In praise of Anne Sylvestre

anne silvestre

J’espère aller voir Anne Sylvestre en concert avant de mourir, ou avant qu’elle ne tire sa révérence. La chanteuse a plus de quatre-vingt ans et elle continue de composer, de chanter, d’enregistrer et de tourner.

On connaît tous ses Fabulettes, les enfants de mes jeunes années en furent bercés, et cela se poursuit aujourd’hui. Mais moi, j’aime ses chansons pour adultes. Souvent, je cours autour de l’étang de Saint-Bonnet en écoutant ses disques sur mon Ipod.

J’aime le timbre de sa voix et sa façon de chanter, sans trémolos, sans effets particuliers. Comme Brassens chez les hommes, Anne Sylevstre atteint la simplicité et la sobriété. C’est grâce à cet art du trait sans fioritures que ses chansons résistent au passage du temps.

En courant, j’apprécie tout particulièrement les chansons dans lesquelles une femme raconte son ennui, ses désirs, voire ses infidélités. Derrière la femme bien sage, il y a une louve qui se cache. Une femme libre qui est dégoûtée des fausses paroles d’amour qu’elle a dû prononcer pour faire comme tout le monde.

Sait-on, sait-on jamais ce qu’on trouve ?
Où restait la colombe, il y a une louve.
Sait-on, sait-on jamais ce qu’on aime ?
Tous les mots que je t’ai dits
Me semblent des blasphèmes.

Elle dit en quelques mots simples le bouleversement d’une passion qui brûle tout sur son passage. Le mari n’est pas un mauvais homme, mais c’est ainsi, il n’est pas aimé en retour. Toute sa vie, il a dû accepter que sa femme ferme les yeux et refuse la lumière du vrai désir :

Ne me regarde pas comme ça

Si tu me regardes, je ne pourrai pas

L’injustice de la passion amoureuse, c’est quand l’inconnu arrive et rafle tout d’un coup. Dans la rencontre, la femme se révèle à elle-même et son infidélité ne fait pas d’elle une salope.

Il n’est plus rien qui me retienne.
Je ne suis plus ce que j’étais.
Si cette femme était la tienne
J’en suis une autre qui se tait.
Y a du soleil, des fleurs qui poussent.
Regarde-moi, ça passera.
Il faut s’aimer, la vie est douce.
Je pars, tu ne me retiens pas.

Bien sûr, la personne abandonnée, homme ou femme, sera détruite pareillement. Mais j’aime qu’Anne Sylvestre donne la parole, non à la femme brisée ou à la femme victime, mais à la prédatrice, à celle qui est prête à faire souffrir pour vivre enfin sa vie.

Sait-on, sait-on jamais ce qu’on trouve ?
Tu aimais la colombe et je suis cette louve.
Sait-on, sait-on jamais ce qu’on aime ?
Tous les mots que je lui dis me semblent des poèmes.

C’est ce genre de chansons que les gens devraient méditer, lorsqu’ils songent à briser leur couple. Trop souvent, nous faisons preuve de lâcheté et prétendons que nous partons à cause de notre partenaire. Nous essayons, autant que faire se peut, de rejeter la faute sur l’autre, alors qu’il faut parfois supporter d’être détesté, de jouer le mauvais rôle, surtout quand c’est nous qui partons.

Anne Sylvestre nous donne le courage de nous avouer à nous-même que nous partons par amour ou par désir.

Anne Sylvestre ou La génération de ma mère

Anne Sylvestre en 2007, photo Anne-Marie Panigana Anne Sylvestre en 2007, photo Anne-Marie Panigana

Quand Anne Sylvestre chante, c’est toute la génération de ma mère qui chante.

Dans les thèmes abordés, les mélodies composées et les arrangements choisis, ses chansons sont une ode aux femmes post-soixante huitardes qui ont eu à assumer de nombreux combats. Au premier rang desquels, la contraception et l’avortement.

