Premiers pas en Oman

Aéroport de Mascate, la capitale du pays. Il est deux heures du matin, je sors de l’avion un peu bouffi.

Un jeune homme au chapeau brodé et à la longue robe blanche m’attend, muni d’une pancarte en papier sur laquelle est écrit « University of Nizwa ». C’est un employé des ressources humaines de la fac. Il prend mon passeport et me dirige vers un guichet spécial, assez loin des autres voyageurs qui font la queue à la douane. Un fonctionnaire tamponne et remplit mon visa, qui arrivera à échéance le 19 août 2017.

Nous attendons le bagage de soute et prenons place dans la gigantesque voiture 4 roues motrices affrétée par l’université. Je ne suis jamais entré dans une voiture aussi grosse.

Pour m’offrir de l’eau et se payer un café, le jeune Omanais se gare à une boutique et klaxonne. Un jeune Indien, Bengali ou Pakistanais sort prendre la commande. La commande est passée dans sabir mêlé d’anglais d’arabe et d’une langue indienne.

Il m’explique qu’ici les Omanais ne travaillent pas dans les restaurants. En revanche, ils travaillent dans un certain nombre de services : les administrations, les corps régaliens, les taxis, les caisses de supermarchés. « Eux au moins ils travaillent, à la différence d’autres pays du Golfe ». Quand il va aux Emirats Arabes Unis, il est toujours surpris de voir les policiers venir d’Inde et ne même pas parler arabe.

Sur le trajet, il met de la musique. Une superbe musique de luth et de chant. C’est un chanteur saoudien de grand talent, dont les paroles sont très osées paraît-il, et dont les morceaux de bravoure au luth sont appréciés dans tout le monde arabe. J’entends trois voix dans cette chanson. La femme vient du Liban et le deuxième chanteur d’Iraq. Ils forment un trio de circonstance mais le principal chanteur, le compositeur, est bien le Saoudien. Je demande le nom de l’artiste, car je trouve la musique vraiment ravissante, mais je ne le note pas par écrit et je suis sûr de l’oublier. Ce sera l’occasion de lui redemander quand je croiserai mon chauffeur à l’université.

Il me vante l’Opéra royal de Mascate, ouvert en 2011. Un opéra magnifique avec une programmation de premier choix, tant pour les productions occidentales qu’arabes. Par contre, les hommes ne peuvent pas y entrer avec un chapeau comme le sien, brodé. Il convient de porter un chef constitué d’un foulard noué, plus formel.

Je sombre dans le sommeil et arrive à l’hôtel Safari à 4.00 du matin.

Mon terrain cévenol : pas de frontières, mais un cœur

Je me suis rendu en Cévennes avec Ben et ses trois garçons, comme chaque été, et avec un Philippe célibataire qui avait envoyé femme et enfant à l’étranger.

C’était une bonne chose de pouvoir fouler une dernière fois mon terrain avant de partir pour l’Arabie. Mes cerisiers sont toujours vivants, malgré la sécheresse de cet été, et la source n’a cessé de s’écouler et de faire une boue délicieuse pour les sangliers.

Ma source d’eau pure à laquelle je bois avec un plaisir si inapproprié qu’une nuit, dans la cabane, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec Brigitte Bardot. Celle de 1965, pas celle de 2015. Je pense que ce rêve était associé à ma source et à mon terrain car la bouche de BB était fraîche et abondante. Mes terres cévenoles, je les envisage comme un jardin d’amour, une oasis torride cachée dans la forêt. Les Brigitte Bardot du XXIe siècle y viendront se reposer et se ressourcer, à mes côtés ou en mon absence.

Mes amis ont donc eu l’opportunité de fouler cette terre, chacun ayant ses rêveries et ses intérêts propres. Ils savent quoiqu’il en soit qu’ils y seront toujours les bienvenus pour des vacances en famille, des retraites spirituelles et des escapades (il)légitimes. Mais pendant que Ben réfléchissait aux potentialités concrètes des lieux découverts pas à pas, Philippe ressentait une gêne. Il voulait savoir exactement où commençait, où finissait mon terrain, et la raison pour laquelle j’étais incapable de lui donner satisfaction.

