Au téléphone avec un prix Nobel

Quand j’ai pianoté le numéro de téléphone, je pensais tomber sur un secrétaire d’éditeur, quelque chose comme ça.

C’est la voix de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature de l’an 2000, qui me répond. J’essaie de ne pas trop bafouiller et lui parle des avions qui pourraient l’emmener dans notre université l’hiver prochain. Gracieusement, il accepte ce que je lui propose et se montre intéressé pour visiter la ville de Belfast.

En février 2010, en effet, le département de français de Queen’s university organise un colloque international sur les écrivains et artistes francophones d’origine chinoise. Dans de tels événements, les participants ne sont pas défrayés, ils doivent même, parfois, payer des droits d’inscription pour avoir la possibilité de partager le fruit de leurs recherches. Il y a une personne à qui l’on paye tout, c’est le guest speaker, qui est censé apporter une forme de prestige ou, en tout cas, être assez (re)connu pour attirer du monde.

Nous nous sommes dit que, quitte à parler de la diaspora chinoise, autant viser tout de suite au plus haut, et contacter le seul écrivain-artiste qui ait obtenu le prix Nobel avec cette particularité d’être à la fois français et chinois. On n’y croyait pas beaucoup, mais il a fini par accepter notre invitation. Moi qui avait l’intention de faire une conférence sur son récit de voyage, La Montagne de l’âme, je fais face à la perspective angoissante de, peut-être, la donner en sa présence.

Cette situation sera-t-elle assez extrême pour me contraindre à ne pas inventer ?

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

« Nous demandons le respect »: les violences après le 12 juillet

Je ne sais pas si l’information a été relayée en France. Sans doute pas, à cause des festivités du 14 juillet, et du peu de cas que l’on fait de l’Irlande du nord dans le reste du monde.

De violents affrontements ont eu lieu à Belfast et dans d’autres endroits de la province, à la suite des parades orangistes qui se tenaient le 13 juillet.

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Le défilé que nous sommes allés voir était au centre ville et n’avait rien de particulièrement choquant. Des groupes de musique militaire se succédaient, au milieu d’une foule populaire qui profitait du soleil. Un peu moins d’une heure nous a suffit et nous avons loué une voiture pour nous rendre à la campagne, au cottage qu’un ami nous prête.

Le lendemain, jour de la fête nationale française, les journaux relatent que des groupes de jeunes armés ont affronté les forces de l’ordre dans le quartier chaud d’Ardoyne, dans le nord de Belfast. Dans ce quartier, majoritairement catholique, les orangistes ont tenu à organiser une marche, avec musique militaire et tout le cérémonial, ce qui est vu comme une provocation. Nous apprendrons par les journaux que les violences ont continué les jours suivants, et que d’amères déclarations ont été faites par différents représentants politiques.

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Dans ces cas, j’achète plusieurs journaux, de tendances opposées, pour voir comment l’information est traitée dans les différents camps et afin d’en tirer leur dénominateur commun. Je m’aperçus avec étonnement que l’ordre des Orangistes avait toujours refusé de dialoguer avec les dirigeants du Sinn Fein (le parti indépendantiste qui est pourtant au pouvoir, donc a priori légitime ou du moins légal). Les Orangistes semblent continuer donc de percevoir le Sinn Fein comme un groupement terroriste, et puisqu’il n’entretient aucune relation officielle avec lui, il est délicat d’imaginer qu’ils aient obtenu toutes les autorisations pour défiler dans des quartiers catholiques.

Tout cela est un peu compliqué. Ce qui est amusant, si j’ose dire, c’est la porosité qui semble y avoir entre ce qui est autorisé, ce qui est interdit, ce qui est toléré, ce qui est à demi légal et ce qui est traditionnellement reconnu comme répétitivement néfaste. Il y a des bûchers clean et des bûchers crades, mais montés au vu de tous et allumés au mépris de toutes les autorisations ; des défilés clean et des manifestations plus problématiques.

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Le tout est baigné dans un discours qui globalise l’événement comme faisant partie d’une « culture ». Le mot « culture » revient tout le temps, plus que celui de tradition, qui sonne peut-être un peu trop terroir et repliement sur soi. Partout, les protestants demandent que l’on respecte leur culture, ce qui fait beaucoup rire le voyageur candide qui a assisté aux mise à feu des bûchers du 12 au soir. « Nous brûlons des drapeaux irlandais, nous suggérons aux partis républicains de se sodomiser les uns les autres, et NOUS DEMANDONS LE RESPECT POUR NOTRE CULTURE. » C’est le raccourci que le voyageur peu cultivé est tenté de faire.  

