Pierre Loti : « Je t’avais prise pour m’amuser »

Trois récits de Loti racontent l’histoire d’un Européen qui arrive dans un pays du Proche-Orient, d’Asie ou d’Océanie, se marie avec une femme du coin, et s’en va a la fin en abandonnant la femme.

Loti a peut-être créé, pour cette raison, une forme d’érotisme exotique. L’exotisme est par définition lié à l’érotisme, car traditionnellement, l’étranger inquiète, dérange, effraie : l’ailleurs devient exotique lorsqu’il n’est plus dangereux, et alors il inspire des désirs de domination. Domination, sexualité et voyage, nous abordons avec Loti la complexe question de la littérature coloniale.

Quand l’étranger devient pictural, pittoresque, sexuellement attrayant, c’est qu’il est devenu accessible et inoffensif. Pour le rendre inoffensif, il a fallu le contrôler, le dominer, c’est pourquoi l’exotisme comme catégorie esthétique est souvent inséparable de la catégorie politique du colonialisme et de l’impérialisme.

Pierre Loti (1850-1923) n’était pas colonialiste stricto sensu mais il collabora toute sa vie à une armée colonialiste. Officier de marine, il a eu des prises de position courageuses lors de la conquête de l’Indochine, publiant un livre qui fit de grandes vagues sur la cruauté des Français au Vietnam.

Il voit dans les pays visités des civilisations féminines. Dans ses récits, on rencontre souvent des femmes et très peu d’hommes. Au Japon, il choisit une femme mignonne, et s’il s’ennuie vite avec elle, il n’oublie pas de la regarder et de dresser des petits portraits :

 « Après vient la toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les même manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu’elle s’attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie. »  

Dans Madame Chrysanthème (1887), un officier de la marine décide de se marier avec une Japonaise avant même d’accoster. Le mariage avec Chrysanthème (c’est le nom de la mariée) est donc une chose délibérément rêvée, fantasmée ou inventée comme une aventure littéraire à raconter. Il paraît que cela se faisait, à l’époque au Japon, des mariages arrangés au mois, assez chers, qui n’empêchaient pas les jeunes femmes de se remarier lorsque l’étranger partait.

Le roman décrit un peu les transactions entre l’entremetteur et les parents de la belle, et fait mention des autres couples mixtes qui se sont constitués avec les autres officiers du navire qui mouille dans la rade de Nagasaki. Loti révèle que tel couple a divorcé, tel autre ne se porte pas mal, tel autre est en pleine fusion amoureuse.

Loti et Chrysanthème vivent dans une maison traditionnelle sur les hauteurs de Nagasaki, avec les murs et les fenêtres en papier. Les châssis coulissant aisément, le logis peut s’ouvrir intensément sur les montagnes brumeuses. Chrysanthème joue de la guitare à long manche, dont elle tire des sons tristes, et Loti s’emmerde.

Il s’ennuie mais ce qu’il écrit de son ennui reste malgré tout, pour le lecteur, passablement fascinant. Loti n’aime pas beaucoup sa femme, il a la nostalgie de la Turquie et de la sensualité des Ottomanes. Son frère Yves, alter ego simple, fort et fidèle à son épouse restée en France, rend visite au couple et s’amuse beaucoup avec Chrysanthème.     

Après quelques mois de vie conjugale nippone, le navire de guerre doit bientôt quitter le Japon pour aller en Chine. La séparation du couple est drôle et pénible pour le lecteur. Loti entend Chrysanthème chanter gaiement, et l’observe vérifier que les pièces qu’il lui a données, selon les arrangements du départ, sont bien authentiques. Il se dit vexé ne pas voir chez elle de tristesse, mais cela lui plaît finalement car il ne voulait pas d’effusion : « Allons, pas plus pour Yves que pour moi, rien ne s’est passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur. » 

Il décrit certes avec franchise ce qui se passe dans le coeur d’un homme qui a le désir de passer de bons moments avec une femme, sans que cela débouche sur d’éprouvantes responsabilités. Mais pourquoi cette langue aussi peu respectueuse de la femme ? Pourquoi présumer qu’elle ne pense pas ? C’est ce que le sage précaire ne peut pas partager avec Loti. Profiter de la vie, oui. Payer pour rendre les échanges plus explicites, soit. Abandonner et fuir, passe encore. Mais mépriser les femmes avec qui l’on fait un bout de chemin, cela je ne le comprends pas et je le lis avec déplaisir.

« Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis ; embrassons-nous même, si tu veux. Je t’avais prise pour m’amuser ; tu n’y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique ; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. »

Je dois avouer que j’ai de la peine à croire Loti : il joue au militaire vaillant, au mercenaire à l’épaisse carapace. Malgré tout, cette expression de « genre nippon » me chagrine.

Le dernier chapitre est une prière aux dieux locaux, qui pourrait bien être récitée par le narrateur comme par la jeune femme. Maintenant que tout est fini, faites que l’on se refasse une virginité pour affronter de nouvelles aventures :

« O Ama-Terace-Omi-Kami, lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivière de Kamo… »

Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

Dans la version américaine de la série TV The Office, Angela la comptable est excitée à l’idée de son rendez-vous avec le manager pour faire un bilan annuel de son action. Elle avoue, face à la caméra qu’elle aime « être jugée ».

C’est une des perversions de l’école et des universités. Les bons élèves, qui deviennent majoritaires dans les grandes écoles et les universités compétitives, aiment être jugés, évalués, c’est même ce qu’ils attendent avec le plus d’excitation.

Au Royaume-Uni, les thèses de doctorat se font en trois ans (quatre maximum) et à la fin de la première année, une première soutenance a lieu, la differentiation, qui détermine si le doctorant est apte à continuer ou s’il doit retourner à un stade inférieur pour mûrir un peu son projet. La differentiation est vraiment une formalité, mais c’est utile pour préciser son projet, pour s’obliger à écrire quelque chose, pour profiter d’une discussion avec un panel de trois professeurs qui ont lu la vingtaine de pages écrites pour l’occasion. Le résultat de l’exercice consiste, invariablement, en des compliments de la part du jury assortis de quelques conseils pour l’avenir.

Or, je note que mes camarades de thèse, tous plus jeunes que moi il est vrai, prennent cet événement avec un sérieux extraordinaire. Certaines filles pleurent après l’épreuve. Elles pleurent de joie, d’émotion, de soulagement. Quand la chose est passée, certains vous félicitent comme si vous aviez réussi l’agrégation de philosophie. Tout le monde joue la comédie et prétend que la differentiation est un moment solennel, initiatique, dangereux. Ethnologiquement, c’est un moment où le groupe se met dans un état de tension affective alors même que chacun, dans le groupe, sait qu’il n’y a aucun enjeu réel. Pour rater sa differentiation, il faut avoir complètement déconné, ce qui n’est le cas de personne dans l’école doctorale où je suis.

J’ai compris cette excitation, ce stress, quand j’ai compris que tout ce joli monde était issu de la classe des « bons élèves » dont j’ai parlé plus haut. Ils aiment être jugés. Leur but est d’entendre des paroles élogieuses de la part de professeurs. Il y sont habitués depuis l’enfance et cela opère sur eux comme un baume. Certains ne continuent leurs études que pour cela. De l’aveu de plusieurs camarades, le sujet de leur thèse ne les intéresse pas, et ils ne prennent pas de plaisir à la lecture, à la recherche, à la solitude poussiéreuse des bibliothèques. Ils frémissent, en revanche, à l’idée d’un supérieur qui se penchent sur eux et les regarde d’un air sévère. Ils jouent à avoir peur, ils tremblent de ne pas être à la hauteur, ils espèrent peut-être un peu, inconsciemment, une espèce de fessée, et jubilent en entendant la voix adoucie des juges, qui leur rappelle combien ils sont satisfaisants, combien on est fier d’eux.

Pour ma part, si je trouve cela passionnant à observer sous l’angle anthropologique, je m’inquiète de voir ce système sado-masochiste fermé sur lui-même se reproduire sans critique au sein des universités.

« Disgrace », le film

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Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

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En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

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La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux. 

Blague théorique

Un petit rayon de soleil, pour une jeune femme très en colère ce matin. Une plaisanterie fine que j’ai entendue de la bouche d’un Américain lors d’une soirée. 

Un Américain, un Anglais et un Français cherchent à résoudre je ne sais quel problème. Une idée de solution vient de je ne sais où.

