Le lac des nuages pourpres

Il y a un lac, à Nankin, en Chine, où les gens se baignent toute l’année, et où l’on entend d’étranges cris. De vieux Chinois s’exercent les bronches, les cordes vocales, laissent sortir de paquets d’énergie sonore. C’est une forme de yoga par explosion.

Les halètements qu’on entend sur la vidéo n’ont rien de scabreux, ils viennent d’un homme qui fait de l’exercice à côté de moi.

C’est un lieu d’une grande tranquillité car, sur une population de sept millions d’habitants, seuls quelques centaines de personnes osent braver la coutume qui dit que le lac est très dangereux. Tous les ans, une légende urbaine réapparaît pour effrayer le peuple : on dit que des nageurs décèdent mystérieusement. Les causes sont variées, on parle de tourbillons, de courants froids, de végétation qui s’enroule autour des pieds. De mon côté, je suspecte les retraités nageurs, les crieurs et les musiciens qui peuplent ce lac d’être à l’origine de cette rumeur, dans le but bien compréhensible qu’on leur foute la paix, là, nichés dans la Montagne Pourpre et Or.

La manie furieuse

 

J’espère ne pas divulguer de secret professionnel en montrant ce vieux registre matricule. Une amie, que je nommerai Cécilia (mais c’est peut-être un pseudonyme) m’a emmené dans son bureau du Musée des Beaux-Arts d’une ville française que je ne nommerai pas… pour protéger mon amie que je ne nommerai pas non plus (zut c’est déjà fait. Oui, mais c’est peut-être un pseudonyme, elle s’appelle peut-être en réalité… Cyrillia, ou… Célia…)   

Elle travaille en ce moment sur une exposition à venir sur les rapports entre l’art et la santé. C’est dans son bureau que j’ai vu ce registre d’une maison de santé du 19ème siècle. C’était dans la région lyonnaise, à Champagneux exactement, en 1824. Les gens y sont diagnostiqués d’une manière cocasse. Il y a la « manie furieuse » de Jean Delapassoire (ce n’est pas le vrai nom, n’est-ce pas, je transforme les patronymes, comme dans les journaux), interné le 2 mars. Mais il y a surtout le Comte de Clermont Eclair (même chose) qui, à 33 ans, le 13 avril, fut interné pour « manie joyeuse ». Je me suis un peu reconnu chez ces deux maniaques ; il me semble que j’oscille entre ces deux manies, la joyeuse et la furieuse, sans savoir laquelle est la plus influente sur mes esprits animaux.

On peut y lire aussi d’autres maladies : « démence », « aliénation », « monomanie », « manie avec fureur », « manie religieuse », « imbécilité » (sic), « idiotisme », « manie gaie », « manie intermittente », « manie périodique ». Et le miracle dans tout cela, c’est qu’il est écrit dans la colonne de droite : « Sorti guéri le… » C’est donc que la médecine de l’époque marchait du tonnerre. Ou alors il est écrit, dans la même colonne : « Décédé le … »

La rentrée littéraire 2007

Chaque année, depuis que je m’intéresse à la littérature, je lis les mêmes critiques et les mêmes reproches : trop de livres !

« C’est absurde ! C’est criminel ! 700 romans, comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Comment faire son boulot de critique, comment aider les libraires, comment assurer aux livres une vie pérenne sur les rayonnages, comment faire son chemin dans la forêt des bla bla bla. »

750 romans français et étrangers, cela nous fait, en comptant large, 600 romans français. C’est tout ? Vous trouvez que c’est beaucoup, vous ? Sur un pays de 60 millions d’habitants ? Un cent millième de la population sort un bouquin et tout le monde crie au scandale, il y a là quelque chose que je ne m’explique pas.

Il devrait y en avoir 600 000. Ou même 6 millions. Combien sommes-nous de Français adultes sachant écrire ? Compte tenu que nous devrions tous écrire au moins un livre dans notre vie (un proverbe catalan dit : « On ne devient un homme que lorsqu’on a planté un arbre, donné naissance à un fils et écrit un livre »), et qu’une fois qu’on en a écrit un on a souvent envie d’en écrire un autre, la rentrée littéraire devrait être beaucoup plus fournie qu’elle ne l’est actuellement.