Non, non, tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense

Avec tendresse, elle ne revendique pas seulement la liberté de choisir, mais elle exprime la douleur de devoir se battre sur un terrain qui se situe dans son corps même.

C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Les femmes de cette génération ont énormément supporté, elles ont porté la libération des mœurs tout en sauvegardant l’unité des familles. Ce sont elles qui ont été décisives dans les décennies d’après-guerre, alors que pour les baby boomers masculins, l’époque était excitante et plutôt avantageuse : il y avait du boulot, il y avait de la liberté sexuelle, il y avait des femmes plus jeunes, puis il y avait, pour leurs vieux jours qui sont arrivés à l’heure où j’écris ceci, un régime de retraite favorable.

Les femmes ont dû assumer une liberté nouvelle tout en voyant s’accumuler des responsabilités. Elles l’ont fait avec quelque chose d’héroïque, à mes yeux. Avec douceur et humour. Anne Sylvestre parle aussi du vieillissement dans un dialogue entre une mère et une fille :

– Va, déplie-les bien tes ailes
Ma chérie
– Il faudrait que tu essaies
Toi aussi
– Que sais-tu donc de mes ailes
De qui me les a coupées ?

(…)

Mais oui, j’ai toujours mes ailes
Ma chérie
Mais tu as ouvert les tiennes
Sur ma vie
Et s’il faut que je revole
Laisse-moi m’habituer
– Ne dis pas de choses folles
Tu as toujours su voler

Si les hommes de mon âge (je suis né en 1972) aiment tant fréquenter les femmes, c’est sans aucun doute grâce à leur mère qui, comme la mienne, ont été admirables. Elles ont transmis à leurs filles ce qui fait le charme des Françaises : intelligence, sensualité, drôlerie et dignité dans la douleur.

C’est tout cela qui s’entend dans les vers d’Anne Sylvestre.

 

Prostitution et journalisme

Prostituées chinoises

Il est ironique de voir les pieux journalistes de Libération s’étonner devant le côté lugubre de la prostitution, car le journalisme moderne fonctionne sur un modèle économique assez proche de celui qui a amené Jade a accepté la brutalité sexuelle de DSK.

Peut-on penser sérieusement que les journalistes de Libération sont payés convenablement ? Qu’avec ce travail digne et prestigieux, ils sont en mesure de loger et nourrir leur famille ?

Prenez le cas du tout jeune homme qui a écrit le reportage sur les prostituées chinoises de Belleville (nord-est de Paris). Il est pigiste donc il est payé à l’article (lorsque celui est publié). Ce reportage lui a été payé moins de 400 euros, et lui a valu plus d’une semaine de travail. On n’infiltre pas un réseau de prostituées chinoises en quelques jours. Une rapide recherche sur internet montre que ce journaliste publie en moyenne un article par mois depuis moins d’un an, il gagne donc trop peu pour se loger à Paris. Vue la teneur de ses articles, il ne bouge guère de Paris, donc il réside chez ses parents, ou ses parents l’aident, ou il bénéficie d’un héritage.

En tout cas, comme la prostituée, sa vie va vite tourner au lugubre s’il ne se sort pas du journalisme avant l’âge de quarante ans.

Ouvrez n’importe quelle chaîne de télévision : le reportage en Afrique de quelques minutes, produit par l’AFP, a été payé 600 euros à un journaliste qui s’est débrouillé pour le transport, l’enquête, le logement, le tournage et le montage. On versera les mêmes émoluments pour un reportage réalisé à deux pas de la boîte de production.

Allumez la radio, le reportage qui vous tient en haleine pendant une heure a demandé des semaines de travail et a été payé 800 euros, sans prise en charge des frais de déplacement.

La question des frais de déplacement est essentielle car elle explique la centralisation de nos médias. Même les émissions de voyage finissent par multiplier les sujets centrés sur la capitale, non parce que c’est intéressant, mais parce que les journalistes ne peuvent plus dépenser la totalité de leur rémunération en frais de transport.