Quelques jours plus tard, on apprend que la police a utilisé des méthodes musclées pour remettre de l’ordre dans les rue d’Ardoyne. Là encore, on se pointe du doigt réciproquement et le voyageur a le sentiment que les responsables politiques cherchent à gagner du temps et espèrent que tout rentrera dans l’ordre, en s’épongeant le front jusqu’à l’année prochaine.

Taxi catholique à Falls Road

Agathe voulait prendre une douche avant d’aller chez les Brésiliens. Soit, nous hèlerions un taxi pour rentrer plus vite chez moi. Le taxi s’arrête. Je lui dis le nom de ma rue, Rodden street, je précise que c’est sur Donegal Road. Le chauffeur marque un temps d’arrêt ; c’est peut-être mon accent qui est difficile à comprendre.

Nous étions sur Falls road, où je promenais mes amis Ben et Agathe. Peu avant le cimetière de Belfast, le chauffeur tourne à gauche et emprunte Donegal Road. Arrivé à hauteur du centre commercial, avant le grand rond-point qui fait passer les autoroutes M1 et A12 dans la ville, voilà mon chauffeur qui s’arrête et qui me fait signe qu’il veut prendre la parole. « Je dois m’arrêter, dit-il. Vous savez pourquoi ? » Il montre du doigt le quartier de l’autre côté du rond-point : « Protestants », dit-il, tout en soulignant que nous étions, de ce côté-ci, en territoire catholique.  

Il sort de sa voiture et enlève son enseigne d’entreprise attachée sur le toit. Il la range dans son coffre et rentre dans la voiture.

Il nous explique que sa compagnie de taxi n’est pas la bienvenue dans les quartiers protestants et que c’est risqué pour lui et sa voiture de s’y aventurer. Selon lui, les compagnies du centre ville peuvent aller partout, mais pas celles qui opèrent particulièrement sur Falls Road. Je ne sais pas s’il joue un peu la comédie : peut-être veut-il montrer à des étrangers que les Irlandais catholiques sont en état de siège, ou en danger de mort. C’est peut-être une entreprise de communication, ou peut-être une mesure sage, une prudence de bon alois.

En tout cas, l’on voit comment les tensions communautaires se doublent d’une concurrence commerciale qui fait que des compagnies de taxis se constituent des fiefs.

Brûler des drapeaux de l’Irlande

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Photo BBC

Avant que le feu soit mis au bûcher, j’ai pris conscience qu’on était, tous ensemble, dans une Europe en paix, et que pourtant des drapeaux irlandais allait être brûlés avec des cris de joie. Non seulement des drapeaux d’un pays indépendant, mais l’effigie de personnes réelles, membres du Sinn Fein (parti républicain irlandais) ou du parti social démocrate.

Hier déjà, les petits bûchers subventionnés par les autorités, pour faire diversion, étaient parfois couronnés de drapeaux de l’Irlande. Mais ceux (moins officiels mais plus populaires) de ce soir, étaient beaucoup plus clairement anti-irlandais, frontalement anti-catholiques.

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Des chansons, reprises par la population, étaient diffusées par la sono : « Dublin, Dublin, We’re Comin’ Down the Road« . Des dizaines, des centaines de Britanniques irlandais chantaient cela en levant le poing, et en dansant. C’est une chanson qui a du succès et dont je n’ai pas trouvé les paroles sur internet. Il doit y avoir une histoire sous cette chanson, qui m’échappe.

Une amie, thésarde comme moi, s’est senti défaillir devant ces symboles trop violents. Elle avait les larmes aux yeux et elle a voulu rentrer avant que cela ne soit mangé des flammes. Je lui disais qu’en tant qu’anthropologue, elle pouvait assister à ces réjouissances sectaires, et essayer de comprendre ces gens qui faisaient la fête et se sentaient appartenir à une même communauté. « Mais les anthropologues, me dit-elle, ne sont pas toujours neutres dans leurs observations. Il leur arrive d’interagir avec l’objet qu’ils étudient. »

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Je lui ai alors proposé d’aller interviewer quelques personnes dans la foule, en prétextant un reportage ou une enquête scientifique. « Seriez-vous prêt à aller tuer des catholique, là, si on vous en présentait quelques uns ? » Je parie qu’ils diraient non, qu’ils veulent rester sur le plan du symbole. Mais dans un lieu où de nombreux morts ont été comptés dans les deux communautés, c’est un peu difficile de rester strictement sur le plan du symbole.

