Dans l’appartement où je loge, à Taipei, la télévision propose une centaine de chaînes, des chinoises en plusieurs dialectes, des japonaises et des anglophones. CNN, ce matin, montre des images de la répression en Birmanie (Myanmar).
C’est un pays où je comptais aller, mais voilà, si la démocratie en vient à s’imposer, ou si, comme en Chine, le pays ouvre ses bras plus grand aux étrangers, l’appel d’air sera tel que les touristes seront trop nombreux pour moi.
Je devrais avoir honte d’être inspiré de cette maniere face à des événements de ce type.
Copyright
Si je signale aux visiteurs qu’ils sont libres d’utiliser mes textes et mes photos, c’est qu’ils ne m’appartiennent pas vraiment. Il faut cesser de protéger tout ce que l’on fait, comme si la moindre phrase qu’on écrit était notre propriété. La passion de la propriété va trop loin, de nos jours. Vouloir être propriétaire d’une phrase, d’une photo de vacances, c’est un signe indubitable que nous sommes en pleine déprime.
Remarquez bien que je pourrais, en un geste artistique, déposer un brevet sur l’expression de « sagesse précaire » et de « précarité du sage », pour m’en assurer l’exclusivité. Ce serait drôle, mais que faire avec cela, a part le dire et faire le malin, le temps de quelques billets incertains ? Je vais examiner la question.
Sinon, je trouve exaspérant l’obsession du copyright que l’on trouve jusque sur internet. Tout nous appartient, voilà le vrai. Les phrases que nous écrivons nous traversent, elles ne sont pas le fruit d’une individualité, ou d’un génie singulier.
Si on reconnaît un auteur à la moindre de ses phrases, c’est qu’il a inventé sa propre langue. Quel besoin alors de la protéger et d’en interdire l’usage aux autres ?
La Taiwanaise
En direct de Taiwan, ou l’ordinateur ne connait pas les accents francais.
Rencontre un type d’une soixantaine d’annees qui reproche a son frere de sortir avec une Taiwanaise de vingt ans sa cadette. « Mon frere, dit-il, c’est un flambeur, qu’est-ce que tu veux. Il a beaucoup joue, beaucoup parie, et il a toujours perdu. »
Moi, je trouve qu’il a plutot reussi, au contraire, il s’en est paye de larges tranches, il a voyage, il a fait des affaires, il a gagne beaucoup d’argent puis tout perdu. Puis il a su se relever tranquille, en louvoyant avec les banques. Il a connu des femmes, il ne s’est jamais marie, n’a pas d’enfant. Je ne sais pas s’il le regrette, mais il sait toujours apprecier la beaute des choses transitoires. Sur le seuil du troisieme age, il n’a pas de propriete, mais il habite avec une (jeune) Chinoise qui, pour reprendre ses mots, « s’occupe de moi comme jamais aucune femme n’a su le faire. » Il reve tout haut, il se demande s’il ne va pas quitter la France pour de bon et venir finir ses jours ici.
Son frere trouve cela revoltant. Sur le ton de la confidence, il me dit, sans m’expliquer vraiment pourquoi, que c’est mal.
« Ca me plait bien, moi.
– Oui, mais toi tu es jeune. Lui il a 60 ans!
– Non mais ca me plait bien que ce soit possible a 60 ans. »
Qu’être impressionné, c’est le contraire d’admirer
Quand un étranger parle couramment le mandarin, l’audience chinoise manifeste avec cœur et avec bruit son enthousiasme. Les Chinois sont impressionnés et ils le font savoir. L’étranger doit se méfier terriblement de cela. Il risque de prendre trop de plaisir, il risque de vouloir provoquer encore et encore cette réaction de spectateurs ébahis. La déception viendra plus tard, quand il se rendra compte qu’ils s’ébaubissent mais que rien ne passe de lui à eux. Ils sont seulement impressionnés.
Impressionner, être impressionné, ce sont les deux faces d’un système dont il convient au moins de repérer la force déceptive.
Être impressionné, c’est le contraire d’admirer. Quand on admire, on est attiré vers un terrain inconnu, quelqu’un nous révèle l’existence de choses nouvelles à voir, à écouter, à penser. Par l’admiration, on est tiré vers le haut, ou vers le côté, ou vers le bas, enfin on est mis en mouvement, on est aspiré quelque part. L’admiration est une invitation au voyage.