L’Américain dit : « Parfait! Faisons-le. »

L’Anglais dit : « Une seconde, réfléchissons un peu. Est-ce qu’on est sûr que ça va marcher, d’un point de vue pratique ? »

Et le Français : « On s’en fout de la pratique. Mais est-ce que ça va marcher théoriquement ? »

Britney Spears, l’ange de notre culture

J’ai découvert avec fracas cette personalité des arts et des lettres des années 2000. J’avais été exposé à certaines de ses chansons, inévitablement, dans les grands magasins où je ne manquais pas d’aller acheter les produits les moins chers. Quel beau voyage j’ai fait dans l’univers de cette Américaine qui me paraît être l’alpha et l’omega de notre culture musicale.

Intrigué par le fait qu’un grand écrivain voulait écrire un livre qui parlerait d’elle, je suis allé lire l’article que lui consacre Wikipedia et voir quelques vidéos sur Youtube. Le résultat m’a rendu perplexe. Comment une fille, jolie certes, mais pas plus que celle que j’aime, et pas plus que celles qui peuplent vos rêveries, dont les pas de danse sont peu inventifs, dont la voix est trafiquée, a pu devenir l’icône principale des jeunes gens et de la presse people pendant tant d’années ? Qu’est-ce qui fascine tant chez elle ? 

Ce qui me fascine, moi, c’est la précarité de sa personnalité. Britney Spears n’existe presque pas par elle-même. Elle danse comme d’autres, elle suit le mouvement, elle faittout pour ressembler à une poupée, et à force de superficialité, elle a atteint une forme de vide merveilleux. Dans ses yeux, rien. Dans sa bouche, des dents blanches, une langue rose. Sa voix est en caoutchouc, comme sa tunique rouge dans la vidéo d’Oups… I did it again.

Ce néant de la personnalité lui permet d’incarner l’adolescente universelle, c’est-à-dire américaine. Et comme elle n’a rien à dire, dans la vie, tous ceux qui rêvent de devenir célèbres en dansant et en chantant se reconnaissent en elle. Les paroles de ses chansons reprennent d’ailleurs, en les inversant ou en les pervertissant pour rendre cela plus drôle, les paroles que les filles disent tout autour de la terre : « Oups… I did it again: I played with your heart. I made you believe we’re more than just friends. You think I’m in love, that I’m sent from above. » Vengeance des filles qui se sont fait abuser par de méchants garçons. Postféminisme qui prend les garçons pour des cruches et qui voit le pouvoir des femmes dans leur sex appeal et leur espièglerie. Et si les garçons sont gentils, alors Britney Spears fera un joli petit diable en plastique rouge.

Tu me crois amoureuse, envoyée du ciel : Je ne suis pas aussi innocente.

Dans la vidéo, une jeune femme infernale vient vient sur la planète Mars pour jouer avec le coeur d’un garçon. A cette époque, le discours dominant sur les relations entre les hommes et les femmes était le livre Men come from Mars, Women from Venus. On y expliquait les différences, les gouffres, qui séparaient les genres. Et c’est justement Britney Spears qui incarne le mieux l’état d’esprit de cette époque. Plus tard, les historiens verront plus de sens dans la figure de cette star « white trash » que dans n’importe qui d’autre. 

Si elle avait eu du jugement, elle aurait contacté le groupe écossais Travis, plutôt respecté par les jeunes gens cool, et elle aurait participé à la reprise accoustique qu’ils ont faite de Baby One More Time. Elle se serait constituée un nouveau public, moins beauf que le sien. Elle aurait joué sur plusieurs tableaux, se serait donné une image d’artiste « décalée ».

Las, son public et sa musique sont tout ce qu’elle a, ce qui la rend toujours plus dépendante des frasques idiotes qui nourrissent la presse à scandales.

J’aime énormément la médiocrité de Britney Spears. Beauté moyenne, talent moyen, elle me touche beaucoup avec ses ratages et ses incapacités à être à la hauteur. Dans une culture musicale où il est si facile d’être considéré comme un génie, elle reste fidèle à son image de pouf, de bimbo, de blonde provinciale.  Lors de son grand come back raté, en 2007, où sa performance fut universellement huée, elle est perdue sur scène, même pas déçue, même pas honteuse : imaginer ce qui se passe dans son esprit est une des plus belles errances intellectuelles qu’un historien du temps présent peut concevoir.

