Ma colocataire brésilienne

Elle vient de sortir de chez moi, elle m’a versé un mois de loyer et l’argent pour les factures de gaz et d’électricité. Elle est venue sans apporter le moindre bagage et est repartie faire la fête avec ses amies espagnols. Une jolie Brésilienne métis, au visage rond mais au corps élancé, habillé de noir, bottes et fourrure. 

Elle a besoin d’une chambre uniquement pour  ses weekends, car elle travaille sur un bateau toute la semaine. Un bateau de luxe, dans lequel elle s’occupe du Spa. Des clients prennent ce bateau uniquement pour se faire masser par ma nouvelle colocataire.

Elle nous a annoncé tout de go qu’elle était en instance de divorce, mais son mari continue de la conduire, de la servir. C’est lui qui l’aidera à déménager ses affaires dans ma maison.

Jamais je n’aurai autant rencontré de Brésiliens que lors de mon séjour à Belfast. Est-ce le signe de l’émergence du Brésil sur la scène internationale ?

Outre ces questions d’argent, elle est venue pour me demander quelles étaient « les règles de la maison ». Les règles ? Je n’ai pas su que lui répondre. Ici, il n’y pas d’autres règles que celle de respecter le sommeil et la vie privée des autres. Même pour le ménage, regardons les choses en face : tout le monde fait ce qu’il veut et au bout du compte, grosso modo, c’est moi qui me tape un peu tout. J’espère qu’elle n’a pas été trop déçue.

Elle dit qu’elle aime beaucoup danser, en particulier la salsa, le jeudi soir à La Boca. C’est drôle, nous y étions nous-mêmes avant noël! On a dû s’y croiser. Elle chante aussi, des chansons brésiliennes accompagnée d’un compatriote guitariste. Je lui dis que les Français sont des grands admirateurs de Chico Buarque, surtout grâce à O que será que será  mais aussi – pour ceux de ma génération – pour la superbe chanson qui accompagnait une publicité sensuelle qui m’a beaucoup fait rêver : Essa moça tá diferente. Gamin, je me disais que c’était impensable que des filles soient si belles, et invraisemblable que des chansons soient si érotiques. Depuis, j’ai bien essayé d’apprendre la samba ou la bossa nova à la guitare, mais en pure perte.

Je lui dis que mon amie brésilienne, Alinne, m’a fait découvrir il y a quelques années une chanteuse qui, paraît-il, n’est pas si populaire que cela : Marisa Monte. Ma colocataire en chante volontiers. Elle est surprise que je la connaisse et m’avoue qu’une de ses chansons est en réalité sa préférée, la meilleure de celles qu’elle interprète avec son guitariste. Laisse-moi deviner! C’est une chanson très triste, qui parle d’une source d’eau que l’on peut boire à l’aube pour effacer ses douleurs. Oui, c’est plus ou moins ça, dit-elle dans un sourire africain. Je cherche le titre, ça parle de « désillusion » : Dança da solidão.

C’est aussi ma chanson américaine préférée, mais je ne suis pas une référence en la matière, alors je me tais.

Elle part rejoindre ses joyeux amis, mais avant, une cliente lui offre cent livres sterling pour un massage, et elle vient la chercher en voiture jusque dans mon quartier malfamé.

Un musée Nicolas Bouvier ?

La jolie bibliothécaire me parlait dans son bureau, environnée de toutes les archives de Nicolas Bouvier. Dehors, Genève était grisâtre. Elle semblait heureuse de voir un passionné de Bouvier prendre la mesure de son énorme travail de recension, de conservation et de traitement des ressources.

Elle m’a montré des carnets très poignants : les premières versions, tapées à la machine, de narrations qui allaient devenir L’Usage du monde. Des carnets qui montrent la sédimentation de sa recherche littéraire.

Puis elle me dit que la maison où il habitait, à Coligny, a été vendue. Je demande : « N’aurait-ce pas été possible d’en faire un musée ? »

Un musée ? Elle ouvre de grands yeux. « Là, vous vous heurtez à la discrétion helvétique. » Il y aurait quelque chose de trop exhibitionniste, semble-t-il, à vouloir faire un musée Nicolas Bouvier. Pourtant les maisons d’écrivains sont des choses qui se visitent avec fruit. Et celle de Coligny serait significative car Bouvier a écrit à son propos, il a aussi écrit sur sa fameuse « chambre rouge », sur son jardin…

La plupart des écrivains voyageurs n’ont pas de maison à visiter (Cingria par exemple, à part sa bicyclette, des chambres d’hôtel et des chambres d’amis, on ne voit pas ce que l’on pourrait visiter). Mais il y a des écrivains voyageurs avec maison, comme Pierre Loti à Rochefort, et comme Nicolas Bouvier à Genève!