Je lui disais là-bas, grosso modo, on est plus ou moins sur mes terres.

Et ce rocher, par exemple, sur notre droite ?

Bon, eh bien ce rocher, on va dire que c’est plutôt hors de mon terrain.

Mais là où nous marchons, c’est chez toi ou pas ?

Ah oui, nous sommes chez moi, là, les gars.

Tu en es sûr ?

Oui, pour moi on est chez moi. Dans mon cœur, je suis convaincu qu’on est chez moi.

Ce langage ne peut pas convenir à Philippe. Ce dernier n’a jamais vu les plans du cadastre, donc il est dans l’obscurité la plus totale. Moi, j’ai plusieurs fois exploré la montagne les plans à la main, soit avec mon frère, soit avec l’ancien propriétaire qui m’a vendu ces parcelles. A chaque arpentage, chaque promenade, les limites restaient peu claires, mais cela ne me dérangeait pas. Nous savions que les lieux de vie les plus significatifs (la source et les terrasses plates propices au jardinage) étaient bien situés sur lesdites parcelles, et rien d’autre ne m’importait.

C’est là que j’ai perçu une différence fondamentale entre Philippe et moi. Il disait souvent : « mais où est-il ce terrain ? » comme Henri Michaux sur le fleuve Amazon : « Où est-il ce voyage ? » Certains pensent que la première chose à faire, quand on achète un bien, est de le délimiter et éventuellement de l’encadrer par une barrière ou une corde. Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de faire une chose pareille. Je me contente d’une frontière floue, à la limite de l’inexistence.

Il faut dire que la première fois que nous sommes allés sur mon terrain avec Philippe, sa femme et son fils, nous nous sommes perdus dans la forêt et ne l’avons jamais trouvé. On avait garé la voiture sur la route du Puech Sigal et notre idée était d’atteindre le terrain en descendant par la forêt du haut, chemin que je ne connaissais pas bien. Après une heure d’égarement, je leur ai dit que nous essaierions le lendemain, en montant depuis le terrain de mon frère. Je maîtrise mieux la géographie par le bas, c’est ainsi.

Depuis, quand on parle de mon terrain, Philippe n’est pas négatif mais il énonce calmement qu’il faudrait encore savoir où il se trouve. C’est ici que je vois cette différence entre lui et moi. Une différence métaphysique. Pour Philippe, un être a besoin d’être délimité pour être. Ceci ne s’applique pas dans le cadre de la sagesse précaire.

Dans la métaphysique de la sagesse précaire (au livre gamma bien sûr, mais on peut trouver la même idée dans le delta et bien d’autres livres), certes un être a besoin d’être individué pour être, mais son individuation ne passe pas par sa délimitation. Il s’agit plutôt d’une présence immanente et rayonnante, qui irradie depuis son milieu. Je me tue à le dire, l’individuation est une question d’événement, et non d’espace-temps.

J’avais avancé une idée équivalente à propos des oeuvres d’art, des livres et des films, ce qui compte dans un lieu ce n’est pas son confin mais son cœur. Ce qui le distingue de son voisin ce n’est pas sa frontière, contrairement à ce que l’on dit trop souvent.

L’identité de mon terrain tient dans sa source et les terrasses qui se trouvent en contrebas. Tout le reste c’est de la friche. De la friche essentielle, mais de la friche. De la forêt, du bois, de la montagne. Une montagne indispensable pour la venue au monde de mon oasis érotique, site incontournable, mais non équivalent à mon terrain.

Bilan du printemps 2015. L’appartement de Ben

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Le printemps 2015 fut studieux et laborieux pour le sage précaire. Les journées étaient douces et lumineuses dans l’appartement de Ben, qui m’en avait laissé les clés avant de partir au Tchad où il travaillait.

