Mes ruines

Tous les matins, même et surtout en temps de confinement, je me promène sur les collines de Birkat Al Mouz qui entourent ma maison.

Ce qui m’émeut le plus, c’est l’apparition des couleurs dans les anciennes maisons en terre. Les poutres en bois de palmier bien sûr, dont les rouge est toujours éclatant, mais surtout les à-plats de couleurs primaires dans les alcôves et les étagères conçues à-même la structure. Leur dégradé donne une patine extraordinaire et font penser à des paysages marins.

Et que dire de l’apparition soudaine des palmiers de l’oasis ? C’est une véritable explosion de verts tranchants, de verts fringants, de verts dansants.

Au loin, la douceur dorée des collines caressées par le soleil levant encadre le tableau d’une chaleur apaisante.

Je ne connais pas de promenade plus belle et plus spirituelle que l’oasis de Birkat al Mouz, au sultanat d’Oman, où je vis.

Three famous French writers

Au lycée français de Mascate, le brillant professeur de lettres qui officie en classes de collège et de lycée est un spécialiste de l’écrivain égyptien Albert Cossery. Il a terminé sa thèse de doctorat il y a quelques années et ne sait s’il va sacrifier encore du temps et de l’énergie à publier cette dernière, ou sacrifier aux passions paresseuses de son écrivain favori et tout abandonner à l’autel de la plage.

Cyril (c’est son nom), que j’avais dû harceler en 2016 pour qu’il participe à mon colloque sur la littérature des voyages en Arabie, est un faux fainéant dans une vallée fertile. Il a organisé en 2018 un projet de longue haleine avec ses étudiants et des collègues du lycée, sur les questions du portrait et du voyage. Un volet de ce projet pédagogique prévoyait une rencontre avec des « écrivains voyageurs ».

J’étais donc invité en compagnie de deux auteurs que j’aime beaucoup : Nicolas Presl qui crée des bande dessinée sans parole (des romans graphiques, dit-on aujourd’hui), et Antonin Potoski qu’on ne présente plus aux lecteurs de ce blog. Auteur notamment de Nager sur la frontière (Gallimard), de Cités en abîmes (Gallimard) et de L’Hôtel de l’amitié (POL), Antonin Potoski écrit des récits de voyage résolument contemporains, qui ressemblent enfin à la façon de voyager des années 2010-2020. Il est aux antipodes de ces « nouveaux explorateurs » qui veulent nous faire croire qu’ils voyagent comme au XIXe siècle et qui cherchent à écrire comme on le faisait dans les années 1930 (oui, je pense notamment à Sylvain Tesson). Potoski prend en compte ce qui se passe vraiment dans la vie quotidienne des gens qui vivent dans les pays traversés. D’ailleurs ils ne les traversent pas, il y vit. Il vit en transit et passe de points de chute en logements provisoires.

Fin mars 2018, nous fûmes réunis au Lycée français de Mascate pour une soirée littéraire très bien préparée par les élèves, leurs professeurs et d’autres membres du personnel. Les questions fusaient, posées par des étudiants différents à l’un de nous trois. Nous fûmes aussi invités à raconter notre vie en quelques mots, à commenter une image que nous avions choisie, ainsi qu’à lire quelques lignes sur le voyage. Moi, j’ai fait le cabot, car c’est à peu près tout ce que je sais faire quand j’ai un microphone. Mon épouse était là, au premier rang du public, elle rayonnait d’une beauté sombre et je voulais l’impressionner en faisant rire le public composé essentiellement d’élèves du lycée et de parents d’élèves.

Étaient présentes aussi les huiles de la francophonie et de la diplomatie française en Oman, dont l’Ambassadeur lui-même qui avait pris ses fonctions quelques semaines auparavant et qui voyait là l’occasion de rencontrer quelques-uns de ses administrés.

Je lus des extraits d’œuvres de Potoski, pour bien souligner que c’était un grand écrivain, et non juste un ami de la famille. Je fis enfin des commentaires drolatiques et impertinents sur les livres de voyage rassemblés pour l’occasion par la bibliothécaire du lycée. Ce fut l’occasion de brandir Ormuz de Jean Rolin et de clamer une nouvelle fois que si Potoski était un très bon écrivain, Rolin était carrément le meilleur parmi les vivants.