Neige nous quitte

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Voilà. Il semble bien que ce soit terminé. Neige, la petite Chinoise francophone, a donné les raisons pour lesquelles elle a décidé d’arrêter d’écrire son blog.

Ce n’est pas la première fois qu’elle arrête, mais d’habitude elle le fait dans un coup de colère, un caprice ou un coup de fatigue. Son premier blog, Le papillon ou la neige (2006), elle l’a même détruit dans un geste de révolte ou de détresse. D’habitude elle cherche à provoquer une réaction de la part de ses lecteurs/commentateurs. En novembre 2007, c’est Ben, entre autres commentateurs, qui avait trouvé les mots pour la débarrasser de sa fausse honte et la faire continuer. Aujourd’hui, elle tire sa révérence calmement, en remerciant celles et ceux qui l’ont suivie et soutenue.

La faute en revient à un malheureux collègue qui lui a dit avoir pris connaissance de son blog. Jusqu’à présent, elle écrivait de manière clandestine, dans une langue inconnue de la plupart des Chinois. Elle pouvait parler des choses et des gens sans que personne le sache dans son entourage. Son blog est devenu connu, quelque chose de publique, et elle ne peut plus continuer. Un équilibre a été rompu, et Neige doit trouver d’autres moyens, qui lui conviennent, de s’exprimer.

La cyber-écriture est à cet égard plus intéressante que ce que l’on en dit habituellement. Souvent, on décrit les blogueurs comme des gens qui se « répandent » sur la toile, de manière informe et incontrôlée. « Se répandre » est le verbe que j’ai le plus souvent entendu, et dont la portée péjorative est nette : il s’agit de vomir, d’uriner ou de déféquer, voire d’éjaculer, selon les personnes qui utilisent le verbe. Le blogueur est vu, c’est ainsi, comme un solitaire sans éducation qui étale au grand jour ses petites manies, sa petite existence qui n’intéresse que lui. Par conséquent, la grande rumeur consiste aujourd’hui à dire que les blogs ont en moyenne un seul lecteur, l’auteur du blog lui-même.

La vérité est que certains blogs expérimentent des types d’écriture mi intimes mi ouverts, entre le privé et le public. A la différence des livres et des journaux, qui sont diffusés aveuglément, dans toutes les librairies possibles, les blogs forment des petites communautés plus ou moins consistantes. Certains ont très peu de lecteurs, et font exprès d’être difficiles d’accès ; on va sur leur blog comme dans un appartement ou un atelier sombre, et on s’y sent accueilli seulement si on a été introduit au préalable. On y lit des choses qui n’ont pas pour but d’intéresser le tout venant.

Le blog de Neige avait su attirer autour de lui une petite communauté de lecteurs, en Europe, en Afrique et en Amérique. Nous apprenions des choses que personne ne nous dit jamais sur la Chine. La vie d’une étudiante, les désirs des jeunes Chinois, les coutumes familiales à la campagne, les arrangements troubles des uns et des autres, nous suivions tout cela avec étonnement et ravissement. Neige ne cherchait pas de nouveaux lecteurs, elle ne provoquait pas les commentaires, mais elle répondait à ceux qui laissaient un mot, toujours gentiment et sans prétention. Et si l’on peut mesurer un blog à l’intensité de la lecture, à la fidélité des visiteurs, à la vitalité des échanges, à la bienveillance des regards et à l’exploration des territoires méconnus, alors Pays de Neige fut un très grand succès.

高行健, le nom de Gao Xingjian

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高 Gao : « Haut ».

行 Xing : « Marcher ». Par extension : « d’accord », « ça marche ».

建 Jian : « Santé ».

Le nom de famille de Gao Xingjian signifie « haut », et cela est le fruit du hasard. Mais les parents de l’écrivain lui ont donné un prénom qui allie la marche et la santé. Et par extension, donc, l’accord aussi, le deal.

Il semble que le nom concentre et enveloppe le contenu du grand récit de Gao. La Montagne de l’âme se déroule dans les hauteurs des montagnes de Chine. On a diagnostiqué au narrateur un cancer du poumon. Il est las d’être pris dans les tourments du monde, et il aspire à fuir les conflits. Le long voyage, à pied, dans les montagnes, est une manière de quête de la santé.