Dans la banlieue orientale de Lyon, le sage était plus précaire que jamais. Il gagnait sa vie par des travaux manuels la plupart du temps. De temps en temps, un article ou une conférence rappelait au précaire qu’il était un sage avant tout.
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L’appartement de Ben avait été acheté l’été précédent, en 2014, et nécessitait quelques travaux de rafraîchissement. L’heureux propriétaire fit appel à moi pour les mener à bien, ce qui fut une réelle bénédiction. J’étais logé gratuitement dans le lieu même où je devais peindre, tapisser et gratter. C’était d’un confort que peu d’ouvriers connaissent. Et quand on sait le coût des loyers en France, on comprend que l’avantage en nature que cela représentait dépassait même le salaire que mon ami avait généreusement consenti à me verser.

Le fils aîné de Ben étant étudiant à Lyon, nous partagions l’appartement dans une colocation quasi familiale. Ce gamin est né il y a vingt ans parmi nous, de parents étudiants en philosophie, et je m’occupais de lui bien avant qu’il sache parler, qu’il se fasse constamment l’avocat du diable et qu’il lise Nietzsche malgré mes vaines interdictions. Je me plais à penser que je suis un père spirituel pour lui, sévère, juste et implacable, une sorte de maître à penser dans la précarité des choses.

Je convoque toute ma science pédagogique pour l’orienter de la façon la plus nuancée qu’il m’est possible : « Lire Nietzsche n’est pas bon pour des jeunes morveux de ton espèce ; ça les rend cons et prétentieux ». Autant que je m’en souvienne, il n’a jamais suivi mes conseils avisés.
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(C’est la même rengaine avec son père, je tiens à le consigner ici, publiquement et officiellement. Benoît s’obstine à lire de vieux romans de Daphné du Maurier alors qu’il n’a pas encore lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et en Cévennes je suis obligé de lui mettre en main les oeuvres de Jean Carrière pour qu’il détourne un peu les yeux des livres jaunis de Charles Morgan qu’il a dû chiner chez ses parents. Non mais je le demande à tous mes lecteurs, qui lit encore Charles Morgan ?)

Fréquenter mon colocataire de 20 ans, c’était donc un peu voyager dans le temps pour le sage précaire. S’il avait la mémoire de sa petite enfance, le fils de Ben se souviendrait que ma compétence éducative se bornait consciencieusement à boire des verres de Mâcon avec son père qui promenait l’enfant sur le plateau de la Croix-Rousse.

Devenu adulte, ce grand échalas était irrésistiblement attiré par une des chambres à coucher que j’avais cru mienne. A chaque fois que je revenais à l’appartement il l’avait réinvestie en mon absence. Je décidais d’élire l’autre chambre, et tout rentra dans l’ordre. Il partait étudier le droit et la politique internationale tandis que moi, débonnaire, je couvrais de papier peint le couloir ou repeignais le plafond.

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J’étais heureux dans cette tour de Villeurbanne. Le matin j’ouvrais les volets et admirais la lumière sur le canal de Jonage. Je chaussais mes souliers de sport et courais une petite heure le long de l’eau. Une demie-heure à contre-courant, et une demie-heure dans le sens du courant. Au retour, en sueur, je me douchais et travaillais quelques heures sur le manuscrit en cours.

C’est seulement quand mon esprit avait besoin de se reposer de son labeur d’écriture et de recherche que je reprenais le chantier de la rénovation. C’était évidemment l’équilibre entre les tâches manuelles et l’exercice intellectuel qui me rendait heureux.

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J’envoyais à Ben des photos de l’avancée des travaux. Ecrasé de chaleur à N’Djamena, il accueillait ces clichés avec émotion. Ce n’est pas tant la qualité de mon travail qui l’émouvait, que de repenser à sa propriété où la fraîcheur et l’élévation régnaient.

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Borders and Crossings/Seuils et Traverses

J’ai participé cet été au grand colloque sur le récit de voyage. Borders and Crossings avait lieu cette année à Belfast, dans la jolie université Queen’s où j’ai fait mes études doctorales. C’était la douzième édition je crois, et une bonne trentaine de chercheurs étaient présents, donnant leur conférence en anglais ou en français. Ils venaient majoritairement des îles britanniques, mais aussi des Etats-Unis, de Turquie, de France, de Belgique.

