyon 2

Cela constitue une très longue promenade puisqu’il s’agit de traverser la bonne ville de Lyon de part en part. Sans compter que le sage précaire a une valise qu’il traîne derrière lui.

La Saône à Lyon 3

Mais il fait beau, nous sommes au mois de mars, c’est le début du printemps. Et le plaisir de revoir ma ville natale au soleil rasant de fin d’après-midi me donne envie de marcher.

Le plaisir de revoir Cécilia aussi, qui est en train d’enregistrer de nouveaux audio-guides pour le musée des beaux-arts de Lyon. Le studio d’enregistrement se situe Quai Arloing. De là-bas, nous irons manger sur les pentes de la Croix-Rousse et nous irons chez elle, car elle est ma grande bienfaitrice lyonnaise.

Les côteaux de Saône m’ont toujours paru féériques, mystérieux. Ces clairières en terrasse, ces constructions suspendues, cette verdure et ces arbres. Il y a derrière ces espaces mélancoliques des histoires et des musiques déchirantes.

Il se trouve que j’ai ramoné les chaudières de certains de ces internats/couvents. Quand mon père garait la voiture dans la cour, qui donnait sur la Saône, il prenait toujours des minutes et des minutes pour trouver le gars qui avait la clé de la chaufferie, et moi, j’allais me rouler une clope sur un de ces murets, et je contemplais la rivière et la ville.

Un jour peut-être, il me faudra vivre dans une péniche. La vie en péniche me fait penser aux romans d’André Dhôtel, et c’est le métier de marinier que j’ai voulu faire quand j’ai quitté Lyon, dans les années 90. Finalement, j’ai choisi d’émigrer en Irlande, mais c’est passé de peu.

Sous les saules pleureurs du Quai de Saône, chaque Lyonnais a laissé des souvenirs amoureux, a emmené une belle étrangère et s’est permis des acrobaties inavouables.

Pour ma part, une jeune Finlandaise me faisait découvrir l’Europe du nord et cherchait à me persuader qu’il ne fallait pas la juger, que les quais de Saône étaient une exception dans sa vie.

La Saône à Lyon 8

Ce que Cécilia a envie de faire, avant d’aller manger, c’est de prendre « l’apéro ». Ah, cela fait si longtemps qu’on n’a pas pris l’apéro, tout simplement, sur une terrasse.

La Saône à Lyon 9

À partir d’ici, la lumière est si belle sur les façades et sur le fleuves que je vais me taire. Je laisse les images parler de cet après-midi de mars.

La Saône à Lyon 10

La Saône à Lyon 11

Quai Pierre-Scize

L'homme de la RocheL’homme de la RocheL’homme de la Roche
L'homme de la Roche

La Saône à Lyon 12

La Saône à Lyon 13

Deux tours pour faire une porte

Maquette confluence
Maquette confluence

On sait combien je suis attaché à l’idée de construire des tours, en France.

Assez de ces petits immeubles qui sont prétendument « à taille humaine ».

Assez de cette fichue « taille humaine ». Que les hommes gardent une taille humaine et que les monuments aient une taille monumentale!

Les aménageurs de Lyon-Confluence semblent avoir entendu en partie l’appel de la sagesse précaire. En partie seulement. Si cela n’avait été que de moi, on aurait fait de cette langue de terre un nouveau Manhattan, une jolie forêt de gratte-ciel, un parc urbain de toute beauté qu’on serait venu visiter de Pudong et d’Abou Dabi.

On n’érigera pas de forêt, mais l’intention est de placer, à l’entrée de la ville (où à sa sortie, selon d’où l’on vient) un couple de tours qui figureront à la fois la « porte sud » et l’aspect copulatoire des deux fleuves qui s’unissent.

C’est un pas dans la bonne direction. Nul doute que la présence de deux tours isolées donneront l’envie à des entrepreneurs audacieux d’en faire d’autres à côté. Avec des passerelles aériennes pour les relier les unes aux autres et marcher, ainsi, loin des voitures, dans les hauteurs de la capitale des Gaules.