Les choses peuvent se combiner différemment, selon l’humeur du moment. On peut aussi dire qu’il s’agit de chercher l’ « accord » (entre le narrateur et « elle », entre l’homme et le paysage, entre ses propres identités « je », « tu », « il ») dans une double quête de hauteur et de santé.

Pour citer mon amie Huang Bei, à qui j’ai demandé si cette interprétation du nom de Gao n’était pas trop loufoque, si c’était acceptable du point de vue d’un Chinois : « Pour être un vrai « Gao Xingjian », il faut être grand et en bonne santé, et tout cela à travers une belle marche! »

Moi, du moment que Huang Bei est d’accord avec mes idées farfelues, tout le monde peut me dire que je raconte des salades, je suis comme le roi d’un pays plus vieux.

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Qu’est-ce que La Montagne de l’âme de Gao Xingjian ?

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On s’interroge beaucoup sur le genre auquel appartient La Montagne de l’âme, de Gao Xingjian. On le présente comme un livre total, un livre somme, un mélange des genres. La plupart du temps, on le désigne comme un roman, Gao lui-même le fait au cours du récit. Il y a ce dialogue du narrateur avec un « critique » conservateur, qui ne comprend pas qu’on puisse composer un livre aussi peu règlementaire. Si l’on en croit ce critique, à la page 600, Gao est encore « un moderniste qui tente en vain d’imiter l’Occident ». Gao proteste mollement qu’il s’agit plutôt d’un « roman oriental ». Cela fait exploser le critique qui se lance dans la tirade la plus éclairante du livre, pour ce qui concerne sa propre identité générique :

En Orient, on trouve encore moins vos procédés bizarres : réunir des récits de voyage, recueillir des bribes d’histoires et des notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l’essai ; on n’invente pas comme ça des fables qui ne ressemblent guère à des fables, on ne recopie pas quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc, qui n’ont rien à voir avec des mythes pour réunir le tout et l’appeler finalement « roman »!

C’est donc que Gao voit ce livre comme un roman, et cela devrait suffire.

Pour moi, ce n’est pas suffisant. La Montagne de l’âme est aussi un récit de voyage. À mes yeux il est par dessus tout un récit de voyage. Il en possède les qualités les plus déterminantes : la structure est celle d’un itinéraire, qui débute dans les montagnes du Sichuan, et qui se termine à Pékin. Entre-temps, le narrateur est allé jusqu’au Yangze et a visité de nombreux « pays » de minorités ethniques. Le texte est ainsi principalement non-fictionnel et, à ce titre, se lit davantage comme un récit de voyage que comme un roman.

Ce qui fait de ce livre un roman est également important, mais c’est très mince : d’abord la « montagne de l’âme » est un élément fabuleux, dont la quête impossible nimbe le récit d’une irréalité essentielle ; ensuite le narrateur est en constant dialogue avec une femme qui semble être autant sortie de son imagination que de la réalité.

Cependant, ce qui fait de ce livre une lecture fascinante pour moi, ce sont les chapitres où Gao trouve les mots pour nous faire rencontrer un paysage, une scène de village, une coutume, une effroyable peur dans la solitude d’une forêt d’arbres à laque. C’est aussi le noeud de réflexion qui lui vient quand il est à Shaoxing, à la fin de son voyage. C’est la ville de Shaoxing elle-même qui lui permet de parler en même temps d’un écrivain moderne important, d’un ancien lettré et d’une stèle antique. La manière dont Gao relie ces trois composantes est magistrale, mais ce chapitre n’est possible et pensable que dans le cadre d’un récit de voyage, parce que Shaoxing est une étape, c’est-à-dire l’équivalent littéraire d’une péripétie romanesque.

Maillart, Thesiger et Bouvier contre l’Europe

Dans un entretien radio-diffusé, Ella Maillart dit d’abord une chose scandaleuse : « En vieillissant on a le temps de réfléchir. »

D’un sens, c’est vrai : à partir du moment où l’on vieillit, on entre dans le domaine sublunaire des mouvements locaux et temporels, et c’est là-dedans qu’on prend le temps de réfléchir. Mais ce que veut dire la voyageuse, c’est qu’on ne réfléchit qu’en étant vieux. Elle continue:

« Réfléchir veut dire aussi fléchir un peu le genou. N’être plus très sûr de soi-même. En réfléchissant je pense que je voulais voir le contraire de l’Europe. En allant en Mongolie, en Asie centrale, au Tibet. »

C’est exactement l’impression que j’ai quand je lis Nicolas Bouvier. Les gens et les valeurs qu’il décrits sont le contraire des Suisses de son époque. Ils ne sont pas riches, savent vivre de peu, ont le sens du sacré, et plus il va vers l’est, plus les gens sont anti-suisses.