Une chose intéressante (possiblement intéressante) : parmi ceux qui venaient d’Angleterre et du Pays de Galles, il y avait des Allemands, une Néerlandaise, un Hongrois, deux Françaises et des Britanniques.

Moi, je venais de nulle part et je parlais des « voyageurs arabes », c’est-à-dire de la vieille tradition médiévale des livres de voyage en arabe. J’avais écrit une conférence de manière très stricte, mais là encore, je suis retombé dans mes vieux travers et me suis contenté de parler à mon audience. Au fond, je vais peut-être décider que c’est ma façon de faire et continuer comme cela…

Les traditions nationales étaient respectées : les Américains étaient à l’aise, confiants, ils parlaient fort comme s’ils connaissaient leur sujet par coeur (l’une d’elles étaient particulièrement bruyante et prétendait toujours savoir des choses qu’elles ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam). Les femmes britanniques étaient réservées et dégageaient quelque chose d’érotique ; leur modestie apparente exprimait un scrupule difficile à définir. Les hommes britanniques parlaient avec douceur et ironie, leur distinction était tout en lift et en digressions. Les Français étaient bordéliques et assez joviaux. L’une d’entre eux était aussi extrêmement érotique mais à la différences de ses homologues britanniques, elle l’était de manière délibérée. Au final, la francophonie n’a pas à rougir du niveau des conférences prononcées en français.

J’ai assisté à de nombreux panels pour écouter mes collègues et j’avoue que j’ai été presque enchanté de l’organisation et du niveau intellectuel des contributions. Je les regardais, les écoutais, tous ces universitaires, et je me suis aperçu, au bout du deuxième ou troisième jour, que j’étais pétri d’admiration pour la culture britannique. Dans le domaine de la recherche, comme dans d’autres domaines, nous avons beaucoup à apprendre des Anglais, voilà ce que je me disais en écoutant une vieille dame lire patiemment ses papiers.

Université de Nizwa, Oman

Nizwa n’est pas la capitale actuelle de l’Oman. C’est l’ancienne capitale, à l’époque où les Omanais étaient plutôt un peuple de montagnards.

Au XIVe siècle, quand Ibn Battuta va en Oman,  il décrit Nizwa comme une ville très agréable, un véritable jardin. Il dit que les femmes y sont très délurées, que le sultan lui-même leur accorde toute sorte de licences.

Aujourd’hui encore, les femmes y sont libres de conduire, d’étudier et de travailler. Le ministre de l’éducation qui vient de donner son approbation pour mon embauche dans le pays, est une femme.

En 2002, l’université de Nizwa a été fondée par décret du sultan Qaboos. C’est donc une institution très jeune, très fraîche, sise aux pieds des montagnes vertes.

C’est ici, dans cette ancienne capitale, que le département de langues étrangères m’a recruté pour un contrat d’un an renouvelable. J’y poursuivrai mes recherches et enseignerai la langue, la littérature et la culture françaises et francophones.

Mes étudiants seront tous des Omanais, en grande majorité des filles, et mes collègues seront internationaux.

Le sage précaire en Oman

Oman, nouvelle patrie de la sagesse précaire
Oman, nouvelle patrie de la sagesse précaire

La sagesse précaire s’exporte dans le monde arabe. J’ai accepté avec joie l’offre d’emploi d’une université du sultanat d’Oman.

Vous ne voyez pas trop où se trouve l’Oman ?

Eh bien représentez-vous le Moyen-Orient, avec la terre-sainte au nord (Palestine, Syrie, Jordanie, Liban et même Egypte), les pays méditerranéens comme la Turquie. Au sud de ce qu’on appelle « Moyen-Orient », il y a la péninsule arabique, avec l’Arabie saoudite qui prend beaucoup de place.

La mer Rouge sépare la péninsule arabique de l’Egypte, de l’Erythrée et de Djibouti à l’ouest. Et à l’est, c’est le Golfe persique qui sépare la péninsule de l’Iran. L’Oman se trouve du côté iranien, au sud-est de la péninsule arabique. C’est d’ailleurs en Oman que se trouve le fameux détroit d’Ormuz, point de passage stratégique et tendu entre Perses et Arabes.