On continue de penser qu’il y a d’un côté les professionnels de la plume, qui ont le talent et le savoir, et de l’autre le public, l’immense océan de gens bourrins et sans voix qui achètent et qui reçoivent. C’est une partition de la société qui ne me convient pas. Dans un monde développé, nous devrions tous être auteurs, créateurs, tout autant que lecteurs. Ceux qui se plaignent le plus sont ceux qui craignent de voir disparaître des privilèges, de voir fondre leur situation d’hommes de lettre confortablement installés. L’écriture et la lecture ne sont pas des affaires de situations professionnelles. Si les écrivains ne gagnent plus d’argent, tant pis, tant mieux, cela n’a pas d’importance. Ecrivons, publions, lisons et discutons, ne laissons pas les autres le faire à notre place.  

L’ancêtre boutiquier

A l’occasion d’une conversation avec mon père, qui était impressionné par le succès professionnel de sa belle famille, je fus frappé, au contraire, par l’incroyable manque de réussite de la famille dont je viens.

Du côté de mon père, les choses sont simples, son père était cheminot et nous venons d’un milieu populaire. C’est du côté de ma mère que l’histoire se complique. Au début du vingtième siècle, mon ailleul s’arrachait de la paysannerie et devint commerçant. Son affaire dut pas mal tourner puisqu’il est dit, discrètement, qu’il menait « la grande vie » pendant la période de l’occupation. L’un de ses fils, mon grand-père, devint médecin. Il épousa une femme d’une plus haute ascendance que la sienne, une vraie fille de famille, et c’est ainsi qu’il devint un bourgeois normand, entre les deux guerres, et après la guerre. Quelle ascension, n’est-ce pas ? On peut s’attendre à ce qu’elle continue dans les générations suivantes. Or, parmi les douze enfants de mon grand-père médecin, pas un seul chirurgien, pas un seul scientifique, ni d’ingénieur, ni d’avocat, ni de député, ni rien qui donne une réelle impression de succès foudroyant. Certains ont reproduit un mode de vie bourgeois, et en ont le capital, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une réelle élévation dans la société, par rapport aux ancêtres, s’entend.

Plus intéressant, aux yeux du sage précaire, est la médiocrité constante de ma famille dans le domaine des études. Aucun des enfants de mon grand-père médecin n’est allé au-delà du baccalauréat. Tous ont bâti leur situation par eux-mêmes, en commençant au plus bas et en gravissant les échelons un à un. C’est comme s’ils ne s’étaient appuyés sur aucun acquis culturel.

La génération suivante, la mienne, n’est pas beaucoup plus brillante. Parmi des dizaines et des dizaines de cousins, je crois que nous n’avons pas pu aller plus « haut » (socialement) que notaire et médecin généraliste. Certains de mes cousins sont encore à l’école et n’ont pas donné tout ce qu’ils avaient dans le ventre, il faut donc attendre avant de se prononcer. Mais une ligne de force se dégage tout de même, me semble-t-il, et c’est notre étrange insuccès dans les études. Dans une famille qui met au-dessus de tout la bonne situation, la bonne conduite, le fait d’être bien élevé (je pense à mes grands-parents), comment se fait-il que personne n’ait eu l’envie, la capacité ou le courage de faire de réelles études supérieures ? La formation est pourtant un des meilleurs leviers pour faire une belle carrière !

Je ne pense pas à ceux qui, comme moi, se foutent des carrières, des réputations et de l’apparence de réussite, mais à tous ceux pour qui cela importe. Peut-être ne se rendent-ils pas compte de cette faiblesse dans leur parcours. Après un siècle d’ascension sociale, nous stagnons, nous devons toujours ramer, à l’aveugle, et seuls, pour soutirer au monde notre pain quotidien. Sans brio, je remarque.