Baudelaire admirait ses amoureuses. Moi, j’ai admiré des professeurs, comme Germain Malbreil, qui faisait de la philosophie d’une facon qui m’a bouleversé. J’ai aussi admiré des amoureuses. J’ai admiré des amis, pour leur façon de parler, d’autres pour leur facon d’écrire, ou de se comporter. J’admire les gens capables d’etre vraiment gentils, ou vraiment indulgents ; je leur trouve une force incomparable.
En revanche, quand on est impressionné, on reste extérieur à ce que l’on regarde. On pousse des Oh! et des Ah!, comme devant un feu d’artifice, et on repart inchangé.
Les Chinois aiment impressionner et, par là même, ils aiment être impressionnés. Ils savent que cela ne les touche pas profondément. Ils savent faire la mimique admirative pour n’être en rien troublés, touchés, déstabilisés.
Et l’étranger se retrouve, avec sa maîtrise relative du mandarin, transformé sans le savoir en singe savant, en bête de foire que l’on écoute avec délice mais sans communication.
Ici est le piège, et la réflexion sur la motivation qui nous pousse a apprendre une langue : veut-on impressionner la galerie, veut-on développer un savoir, ou veut-on approfondir une relation avec des gens ? Cette dernière option est peut-etre subordonnée a une méfiance sourcilleuse face aux séductions trompeuses.
Le sarkosysme à Shanghai, au petit matin
Le jour était sur le point de se lever. Patrick reprit une de mes réparties idiotes par un tonitruant : « Moi, je suis sarkozyste, à fond, alors tu peux y aller. » Chouette, une conversation politique pour finir la soirée.
Patrick, je ne le connaissais que depuis une heure, et il avait déjà commis un certain nombre d’erreurs, comme de prendre les hôtesses de ce bar pour des putes. Je lui ai lancé le défi d’en ramener une chez lui, à quoi il répondit qu’il était marié.
Sarkozy, Patrick l’adore, c’est simple. Comme rarement on a adoré un homme politique. Que pense-t-il alors de sa façon de creuser la dette ? Patrick nie que son héros ait pu creuser la dette. Il dit : « Quel déficit ? Où vois-tu que le budget a été creusé ? » Le fait même, reconnu par tous, par le gouvernement lui-même, le fait que la dette soit creusée de 15 milliards par an, est mis en doute. S’il parvient à convenir que c’est une réalité, mais ça prend du temps, il dit : « Mais au moins il tente ! Toi tu critiques mais tu ne proposes rien ! »
Le plus étonnant, chez le sarkozyste du petit matin, c’est qu’il ressemble à Sarkozy, il a la même façon de poser les problèmes, c’est-à-dire de les nier, de les remplacer par des formules, et au besoin, d’ignorer la réalité. J’avais remarqué cela sur des blogs de gens de droite ; la formule marketing remplace l’idée : « libérer les intelligences », « aller chercher la croissance ».
Pendant longtemps, la droite critiquait la gauche car elle se permettait de creuser la dette pour financer ses mesures de relance. L’homme de droite se présentait comme le bon gestionnaire, le père de famille responsable qui ne peut dépenser plus qu’il ne gagne. Aujourd’hui, la droite et ses hommes sont pris de tournis. Ils nous endettent plus que la gauche ne l’a fait (quand elle l’a fait). Ils parient sur l’avenir, sur le retour de la croissance, nous sommes entre les mains de joueurs de poker.
Patrick me dit que je n’ai pas le droit de parler car je ne paie pas d’impôts. « Va payer des impôts en France et après tu viendras discuter. » Il me traite de mauvais Français et se réjouit d’entrer dans un monde où tout le monde galèrera vraiment. De son propre aveu, la boîte qu’il a montée à Shanghai est en train de s’écrouler. « Pas parce que je suis mauvais, mais parce que je ne veux pas que ça marche. » Les cadeaux fiscaux donnés aux plus favorisés ? « C’est très bien, dit Patrick, il en faut des riches. On a besoin de riches, pas de pauvres. »
Il se retourne vers une hôtesse pour lui baragouiner en anglais qu’il est marié et qu’il n’a pas l’intention d’aller au lit avec une autre femme. L’hôtesse est un peu choquée qu’on lui parle sur ce ton, et elle s’éloigne avec une mine d’incompréhension.
Les idées embrouillées, il a fallu se séparer au moment où le jour donne à notre visage une pâleur maladive.