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Les flammes ont finalement pris, et la chaleur devint très grande. Nous buvions des canettes de bière pour nous fondre aux populations indigènes. Et aussi parce que nous aimons la bière.

Expérience intéressante car ambivalente. Désapprouver sans nuance ces messages de haine et de guerre que constituent les insultes, les chansons agressives, les photos et les drapeaux brûlés, tout en considérant tous nos convives comme de braves gens qui faisaient simplement une fête de quartier.

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Bûchers orangistes

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Dans la rue qui relie le quartier républicain de Falls au quartier loyaliste de Shankhill, un très bûcher a été monté par de fervents protestants, qui le verront brûler en l’honneur de leur attachement patriotique au territoire d’Irlande du nord.

De tous les bûchers que j’ai vus, celui-ci est de loin le plus beau. Comme c’est un lieu stratégique, entre deux fiefs également engagés dans l’opposition communautaire, on a fait appel à de véritables architectes de rue, avec des rangs de pneus pour le plaisir conjoint des yeux et du nez. Une tour circulaire, comme la tour de Babel. Avec la colline de Cavehill et les Black Mountains en arrière plan, cela promet d’être un spectacle magnifique, pour peu que les habitants catholiques ne répondent à aucune provocation.

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Dans les autres quartiers, en particulier dans ceux qui ne jouxtent pas directement de hauts lieux catholiques, les bûchers ne ressemblent qu’à des piles de palettes de bois.

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Près de l’hôpital, sur Donegal Road, le bûcher est gardé depuis quelques semaines par des jeunes gens qui se relaient. On leur vole des drapeaux, alors ils montent la garde en buvant nuit et jour, non sans avoir écrit en toutes lettres cet appel magnanime : « YOU CAN STEAL OUR FLAGS BUT NOT R BONFIRE » (Vous pouvez voler nos drapeaux mais pas notre bûcher).

Je les ai abordés ce matin pour leur demander des précisions. Ils n’étaient pas encore trop ivres, et ils m’ont répondu que les réjouissances étaient prévues pour dimanche soir, minuit. Une douce musique sera déversée toute la nuit, où les dames seront invitées à danser et où l’on dégustera des spécialités alcoolisées de la région.

Avec l’hôpital en arrière plan, le spectacle promet d’être sans égal.

Kouchner dans le Yoghourt en plein Xinjiang

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Je ne savais pas que notre ministre des choses de l’ailleurs pouvait à ce point n’avoir rien à dire. D’abord, il confond Ouïghour et Yoghourt, ce qui va rester dans les annales de l’histoire et fera poiler nos enfants qui, eux, en sauront plus sur l’Asie. Il parle de Yoghourt sans même que la journaliste le reprenne. Mais outre ce gag, je suis frappé de ce qu’il n’ait rien à apporter en terme d’analyse.

« C’est une province disputée » ; « J’espère que les affrontements cesseront » ; « Ce sont des musulmans, les Yoghourts » ; « Il faut que tout cela cesse, bien entendu, et que cela s’apaise » ; « C’est un grand pays la Chine »…

Brisons-là. Quand on se met à dire, les yeux dans le vague : « C’est un grand pays la Chine », c’est qu’on a touché le fond de toute analyse possible.

Les violences du Xinjiang vues depuis la France et les Antilles

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Xinjiang, touristes « hans » au lac Tian Shan.

Les émeutes et les violences inouïes qui ont lieu en ce moment dans la région du Xinjiang étaient on ne peut plus prévisibles. Elles ne doivent pas étonner, mais elles ne doivent pas être uniquement interprétées comme l’expression d’un peuple opprimé par un régime sans pitié. Au contraire, je propose d’éclairer l’événement sous une lumière familière, pour nous rendre tous ces Chinois plus proches. Que sont les Ouïghours, sinon des Antillais qui se sentent exaspérés d’être français sans être tout à fait français, de se sentir exclus, dépréciés, et sans identité claire car sans pays indépendant, et coupé des autres peuples antillais autour d’eux ?