Le sultanat d’Oman a pour voisins les Emirats arabes unis au nord, l’Arabie saoudite à l’ouest et le Yémen au sud-ouest.

Il y fait extrêmement chaud mais les paysages sont très beaux. Des montagnes qui culminent à trois mille mètres d’altitude, des vallées, des rivières, des zones de désert et des zones tropicales. Des cultures en terrasses où l’on cultive la rose et les dates. Des arbres à encens, de la myrrhe. C’est l’ « Arabie heureuse » (Felix Arabia) « regorgeant de parfums et de richesses »chantée par les Grecs et les Romains. Arabie fertile opposée à l’Arabie déserte parcourue par les nomades.

D’une superficie de plus de 300 000 kilomètres carré, c’est un pays un peu plus grand que l’Italie, mais beaucoup moins peuplé : quatre millions d’habitants.

Son code téléphonique est le 968.

Laissez venir à moi les femmes savantes

Molière se moque des femmes qui ont des prétentions intellectuelles. Je regardais Les Femmes savantes avec Hélène, qui a des qualités intellectuelles indéniables. Molière peut dire ce qu’il veut, celles qu’il poursuit de ses moqueries étaient pour certaines de merveilleuses personnes qui ont beaucoup apporté à la culture française.

Tenez ! Quelques années avant et après la création des Femmes savantes (1672), Madame de Lafayette faisait paraître La Princesse de Montpensier et La Princesse de Clèves. C’est ainsi qu’une « Précieuse », sans faire de vague et gardant l’anonymat, révolutionnait l’art du roman pendant que la cour se gaussait de Bélise et de Philaminte.

Plus je fréquente des femmes docteurs, des femmes doctorantes, des femmes professeurs, des femmes scientifiques, plus j’aime les femmes en général et l’humanité tout entière. Ce que je trouve émouvant dans les personnages de Molière, c’est leur désir de savoir, de s’élever, d’être autre chose qu’une femme. Au fond, le plus ridicule des personnages, c’est le snob Trissotin, qui s’intéresse davantage à l’argent d’une éventuelle héritière à épouser qu’à la grandeur d’âme de la maisonnée où il s’incruste.

Alors je sais qu’il ne faut pas généraliser, mais la sagesse précaire est à deux doigts de décréter que :

1- Les femmes savantes sont sensuelles, sexy et douces au contact.

2- Elles sont drôles et piquantes.

3- Certaines d’entre elles savent même faire la cuisine (mais ce n’est pas la majorité de celles que la sagesse précaire soutient).

4- Vivre auprès de femmes intellectuelles aide à se sentir bien dans la vie, car elles apportent tout ce dont un sage précaire a besoin.

Nuits de Fourvière : Molière vu par les Deschiens

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La photo d’ouverture de ce billet vous paraît peut-être proche de celle qui ouvre le billet précédent ? Il faut croire que sur scène on aime les jambes des femmes et les rapports sexuels simulés. Il s’agit cette fois des Femmes savantes de Molière, mis en scène par Macha Makeieff, celle qui a géré avec son partenaire la troupe des Deschiens sur Canal plus et les nombreuses pièces produites par la compagnie Deschamps.

J’ai vu cette pièce grâce à Hélène qui travaille au théâtre de la Criée à Marseille, dirigé par la même Macha Makeieff. Hélène montait à Lyon pour voir la création de ces Femmes savantes et m’invitait à la rejoindre pour la soirée. Cela se passait au théâtre antique de Fourvière, sur les hauteurs gallo-romaines de Lyon, là où les Celtes autrefois sacrifiaient au rite du dieu Lug (je dis n’importe quoi).

Tous les étés, sur la colline de Fourvière, la ville de Lyon organise un festival au nom érotique et poétique : Les nuits de Fourvière. On dirait un poème de Nerval.