La rémunération des pigistes explique aussi pourquoi les enquêtes sont bâclées et pourquoi le journalisme ne peut plus honorer sa mission d’information : notre reporter de Libération n’a pas « infiltré » de réseaux chinois à Belleville, il s’est borné à prendre rendez-vous avec Médecins du Monde, et en un seul jour son article était virtuellement bouclé. L’association lui a montré ce qu’elle voulait, lui a fait rencontrer qui elle voulait. Ne restait plus au jeune homme, tout juste sorti de l’école, d’écrire pour donner l’impression d’une plongée au coeur des ténèbres urbaines.

prostituees

Alors, franchement, entre la prostituée du Carlton de Lille, qui n’était qu’une mère aimante poussée à bout, et le journaliste prêt à tout pour joindre les deux bouts, je ne vois pas de différence fondamentale. Le même délabrement moral et économique préside à leur destinée.

Les prostituées du Carlton avaient donc besoin d’argent ?

Après son jogging quotidien et sa douche, le sage précaire s’est rendu au Café de la Soierie pour prendre un café et connecter son téléphone au réseau wifi. Sur la première table de libre, deux journaux étaient pliés et attendaient le sage, comme s’il les avaient lui-même commandés : Le Progrès de Lyon et Libération, tous deux datés du jeudi 11 février 2015.

Ce matin, Libé propose sept pages sur la prostitution, en comptant la une. On sait que le sage précaire est intéressé par la question, lui qui tente en vain de gagner de l’argent en proposant des prestations sexuelles tarifées. (Les rares femmes qui veulent de son corps s’obstinent à en profiter gratuitement, ce qui est une insulte au droit du travail. Mais qui défend les droits de la sagesse précaire ? Qui s’en soucie ?) 

Neuf journalistes ont été sollicités pour réaliser ces sept pages. Six auteurs de texte et trois photographes. Mme Schwartzbrod pour l’éditorial, une « envoyée spéciale » à Lille, une correspondante à Stockholm, un certain A. Gé. relégué aux brèves, Sonya Faure pour le « décryptage » et un reporter resté à Paris. Toute la panoplie du journalisme est donc requis.

Les articles en question insistent lourdement sur le fait que la vie des prostituées n’est pas jolie jolie, qu’elles ont besoin d’argent et que c’est pour cette étrange raison qu’elles ont « vendu leur corps ». L’édito reprend cette formule impropre : vendre son corps. Pourtant, personne n’a acheté le corps de ces femmes, puisqu’aussi bien elles témoignent à Lille en qualité d’ « anciennes prostituées » qui aujourd’hui font autre chose de leur corps.

Les journalistes de Libé viennent de découvrir la précarité, avec effarement.  Ils réalisent soudain que les gens sont pauvres, que la misère existe aujourd’hui encore, et qu’on se sent poussé parfois à des extrémités. Mais cela ne semble les émouvoir que dans la mesure où les pauvres en viennent à se prostituer. Les précaires moins beaux, les hommes, les pauvres femmes moins attractives que les escorts du Carlton, n’ont même pas cette opportunité de gagner quelques centaines d’euros en échange de prestation sexuelle. Donc, nous tous, comme nous ne nous prostituons pas, notre pauvreté reste acceptable, voire enviable.

Marché du livre numérique : Lettres du Brésil

Lettres du brésil n°1

Suite du petit bilan de la mise en vente de Lettres du Brésil.

Il convient de faire un bilan au tout début, car plus tard d’autres facteurs interviendront. Dix jours après le lancement, il n’y a aucun phénomène de bouche à oreille. Il n’y a qu’un texte qui se présente devant le monde, et la réaction immédiate de quelques centaines d’acteurs potentiellement intéressés.

Comme on l’a dit hier, nous en sommes à 23 ventes, soit une moyenne de 2,3 par jour. On a vu combien cela était peu. Aujourd’hui, on va contempler le verre à moitié plein.