La bibliothécaire me montre les portraits d’écrivains, peints il y a un siècle, qui décorent la partie supérieure des murs de son bureau : « Tous ces gens étaient d’éminents écrivains, mais plus personne ne les connaît aujourd’hui. Comment savoir si Bouvier sera toujours connu dans cent ans ? »

J’aime quand les femmes sont prises d’un accès de mélancolie, et qu’elles méditent sur la déchéance de toute chose. J’ai donné la réplique à ma jolie bibliothécaire pour donner un tour léopardien à notre conversation. Le jour baissait dehors, et nous nous demandions où la beauté fuyait, et quand la rose fânerait, après que sa beauté fut éclose.

Elle me dit que Bouvier n’avait rien d’une statue inaccessible, qu’il était encore vivant, aux yeux de tout le monde ici, que l’idée de faire un musée Bouvier était aussi « farfelue » que celle d’embaumer mon grand-père.

Je n’aime pas beaucoup les démonstrations de modestie.

A la pause que je m’octroie, je vais boire un café dans Livresse, un café-libairie. je demande à la gérante du lieu s’il existe un lieu, muséal ou non, qui célèbre la mémoire de Nicolas Bouvier. Elle n’en connaît aucun, et ne semble pas trouver l’idée intéressante.

Ce n’est pas Bouvier le problème, et la question n’est certainement pas d’idôlatrer qui que ce soit. Ce qui me préoccupe, c’est plus généralement ce dont Bouvier est le nom : le nomadisme helvétique. Je vois ce musée comme un lieu de recherche pour tout ce qui concerne les écrivains suisses du voyage. Et ils sont nombreux : Rousseau, Töpffer, Cendrars, Cingria, Maillart, et j’en oublie. On pourrait visiter, mais aussi organiser des colloques sur le récit de voyage, proposer des résidences d’écrivains du voyage, présenter des projections et des conférences. J’imagine d’ici quelque chose de décontracté et de sérieux, à la suisse, avec beaucoup de jolies intellectuelles genevoises. Les grandes familles richissimes auraient financé ce centre-musée, pour la gloire.

Je m’en ouvre à la libraire-cafetière : elle s’en fout, elle n’aime pas « ce type de récit de voyage ». Ce qu’elle aime, à la rigueur, ce sont les anciens récits d’explorateurs, les découvreurs du Nouveau monde, des choses comme ça. Mais les récits trop modernes, non. « Parce que je voyage déjà beaucoup, jen’ai pas besoin qu’on me dise comment voyager ».

Je n’ose pas répondre que cette opinion serait un peu l’équivalente de celle d’une Emma Bovary qui refuserait de lire des romans d’amour sous prétexte qu’elle préfère tomber amoureuse par elle-même.

Adieu l’Afrique

Le BRGM (Bureau de la Recherche Géologique et Minière) et l’ORSTOM (Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer) étaient à peu près les seules sociétés françaises dans le domaine de la recherche appliquée, présentes en Afrique et ceci bien avant l’Indépendance. Si les concurrents étrangers étaient rares, c’est que la France veillait jalousement sur son pré carré…

A part moi pour qui, comme je l’ai raconté, il y avait eu manifestement une erreur de casting, les employés de l’Orstom étaient triés sur le volet et sélectionnés selon certains critères. On attendait d’eux plus que des diplômes, on voulait qu’ils aient des qualités d’hommes de terrain ayant si possible une expérience en milieux dits hostiles, des connaissances mécaniques, l’esprit d’initiative et tout et tout et tout! Car, comme vous l’avez compris, l’essentiel du travail se passait en brousse, dans des endroits peu habités, en particulier dans le sahel et dans le désert.

D’où la nécessité d’être équipé et motivé pour vivre en autonomie le temps de la mission : véhicule tout terrain avec réserve de carburant, d’eau et de nourriture, fusil de service, outillage divers, etc.

