En dessous de tout

Le luxe suprême, le temps, prendre son temps, appartient à ceux qui ont énormément et à ceux qui n’ont presque rien. Tout est dans ce « presque » : que faut-il donc posséder pour profiter pleinement de sa pauvreté ? A un certain niveau d’insécurité, on n’a plus la force d’être tranquille. Alors quelle est cette possession grâce à laquelle le sage n’a jamais peur du lendemain ? 

Il paraît qu’il s’agit d’une possession culturelle. Souvent, dans les bars, quand je me lance dans mes théories portatives, on me rétorque : « Ouais mais il faut avoir les moyens intellectuels pour ça. »

Peut-être. Il faut aussi avoir vécu dans un monde riche et en crise permanente (la France des années 70-80), avoir grandi dans un certain agencement, où l’argent, la bouffe, le travail, l’école, l’autorité, la culture, les sentiments, les rêves, les espoirs, les ouvertures d’avenir, les modèles d’adultes, l’ego, la maladie, se combinaient de façon à vous faire sentir combien vous apparteniez à la foule. Qu’en vous tenant en dessous de tout, vous aviez de bonnes chances d’échapper au stress de la vie moderne.

Savoir perdre son emploi

La précarité de ma situation professionnelle est assez limpide. J’ai signé un contrat d’un an, j’ai deux employeurs qui s’accordent à peu près pour me faire travailler alternativement, et aucun d’eux ne peut, ou ne veut, s’engager sur le long terme avec moi. Cela tombe relativement bien, car je ne suis pas certain de vouloir m’engager avec eux, sauf le respect que je leur dois.

Virtuellement, donc, je suis sans emploi le 30 juillet prochain. Je devrais peut-être m’en inquiéter, mais c’est trop loin pour que je puisse véritablement y penser. La précarité de notre existence sociale m’a habitué et appris à ne pas me projeter dans l’avenir. Quand on me demande ce qu’il en sera de moi à 60 ans, à 70 ans, je ne peux pas répondre et je trouve extraordinaire que d’autres gens puissent répondre. Quand on me demande comment je m’en sortirais si je tombais malade, je suis tout aussi démuni.

En revanche, de savoir que je serai libre de tout devoir dans dix mois, cela m’ouvre des perspectives de rêveries. Pourquoi ne pas prendre tout le pécule gagné cette année et aller me promener, pendant un an, en Inde ou en Asie centrale ? J’aurai peut-être de quoi vivre un an, ce n’est pas certain. Je pourrai trouver des petits boulots, dans des universités, des écoles ou des restaurants, me rendre utile, me faire oublier.

Ou alors, je pourrais aller à Taiwan, traverser l’île à pied, dormir dehors et y travailler à nouveau six mois plus tard.

Ou alors, je pourrais faire le pari de vivre un an dans une cabane, dans les Cévennes, sans électricité, comme mon ancêtre Thoreau l’a fait jadis, en Amérique.

Ou alors je pourrais traîner mes guêtres au Vietnam, au Laos, au Cambodge, passer de longues semaines à ne rien faire. Sur les îles de Malaisie, et apprendre une langue étrangère.

L’idée de perdre son emploi provoque une explosion de richesses, de couleurs, de plages, de siestes, de souvenirs et de désirs.

 C’est aussi cela, être précaire, c’est être toujours au bord de la grande vacance. 

Une nuit avec Flore

Flore a voulu rester dormir chez moi. Je lui ai donné une serviette de bain, un t-shirt pour la nuit. Elle m’a rejoint au lit, les jambes nues sous le t-shirt noir bien trop grand pour elle. Elle était adorable, ses jambes étaient la douceur même.

Il fallait que la nuit reste chaste. Coucher avec Flore revenait à mettre le doigt dans un engrenage de relations qui menait soit au mariage soit à des déceptions inutiles. N’étant pas vraiment amoureux d’elle, et encore moins intéressé à l’idée de lui passer la bague au doigt, je passerais nécessairement pour un salaud. Plusieurs fois, dans la nuit, je me réveillais et sentais son corps près du mien. 

Au réveil, nous ne pûmes empêcher quelques caresses de circonstances ; il est humain de se souhaiter une bonne journée. Pour ne pas me laisser tenter, je me levai, m’habillai et sortis chercher le petit déjeuner.