Une moyenne de deux ventes par jour peut être perçue comme une très belle moyenne. Imaginez qu’elle se maintienne pendant cent ans : cela fait 73 000 exemplaires vendus, c’est énorme ! Voyez, tout nuage a son liseré lumineux.

Plus sérieusement, il ne faut pas oublier que le livre numérique est très peu développé en France. Et que les livres, même en papier, se vendent de toute façon très mal. Il a fallu deux ans, par exemple, pour écouler les mille ou deux mille exemplaires de mon Voyage au pays des Travellers, malgré une couverture médiatique étonnamment bonne (le sujet était assez pointu mais l’intérêt pour l’Irlande est quand même bien ancré en France). Au fond, pour ce livre déjà, les ventes se sont faites sur une moyenne de deux exemplaires par jour, et ce n’est pas celui qui a le moins bien marché dans la maison d’édition.

Une autre chose est intéressante sur le marché frémissant des livres numériques. La librairie en ligne Amazon tient toute sorte de classements, et on peut voir en direct les variations des meilleures ventes. Or, il suffit de vendre vingt exemplaires d’un livre pour figurer une journée dans le le trio de tête en France. Mes Lettres du Brésil se sont retrouvées plusieurs fois n°1 des ventes dans la catégorie « Voyage », ou dans la catégorie « Brésil », grâce à l’exploit relatif d’avoir été achetées plus d’une fois dans une journée.

Enfin, il ne faut compter sur des succès fulgurants quand on écrit. Il convient, au contraire, de faire preuve de patience et de miser sur le long terme. Quand les gens prendront l’habitude de se promener avec leur bibliothèque dans leur poche, grâce aux technologie du numérique, ils viendront peut-être à vos oeuvres, si elles tiennent la distance.

Moralité : tout précaires que nous sommes, tout fragiles que soient nos travaux et nos jours, nous devons écrire chaque page comme si elle allait être lue plus tard, dans un métro ou un avion, sur un écran fin et glissant.

Lettres du Brésil et le marché, premier bilan

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Après dix jours de présence sur le marché, Lettres du Brésil mérite un petit bilan.

Les lecteurs de La Précarité du sage ayant été mis à contribution pour le titre, le mode de publication et la couverture de cet ouvrage, il est normal qu’ils soient tenus au courant de la petite cuisine interne.

Par où commencer ? Les ventes ? Si vous voulez : il y a eu 21 ou 22 ventes en dix jours. Cinq le premier jour, sept le deuxième, puis cela varie les autres jours, entre zéro et trois.

On peut penser que c’est très peu, compte tenu d’un prix très attractif, et du fait que ma présence sur internet (blog et réseaux sociaux) me permet d’informer des centaines de personnes de la parution du livre.

On peut penser que c’est beaucoup, aussi. On peut penser ce qu’on veut, au fond, et le sage précaire se réjouit d’un tel état de fait.

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Mais considérons dans un premier temps le verre à moitié vide. Je parlerai demain du verre à moitié plein (quel art du teasing, ma mère !).

Sous l’angle du relatif échec commercial, mon « récit de voyage balsamique » montre une moyenne de deux ventes par jour, ce qui est proche de zéro, mathématiquement. Pourtant, le livre ne partait pas de zéro, et l’annonce de sa parution ne tombait pas dans l’oreille d’un sourd : les milliers de personnes qui fréquentent ce blog chaque semaine aiment la lecture, a priori, donc l’information selon laquelle le blogueur publie un livre est ici bien ciblée. Nous sommes dans le même secteur d’activité ; ce n’est pas comme si j’annonçais la création de stages de mécanique auto. De plus, les lecteurs de LPDS ne sont pas foncièrement contre la création multimédia (sinon ils ne suivraient pas de blogs), par conséquent l’idée d’un livre numérique ne devait rebuter qu’une portion marginale de cette communauté.