Rêver de confluences

Une rêveuse devant un chantier de la Confluence
Une rêveuse devant un chantier de la Confluence

 Que deux grands cours d’eau se rejoignent, c’est déjà très beau et mystérieux, mais qu’une ville ait la possibilité d’aménager le quartier qui se situe à la confluence, c’est une chance unique, dans la vie d’un administré.

Qui chantera les rêves et les désirs des administrés ? Les sanglots et les éclats de rire des riverains d’arrondissement ? Qui saura tirer des larmes avec les dilemmes, les remords et les drames intérieurs des fonctionnaires lyonnais ?  

Tout le quartier sud de Lyon, depuis la gare Perrache jusqu’à la confluence du Rhône et de la Saône, sont en chantier. Il s’agit d’en faire un lieu d’habitation, mais aussi de « loisirs urbains » et de culture.

Le bassin, le "parc nautique" ou la "darse"

Ce que je regrette le plus, quand je me promène sur le chantier, et quand je regarde les films documentaires qui exposent le projet, c’est l’absence de création d’emploi. Pourquoi n’avoir pas mis des usines et des ateliers ? Ce quartier était voué au travail autrefois. Il y avait les docks et le marché de gros. C’était un quartier à forte culture ouvrière, dans une ville dont on oublie trop vite qu’elle fut un haut lieu ouvrier de France.

Au lieu de cela, on n’a pensé qu’à loger des familles qui auraient envie de promener leurs chiards et leurs chiens dans des parcs aérés. Je n’ai rien contre les familles, bien au contraire, mais pour qu’elles promènent leur chien et leurs états-d’âme, les familles, il faudrait d’abord leur donner du travail!

Je regrette vivement que les villes contemporaines se projettent comme lieu de loisir et de détente. Il faut pouvoir mélanger le travail et le loisir, je n’en démords pas. Dans ce quartier par exemple, plutôt que de prévoir partout les éternels « restaurants-cinéma-galleries-lieux culturels », qui ne devraient pas avoir cette dimension générique interchangeable, je préconise qu’on installe des usines et des laboratoires de recherche, axés sur les énergies renouvelables, ou sur n’importe quoi d’autre à la mode.

Cela ne signifie pas que je sois contre ce bassin qui a été creusé pour l’occasion.
Au contraire, je croyais que c’était la remise à neuf d’un ancien bassin industriel, comme il y en a dans les villes à canals et à docks. A Dublin par exemple, les bassins, entre le fleuve et les canaux, datent du XIXe siècle et sont de superbes lieux de vie et de travail. C’est sans aucun doute inspirés de ces villes portuaires que les architectes de Confluence ont voulu creuser ce bassin.
Oui, c'est une sorte de bassin
Oui, c'est une sorte de bassin

 On se demande ce qu’on y fera, cependant. J’espère qu’on pourra s’y baigner, parce que les étés à Lyon sont parfois très chauds. C’est peut-être là qu’il faudrait inventer des plages.

En attendant, cela crée un espace lumineux dans le quartier, reflétant le ciel, et il ne faut jamais se priver de réflexion, quand l’occasion se présente.

Ce qui me plaît surtout, c’est que ce bassin étant creusé, il sera toujours possible de reconvertir ce quartier en lieu de travail. En cas de nécessité, les bateaux pourront toujours accoster ici pour que les administrés, redevenus des dockers, ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être au fond de leur coeur, déchargent les marchandises  et chantent des chansons de marins. Lyon redeviendra un haut lieu de l’industrie, du commerce et des échanges. Et par ce biais, la ville redeviendra un lieu de rêve et d’évasion. On repensera à la mer, à l’Italie, à la Bourgogne et à la Suisse, on se retrempera dans l’aventure, mais en s’éloignant de cette conception « ville-parc » qui ne profite qu’à ceux qui ont déjà les moyens.