Manquait seulement une radio pour communiquer. J’appris à la fin de mon séjour que certains en étaient équipés. En général, nous étions accompagnés d’un ou deux Africains (un homme à tout faire et en ce qui me concerne , un aide hydrologue.)

Notre réputation , un peu surfaite, auprès des Blancs était celle de baroudeurs aventuriers dont on ne savait pas exactement ce qu’ils faisaient, qu’on voyait prendre la piste un bon matin et revenir 2 ou 3 semaines plus tard, sales et dépenaillés dans des véhicules non mois sales et boueux !

L’un d’entre nous, Henri Barral, qui fut occasionnellement chef de mission, garçon un peu déjanté, avait coutume de répondre aux interrogations que nous étions en train de « préparer sournoisement la reconquête » !

Rien ne me prédisposait à évoluer dans ce milieu. A part certains petits boulots effectués à Paris avant mon départ et qui m’avaient un peu ouvert les yeux, je n’avais aucune expérience, aucun vécu, aucun diplôme, aucun projet. J’étais sorti du séminaire révolté par la stratégie d’enfermement pratiquée (hors de l’église, pas de salut). J’avais quitté l’armée déçu de n’y avoir rien appris, que des conneries. J’avais une vingtaine d’années et n’étais encore qu’un enfant.

Alors, imaginez le choc lors de mon arrivée en Afrique ( je ne reviens pas sur les conditions rocambolesques de cette arrivée !)

Ce qui a rendu tellement difficile mon retour en France, c’ est que j’ai ressenti très vite que j’étais chez moi en Afrique , que tout ce que j’y faisais me plaisait et semblait avoir quelque utilité. Alors pourquoi serais-je retourné dans la mère patrie où je n’avais que de vagues attaches familiales alors que je me sentais adopté ici ? Point n’est besoin de faire appel à une psy pour comprendre que je n’avais pas encore digéré le fait que mon père m’ait rejeté et que les « bons pères » du séminaire , ma seconde famille , aient agi de la même façon après ma démission!

Je n’avais plus peur. Peur d’être jugé, peur d’être abandonné , peur de ne pas être à la hauteur. Je ne ressentais plus, ou peu, ce sentiment diffus de culpabilité qu’on m’avait insidieusement inoculé depuis mon enfance. J’étais accueilli dans tous les villages de brousse avec simplicité et amitié. Quand je revenais quelque temps plus tard, c’était avec une joie démonstrative que l’on m’attendait, le « téléphone arabe » m’ayant précédé. Chaque village était devenu ma famille !

Je dormais à la belle étoile et vivais en phase avec la nature. Je n’avais pas besoin de montre et de moins en moins de boussole. Au contact de mes collègues africains, j’acquérais petit à petit le sens de l’orientation et les bonnes attitudes à adopter pour être justement en phase avec la nature. Un peu comme le marin solitaire au large, je commençais à vivre à l’instinct.

Et puis les conditions de travail étaient tellement particulières…

Un exemple : certaines zones du sahel étaient inaccessibles pendant l’hivernage même avec des 4×4. Alors, pendant la saison sèche, nous partions avec 2 véhicules et le matériel nécessaire vers le site à étudier, si possible pas trop loin du poste de police de la frontière… (il y en avait quand même pour des sous !) Là, il s’agissait de délimiter un terrain d’atterrissage avec quelques pierres peintes en blanc sur un sol sablonneux choisi pour sa dureté. Retour à la ville avec l’un des véhicules. Lorsque la météo le permettait (il fallait surtout se méfier des tempêtes de sable), un petit avion de tourisme et son pilote nous déposaient sur l’aérodrome improvisé. En général, le pilote repartait illico car, ne pouvant pas entrer en relation avec une tour de contrôle compte tenu de l’éloignement, il préférait assurer son retour.