Le canal entre le blog et le livre semble être constitué d’une tuyauterie passablement bouché.

Ensuite, ce petit livre, qui met en scène un dialogue entre un père et un fils, peut aussi intéresser les membres de la famille élargie. Or, cette famille compte une bonne centaine de personnes puisque mon père et ma mère sont issus d’énormes fratries. Mais on ne dénombre que quatre ou cinq personnes curieuses d’en savoir davantage. Là encore, le canal entre la famille et le livre s’avère un tuyau percé.

Le livre est plus que jamais une denrée fragile. Le chemin qui mène jusqu’au clic de la vente est un chemin tortueux et délicat. Un chemin obscur. Ce n’est peut-être même pas un chemin.

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Rappelons aussi que les Français ne sont pas encore très habitués à la liseuse électronique et au livre numérique. Quand je voyais les Chinois lire des livres sur leur téléphone, à Shanghai ou à Nankin, une réaction feutrée, en moi, s’offusquait, comme si j’étais toujours attaché au papier. Donc, oui, un livre qui se présente sur l’unique marché du numérique part avec un net désavantage.

Pour ce qui est du rejet d’Amazon, et du refus d’y acheter quoi que ce soit, je pense que c’est marginal. Je respecte ces scrupules, j’en avais moi-même avant de publier, mais je pense qu’il s’agit là surtout d’une posture morale et politique : ceux qui annoncent qu’ils boycottent Amazon, n’achèteraient pas le livre s’il était publié ailleurs.

Ce qu’il faut conclure, provisoirement, de la modestie des ventes, c’est que les livres se vendent peu, lentement et difficilement. Qu’il faut en prendre soin et se dire que chaque vente est une petite victoire. Si vous vous apprêtez à publier, permettez au sage précaire de vous donner un conseil : n’espérez pas obtenir un grand succès mais au contraire sachez être heureux d’entendre les éloges d’une seule personne. Quand vous en aurez dix, vous aurez la sensation d’être le roi du pétrole. Alors moi, avec mes vingt lecteurs, vous imaginez mon exultation.

 

Trop bon, trop con

Une lectrice a judicieusement commenté le billet précédent : ceux qui n’élèvent pas la voix ont tendance à être « trop bons, trop cons ».

Le sage précaire n’a jamais utilisé cette expression populaire. Non qu’il ne se soit senti parfois le dindon de la farce, le bouffon de la soirée (trop con), mais il ne s’est jamais perçu comme « trop bon ». Ni même comme bon, n’ayons pas peur des mots. La plupart du temps, le sage précaire essaie de ne pas être trop mauvais ou méchant, c’est à peu près l’étendue de son devoir moral.

Les rares fois où le sage précaire a pu se dire : « ici j’ai fait montre de bonté », ça n’a jamais ouvert la porte à une avanie. Je n’ai jamais eu qu’à me réjouir d’avoir été bon.

Mais là je pose la question : fermer sa gueule devant des cons qui, en plus d’être cons, sont en position de supériorité hiérarchique, est-ce être bon ? Dans mon petit théâtre des vertus, je place malheureusement à un rang élevé le courage de dire ses quatre vérités à un chef.

Tout figure d’autorité mérite le respect, a priori. Mais elle doit mériter son statut, et quand elle faillit, une voix me dit que je ne peux pas laisser passer ça, que je dois lui dire son fait. En faisant cela, je scie la branche sur laquelle je suis assis, mais je commets un acte bon, du point de vue de la morale de la conviction.

Alors, par un tour des choses bien mystérieux, celui qui ne sait pas fermer sa gueule se trouve être aussi bien « trop bon, trop con ». C’est en apprenant à se taire, à opiner, qu’il sera à sa façon en situation de transgression vis-à-vis de ses propres valeurs.

Le Sage précaire apprend à fermer sa gueule

Il y a des gens qui détestent les cons. Pas moi. D’ailleurs, je ne sais pas les identifier. Je peux fréquenter quelqu’un pendant des années, sans savoir si c’est un con ou pas. Les autres m’en informent parfois.