Ensemble au réveil, ensemble au petit déjeuner, Flore dans ma salle de bains, mes sandales aux pieds, elle évoluait comme si elle était chez elle. Nous répétions une vie de couple, nous prenions nos marques, nos distances. Nous avions des gestes que nous reproduirions plus tard si la vie nous fait vivre ensemble. Elle regardait la télé au salon tandis que je lisais au lit. Je corrigeais des copies pendant qu’elle menait sa vie chez moi. Notre présence l’un à l’autre était naturelle. C’est l’enseignement de cette nuit avec Flore : notre amitié peut se transformer en relation amoureuse, si besoin est, ou si le hasard nous y conduit.

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.

Tiananmen

Je demande à des amis : « A quoi pense un Européen, ou un Américain, au nom de Tiananmen ? » Silence. C’est un peu comme si on demandait à de jeunes Parisiens ce que les Chinois pensent quand on leur parle de Montmartre. C’est un lieu touristique, mais si la question est posée c’est qu’il doit y avoir un piège. C’est certainement politique. Ils se risquent : « La politique de Mao ? » « Le parti communiste ? » « Le symbole du régime ? »

 Pour les jeunes Chinois, la place Tiananmen reste le lieu des grands rassemblements populaires, en particulier celui de la déclaration de Mao lors de l’inauguration de la République populaire, en 1949.

C’est après coup que les « événements » de 1989 leur viennent à l’esprit. Ils n’ont jamais ni vu ni entendu parler de ces images de chars, d’un étudiant arrêtant les chars. Ils avaient trois ans en 1989. Ils n’imaginent pas un instant que les touristes étrangers ne prononcent le nom qu’avec prudence, car ils ne savent en fait même pas ce qui s’est passé à l’époque. La façon dont le régime est parvenu à bloquer l’information, ou du moins la connaissance de l’histoire récente, tout en laissant une économie internationalisée s’établir dans le pays, me fascine. Autrefois, la Chine oscillait entre des périodes d’ouvertures qui présentaient le risque de libéraliser la population, et des périodes de fermetures qui appauvrissaient l’économie domestique.

Je me demande si elle n’est pas en train de réussir une libéralisation économique sans contrepartie civile, politique ou juridique. Un contrôle des esprits que je ressens tous les jours chez mes amis et collègues, mais dans la bonne conscience et la collaboration de toutes les puissances de la planète. Ceux qui prédisent la chute du régime n’oublient pas d’ajouter que cela se fera par un conflit cataclysmique. Moi, je ne prédis rien du tout, n’est-ce pas. Ce que je m’autorise à songer, en revanche, c’est à l’endroit où me réfugier en cas de cataclysme. Vaudra-t-il mieux être sage précaire, mobile et sans bien, quand les bombes tomberont sur la place Tiananmen ?

L’art du cri

Les vieux Chinois pratiquent encore l’art du cri. Il faut voir ces vénérables dames aux cheveux blancs, la tête tournée vers le ciel, la bouche grande ouverte et laissant passer un vieux râle qui vient de la nuit des temps. Le cri ne se distingue pas par sa puissance sonore, il y a des cris très proches du silence, du chuchotement, c’est du moins ce que j’ai appris en Chine. Le cri se définit autant par une attitude entière du corps que par le son qu’on dégage. Autant par ce qui se libère, par la voix, que par ce qui s’entend.

Artaud a cherché à recréer un art du cri, génial mais trop isolé dans l’histoire, à la différence des opéras chinois. Nos musiques populaires, le blues, le rock, le rap, varient à leur manière sur la voix qui se perd dans le cri. De grandes réussites, certes.

Mais promenez-vous dans les parcs avant 7h00 et vous verrez des gens crier, de toutes les façons envisageables, et c’est pour moi un événement considérable.

Jean Rolin ne viendra pas à Shanghai

Je me faisais une fête d’accueillir le grand écrivain dans mon université. Nous nous étions mis au point, à Paris, pour une série d’interventions. Il était d’accord pour intervenir deux fois, la première pour une conférence classique devant un parterre classiquement obligé d’être là. Et une deuxième fois pour une rencontre plus intime avec quelques  étudiants volontaires et nourrissant un véritable intérêt pour la chose littéraire.