Commençait alors notre travail dans cette vaste région désertique, le plus difficile étant de retrouver les appareils hydrologiques enregistreurs installés la saison précédente ! Certaines tribus nomades étaient passées avant nous…

Autre exemple : dans une région de l’extrême nord de la Haute Volta où les conditions d’accès étaient les mêmes que celles décrites précédemment, il ne fut pas possible de disposer d’un avion. Afin de pouvoir me déplacer en toutes circonstances, je ne voyais guère d’autre solution que d’utiliser des dromadaires comme les nomades. On me donna l’accord pour cet achat relativement conséquent ! Accompagné d’un chef de village peulh, maquignon de son vrai métier et respecté pour ces deux fonctions, nous partîmes au grand marché aux bestiaux de Markoye. Après une journée d’observations, d’investigations , de palabres , d’allers retours , le parc automobile de mon employeur se trouva augmenté de 2 unités , 2 magnifiques dromadaires. Comme le faisaient les cow-boys pour reconnaître le troupeau dont ils avaient la charge, le maréchal ferrant local imprima sur l’encolure des pauvres bêtes le logo de l’Orstom , avec un fer brûlant. On m’affirma que les animaux ne souffraient pas de ce traitement. En tout cas, ça sentait le roussi aux alentours et ça blatérait ferme!

C’est avec grand plaisir que j’utilisais les services de ces montures et j’avoue l’avoir fait bien des fois au détriment des véhicules 4×4 dont nous disposions!

Dernier exemple comme la cerise sur le gâteau : peu de temps avant la fin de mon contrat, j’eus la chance et le grand privilège d’effectuer des installations hydrologiques en plein cœur d’une réserve à la frontière du Ghana. J’ai pu ainsi vivre quelques jours au milieu des animaux dits sauvages accompagné d’un guide. Les appareils devant être placés au bord des plans d’eau afin de calculer les ressources aquatiques de la réserve, nos chemins se croisaient matin et soir, dans l’indifférence totale pour les bêtes, et pour moi dans un émerveillement continu.

Nous étions en 1970. Jean Baptiste allait naître au printemps et de Gaulle mourir à l’automne. Je rentrais en France et je pressentais que ce ne serait pas simple.

Encore l’Afrique

Lorsque je convoque mes souvenirs, invariablement, ce sont ceux de ma vie Africaine qui se présentent en premier. Cela peut sembler paradoxal dans la mesure où cette période ne représente que 10% de mon existence qui est sur le point de s’achever. Récemment, un ami a même eu l’outrecuidance de me suggérer que je commençais à radoter ! Après tout il a peut-être raison, mais comme disait Pascal, je crois : « Le cœur a ses raisons que la raison ignore », et ces années ont été tellement riches en découvertes et en émotions diverses que j’ai laissé là-bas une partie de moi-même. Il s’en est fallu de peu d’ailleurs que, comme d’autres l’avaient fait avant moi, je continue à vivre sur ce continent si attachant en rompant définitivement les ponts avec le pays des blancs, où je n’avais pas vraiment d’attaches. Mais les circonstances en ayant décidé autrement, étant devenu mari et papa, je dus me résoudre à être raisonnable et arrêter cette expérience Africaine.

L’adaptation à ma nouvelle vie en France fut difficile, très difficile… J’étais devenu un ours mal léché, claustrophobe, irascible, toujours insatisfait et sans doute pas facile à vivre pour les proches. Malgré un grand nombre de kilomètres parcourus, j’avais peur de conduire et m’adressai à un moniteur d’auto école qui, après une leçon, eut l’honnêteté de me dire que je devais tout simplement me lancer dans la circulation. Je suivis donc son conseil à grand renfort de coups de klaxon, pour avoir l’air aussi con que les autres automobilistes ! Je souffrais de ne pas pouvoir dormir à la belle étoile aussi souvent que je le souhaitais. Je trouvais qu’il y avait trop de voitures, trop de gens, trop de bruit, trop de tout… J’étais très mal dans ma peau et j’avoue avoir songé plusieurs fois à fuir et me réfugier dans la brousse ! Heureusement il y avait la famille, une épouse et des enfants adorables qui m’apportaient équilibre et apaisement. Dès que cela était possible, nous partions loin de la foule, au plus prés de la nature, et là, je me sentais revivre. La famille s’agrandissant et le cercle des copains des enfants aussi, nous avions acquis un petit minibus avec lequel nous fîmes de nombreux voyages, y compris plusieurs fois en Algérie jusqu’au Sahara…

Sans être aventurière dans l’âme, Marie-Pierre acceptait de bon cœur ces “expéditions” qui comportaient forcément quelques risques et aléas. Elle savait combien c’était important pour moi et formateur pour les enfants. Elle acceptait aussi que je parte seul de temps à autre dans la même région. Peu de femmes je pense, auraient admis cette situation ! Mille fois merci.