C’est ce manque de brio, cette lourdeur, que je sens très forte en moi, qui m’intéresse. Comment se fait-il qu’avec un ailleul médecin, nous ne soyons pas devenus des « héritiers » ? Que ce soit dans le commerce ou dans la médecine, l’enseignement supérieur en France offre des voies qui permettent aux enfants de bonne famille de monter sur des marches toujours un peu plus hautes. Pourquoi n’y a-t-il rien de tel, chez les miens ?

Parce que nous n’avons jamais cru à l’éducation. Nous n’avons jamais investi dans l’instruction, comme d’autres familles, d’autres communautés l’ont fait. Bien que les membres de ma famille soient intelligents, je n’ai jamais entendu dire du bien des professeurs. Les profs ont toujours été vus comme des cons, des fainéants, des gens qui ne comprenaient rien, etc. Et si un enfant ne réussissait pas, c’était de la faute des professeurs, on le changeait alors d’établissement. Dans ma famille, beaucoup de gens sont allés à l’école dans le privé. Et en fait d' »investissement », on se limite à payer des cours supplémentaires, des profs particuliers, des boîtes à bachotage, des stages et séjours linguistiques. On donne de l’argent, et on s’étonne à peine qu’en retour, nos enfants ne parlent pas angais, soient nuls en math, aient des notes moyennes.

Peut-être que le seul langage que nous comprenons est celui de l’argent, et que nous sommes restés des paysans qui calculons, les pieds dans la boue, comment nous en sortir, nous en mettre plein la lampe et en imposer diantrement les uns aux autres. Peut-être que mon ailleul boutiquier était le modèle indépassable de ma famille. On l’a oublié, je ne sais même pas comment il s’appelle, ni à quoi il ressemblait, mais c’est peut-être son histoire, individualiste, courageuse, jouisseuse et suspecte, que nous rejouons à notre manière.

Peut-on être randonneur et écrivain ? « Longue marche » de Bernard Ollivier

 

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Le livre de Bernard Ollivier se présente comme celui d’un marcheur, d’un voyageur solitaire qui n’est pas un écrivain. Après Nicolas Bouvier qui avait mentionné cette lacune (pour montrer que c’était en fait une qualité) chez Ella Maillart, cela interpelle le lecteur moyen. Cette fois, pour La longue marche de Bernard Ollivier, on dirait que l’éditeur – Phébus Libretto – en a fait un argument de marketing : ne vous inquiétez pas, ce livre n’est pas une affaire d’écrivain. Comme s’il fallait tourner le dos à la littérature pour vendre des bouquins.

En quatrième de couverture, Pierre Lepape, du Monde, écrit : « B. Ollivier est un voyageur, il ne se prend pas pour un écrivain. Le résultat est qu’il écrit souvent mieux que les écrivains patentés. » Tout est dans « ne se prend pas pour ». Il n’a pas de prétention, il a le coeur pur, sa langue est celle de la sincérité. Il n’y a pas d’effet de style, pas d’effet de manche…

Bien. Mais moi qui lis ce récit de voyage, je peux dire sans hésiter qu’Ollivier est un écrivain, ni plus ni moins qu’un autre. Que pour atteindre cette sobriété, cette simplicité, il faut avoir une solide pratique de l’écriture derrière soi. Sa façon de raconter son arrivée dans le village de Pakhtakor, à l’est de Samarcande, est le fait d’un auteur expérimenté, au sens où il a acquis des techniques de narration et d’expression pour que le lecteur ressente la fatigue du voyageur, la faiblesse qui l’empêche de refuser les invitations répétitives, le besoin de sommeil qui tourne à la torture. Avec des raccourcis qui font que le récit ne quitte jamais un ton plaisant, presque comique.

C’est donc du marketing, et je ne sais si on doit s’en inquiéter : il est plus vendeur de dire que l’écrivain voyageur n’est que voyageur. Que l’écriture n’est qu’un détail pour raconter, mais surtout pas un obstacle entre le lecteur et le paysage. Par là, on définit en creux une image de l’écrivain comme celui qui fait enfler le langage, qui l’encombre, qui fait des phrases. Le voyageur « non écrivain » utiliserait la langue de manière transparente, invisible. Cela est impossible naturellement, tous ceux qui ont essayé d’écrire un carnet de route, un blog ou une histoire quelconque le diront.