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De tout ce festival, je n’ai vu que Les femmes savantes, et ne l’ai pas regretté. Assis sur les gradins en pierre à côté d’Hélène, j’ai admiré les idées de mise en scène originales tandis que la nuit tombait et que les oiseaux faisaient des volutes entre nous et la scène.

On connaît l’histoire de ce classique : dans une famille tenue par un père un peu faible, les femmes sont de fortes têtes et veulent faire régner une ambiance intellectuelle. Des deux filles, l’une veut se marier et l’autre veut la convaincre que le mariage l’enchaînerait à un homme et dégraderait son statut de philosophe au profit d’un rôle de mère et d’épouse.

La mère de famille règne sur la maison avec une autorité castratrice et sa soeur est hébergée à l’année, appartenant elle aussi à la société des Précieuses. Son rôle est le plus comique : vieille fille sans beauté, elle est persuadée d’être courtisée par tous les jeunes homme qui, en fait, essaient de séduire les jeunes filles.

Au milieu de tout ce beau monde apparaît Trissotin, un poète qui écrit des vers sans grâce mais qui fait se pâmer les femmes savantes. Trissotin est naturellement une sorte d’hypocrite qui impose sa loi dans la maison par l’entremise des femmes qui sont sous son empire.

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Macha Makeief a fait de Trissotin un travesti, une espèce de Conchita Wurst sortie des années 1970. D’ailleurs, l’ensemble de la pièce est située dans les années 1970, pour jouer sur les ambiguïtés sexuelles de l’époque.

Il faut voyager Pelléas

Hélène Guilmette et Bernard Richter dans Pelléas et Mélisande, Opéra de Lyon
Hélène Guilmette et Bernard Richter dans Pelléas et Mélisande, Opéra de Lyon

 Y en a marre des mises en scène modernes ! Alors, certes, la soprano québécoise Hélène Guilmette est magnifique en Mélisande érotique, et elle a envoûté le public lyonnais par sa voix et son jeu, bien aidée en cela par l’ensemble de la distribution. Mais moi, quand je vais voir Pelléas et Mélisande, je VEUX voir la chevelure de Mélisande qui tombe depuis la plus haute fenêtre de la tour jusqu’au sol.

J’EXIGE de voir Pelléas jouer dans cette chevelure comme un enfant dans des lianes.

Merde, quoi, est-ce trop demander ? N’est-ce pas exactement ce qu’a écrit Maeterlinck ?

Pardonnez cet élan d’humeur, c’est la canicule qui me met les nerfs à vif.

Je profite autant que je le peux de la vie culturelle française. Avant de m’expatrier une nouvelle fois dans une université de la belle Arabie, je trompe la chaleur avec ce qu’offrent les grandes villes de mon pays d’origine.

Alors l’opéra. On ne va jamais assez à l’opéra. C’est idiot, on laisse cet heureux loisir aux bourgeois, aux snobs, aux riches, alors que c’est un art qui tend les bras aux sages précaires et aux jeunes amants. L’opéra de Lyon, pour ne parler que de lui, propose des places à 10 euros, à 13 euros, à 25 euros. On peut y aller seul ou en galante compagnie, quand on trouve des jeunes femmes qui aiment la musique savante.

Et il y en a pléthore en Europe, en particulier parmi les femmes étrengères, exilées en France. Des femmes délicates aux longues mains sensuelles et aux yeux humides. Mais certaines femmes, toute délicates qu’elles soient, vous posent parfois des lapins et vous vous retrouvez tout seul dans votre loge.

Celle qui devait venir avec moi m’a en effet fait faux bond au dernier moment. Impossible d’en inviter une autre : celle avec qui je buvais un thé au moment de l’annulation de mon amie ne pouvait se libérer d’un coup.

Après tout c’était un mal pour un bien : je pouvais passer d’un siège à l’autre selon mes envies, et surtout tomber amoureux tranquillement de la merveilleuse Hélène Guilmette. Je suis sorti de l’opéra tout émoustillé, et la belle Hélène aurait pu me faire faire n’importe quelle sottise. Il ne faut pas sous-estimer les pouvoirs de la voix, et l’opéra est le dernier lieu, dans nos villes contemporaines, où l’on exploite encore à fond les richesses infinies de cet organe profond.