Petit à petit, et grâce à ce que je viens d’écrire, je suis devenu un individu presque normal.

Mais on est en droit de se demander ce que l’expérience Africaine a pu avoir de si particulier pour qu’elle ait eu une telle influence sur ledit individu !

Voilà ce à quoi je vais m’atteler dans le chapitre suivant en essayant de ne pas être trop long, et puis après, promis, juré, je ne parlerai plus de l’Afrique…

Mon livre d’ethnologie précaire

Profitant du rare temps libre que me donnait ma thèse de doctorat, je partais sur les routes d’Irlande à la rencontre de ces Travellers mystérieux.

J’ai fait le tour de l’Irlande pour ce faire, et cela m’a donné un plaisir intense. J’ai aussi pris des risques – peu nombreux – et souvent les gens me disaient que j’étais fou de me lancer dans une telle entreprise, que j’allais me faire casser la gueule, que je l’aurais bien mérité.

J’ai lu tout ce qu’on pouvait lire sur eux, en anglais bien sûr, car mon livre sera, sauf erreur, le premier en langue française sur ce sujet. J’ai rencontré tout ce qui pouvait se rencontrer. Et j’ai écrit tout ce qui pouvait s’écrire.

Aujourd’hui, il n’y a plus qu’à attendre la parution de ce petit ouvrage d’éthnologie précaire.

Le 23 mars chez votre libraire.

Le contrat d’éditeur

Intéressé par cette collection de récits de voyage ethnologiques, j’ai écrit aux directeurs pour leur proposer ma propre contribution, que je pensais axer sur l’Irlande du nord. J’avais en tête un récit sur des gens aussi fascinants que les Orangistes, ou le groupement que l’on appelle ici les « Ulster Scots », qui sont des sortes d’Ecossais de l’Ulster, revendiquant une langue et une culture à part.

J’imaginais pouvoir faire le portrait de cette province mal connue qu’est l’Irlande du nord en traçant le contour d’une de ses communautés.

Or, les éditeurs en question m’ont répondu en se montrant intéressés, non pas tant par les nord-Irlandais en eux-mêmes, mais par un bref paragraphe que j’ai intercalé dans mon courriel, au dernier moment, avant de l’envoyer. Parmi les habitants d’Irlande du nord, il fallait aussi parler des Travellers, ces nomades indigènes que l’on retrouve sur toute l’île et qui forment le peuple le plus secret de l’histoire des îles britanniques.

On les appelle « Travellers », mais ils sont connus aussi sous le nom de « Tinkers ». Cela vient de l’anglais « tin », qui signifie l’étain, car traditionnellement, ils travaillaient notamment comme rétameur (mais ils ont toujours fait de nombreux boulots, étant comme tous les nomades, allergiques aux spécialisations réductrices). Puis le mot « Tinker » est devenu péjoratif, alors on a trouvé autre chose. Eux-mêmes s’appellent, dans leur langue, des « Minceir » (prononcer Minkair). Langue qui est un mystère presque aussi épais que l’origine historique de ce peuple.

Les éditeurs parisiens ont eu le coup d’oeil : ils se sont dit qu’il y avait là un angle d’attaque sans pareil pour aborder l’Irlande. Un peuple nomade, ayant sa propre langue, son propre folklore, inspirant un racisme pire que celui que connaissent les Tsiganes. Cela ne manquait pas de piquant.

Nous nous sommes mis d’accord pour nous voir à Paris, afin de parler de tout cela autour d’un verre. Moi, en attendant, je leur enverrais une vingtaine de pages pour qu’ils jaugent ma façon d’écrire et le potentiel d’un tel sujet.

A Paris, la chose fut entendue assez vite et nous avons décidé de nous lancer dans cette petite aventure. Nous nous mîmes d’accord sur une échéance, un tarif, un contrat. C’est ainsi qu’au mois d’avril ou mai 2011, j’ai signé mon premier contrat d’éditeur. Après avoir publié de nombreux textes courts, des essais ou des nouvelles, des articles universitaires, je passais à la dimension du livre.

L’ironie se cache dans le fait qu’après avoir écrit plusieurs manuscrits refusés par le monde de l’édition, celui que je plaçais enfin n’était pas encore écrit.