Les grands discours
Écouter les ministres de mon pays me chagrine. Pas parce qu’ils sont méchants, ou idiots, mais parce qu’ils nous prennent pour des imbéciles. J’écoute à l’instant le ministre du travail, Xavier Bertrand, en différé sur France Inter.
« Les Français en ont marre des grands discours », dit-il. Moi, je n’en ai pas marre, des discours, s’ils sont bien écrits. S’ils mènent à une réflexion, ou à une vision de la société. J’avoue que j’aime les grands discours, comme celui que Chirac a prononcé en 1995 sur la responsabilité de la France dans la Shoah. Bon mais qu’a-t-il dit, notre ministre du Travail, des relations sociales et de la solidarité ?
« Un point de croissance en plus ça fait du chômage en moins, ça fait du pouvoir d’achat en plus. » La Chine, regardez la Chine. Le chômage augmente d’années en années, les salaires stagnent et la croissance est délirante depuis 10 ans. Mais c’est un sophisme auquel d’autres croient encore.
En revanche, c’est avec le « paquet fiscal », voté cet été, que le ministre s’est mis à utiliser une langue infantilisante. Si vous croyez que j’invente, ou que j’exagère, vérifiez par vous-même, sur le site de l’émission Le franc parler : « Les 15 milliards d’euros, c’est un investissement. Ces 15 milliards, à qui on va les rendre ? Aux Français. Et qu’est-ce qu’ils vont en faire, les Français ? Ils vont dépenser ces 15 milliards. Et ça va faire du bien à quoi ? A l’économie. Voilà la logique ! » C’est qui qu’est content ? C’est mon ministre. Et pourquoi qu’il est content ? Parce qu’il a cloué le bec de belle manière à ces satanés journalistes.
Il ne s’arrête en si bon chemin. Sur le même sujet, le paquet fiscal, il veut ajouter un mot concernant les étudiants, car, c’est connu, les étudiants écoutent France Inter : « Ca profite à qui ? Aux étudiants, qui vont voir pour l’année 2007 tous leurs revenus défiscalisés. C’est-à-dire qu’un étudiant, qui va travailler, ne paiera plus du tout d’impôt. » M. Bertrand aime les questions, c’est sa façon de parler, alors ça donne envie d’en poser à son tour. Vous connaissez beaucoup d’étudiants qui paient des impôts ? Des étudiants qui travaillent assez pour gagner beaucoup d’argent ? S’il y en avait, auraient-ils beaucoup de temps pour étudier ?
Franchement, je peux discuter avec un homme de droite, et même d’extrême droite, tant qu’il assume sa vision du monde. Mais je crains pour ma raison quand je dois suivre sérieusement quelqu’un pour qui la langue n’est fait que pour inventer des phrases dépourvues de sens réel. Je ne sais pas, moi, nous dire que les étudiants seront exonérés d’impôts, cela a quelque chose d’obscène, non ?
Nos voisins européens critiquent la politique fiscale de Sarkozy, ce qui n’émeut pas notre ministre car il suffit de leur expliquer, ainsi qu’à l’ensemble des Français, que « nous sommes bien dans une logique de réduction des déficits. La seule chose, c’est qu’en même temps nous avons la volonté d’aller chercher la croissance. Nous sommes vraiment sur deux logiques et nous avançons en même temps. » Donc, si je suis bien, on baisse les impôts pour les étudiants et les smicards, et on fait payer aux cadres des franchises pour pallier cette manne généreuse donnée aux ouvriers et aux exclus qui étaient trop taxés ?
Pour l’amour du ciel, Monsieur le ministre, travaillez un peu vos discours et vos interventions radiotélévisées ! Moi, je suis prêt à vous admirer et à vous suivre, mais il me faut au moins croire, c’est une question d’équilibre mental, que vous parlez un langage rationnel, en prise avec quelque chose de réel.
Prostituée ou entraîneuse ?
Quand on vit à Shanghai et qu’on veut voir un match de football européen, il convient de sortir dans les cafés tapageurs aux lustres éclatants et d’attendre trois heures du matin.
En ce temps de coupe du monde de rugby, plus personne ne s’intéresse au football, donc j’ai failli rater le match de l’Olympique lyonnais contre le Barca en ligue des champions. J’avoue sans honte que je ne m’intéresse à aucun autre sport, car un seul prend suffisamment de temps, et j’ai d’autres choses à faire qu’à regarder des matchs de volley, de handball, de basket et de polo. Et je n’ai aucune joie à regarder courir des gens qui font la course, ni des gens qui sautent, qui plongent, qui tournoient, qui luttent ou qui soulèvent des choses.