La langue bien pendue des Parisiennes

Les gens de la nuit usent d’un langage assez dru, il faut dire. Dans le café où j’ai passé la nuit, une femme conseillait à son amie d’aller « se payer un gros zizi ». Une autre, à une autre table, criait qu’elle n’aimait que les femmes. Une autre se proposait de sucer son commensal. Moi, à moitié somnolent, je n’étais pas certain d’entendre vraiment ce que j’entendais, alors je tendais l’oreille, et je m’aperçus combien drue était la langue bien pendue des gens de la nuit.

J’essayais de lire l’essai d’un universitaire anglais qui fait autorité dans le champs de la littérature du voyage. A la fin de la lecture du premier essai, je ne savais toujours pas si la littérature du voyage était un genre à part entière ou pas (ce que l’article se proposait d’élucider, en introduction.)

A côté de moi, une bande de Cantonnaises passa la nuit à discuter et à dormir sur la table, comme des étudiants fatigués des universités chinoises. La tête dans leurs bras repliés. De temps en temps, un videur les réveillait avant de retourner vers les filles à la langue drue qui, voyant que leur soirée était sur le point de finir en eau de boudin, le provoquaient en promettant une pipe des familles.

A quatre heures du matin, je commandais un café viennois, histoire de bien commencer la journée. Les Cantonnaises déléguèrent la meilleure linguiste d’entre elles pour me demander « à quelle heure prendre le train » en anglais. Elles voulaient parler du métro, pour aller à Gambetta.

A cinq heures, le service change, il faut régler. Les filles drues à la langue agile s’en vont sans se laisser accompagner par le grand videur, qui n’a pas l’air surpris. Pas le moins du monde. 

Le succès des successeurs : « Un roman russe » d’Emmanuel Carrère

Dans les monts Mourne, en Irlande du nord, Dominique et moi avons crapahuté quelques jours, dans le but d’enterrer sa vie de garçon. Nous l’avons bien enterrée, semble-t-il, et Dominique pense bien sincèrement qu’elle restera longtemps enfouie dans la lande venteuse des montagnes inhospitalières. Moi, je ne fais pas de commentaire, ce n’est pas mon genre.

J’avais emporté le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Un roman russe, et je lisais quelques pages par-ci par-là. A la lampe de poche quand nous dormions sous la tente. Ce qui m’a le plus impressionné dans ce roman, c’est le portrait du grand-père, père de l’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse. Ce n’est pas tant qu’il soit devenu collaborateur, qui m’a intéressé, mais sa vie misérable et poignante avant d’être approché par les Allemands. Il était l’aîné d’une famille aisée de Géorgie. Il était le plus brillant de la famille, il parlait russe et rechignait à pratiquer la langue nouvellement officielle, le géorgien. Il était arrogant et n’aimait que les grandes langues culturelles. Il acquit un bon niveau d’allemand et de français, etre autres. Son arrogance, ou sa naïveté, ou sa grandeur d’âme, lui fit se détourner des études professionnalisantes. Ses frères devinrent ingénieurs, commerçants, mais lui ne pouvait être que lettré, mandarin ou brahmane. Contraint de s’exiler, il se retrouvait dans une société, la France, où il n’était plus rien. Il n’avait plus aucune superbe, ici, il devait gagner son pain à la sueur de son front, or il ne savait rien faire vraiment. De brillant intellectuel, il se vit déchoir dans une vie de travailleur précaire, chauffeur de taxi, vendeur au porte à porte… Il écrivait des lettres à ses maîtresses qui témoignaient d’un grand pessimisme, d’une grande préciosité mais aussi, au fond, d’un esprit un peu fou et inadapté au monde moderne.