Les difficultés relationnelles, le sage précaire les connaît plutôt avec une engeance spécifique : les supérieurs hiérarchiques.

Pas tous, notez, bien. J’ai connu de très bons chefs, sous l’autorité de qui j’ai travaillé des mois et des années sans l’ombre d’un nuage. Le vrai problème, en réalité, c’est l’incompétence de certains supérieurs hiérarchiques. Qu’ils aient de l’autorité sur moi, passe encore. Qu’ils soient stupides, ou incultes, admettons, ça ne me dérange pas. S’ils savent de quoi ils parlent, s’ils connaissent leur domaine d’activité, c’est déjà beaucoup et ça me convient amplement.

Mais trop souvent, ces individus se retrouvent en position de responsabilité sans le mériter, et détiennent un droit de vie ou de mort sociale qu’ils manipulent sans scrupule et sans lumière. Cet état de fait me rend nerveux, et je ne parviens pas à m’y soumettre. Ces mauvais chefs s’avèrent mal assurés dans leur gestion, peu sachant dans leurs approches, confus dans leurs ordres, malhabiles dans leurs feedbacks, ce qui les rend contradictoires dans un premier temps, difficiles à suivre, puis lâches dans un second, avant d’être expéditifs pour faire table rase. Et ils se débarrassent de vous comme si, par magie, d’autres collaborateurs leur apporteraient les compétences dont ils manquent.

Ce sont ces supérieurs qu’il faut savoir endurer pour réussir dans la vie. Je regarde autour de moi : nombre de mes amis ont le portefeuille bien rempli et dorment sur leur deux oreilles, grâce à leur capacité à avoir su se taire face à des supérieurs incapables. Ils en souffrent, mais savent souffrir en silence. C’est une force qu’ils ont, et que je contemple avec envie.

Autant le sage précaire aime travailler en équipe et s’entend bien avec ses égaux, autant il peut être chatouilleux avec celles et ceux qui ont du pouvoir. Pour des raisons purement pragmatiques, il vaudrait mieux s’écraser et laisser dire, mais c’est difficile pour moi. Le fait même qu’ils aient du pouvoir, c’est plus fort que moi, me conduit à les provoquer. C’est bizarre, cela doit correspondre à une maladie.

Un vieux problème avec l’autorité, qui a commencé dès l’école maternelle.

Mais cela doit finir. Résolution de la nouvelle année : le sage précaire va tâcher de fermer sa gueule avec les cons qui l’emploient.

 

 

Musée des Confluences, de l’intérieur

« Émile Guimet dans son musée », peinture de Jean Luigini, 1898.

C’est un étrange « muséum » que le Musée des Confluences. Je dis « muséum » car il me fait penser au British Museum de Londres, ou au World Museum de Liverpool, voire à l’Ulster Museum de Belfast. Comme dans ses homologues britanniques, on y trouve un peu de tout : des animaux empaillés, des carcasses de bêtes préhistoriques, des objets de curiosité, des ordinateurs, des reliques religieuses des pays lointains, des machines scientifiques, d’anciens observatoires, des manuscrits asiatiques, des souvenirs de voyage, de vieux téléphones, un minitel et des récits de l’origine du monde. On dit que c’est un musée de la science.

Ce qui est émouvant (car un musée se doit d’être émouvant)

Camarasaurus, photo Wikipedia

c’est qu’il accueille et met en valeur plusieurs collections qui dormaient dans la bonne ville de Lyon.