Les éditions Cartouche et le renouveau de l’aventure ethnologique

Ce n’est pas un livre, c’est une collection. Tous les livres de cette collection sont des récits de voyage, et tous consistent à aller rencontrer – puis à présenter au lecteur – une minorité ethnique, quelque part dans le monde. Tous possèdent donc le même titre : Voyage au pays des (mettre ici le nom d’un peuple minoritaire).

Le premier fut un voyage chez le Gagaouzes, un peuple turcophone qui vit aujourd’hui en Moldavie. Il y a eu aussi des récits sur les Baloutches d’Iran, les Salars de Chine, les Micmacs du Canada, les Chleuhs du Maroc, les Bobos du Burkina Faso, les Mapuches du Chili, etc.

J’ai découvert cette collection il y a quelques années, lorsque je travaillais sur le Xinjiang, cette région occidentale de la Chine, où les populations non-hans sont musulmanes. Je m’étais procuré Voyage au pays des Ouïghours, de Sylvie Lasserre. Je trouvais rigolo cette idée de donner au récit de voyage l’objectif de présenter un peuple, son histoire et sa vie actuelle, sa façon de résister et de s’identifier. Inversement, je trouvais intéressant que la connaissance des peuples se fasse à travers un récit de voyage et non un essai d’ethnologie, ou de politique internationale.

C’est de l’ethnologie au galop. Avec des références scientifiques pour ceux qui veulent approfondir le truc.

La plupart des auteurs de cette collection sont des spécialistes qui font de ce livre un moment de détente littéraire, une respiration entre deux monographies scientifiques. Le récit sur les Baloutches, par exemple, est écrit par Stéphane Dudoignon, islamologue distingué, spécialiste de l’Asie centrale. Celui sur les Lau des îles Salomon est, de même, du fameux Pierre Maranda, anthropologue canadien qui a travaillé avec Lévi-Strauss en son temps. On compte ainsi, dans le catalogue de ces voyages, des chercheurs au CNRS, des professeurs, des journalistes, et on sent dans leur Voyage un évident plaisir d’écriture, une volonté de jouer avec leur propre savoir, de le transmettre de manière légère et plaisante.

Le genre du récit de voyage possède, il faut le dire, cette particularité de jouer avec la science, et ce sont les scientifiques eux-mêmes qui s’emparent de cette propriété. C’est l’objet d’une autre collection, prestigieuse et ancienne déjà, « Terre humaine », publiée chez Plon depuis 1955. Tristes tropiques de Lévi-Strauss, L’Afrique ambiguë de Balandier, L’Eté grec de Lacarrière, tous ces livres publiés chez « Terre humaine » donnaient à leur auteur la liberté de faire des collages littéraires, des récits non chronologiques, experimentaux voire carrement speculatifs par moments.

La collection « Voyage au pays des … » (Cartouche ed.) est, dans une certaine mesure, la version populaire, rock’n’roll ou BD, de « Terre humaine ». Dans ces guides de voyage, les spécialistes se décloisonnent et donnent libre cours à leur sens de l’aventure, à la loufoquerie de leur imagination.

Cela donne des petits livres de voyage nerveux, joyeux, vivaces, tenaces et cocasses, vite écrits et vite lus.

Longue vie à Eva Joly

Je ne sais encore pour qui je voterai au premier tour des élections présidentielles de 2012, mais lors de mon séjour hivernal en France, c’est Eva Joly qui m’a le plus impressionné dans le paysage politique français.

Dès mon arrivée, fin décembre, j’étais étonné de la place qu’elle prenait dans les médias. Pour des questions qui ne touchaient nullement à l’écologie, on parlait d’elle, on mentionnait son nom, on débattait de ses propositions. On rappelle toujours qu’elle ne « décolle pas dans les sondages », mais elle occupe toujours la scène, par des idées qui n’ont rien d’aberrant.

J’ai beaucoup aimé le fait que Mme Le Pen fulmine contre elle et l’agonise comme du poisson pourri. J’ai encore plus aimé entendre Mme Joly répondre, sans se déprendre de son calme, qu’elle appelait la candidate d’extrême-droite à un débat face à face et qu’on verrait alors « qui aime le plus la France ».