L’ensemble de nos interventions fut un succès culturel et éducatif couronné par un dîner dans un hôtel très charmant de ce nouveau quartier de Mascate, ainsi que d’une nuit avec ma femme passée dans ce même hôtel, offerte par les sponsors pour défraiement.
L’ambassadeur vint nous serrer la main à la fin de notre performance : « J’écris moi aussi, me dit-il. Je vais faire paraître un polar dans quelques jours. » Intéressant. Je me promis intérieurement de lire son livre, même si le genre littéraire adopté par l’ambassadeur n’était pas ma tasse de thé. Il revint vers le livre de Jean Rolin, qu’il prit à son tour à la main : « C’est amusant que vous ayez parlé de Rolin ; dans quelques jours, j’accueille son frère, Olivier, qui vient passer une semaine en Oman. »

Quelques semaines plus tard, des journaux locaux faisaient paraître des articles couvrant l’événement : l’un d’eux nous présentait comme trois écrivains célèbres : https://timesofoman.com/article/famous-french-authors-find-oman-experience-inspiring

Un autre article fut signé par le chroniqueur iconique néo-zélandais Ray Petersen qui, de son côté, rendait compte de cet événement dans l’Oman Observer en termes élogieux, amoureux qu’il est de la littérature française : https://www.omanobserver.om/french-literature-takes-centre-stage/

Littérature des voyages sur France culture

Comme tous les étés, les médias parlent de littérature des voyages. C’est un des thèmes qui revient immanquablement, on voit d’ici les conférences de rédaction, où le patron brandit son agenda : « Bon, cette année, la double page sur le voyage, les aventuriers, tout ça, qui s’y colle ? »

Si j’habitais plus près de Paris et que j’avais de l’entregent, je proposerais bien des dossiers un peu tranchés, mais depuis mon oasis de Birkat al Mouz, je n’ai d’autres ressources que d’écrire des poèmes sur la beauté des choses.

Cette année l’été commence tôt car dès début juin, France Culture lance une série documentaire intitulée Raconter le monde, à écouter en ligne quand vous le désirez et en cliquant ici pour accéder au site de l’émission. A la différence des habituelle enquêtes réalisées par des journalistes qui ne connaissent pas le sujet, et qui l’abordent après avoir fait un sujet sur la chirurgie esthétique et avant de produire quelque chose sur les bars à tapas, ces quatre émissions de radio prennent le temps d’explorer la littérature des voyages et témoignent d’une véritable recherche de la part des auteurs, dont voici les noms tels qu’ils apparaissent sur le site de France culture : « Une série documentaire de Arnaud Contreras, réalisée par Jean-Philippe Navarre, mixé par Alain Joubert« .

Le premier documentaire parle de l’histoire de la littérature des voyages. Le deuxième s’arrête sur la collection « Terre Humaine » de Jean Malaurie chez Plon, celle qui a publié Tristes tropiques de Lévi-Strauss et Le Désert des déserts de Thesiger. Le troisième explore les questions de la colonisation et de la décolonisation des récits. Enfin le dernier part à la rencontre de cinq auteurs d’aujourd’hui, assez peu connus mais qui pourront peut-être former une sorte d’école nouvelle d’écriture du voyage (moi j’en doute, mais les auteurs du documentaire voient les choses ainsi.)

Du fait que je sois devenu, par la force des choses, un spécialiste de cette littérature, je ne peux qu’être insatisfait de son traitement dans un média généraliste. Mais ce n’est pas moi qui suis la cible de ces émissions, ni aucune des personnes qui on passé vingt ans à lire, à écrire et à réfléchir sur le voyage et son écriture.

Plutôt que de partager les réserves et les agacements que je n’ai pas manqué de ressentir ici ou là, je voudrais encourager à écouter ces documentaires car ils sont bien faits, l’arrangement sonore y est très bon, les personnes interviewées ont quelque chose à dire et la littérature viatique y est peinte dans sa variété, sa diversité, son passé lointain, son passé récent, son présent et son avenir. Y sont aussi discutés ses rapports de force, ses formes de diffusion et d’éditions, son dehors et ses limites. C’est assez complet, et ça s’écoute bien en conduisant, en cuisinant ou en faisant la vaisselle.