Il suffirait que la récession continue, et que les difficultés économiques s’éternisent, et ce n’est pas seulement à des problème sociaux que nous ferons face, mais à une remise en cause de l’unité même de la république française. C’est à la faveur d’une crise économique profonde que les Antillais – entre autres – pourraient revivifier un mouvement d’indépendance digne de ce nom.

La Chine, de son côté, fait face à un défi social absolument gigantesque, incomparable avec ce que vit la France, et aucun régime, aucun gouvernement, fût-il démocratique, ne pourrait éviter que des violences éclatent.

Des centaines de millions de pauvres, voilà ce que ce pays doit gérer. Lorsque l’économie tourne à plein régime, lorsque la croissance est à deux chiffres, tout le monde trouve au moins un peu d’espoir de s’en sortir, mais lorsque la croissance tombe à un seul chiffre, disons 6 ou 7%, l’économie ne génère plus assez d’emplois et, soudain, ce sont des millions de personnes qui se retrouvent sans rien et dans le désespoir. C’est assez pour créer des désastres humains. Dans la classe moyenne, les choses deviennent plus dures, cela se voyait déjà en 2007/2008, mais on accepte son sort, et on serre les dents. Mais pour tous ceux qui n’avaient presque rien, c’était le retour dans la misère ; ceci est inacceptable et génère de la violence.

Le mécanisme décrit ci-dessus n’a rien à voir avec le fait que le régime de Pékin soit démocratique ou non. Les violences du Xinjiang ont, certes, à voir avec des problématiques ethniques et territoriales, mais pas plus que les manifestations qui ont eu lieu en Guadeloupe il y a quelques mois.

Chez nous, dans nos « colonies » à nous, il y a eu moins de morts, voire pas de mort du tout. Réjouissons-nous de cela. Mais retenons-nous de donner des leçons aux autres.

xinjiang-cimetiere-kazakh.1247049964.JPGXinjiang, cimetière kazakh.

Destin géographique de mon Ouïghour

Le Ouïghour de mon roman est né près de Turfan, dans le désert de Taklamakan, dans l’ouest de la Chine. Turfan est une oasis à côté de laquelle se trouve un village entièrement consacré à la culture du raisin, Putaogou, la vallée du raisin. Il est né dans les années 1980. Ainsi, mon roman n’aura pas à traiter de la révolution culturelle.

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Dans ce village, pas un Chinois Han, mais seulement des Ouïghours, avec leur architecture traditionnelle, leurs écoles, leurs mosquées. Tous les professeurs, même le professeur de mandarin, sont ouïghours. Les seuls Chinois que l’on voit sont ceux qui passent pour encaisser les loyers, les impôts, ce sont les administratifs.

Mon Ouïghour grandira là, puis il ira à la ville, d’abord Turfan, puis la capitale provinciale, Urumqi. Il n’aimera pas Urumqi, alors il ira, pour une raison que je ne connais pas encore, dans le nord de la province, les montagnes de l’Altai. Près du lac Hanasi, très loin de tout, à la frontière avec la Russie, la Montgolie et le Kazakhstan. Il voudrait faire quelque chose sur la crête qui fait frontière entre ces trois pays. Les cartes, à cet égard, sont fascinantes : un segment minuscule, presque un point, d’où partent en étoile les frontières de quatre pays si différents les uns des autres.

À cet endroit du monde, les cartes de Google Earth ne sont plus des photos satellite, mais des peintures, sans noms, sans habitations, sans rien que le blanc de la neige, le vert des pâturages, le brun de la terre et le bleu des lacs.

Là, il sympathisera d’abord avec d’autres minorités chinoises, des Kazakh, des Kirghizes, des Mongoles, et il saura entrer en relation avec les Occidentaux en visite dans la région. Touristes égarés, mais surtout biologistes, ingénieurs hydrographes, spécialistes de la faune et de la flore venus ici pour des projets de recherche, des observations de toutes sortes. Mon Ouïghour saura apprendre très vite les rudiments d’anglais, et il sera très avide de rencontres.

Il séduira une chercheuse allemande, ou américaine, ou française. Il en séduira plusieurs car, let’s face it, mon Ouïghour est extrêmement charmant. Il a les yeux noirs très perçants, de grands yeux très bien dessinés qui inspirent confiance. Au début, les étrangers lui sont un moyen de subsistance, mais assez vite, il comprend qu’en approfondissant le contact, il peut obtenir beaucoup de ces gens-là. S’ils sont vos amis, ils peuvent vous faire quitter le pays, aller dans des pays lointain, devenir quelqu’un, voyager, que sais-je. Mon Ouïghour n’a pas d’ambition sociale très nette, mais il est rêveur.