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Création de l’opéra de Lyon, Pelléas et Mélisande de Claude Debussy était mis en scène par le cinéaste Christophe Honoré. A la baguette, le flamboyant Kazuchi Ono (je dis ça pour frimer, je n’avais naturellement jamais entendu parler de Kazuchi Ono.)

Vous connaissez l’histoire de la pièce de Maeterlinck, je ne vais pas tout vous raconter. Mélisande pleure dans un bois, Golaut l’entend, la sauve et se marie avec elle. Elle s’emmerde au royaume sylvestre de Golaud, et s’amourache de Pelléas, le frère ou le demi-frère de Golaud. Par jalousie, ce dernier tue Pelléas et Mélisande meurt aussi à la fin.

La force du livret réside dans l’atmosphère étouffante de la forêt. La lumière ne pénètre pas, la chaleur non plus. La mer n’est pas loin et pourtant les hommes vivent dans cette obscurité suffocante et magique.

Dans les grottes l’eau est profonde et les bijoux qu’on y perd brillent avec incandescence.

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La mise en scène, donc, est moderne. La scène se passe dans une espèce de ville banlieusarde. Les décors sont très beaux, du reste, on sent qu’il y a davantage d’argent à l’opéra qu’au théâtre. Honoré a voulu rendre Pelléas et Mélisande plus sexuels, et certaines scènes de sexe sont en effet bien vues. Mais ce n’est pas une idée très heureuse, de la part du jeune prodige de la mise en scène. Il ne fallait pas « sexualiser » Pelléas et Mélisande, car l’érotisme de ce couple vient précisément du fait que les amants ne consomment pas sexuellement leur amour.

La scène centrale (je vous ai déjà dit que j’avais un don pour sentir le moment de la scène centrale, du foyer vibrant d’une oeuvre) le dit explicitement :

Golaud jaloux demande à son fils (d’un premier lit) de lui dire ce qui se passe dans la chambre de sa jeune épouse Mélisande. L’enfant, juché sur les épaules de son père, raconte ce qu’il voit par la fenêtre : Pelléas, l’amant, est avec elle. Ils ne s’embrassent pas. Ils ne se touchent pas. Le feu flambe dans la cheminée. Ils regardent tous deux, immobiles, interdits, dans la direction d’une lumière mystérieuse.

C’est pour moi la scène la plus inoubliable. Peut-être parce que l’action (ou l’inaction) est racontée plutôt que montrée sur scène. Mais surtout parce qu’elle enveloppe toute la magie de la pièce : les deux amants, quand ils sont seuls, ne se touchent pas mais demeurent hébétés, comme pris de folie, de démence, éblouis par la lumière, fascinés et comme drogués.

Cette scène montre combien l’ensemble de l’oeuvre est tout entière pétrie dans une ambiance de délire et de fantasme. La fameuse scène des longs cheveux doit être comprise dans ce sens : c’est un rêve, une fantaisie, probablement un trip de toxicomane.

Alors pourquoi Christophe Honoré s’obstine-t-il à mettre en scène une Mélisande en cheveux courts et à moitié prostituée ? Quitte à moderniser, il aurait pu faire de ces personnages des héroïnomanes, dont la sexualité est inhibée mais dont l’érotisme est exacerbé. Dans ce cadre, Golaud le mari aurait pu, lui, rester l’homme sexuel qui souffre de n’être pas aimé par sa femme. Une femme magnifique et insaisissable, qui accepte le devoir conjugal mais dont l’âme lui échappe dans des vapeurs de toxicité interdits.

Voilà ce qui aurait eu du sens, monsieur Honoré. Car à quoi bon tromper l’attente des spectateurs ? A quoi bon faire jouer la fameuse scène des cheveux côte à côte, comme ça, sans contact physique et sans cheveux longs ?