Logements bleus sur fond bleu
Logements bleus sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu

 

Logements gris sur fond bleu
Logements gris sur fond bleu

Nouveautés sur La Précarité du sage

Récemment, lemonde.fr a changé la plateforme et l’administration de ses blog. Je ne doute pas que le but ait été d’améliorer le service. Je ne discute pas ces choses-là, moi.

Ce que je sais seulement, c’est que des billets apparaissent et disparaissent. Quand ils disparaissent, comme celui intitulé « Confluence », c’est qu’ils sont marqués comme étant « privés ». Je vais donc sur le Tableau de bord et je coche la case « public » pour le faire réapparaître. Mais il redevient « privé », faisant fi de ma volonté.

J’ai renouvelé l’opération plusieurs fois, mais rien n’y fit.

Une gentille commentatrice, Telma pour ne pas la nommer, a indiqué ce problème, à quoi j’ai répondu par commentaire. Et c’est mon commentaire qui a disparu lui aussi.

Inutile d’ajouter que je ne sais rien de ce qui se trame. Je suppose qu’il s’agit là d’un problème inévitable et inhérent aux changements de système.

Je prie pour ma part les « éventuels lecteurs » de ce blog (l’expression est de Michel Le Bris, elle m’amuse) de bien vouloir me pardonner pour ces inconvénients, qui ne sauraient durer au-delà d’une durée raisonnable.

Confluence

Situation de Lyon

Lyon n’est pas une ville importante pour la seule raison que j’y suis né. Cela seul suffirait à la placer sur la carte mondiale de la sagesse précaire, mais peu de monde y prêterait une attention soutenue.

Lyon est une ville dont la géographie est sublime et on le dit trop peu, car on dit trop peu de choses sur Lyon.

Lyon Confluence 1

Les rares fois que l’on parle de la géographie de Lyon, on parle de ses deux collines. Jules Michelet disait : la colline qui prie et la colline qui travaille. Celle qui prie, c’est la colline de Fourvière, d’où surgit la romantique basilique, éclairée dramatiquement pour donner à la colline un air de dessin de Victor Hugo. Celle qui travaille, c’est la Croix-Rousse, où les travailleurs de la soie, les « canuts », ont inventé une vie et une culture ouvrières uniques au monde : un art de la propriété, de l’organisation syndicale, de la presse et du divertissement qui mérite d’être étudié. Et je ne parle pas de l’art croix-roussien du soulèvement, de la fuite : les canuts ont su rendre fous des générations de gendarmes, avec leurs « traboules » en pente.

Alors Michelet avait raison, Lyon est bien la ville des deux collines. Mais Michelet était une sorte de génie, alors cela compte moins.

Lyon Confluence 2

Moi, qui ne suis pas un génie, je suis très impressionné par la situation fluviale de Lyon. Le Rhône et la Saône, ce ne sont tout de même pas des petits cours d’eau. Le Rhône, c’est la Suisse, ce sont les grands écrivains suisses, de Rousseau à Cingria, qui le chantent. Et la Saône, la Saône, c’est la magnifique Bourgogne et les Ducs d’Occident. Pour résumer, ces deux cours d’eau font la synthèse de tout le sud-est de la France.

Les docks de Lyon. XXe siècle

Et c’est à Lyon que la Saône et le Rhône se rencontrent, se mêlent et continuent leur route jusqu’à la méditerranée sous le nom de Rhône.

Il faut prendre la dimension de ce que cela représente. Les phénomènes fluviaux déterminent profondément les villes. Saint-Etienne par exemple, n’a pas de grand fleuve, mais son centre est traversé par la ligne de partage des eaux. Quand il pleut sur Sainté, les gouttes de droite vont rejoindre la mer, et les goutte de gauche se dirigent vers l’Atlantique. Des choses comme cela peuvent vous rendre fou.

Et la confluence alors, l’événement géographique de la confluence, cela vous fait devenir quoi ?