Le football me suffit, comme sport. Il se trouve qu’en plus, il met à l’honneur le pied, ce que je trouve philosophiquement sympathique.
Les bars de sport m’annoncèrent que non, ils ne diffuseraient pas le match de Lyon. Alors je me laissais tenter par un bar où des entraîneuses m’encourageaient à entrer pour accompagner leur soirée. Une théorie de jeunes femmes qui ne savaient pas comment s’y prendre avec moi, au début, jusqu’à ce que la plus expérimentée sût me faire desserrer les dents. Je payais un verre aux trois demoiselles qui me faisaient passer le temps. L’une d’elles lut mon avenir dans les lignes de ma main gauche.
Je demandais s’ils diffuseraient le match du Camp Nou, cela dépendait du nombre de clients. Des verres de tequila furent offerts par la patronne, et leur effet ne se fit pas attendre : on commanda d’autres verres payant. La fille plus expérimentée était plus âgée que les autres, elle approchait peut-être de la trentaine, ou l’avait dépassée. Quand elle me fit toucher son ventre, je pouvais imaginer qu’elle avait déjà fait un enfant. Elle avouait très vite qu’elle avait faim et sommeil.
Des amis arrivèrent, peu avant trois heures. Ils doutaient que le match pût être diffusé, et pourtant leur présence seule assurait que le bar resterait ouvert. Entre temps, la jolie trentenaire avait fait de moi son partenaire de soirée. Nous entretenions une relation privilégiée, elle se blottissait contre moi, me donnait de la tendresse, et je lui payais des gin tonic. Quand je m’absentais, d’autres hommes l’approchaient pour obtenir leur part de caresse, car les filles de cet établissement étaient prudes, c’était des étudiantes en relations internationales qui n’avaient aucunement l’intention d’être prises pour des filles de mauvaise vie. Elle mettait de la distance avec ces Apollons et m’attendait fidèlement.
Quand le match eut lieu, j’évaluais enfin l’immense bénéfice qu’il y a à regarder son équipe dans les bras d’une inconnue. Les joueurs de Lyon étaient médiocres, ils se faisaient dépasser dans tous les secteurs du jeu, et, sans ma nouvelle amie, j’aurais été énervé, renfrogné, morfondu. C’est elle, et elle seule, qui m’a aidé à passer la nuit sans amertume. Comme je regardais l’écran de télévision, elle pouvait continuer sa conversation avec ses collègues, qui riaient de nous voir enlacés comme un petit couple. Visiblement, je n’étais pas un client fatigant, les baisers que nous nous prodiguions nous aidaient, elle à se tenir éveillée, moi à supporter l’inanité de l’Olympique lyonnais. A chaque but encaissé, je prenais refuge dans sa chevelure odorante, et elle se pressait contre moi pour me consoler.
Prostituée ou entraîneuse ? La limite est peut-être fine pour beaucoup. Il n’y eut entre nous ni sexualité ni argent. Celui que je dépensais profitait au bar, et elle en obtenait sans doute un pourcentage. Au final, je ne me suis pas fait plumer davantage que lors d’une longue soirée en ville avec des amis. Si je n’avais pas eu à travailler le lendemain matin, je lui aurais peut-être proposé de venir dormir avec moi. Elle aurait peut-être refusé.
Plus tard, je discutais avec une de ses collègues, étudiante dans une grande université de Shanghai. Ses projets d’avenir et ses priorités étaient les mêmes que celles de l’immense majorité de mes étudiantes : donner de l’argent à ses parents, leur acheter une maison. Puis il était l’heure d’aller prendre une douche pour être frais et dispos dans mes salles de classe.
En cours, je regardais mes étudiantes et pensais : « Y en a-t-il, parmi elles, qui se font de l’argent de poche de cette manière ? Si oui, ont-elles seulement la force d’écouter ce que je leur dis ? »
Sigismond, ce nippon qui s’ignore
Il paraît que samedi dernier à Shanghai était journée sans voiture, pour célébrer je ne sais quoi, ou pour lutter contre le réchauffement de la planète, ou contre la pollution. Moi, samedi, je n’ai rien senti. Comme Sigismond passait le week-end ici, j’ai pris le taxi plutôt que mon vélo, et rien, dans la ville, ne m’a paru relever d’une journée sans voiture.