Honteux de ne pas pouvoir donner à sa femme et ses enfants une vie digne du rang qu’il se croyait devoir tenir, il ne put résister à l’appel des Allemands lorsqu’ils lui ont demandé d’être traducteur pour eux. Enfin, sa distinction intellectuelle et son don pour les langues étaient pris en considération, et il collabora.

J’imagine l’écrivain Emmanuel Carrère en train de déchiffrer les lettres interminables de son grand-père. C’est la rencontre de deux hommes que tout sépare mais qui proviennent l’un de l’autre. L’un était un véritable raté, l’autre réussit une des bonnes oeuvres littéraires de notre temps. L’un était un chieur d’écumes, l’autre est capable d’une grande précision et d’une effroyable concision (surtout dans L’adversaire). L’un était amer et plein de ressentiment, l’autre est un bobo parisien décomplexé qui fait du tai chi et qui a assez d’argent pour jouir d’une liberté de mouvement infinie. Le grand-père a vécu dans l’obscurité, Emmanuel vit dans la gloire et la reconnaissance.

Ce n’est pas le seul exemple d’écrivain dont les parents et grands-parents étaient aussi des écrivains, ou des intellectuels un peu ratés. Le Britannique S. Kureishi a écrit sur son père, immigré pakistanais qui n’a jamais pu publier ses manuscrits. Le talent peut ainsi prendre plusieurs générations d’efforts et de polissage pour éclore avec puissance. Dans les romans de Carrère, il y a aussi, très prégnant, plus prégnant que l’oeuvre de sa mère, le travail honteux, prétentieux et raffiné de son grand-père SDF.

D’où l’importance, dans ce livre même, Un roman russe, des classes sociales. Une histoire d’amour raté avec une fille qui se veut prolétaire et qui l’accuse, lui, d’être un « héritier » et un bourgeois.

Avec Dominique, nous avons beaucoup parlé sociologie. Il m’apprit que j’étais un petit bourgeois. Comme la fille du roman, je me voyais heureusement séparé de tout ce qui pouvait approcher de près ou de loin la bourgeoisie parce que j’étais ramoneur et que j’avais travaillé dans des usines, avec mes mains, dans des stations services, des entrepôts. Mais non, j’étais un petit bourgeois. Rien de pire, je crois, comme classe sociale. Rien de bon ne peut sortir de la petite bourgeoisie, et on ne peut s’en extraire. Ah! sociologie, comme je te déteste! Toutes les autres sciences humaines me mettaient dans des petites cases insignifiantes, la psychologie me rangeait parmi les tordus et les nevrosés, etc. Mais aucune case n’est aussi humiliante que « petit bourgeois ». Je préfère encore le Middle class anglais, qui recouvre moins de petitesse d’esprit.

Alors je vais peut-être faire comme le grand-père de Carrère : faire des enfants, non par amour filial mais par ambition : mes enfants, vous serez d’authentiques artistes et des grands bourgeois, ou d’infâmes ouvriers, et vous nous extirperez de cette ignominie qu’est la petite bourgeoisie.

Back in Dublin : Tom, les breakfast et les Polonais

Tom n’a presque pas changé. A part son appartement, qui est maintenant grand et bourgeois, il vit la même existence frugale et mesurée d’il y a dix ans. Sans emploi, il dépense si peu qu’en gagnant sa vie de manière chaotique, il peut payer son loyer et faire son pain. Ce matin, j’ai eu le privilège de le voir préparer son pain. Il le fait deux fois par semaine, sérieusement, presque religieusement. J’assiste à ce rituel en me faisant discret, comme lorsque je surprends un office bouddhiste dans un temple chinois.

Pour moi, Dublin c’est bien sûr la Guinness, mais aussi l’Irish breakfast, les fish and chips et toute sorte de choses très mauvaises pour la santé. J’ai marché dans la ville sans trouver de petit-déjeuner digne de ce nom. Obligé de me réfugier dans un café international, je fus réduit à un régime sain et exotique, moi qui voulais me gaver de baked beans, de saucisses, de lard, de beurre, de boudin, que sais-je ? De pommes de terre frites.