Thesiger, quand il évoque les marais d’Iraq avec l’émotion que connaissent les voyageurs quand ils ne peuvent plus se défaire des émerveillements d’un moment, précise : « peace and continuity, the stillness of a world that never knew an engine. »

Et alors, serait-on tenté de demander ? « Un monde qui n’a pas connu un moteur ». Dans l’esprit de cet explorateur, le moteur est donc la chose qui fait basculer l’humanité. De tous les progrès humains, de toutes les révolutions, les voyageurs en choisissent souvent une qui étonne le lecteur par sa superficialité. Que leurs barques soient munies d’un moteur, est-ce que cela aurait nécessairement fait mourir les Arabes en question ?

The stillness. Valeur et mystique de l’immobilité.

L’enseignement et l’administration

L’évolution de l’enseignement me préoccupe. L’université a trois grandes fonctions qui sont : la transmission du savoir, l’élaboration du savoir et la mise en question de ce savoir. Or l’évolution de l’enseignement me paraît aller à contre courant de ces trois missions.

Les universités demandent à leurs professeurs d’être un personnel diligent, et c’est l’administration qui juge de la qualité des professeurs. L’idéal administratif, c’est-à-dire l’impératif de tout réduire en chiffres, en statistiques, l’impératif de prévoir, de planifer et d’évaluer, est en train de vaincre dans le monde universitaire, de supplanter l’idéal du savoir, le triple idéal que j’ai mentionné plus haut. 

Noter les étudiants, comme je l’ai déjà écrit en Chine, est une activité qui me désole et que je trouve humiliante. Il y a d’autres manières d’évaluer les étudiants, et de les aider à s’améliorer. Quel intérêt y a-t-il, honnêtement, à établir un classement des étudiants ? Je n’y vois que des effets pervers : 1- Les élèves développent un talent particulier pour réussir des examens, pour obtenir des bonnes notes, sans être nécessairement capables de faire quoi que ce soit d’autres. 2- Cela reproduit dans chaque groupe un sens révoltant de médiocrité, car il est clairement recommandé (et plus : ce qui suit est devenu une obligation universelle) de donner une majorité de notes assez bonnes, et une proportion de notes excellentes très faible. Dans toutes les universités du monde, il est requis de produire une infime minorité d’étudiants excellents et une immense majorité de moyens.

Il est humiliant de voir tous ces êtres humains nerveux à l’idée de recevoir leur copie, humiliant de réduire le travail qu’on a fait avec eux à un chiffre, humiliant de les sentir humiliés quand ils obtiennent une mauvaise note, humiliant de voir tous ces intellectuels passer un temps fou à écrire des notes sur des copies, humiliant de voir ce système de notation envahir toute la société, comme si les « bons résultats » ne pouvaient être exprimés que par des rapports de chiffres.

Les professeurs ne critiquent pas ce système : la plupart d’entre eux étaient de bons élèves, qui appréciaient d’être notés car ils avaient de bonnes notes. Tout le système des notations provoquent chez eux une satisfaction narcissique. C’est ainsi qu’aujourd’hui, la notation est ce qui prend le plus de temps dans un département d’université. Les questions de pédagogie ne semblent intéresser personne, le contenu du savoir enseigné non plus. La mise en question du savoir a, me semble-t-il, complètement disparu. En revanche, on passe des heures à concevoir des barêmes, à expliquer la notation, à la reprendre, la perfectionner. Puis des heures à remplir des formulaires, où les notes doivent être reproduites, ainsi que des commentaires sur chaque étudiant, si bien que le temps passé à la notation des étudiants est presque égal à celui passé à l’instruire.

Etre prof de fac aujourd’hui revient à trois grandes missions : l’enseignement, la recherche et l’administratif. Autrefois (mais quand ? je ne le sais pas), c’était la recherche qui primait (l’élaboration du savoir), et l’enseignement était là pour partager le fruit des recherches (transmission et critique du savoir). Aujoud’hui c’est l’administratif qui prime, et c’est peu dire que cela m’inquiète.