Bouvier et Cromwell

« Je ne comprends pas que l’Irlande et l’Ecosse n’aient pas en commun une fête nationale où l’on célèbre chaque année la mort de Cromwell. Cet homme a détruit presque autant de belles choses que Gengis Khan. En Irlande, où le tissu historique est moins serré qu’ici, chaque fois que je voyais une ruine, on me disait « Cromwell ». Sa rapacité s’étendait aux rochers. » Nicolas Bouvier, Voyage dans les Lowlands (1988), in Œuvres, Gallimard, 2004, p.907.

J’ai fait ma petite enquête. Une enquête qui consista principalement à traîner mes guêtres dans les rues des villes d’Irlande.

En Irlande du nord, Cromwell est célébré dans les quartiers populaires protestants. Quelques fresques murales rappellent qu’il a combattu avec acharnement le catholicisme, ce qui, pour beaucoup de presbytériens, est un bien égal à la lutte contre le fascisme et contre l’intégrisme islamiste.

Chinois de Liverpool

C’est bien simple, depuis que je suis en Angleterre, je mange chinois. Ce n’est pas que je fuie la nouriture anglaise, bien au contraire, je cours après les frites et les filets de morue, mais je n’ai pas le choix, ce que je vois de plus appétissant, et même de seuls restaurants dans mes prix, ce sont les buffets chinois.
Je mentirais si je disais que cela ne me réjouit pas intimement et ne me ramène pas à de délicieux souvenir dans mon pays d’adoption.
A Liverpool, comme à Manchester, un quartier chinois expose une belle arche colorée et propose au promeneur toutes sortes de restaurants ouverts toute la journée. Pour six livres (à peu près 100 yuan RMB), on peut manger à volonté.
La coquetterie anglaise va jusqu’à traduire les noms de rue en chinois. Je dis que c’est de la coquetterie car, let’s face it, les Chinois savent lire l’anglais, ils n’ont nullement besoin de traduction. Ce signalement est fait en direction des Occidentaux, pour leur montrer que Liverpool a évolué depuis l’infâme et lucrative époque du commerce triangulaire, de la traite des esclaves et du colonialisme.
Par ailleurs, les Chinois, et le mandarin, c’est classe, cela fait ouvert sur le monde, presque lettré. Il n’y a pas de quartier africain, (qui ferait classe aussi, notez bien.) 

Le succès et la polémique du roman de Jokha Al Harthi

Nous fêtons l’anniversaire de Qods avec quelques amies, parmi lesquelles les deux Omanaises non voilées qui étaient venues nous rendre visite à Birkat al Mouz. Elles réagissent à l’installation du pique-nique avec le même enthousiasme qu’elles l’avaient fait à la découverte d’un bananier dans notre oasis. Nous parlons du livre de Jokha Al-Harthi qui est toujours en course pour le prix littéraire si convoité du Man Booker Prize. On en parle de plus en plus dans la presse anglo-saxonne. La fierté du succès littéraire est assombrie par une polémique qui ne tarit pas sur les réseaux sociaux : beaucoup d’Omanais n’apprécient pas l’image de leur pays véhiculée par ce roman. Hajer dit que si l’on veut un succès international, il faut donner une image affreuse de votre peuple, de votre économie et de votre religion. Cela vous donne une aura de réaliste sans concession. Décrire le bonheur ne fait pas recette et vous classe parmi les naïfs et les angéliques.

La grande mosquée Sultan Qabous

En arrivant de l’aéroport, vous emprunterez le boulevard Sultan Qabous pour vous rendre à Mascate. Avant d’arriver au centre ville, vous longerez, sur votre droite la plus grande mosquée d’Oman, qu’on appelle en arabe Masjid Al Akbar, et en anglais The Sultan Qaboos Grand Mosque. Inaugurée dans les années 2010, elle est l’un des grands monuments qui témoigneront du règne de Qabous, commencé en 1970.

Curieusement, quand on passe en voiture à côté d’elle, on ne la remarque pas. Etendue sur une parcelle de terre à même hauteur que la route, elle ne se distingue pas par la verticalité, ni par des ornements très visibles de l’extérieur. Est-ce une volonté de sobriété ? L’intérieur regorge pourtant d’ouvrages uniques, réalisés par des artisans de toutes les régions de l’islam. Des mosaïques aux tapis, des chandeliers aux boiseries, la mosquée est splendide, mais vue de l’extérieur, elle ne se détache pas plus – et plutôt moins – que le palais de justice qui lui fait face.