C’était un privilège extraordinaire pour moi, d’abord de l’avoir invité lui, puis d’avoir obtenu du consulat une belle marge de manœuvre pour son séjour.

Tout était de bonne augure jusqu’à ce qu’il m’envoie ce mail où il m’annonce qu’il a développé des « troubles fonctionnels qui ne mettent en danger ni [sa] vie ni [sa] santé mentale », mais qui l’obligent à annuler le voyage.

Je passe sur ma déception et sur celle, à venir, de mes étudiants.

Le consulat, pris de court, doit se précipiter pour trouver un autre conférencier, et me demande une liste de noms d’écrivains susceptibles d’intéresser les étudiants chinois. Je prends cela pour un honneur et un privilège. Se mettre à sa table et rêvasser aux auteurs qu’il serait intéressant de faire venir, quel pied. En premier lieu, éliminer les stars médiatiques qui ne prêteraient même aucune attention à l’invitation (Sollers, Houellebecq, Nothomb…) ; en deuxième lieu, écarter ceux qui font paraître un livre lors de cette rentrée littéraire (ce qui exclut Quignard, Forest et quatre cents autres.)

Alors qui ? Avec délectation, j’ai frappé ces quelques noms sur mon courrier destiné au consulat : Pierre Michon, Régis Jauffret, Jacques Réda (qui doit être un peu vieux, je m’avise), et quelques autres. La crème de la crème.

Après quoi, j’apprends sur le blog de Pierre Assouline, http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/09/02/oyez-oyez/#comments, que Pierre Michon va être présent à un festival organisé en son honneur dans le Limousin, autour du 20 septembre. Qu’il y aura de la bonne bouffe, des lectures, des discussions et des invités de marques, parmi lesquels… Jean Rolin !

C’est à n’y rien comprendre. Je le croyais atteint de troubles fonctionnels, Jean Rolin ? Ah, je vois ! Les écrivains français préfèrent picoler tranquille entre eux plutôt que de ramer devant un public de jeunes filles médusées !

Je plaisante, bien sûr, et ce n’est pas drôle. Jean Rolin ne viendra pas, à notre grand dam, et j’espère qu’il se débarrassera bien vite desdits troubles, afin qu’il reprenne la plume et nous enchante comme il l’a fait cet été avec L’explosion de la durite.

Claire et Dominique se marient

Dire qu’aujourd’hui, ou demain, mes amis Claire et Dominique se marient, à Paris, et que je suis ici, à Shanghai, à tourner en rond devant mon portable. Il est vrai que je ne suis pas un bon invité pour un mariage. La politesse qui y est de mise, la présence des deux familles qui n’osent ni trop communiquer, ni trop peu communier, les belles femmes qu’on n’ose aborder, l’alcool qu’on n’ose trop toucher de peur d’être ivre trop tôt, il y a beaucoup de paramètres qui me rendent les cérémonies de mariage plus pesantes que, disons, les enterrements.

Mais ma joie à l’idée que deux de mes amis s’unissent devant Dieu est réelle. Non que je croie en Dieu, mais je suis sincèrement impressionné par les serments éternels, les promesses folles et démesurées, le culot qui fait dire à un homme, oui, pour toujours, et jusqu’à ma mort, je serai là pour toi. Par l’aveuglement volontaire et héroïque qui lui commande de croire sa femme quand elle lui dit la même chose. Pour tout cela, je dis chapeau bas, et j’écrase une larme.

Quand j’étais chez eux, à Belfast, cet été, je leur ai écrit une prière universelle. Je me suis amusé à employer quelques mots un peu trop flatteurs à leur endroit. Il fallait voir l’énervement de Dominique à l’idée qu’on emploie des mots flatteurs, lui qui nourrit des rêves catholiques de modestie et de discretion. Non, disait-il, on ne peut pas laisser « remarquables ». Et moi qui insistais, qui disais que c’était ma prière, mes idées, que s’ils voulaient censurer, qu’ils le fassent, etc.

Comme j’étais cruel.

Mais aussi, quoi, c’est vrai qu’ils sont remarquables, tous les deux. Et adorables, et heureux de se lancer dans cette chose énorme qu’est un mariage devant Dieu.