Grâce à une femme scientifique qui est tombée amoureuse de lui et qui croit en son potentiel humain et intellectuel, il obtiendra des bourses, d’abord pour aller à l’université de Pékin, puis pour aller en France. En France, il comprendra que c’est en retournant en Chine avec une identité de Français qu’il pourra avoir une vie libre et, disons, stendhalienne.

Trentenaire, il retourne en Chine en prétendant qu’il est Français quand cela l’arrange. Avec les femmes chinoises, ça l’arrange.

Il retournera dans le Xinjiang dans les années 2010, et ce ne sera pas brillant.

Le roman d’un Ouïghour

Les émeutes d’Urumqi me rappellent le roman que je voulais écrire sur l’histoire d’un Ouïghour.

Les Ouïghours sont musulmans et ils ont une apparence européenne, disons turque. Quand on est brun et qu’on parle mal, voire très mal le chinois, on peut prétendre en être un, et ça passe. Non que les Ouïghours ignorent le mandarin, mais il est vrai qu’ils sont nombreux à ne pas le parler correctement. Lors de mon voyage dans cette province de l’ouest, je me souviens d’une oasis près de Turfan où très peu de gens étaient capables de communiquer en chinois.

Il m’est arrivé d’être pris pour un Ouïghour, l’année dernière, et c’est un grand souvenir. Dans un taxi, en compagnie d’une femme chère à mon coeur, nous nous lançâmes dans un jeu dont j’ai oublié l’origine. Le chauffeur posait des questions sur moi à mon amie, qui lui faisait croire que j’étais originaire du Xinjiang. Il y a cru sans aucun problème à ma grande surprise. Il me posait des questions auxquelles je répondais mollement. Mon amie, elle, était enchantée, car pour une fois, elle ne passait pas pour une de ces Chinoises qui sortent avec un étranger. J’étais un Chinois, comme eux, mais d’une minorité lointaine.

Nous avons continué ce petit jeu, et cela m’a ouvert des perspectives fictionnelles à perte de vue. J’imaginais que notre mensonge était vrai et l’histoire s’écoulait très naturellement entre mon amie et moi. Nous nous racontions l’histoire de ce garçon chinois musulman qui finit par se promener main dans la main avec une Chinoise. Je demandais à mon amie si elle pouvait envisager une histoire d’amour avec un Ouïghour, à quoi elle répondit oui sur le principe mais qu’elle n’aimait pas leur odeur. La question de l’odeur est en fait vite réglée, car elle avoua très vite que les étrangers en général puaient trop fort pour elle, et qu’elle faisait un écart à ses principe pour moi…

Nous visitions Xian et sa région, à ce moment-là, une ville célèbre dont les Chinois disent qu’elle est à l’ouest (comme son nom l’indique), alors qu’en réalité elle est au centre géographique du pays. Nous visitions des mosquées, et il y avait de nombreux musulmans autour de nous, dans la ville. Que l’on me prenne, moi, pour un Ouïghour, ne laissait pas de m’émerveiller, car eux-mêmes, les musulmans de Xian, ne me prenaient en aucun cas pour l’un des leurs.

Curieux de voir si l’attitude des Chinois à mon égard allait changer, j’ai gardé mon rôle plus d’une journée entière. C’était facile : le Ouïghour que j’incarnais était en fait très acculturé à l’Europe car, après avoir passé son enfance à Turfan, et avoir rencontré des étrangers dans les montagnes de l’Altaï, il avai obtenu une bourse qui lui avait permis de faire des études en France.

Dans les faits, rien ne changea. On me traita avec le même respect, la même politesse. On s’intéressa plus à moi, certes, mais la curiosité n’était pas si grande qu’on aurait pu le penser. L’idée qu’un Ouïghour s’occidentalise et revienne en Chine, bardé de diplômes mais parlant un mandarin désastreux, et au bras d’une Chinoise han avec qui il communiquait en anglais, tout cela n’avait rien d’incroyable à l’homme de la rue.

Parfait, me suis-je dit, un vrai roman réaliste s’ouvre à moi.