Dublin, sans avoir changé en apparence, depuis les cinq dernières années, a tout de même évolué. Les immigrés prennent plus de place et se montrent plus volontiers dans la rue. Les Polonais, sans conteste, donnent à la ville quelque chose de neuf. Certaines rues regorgent de magasins Polski, de coiffeurs, de boutiques est-européennes, bref les Polonais s’affichent comme communauté et m’ont donné l’impression d’être heureux à Dublin.

Tom les voit d’un bon oeil. Mais en même temps, Tom voit beaucoup de gens d’un bon oeil.

La peine qu’on se donne

Après quelques jours passés en France et de nombreuses conversations avec des artistes, des écrivains et des universitaires, le sage précaire se pose des questions et se frotte le menton. La peine que tous ces gens se donnent pour vivre, pour être reconnus (par leurs pairs au moins) semble épuisante. Les artistes sont pris dans un piège cruel : ils ont choisi une vie qui les attirait parce qu’elle échappait, croyaient-ils, au monde marchand, à la société de consommation, et ils se retrouvent à ne penser qu’à cela, à l’argent, à la consommation, au business, dans un climat de concurrence terrible.

C’est là qu’il faut savoir garder son calme. C’est alors que l’écrivain nerveux devient un sage précaire.

Mademoiselle Peng ne traduira pas Jean Rolin

Mademoiselle Peng, avec douceur, avec tact, avec une adorable précision, m’écrit qu’elle ne traduira pas L’Organisation. Elle s’en croit incapable, elle dit que le style de Jean Rolin est trop difficile. Ce qui est émouvant dans son e-mail, c’est la gentillesse avec laquelle elle m’annonce sa décision. Beaucoup d’autres m’auraient à peine contacté, aurait oublié ou auraient, par gêne, été désinvoltes en me disant trois mots de refus par-dessus la jambe. Mademoiselle Peng, au contraire, a eu l’intuition que je serais déçu et a pris la peine de composer un courrier dans lequel elle cherche à me consoler. C’est une femme assez rare, qui a le souci de la personne à qui elle s’adresse. Elle a saisi que la littérature en général, et celle de Jean Rolin en particulier, avait beaucoup d’importance pour moi et elle prend la mesure de mon désappointement.

J’ai le souvenir de petites amies qui ne pouvaient pas imaginer cela, pour qui les livres étaient une chose importante mais extérieure, une réalité sociale, un objet de loisir, un outil de travail, un truc de prestige, mais pas des rencontres déterminantes.

Distance Lointaine m’avait dit, quelques jours plus tôt : « Guillaume, j’ai lu L’Organisation, c’est intraduisible en chinois. » C’était net, mais incroyable. Elle a dit cela en présence d’un collègue qui avait traduit les Ecrits de Lacan ! Mademoiselle Peng semble lui donner raison, cependant, puisqu’elle écrit : « La syntaxe est vraiment difficile à rendre en chinois tout en gardant la beauté et l’esprit de livre. » Rolin plus difficile à traduire que Lacan, voilà qui risque de plonger l’écrivain dans des abîmes de perplexité.

Je me transforme donc en fin jésuite. Faire accepter Rolin en Chine, voilà ma mission. Vous allez me dire que c’est un peu con comme mission, ou du moins que c’est assez maigre, lorsque d’autres cherchent à réduire la pauvreté, à loger les SDF ou à sortir notre pays de la crise. Je répondrai qu’on a chacun la mission qu’on mérite. Moi, je me suis trouvé une petite mission à ma portée, concrète, faisable, durable. Ma mission prend racine dans un terrain de problématiques plus larges : le développement de la francophonie ; le dialogue des cultures ; la promotion d’une littérature rare et exigeante.

La déconvenue actuelle, le coup d’arrêt que mon ambition vient de subir ne donne que plus de superbe et de force à ma mission. Il ne s’agit plus seulement de convaincre des fonctionnaires de l’ambassade, des profs et des éditeurs. Cela se corse, mes amis. Il convient maintenant de relever le défi traductologique d’une langue et d’un phrasé intraduisibles.