Car comment rester insensible à cette femme du nord qui dit avoir choisi la France « par amour » ? Elle incarne si bien notre pays, j’espère qu’elle fera un bon score au premier tour. Quoi qu’on dise sur elle, je crois sincèrement que beaucoup de mes compatriotes sont touchés par elle. Par son honnêteté bien sûr, sa rigueur et ses valeurs, mais aussi par son charme et son accent adorable. Même sa prétendue rigidité, sa franchise, ce sont des atouts qui finiront par parler à tous les féministes français, dont je suis.

Vers la source du Rhône

Je ne voulais traîner autour du lac Léman sans aller voir le Rhône, le fleuve qui m’a vu naître, avant qu’il ne se jette dans le lac.

De l’autre côté du lac, il faut rouler en direction des montagnes. La nuit est tombée depuis longtemps, et je roule en écoutant la radio. Je ne vois pas les montagnes autour de moi, et je me dis que je m’arrêterai quand je serai fatigué.

Je m’arrête sur un parking, et quand je sors de la voiture, le froid me saisit : j’ai changé de paysage, mes frissons me le disent. Le froid est plus sec, je suis clairement en montagne, à la différence du froid de Genève, qui reste très métropolitain, au fond.

J’entends un bruit d’eau. Je vais voir, en espérant que c’est le Rhône qui coule comme un torrent. Je ne suis pas déçu mais ce n’est pas le Rhône. C’est une cascade.

 Je me réveille le matin environné des Alpes. C’est un enchantement qui me renvoie à mon adolescence. A cette époque, je tenais les hautes montagnes comme l’idéal de tout paysage. Rien n’était plus désirable que d’aller dans les montagnes. Le Massif central me paraissait trop petit, trop bas, pas assez accidenté. J’ai changé, depuis, je me suis assagi et j’ai appris à apprécier les vieilles montagnes des Cévennes.

Le Rhône a cette belle couleur turquoise des cours d’eau bien froids, qui sortent tout juste de leur glaciers.

Mais le lit du Rhône est un peu décevant pour le touriste. Rectiligne, creusé et maîtrisé comme un canal, il n’offre pas les sensations de sauvagerie qu’on aime percevoir quand on ne fait que passer.

 

Les mots du grand Ramuz me reviennent en mémoire. Les montagnes n’ont rien d’éternel, mais sont des vagues de terres, qui s’élèvent et qui retombent. Elles sont dans leur phase descendante aujourd’hui, et si j’étais un être aussi vieux que Dieu, je les verrais retomber aussi lourdement qu’une série de raz de marée. 

Les Alpes, ce n’est rien d’autre qu’une tempête interminable, au beau milieu de l’Europe.

 

L’élégance suisse

Quand je me promène à Genève, je ressens la présence de Nicolas Bouvier partout. Pour moi, Genève, c’est Bouvier. Ou plutôt, c’est ce que Bouvier en a dit : une ville anglophile, dont la politesse, la libéralité, la rigueur et la chaleur discrète viennent d’un attachement profond à l’Angleterre.

Dans le même temps, Genève est une enclave presque française en Suisse. Dans sa biographie de Bouvier, François Laut décrit le Genevois comme un Parisien un peu perdu. Un Suisse qui cherche à être reconnu à Paris, et qui développe vis-à-vis des Français un mélange de familiarité et de mépris.

A la pause, je vais boire un café dans endroit littéraire qui fait librairie et café, « Livresse ». J’y lis, dans La Tribune de Genève du vendredi 13, que cela chauffe au niveau du commerce des livres. Pour ou contre le prix unique… Il y aura un referendum en mars pour laisser le peuple décider. Le débat est sensible en Suisse romande car 80% des livres sont importés de France, et coûtent 20 à 80%  plus cher qu’en France. Au-delà du coût, on voit le malaise que cela peut créer, sur le long terme : la grande littérature vient la plupart du temps de France, d’où un sentiment ambivalent pour cet encombrant voisin. Les Genevois sont un peu dans la position des Français provinciaux qui savent que tout se fait à Paris.

Mais personne ne peut accepter ce rôle de provincial. C’est dégoûtant d’être provincial, c’est morne, c’est ennuyeux, c’est lourd. D’ailleurs, avant la constitution des états-nations, au XIXe siècle, les grandes villes francophones étaient de véritables centres culturels, économiques et politiques qui n’avaient rien à envier à Paris. Elles jouissaient d’un rayonnement international : Genève, Lyon, Dijon, on venait de l’Europe entière pour vivre, pour y prier, pour y créer.