C’est la grande mode des metteurs en scène d’opéra. Quand ils jouent Carmen, alors que tout le peuple attend L’Oiseau de Bohème, on l’escamote pour bien montrer que Carmen ce n’est pas l’espagnolade.  C’est une mode absurde. Carmen, c’est aussi l’oiseau de bohème, qui n’a jamais jamais connu de loi ;

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et Pelléas et Mélisande c’est aussi de longs cheveux qui redoublent la forêt profonde d’une féminité toxique et passionnément dégénérescente.

Plusieurs films dans la même balade à vélo

Un vélo qui s’ennuyait dans un garage de Villefontaine rigole et scintille désormais sur les hauteurs de Villeurbanne. Un jour qu’il faisait trop chaud pour courir et pour écrire, le sage précaire a décidé d’aller voir plusieurs films dans des salles de cinéma distancées les unes des autres sur la commune de Lyon, et de faire tous les trajets à vélo pour faire quand même un peu d’exercice.

Pour aller à l’Institut Lumière, rue du Premier film (8ème arrdt), il me fallait passer par le parc Blandan. Ancienne caserne militaire, je découvre ce qu’ils en ont fait. Pas mal du tout ces herbages, cet art du jardin un peu déstructuré, un peu urbain, un peu prairie et herbes folles. Bon, j’apprécie l’urbanisme doux que les Lyonnais veulent développer dans leur vieille cité industrielle.

On arrive à l’Institut Lumière, pour découvrir que tout a changé par rapport aux années 1990. De mon temps, les salles de cinéma se trouvaient dans le château lui-même (une demeure néo-je-ne-sais-quoi, datant des année 1900, avec des tourelles et une polychromie due aux différentes pierres de l’édifice). Aujourd’hui les salles sont dans l’ancien hangar qui a vu naître le cinéma. Au fond du jardin.

Je paie ma place et m’installe dans les sièges hyper confortables de l’Institut. Il y a un festival Orson Welles. Je me rends compte en cours de route que, finalement, je n’aime pas trop Orson Welles. Son Macbeth, après plusieurs visions, je peux dire que je n’aime pas. J’ai même eu la révélation que je n’aimais pas tellement Shakespeare non plus. Je suis trop vieux pour me mentir à moi-même. D’accord pour les comédies de Shakespeare, mais ses tragédies métaphysiques et brumeuses, c’est trop de drame pour le sage précaire.

Trop d’ambiance sombre, trop de fausse profondeur, trop de prophéties. Trop de crimes, trop de sorcières, trop de costumes ridicules.

Trop de chaos, de guerres, de folie, de bruit et de fureur.

Il faut être un peu adolescent pour être impressionné par tout ce cirque. Le sage précaire, qui est un éternel quadragénaire, préférera toujours Racine. (Le soir même, de retour à Villeurbanne, il pendra un exemplaire de Britannicus et dès la première scène, des les premières tirades d’Agripine, il sera conquis, ravi, emporté). Avec Racine, j’ai l’impression de me baigner dans une eau claire. Avec Shakespeare, de ramper dans la boue.

Repris mon vélo pour suivre le cours Gambetta jusqu’au Rhône, que j’ai longé jusqu’à la rue Berthelot, où l’on retrouve le cinéma Comoedia. Je vais voir Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Despléchin. Beaucoup trop long, et beaucoup trop adolescent là aussi. Trop de drague inexperte, trop de fantasmes masculins, trop de filles objets. Le sage précaire prend alors conscience qu’il n’aime pas énormément Despléchin, mais c’est un sentiment plus facilement avouable avec Despléchin qu’avec Shakespeare ou Orson Welles.

Pour rentrer au quartier de la soie, à Villeurbanne, il faut emprunter une longue rue qui d’abord s’appelle Félix Faure, puis Jean Jaurès et enfin Léon Blum.

Faure, Jaurès, Blum : du président de la république « qui se croyait César et qui ne fut que Pompée », jusqu’au héros du Front populaire, on se balade dans l’histoire de la république, du centre modéré jusqu’à la gauche triomphante. C’est cette balade à vélo qui aura été la plus grande émotion esthétique de la journée, en définitive. Comme quoi, il ne faut jamais douter de rien.

Ainsi parle le sage précaire.