Pire encore, en roulant sur le boulevard, on voit une autre mosquée, au loin, se détacher sur la montagne. Avec sa blancheur élégante, on la croit flottante, comme la basilique de Fourvière à Lyon. Eclairée en bleu la nuit, avec ses coupoles dorées, visible de loin, elle est bien plus impressionnante et plus reconnaissable que la grande mosquée. Est-ce un crime de lèse-majesté ? L’avenir le dira.

En attendant, la Grande Mosquée Sultan Qabous se distingue par sa discrétion. Ses couleurs, ocre jaune et ocre roux, renvoient explicitement à celles des montagnes qui environnent Mascate. Les jardins entourent la moquée sont encore trop jeunes pour que les plantes, les fleurs et les arbres jouent pleinement leur rôle d’animation paradisiaque. Et sa forme extérieure privilégie l’horizontalité à la verticalité, à part un minaret plus haut que les autres, mais qui n’est pas vraiment une oeuvre d’art en lui-même.

Selon moi, rien n’incarne mieux la personne même du sultan que la mosquée qui porte son nom. Extrêmement discrète et pourtant richissime et grandiose. Soucieuse de se fondre dans le paysage mais cachant des trésors pour les fidèles. Tenant un discours subtil, modéré et rassembleur sur l’islam. Réduisant l’influence de la tradition ibadite en s’appropriant des motifs architecturaux sunnites et des décorations en vogue dans le monde chiite.

 

 

Un été 2018 joué à l’oreille

L’été se termine par un retour tranquille en Oman. Ma femme et moi avons le plaisir de ne pas trouver une maison détériorée ni une voiture en trop mauvais état malgré de bonnes raisons de connaître des déconvenues : la maison était quasiment en mode porte ouverte, et la voiture est restée deux mois sur un parking avec une fenêtre ouverte. Certes la batterie avait été débranchée par mes soins, mais cela n’empêche guère les voleurs d’utiliser un véhicule.

Nos vacances d’été furent grandement improvisées. A la différence de l’année dernière où ma femme avait planifié un grand tour d’Allemagne, nous l’avons joué à l’oreille en 2018.

Après Lyon et les traditionnelles agapes familiales des Cévennes, nous avons passé une semaine à Paris où mon oncle nous a prêté un appartement. Ma sœur m’ayant aussi prêté sa voiture, on peut dire que c’était l’été de la solidarité familiale. Cette voiture nous a permis de nous rendre où nous voulions : nous sommes allés chez des amis turco-allemands dans la ville de Fribourg-en-Brisgau. Puis nous avons fait le tour du lac de Constance, et sommes retournés à Lyon par la Suisse. Un petit voyage de quelques semaines à petite vitesse où j’ai découvert des villes et des sites merveilleux, tels que Berne ou les chutes du Rhin.

L’Europe germanique est un monde largement inconnu et sous représenté dans l’industrie touristique. C’est un pourtant un trésor pour le voyageur estival, car on y est bien traité, on y mange bien, les villes y sont belles et les gens sympathiques. Et surtout, le tourisme y étant très développé pour un public national, endogame, les territoires seront prêts à accueillir les déferlantes d’Américains et d’Asiatiques, si un jour l’Europe centrale devient à la mode.

C’est tellement capricieux, le tourisme et les envies de voyage.

Une recension de La Pluralité sur Fabula

Lorsque j’arrive (en retard) à la résidence de France, l’ambassadeur me présente à l’écrivain Olivier Rolin qui passe quelques jours de vacances en Oman. Il sursaute quand il entend mon nom : « Je viens de lire une recension de votre livre sur internet. Il y est dit que c’est dommage de lire un livre sur la littérature de voyage qui ne parle pas d’Olivier Rolin. »

Je suis un peu confus, mais c’est vrai que je n’ai pas désiré faire une place particulière à ses récits dans mon livre. J’assume en rougissant.
Je lui demande ensuite où il a lu cette recension. « Un site que je ne connais pas, dit-il : Fabula. »

Fabula ? Il y a un article sur mon livre dans Fabula ?