Malgré tout, cela m’aurait fait plaisir d’en être. Il fait quel temps à Paris ? J’aurais acheté un costume d’occasion, j’aurais été élégant, je me serais rempli les narines, les yeux et le gosier de choses délicieuses. Claire étant irlandaise, j’aurais communiqué tantôt en anglais, tantôt en français, bu tantôt de la Guinness, tantôt du champagne. Oui, je regrette de manquer encore un mariage d’amis.

Familles françaises

Pendant ces mois d’été, j’ai côtoyé, fréquenté, ennuyé et apitoyé beaucoup de familles. J’en tire une conclusion inattendue.

D’abord, je note que la famille n’est pas nécessairement l’enfer. Je peux témoigner que bien des gens font mieux que supporter cette organisation cellulaire que je croyais profondément contre-nature et autoritaire. Beaucoup ont une réelle capacité à dépasser leurs frustrations, leur colère, leur ennui, pour construire un quotidien, ma foi, relativement heureux.

J’ai même observé des moments de grâce que le célibataire ne peut pas connaître. Surtout avec les enfants. Des moments de tendresse filiale, de suspension des passions humaines. La grâce, c’est le mot, car elle ne s’impose qu’à ceux qui ne la cherchent pas. Et Dieu sait que la présence d’enfants vous oblige tôt ou tard à tracer une croix sur tout projet d’atteindre à court ou moyen terme la plénitude mentale.

Oui, parce qu’il convient de rappeler que les familles sont des constructions scandaleuses, à la base, pleines de bruit et de fureur, de silences destructeurs et de non-dits accusateurs. Qui a dit que la famille était un refuge, un lieu de bonheur ?

Autrefois, les familles se distribuaient en deux catégories : celles qui pouvaient se payer des domestiques (précepteurs, gouvernantes, nourrices), et celles qui faisaient travailler les enfants. Dans les deux cas, on s’exonérait de la pénible charge de l’éducation de ces êtres magnifiques et admirables, mais bruyants, stupides, incapables de soutenir une conversation intéressante, capricieux, peureux, courant des risques aussi aberrants qu’angoissants pour les adultes, fatigants et ingrats. (Quand il voit ce que les enfants regardent à la télé, ce qu’ils écoutent comme musique, le sage précaire est contraint d’admettre qu’ils ont, en plus, des goûts de chiottes.)

Si un jour je suis père, ce que j’ai failli être plusieurs fois dans ma vie, je ne suis pas certain de posséder les ressources mentales et énergétiques pour tolérer leurs vices et leurs manières. Ce qui me fait penser que mes propres parents ont été des saints, des espèces d’êtres supérieurs, pour avoir su nous accepter mes frères, ma soeur et moi, comme nous étions. Ils étaient peut-être des sages précaires, à leur façon.

Eh bien malgré tout cela, je suis dans l’obligation d’avouer que, par moments, les familles françaises connaissent un état de félicité totale, un peu flottant, où la fatigue est communiquée et se transforme en légèreté des corps, où tout le monde fait la trêve. Comme c’est beau et émouvant, cette trêve collective. Individuellement, ils ne se rendent pas compte qu’ils vivent un tel moment. C’est vous qui, extérieur à tout cela, vous sentez de trop, et presque gêné d’assister à cette béatitude intime. Vous aimeriez vous éloigner, mais vous craignez que vos mouvements compromettent l’harmonie de l’instant. Alors vous vous faites petit et muet jusqu’aux prochains hurlements.

Des boîtes sorties de nulle part

 Un petit peuple, une minorité ethnique de la Chine, qui vit dans les plis de quelques montagnes. Dans les villages, les hommes se reposent sous les ponts de bois sculpté. Ils ont construits un tas de machins en bois, ils attendent maintenant que les femmes fassent à manger.

Les femmes sont d’adorables brodeuses. Leurs boîtes à broderie intéresseraient grandement Leibniz, s’il était encore en vie. Elles intéresseraient aussi Breton, et Freud, tiens, et n’importe quel hurluberlu qui reste interdit devant des objets qui bousculent et renversent nos catégories mentales. De la fermeture la plus froide à l’ouverture béate. De la surface à la profondeur, ces boîtes réalisent tout.