D’abord le fameux Emile Guimet, qui a donné son nom au Musée Guimet de Paris. Vous voyez, vous y êtes allés, c’est près du Trocadéro, métro Iéna : collection magnifique d’art asiatique, due en grande partie aux pillages de l’époque coloniale. Eh bien Emile Guimet (1836-1918) était lyonnais, il était industriel, artiste, musicien et voyageur. Il a conduit plusieurs missions en Asie, et a rapporté des dizaine de milliers d’objets. Il a tout donné à la nation. Un premier musée a d’abord été fondé à Lyon, puis une réplique a été créé à Paris pour devenir ce que l’on sait. Le Musée Guimet de Lyon était consacré à l’histoire naturelle. Les gens de mon âge s’en souviennent, c’était vieux et poussiéreux, les planchers grinçaient, les cartels étaient écrits à la main. On y admirait le mammouth de Choulan, ce n’était pas rien. Quel dommage de l’avoir fermé, c’était un témoignage hors du commun de l’esprit scientifique du XIXe siècle.

Aujourd’hui, le musée flambant neuf propose un nouvel écrin, évidemment très spectaculaire. Un espace gigantesque consacré à la vie et l’oeuvre d’Emile Guimet, un lieu où je me dois, pour des raisons professionnelles, de retourner et dont je vais m’imprégner. S’il ne s’agit pas d’une exposition temporaire. Et d’autres salles en enfilade qui mettent en espace les collections d’histoire naturelle.

Clin d’oeil ethnocentrique et colonialiste : une tunique d’autochtone du Nouveau Monde dans la même vitrine que des mammifères d’Amérique !

Voilà, je ne vais pas faire le détail de tout ce qu’on peut y voir. Tout est contestable dans ce musée, depuis l’enveloppe jusqu’au moindre recoin, mais cela reste une promenade fascinante, un spectacle hors norme dans un quartier forcément magique.

Le Musée des Confluences, de l’extérieur

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Selon un article du Monde, l’apparence de ce musée donne l’image d’un accident d’avion. Belle intuition de journaliste. Le nouveau musée de Lyon incarne en effet une chute et une carlingue froissée, comme si un météorite était tombée sur la vieille capitale des Gaules.

Encore un nouveau musée dans une ville de province. C’est ainsi, toutes les villes se dotent d’infrastructures impressionnantes pour attirer les touristes. Le miracle qu’a connu Bilbao, avec son Musée Guggenheim ouvert en 1997, tout le monde rêve de le connaître. La sagesse précaire ne saurait dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

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Il y a une chose que le sage précaire aime, c’est la géographie. Et Lyon est une des villes françaises les plus excitantes, du point de vue de la géographie, de la topographie et de la géologie. Deux cours d’eau principaux se rejoignent au centre ville, la Saône et le Rhône. Une bande de terre se rétrécit inexorablement, sous l’attraction du fleuve et de la rivière, jusqu’à disparaître dans l’eau, au moment où les deux voies s’épousent.  On appelle « le Confluent » cette bande de terre.

Le musée des Confluences s’appelle ainsi parce qu’il célèbre cette géographie, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un musée scientifique qui voit se réunir plusieurs disciplines de recherche. Sciences naturelles et sciences de l’homme mêlent leurs eaux pour proposer des salles d’exposition spectaculaires, qui racontent l’origine des choses, l’évolution de l’humanité ou les explorations d’anciens savants.

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L’architecture est assez folle. Le but de ce monument, semble-t-il, est d’être vu, de faire parler, d’impressionner et, si possible, de créer de la conversation. Un cabinet d’architectes autrichiens a remporté le concours et incarne aujourd’hui la modernité lyonnaise.

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Les Lyonnais étaient impatients de visiter enfin ce mastodonte. Dès le premier d’ouverture, les entrées font le plein. Nous verrons si cela tient la route dans le temps.

Pour le moment, le sage précaire y est allé voir de ses yeux. Une première fois avec la femme qu’il aime, une deuxième fois déguisé en journaliste, pour les voeux du maire aux élus du Grand Lyon.

Bilans de ces agapes : vins rouge de Saint Joseph et excellents petits fours. On parlera une autre fois de ce qui se visite à l’intérieur du Musée des Confluences.

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