Sigismond, de son côté, va bien. Il a apporté avec lui les Mémoires du Cardinal de Retz, qu’il a laissé chez moi. Nous n’avons malheureusement pas eu l’opportunité d’en faire une lecture. La voix sépulcrale de Sigismond sur la prose puissante de Retz, voilà qui eût été un grand moment, mais que nous n’avons pas vécu.
Dans les taxis, nous parlions beaucoup du Japon. Il a commencé à apprendre le japonais et il compte aller y vivre d’ici peu. En en discutant avec lui, je me suis aperçu qu’il avait plus de points communs avec les Japonais qu’avec les Chinois. Un point commun fondamental : la netteté. Sigismond est tellement obsédé par la propreté qu’il considère mon appartement comme une porcherie, et me voit comme un infâme garçon de ferme. Il me reproche silencieusement de marcher pieds nus chez moi, car il pense que cela salit mes draps blancs (pourtant changés chaque semaine.) Je ne sais même pas s’il s’est déshabillé avant de dormir sur le canapé du salon… Chez lui, il craignait que mes pieds ne salissent son intérieur, mais chez moi, c’est mon intérieur qui a toutes les chances de le souiller et de le rendre impur. Alors il met ses chaussures pour aller dans la salle de bains, comme s’il avait peur de crotter ses chaussettes, ou d’attraper des mycoses sur les pieds.
Je ne questionne pas ces manies, on ne juge pas les goûts des autres en terme d’hygiène. Les Japonais sont connus pour être d’une propreté maladive. Les Chinois, quand ils abordèrent l’archipel, il y a mille ans, furent les premiers à témoigner par écrit de l’existence des Japonais : ils n’en croyaient pas leurs yeux, de ces barbares plus méticuleux qu’aucun autre peuple. Quand les Japonais virent arriver les Occidentaux, au seizième siècle, ils trouvèrent l’odeur de ces hommes effroyable. Ils les firent vivre à l’écart, dans les ports, et ne commerçaient avec eux que du bout des doigts, en se bouchant le nez.
Je crois que Sigismond se trouvera à son aise dans cette culture si singulière qui vit encore aujourd’hui au Japon. La distance entre les gens, la passion à fleur de peau, les non-dits écrasants, la politesse. L’excentricité toujours au bord de la plus extrême réserve. Le conformisme jamais loin de la plus grande originalité.
Je perds un ami en Chine, mais je gagne un pied-à-terre à Kyoto, l’histoire dira si l’échange était équitable.
Précarisez-vous
Il faut être toujours précaire. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous précariser sans trêve.
Mais par rapport à quoi ? Au travail, à l’amour ou à la vie, à votre guise. Mais précarisez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, votre sagesse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de se précariser ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, précarisez-vous ; précarisez-vous sans cesse ! Dans le travail, l’amour ou la vertu, à votre guise. »
La précarité qui rend léger
Souvent, quand je voyage, je me dis comme ce serait beau de pouvoir rester ici, de ne pas devoir rentrer, de ne pas avoir de programme à respecter. Souvent, il y a une montagne dont on se dit qu’on aimerait l’escalader pour aller voir les villages des autres vallées, mais on n’a jamais le temps de le faire.
La précarité, je ne l’ai pas choisie, c’est entendu. Mais du moment que les entreprises et les administrations me disent que je suis d’une utilité négligeable pour la société, autant en prendre mon parti pour aller voir d’autres sociétés où je serai un vrai étranger cette fois.
Se sentir éminemment remplaçable, voilà ce qu’apporte la précarité de l’emploi. La société libérale nous dit : vous pouvez partir, vous pouvez rester, ça m’est égal. Vous pouvez travailler ou voyager, ça ne change rien pour moi. C’est vécu comme une chose douloureuse par de nombreuses personnes qui se sentent méprisées, sous-estimées, niées dans leur dignité humaine. Elles ont raison, mais c’est aussi l’occasion d’ouvrir les yeux sur notre insignifiance, ce qui n’est pas si mal. C’est vrai que nous ne sommes en rien indispensables, irremplaçables, inoubliables. Il est humain de vouloir l’être, mais c’est tellement vain, tellement vain.
Vivre avec la conscience aiguë de sa propre vanité, n’est-ce pas le début de la sagesse ?