Le Wadi au fond du jardin

Le soleil va se coucher. Shamsa me regarde avec cet air de folie qui la rend illisible et insaisissable. Elle donne un léger coup de tête vers Jebel Akhdar (la Montagne Verte qui nous borde sur la gauche).

Tu veux toujours batifoler dans la rivière là-haut ?

Oui, dis-je. Je désire toujours les rivières, toujours les gorges. Tu es partante ? N’est-il pas trop tard ?

Au volant de son 4*4 toujours aussi sale elle quitte la route pour emprunter une piste qui part entre deux montagnes.

« Ok, ici c’est ma route préférée (elle dit souvent le mot favorite ; il y a toujours quelque chose qui est son quelque chose préféré, my favorite wadi, my favorite road), c’est ma route préférée, alors si tu ne saisis pas ta chance pour faire le con à travers la fenêtre, tu prends le volant et moi j’en profite. »

Ayant moyennement envie de faire le con, de quelque côté de la fenêtre que ce soit, je prends le volant et continue de nous enfoncer dans la vallée tandis que Shasma se contorsionne hors de la fenêtre ouverte et fait des acrobaties que je me refuse de regarder.

Une dizaine de kilomètres plus loin, nous garons le bolide sur des cailloux et partons marcher. Sur la première piscine perceptible, des enfants se baignent et s’amusent. Mon amie saute sur des rochers, je la suis. Nous remontons la vallée en passant par dessus l’eau.

Le paysage est magnifique. Un grand canyon à la roche blanche qui me fait penser aux gorges du Tarn ou du Verdon. Que ce paysage d’eau et de minéralité joyeuse se trouve ici, à quelques kilomètres de chez moi, est sans doute la meilleure nouvelle qu’a pu m’apporter Shamsa.

C’est donc ça un wadi ?

Oui, on appelle wadi tout ce qui se rapproche d’une vallée, un creux, une rivière entre deux hauteurs.

Elle emploie d’autres mots anglais que je ne connais pas.

Des adolescents à la peau foncée nous matent. Shamsa sait reconnaître qui est indien et qui est omanais. Pour moi, la différence importe peu, mais pour les femmes, il paraît que cela compte. Le facteur de dérangement potentiel serait différent en fonction de la provenance des jeunes gens.

En bon macho précaire, je conseille à mon guide de rester près de moi, que ma présence est en général un bon antidote aux emmerdements. Soit que je fais peur aux gens ou que je leur inspire du dégoût, il n’est jamais arrivé que de jeunes marlous viennent enquiquiner ma caravane.

Nous rejoignons la rivière après un long détour et nous baignons dans une eau assez chaude tandis que la nuit tombe. Nous marchons et nageons alternativement, selon la profondeur des piscines naturelles. Arrivés à la hauteur des adolescents, nous prenons note qu’il ne sera pas utile que mon amie se colle à moi : ils sont partis avant que la nuit tombe. Tu vois, dis-je à Shamsa, je t’avais annoncé que les ennuis me fuyaient. Ils s’évanouissent avant même que je me pointe.

Nous nous laissons glisser sur des petits rapides et mon exploratrice d’amie fait la planche dans de splendides ouvertures.

Tu reviendras quand il fera jour, dit-elle en s’approchant de moi. Il est à toi ce wadi. Tu peux même venir en courant, après le boulot. Ce n’est pas le plus beau, le plus grand ni le plus spectaculaire wadi d’Oman, mais c’est le tien. Il est là, juste au fond de ton jardin.

Retour fulgurant de l’être promis

J’ai vu débouler dans mon village Shamsa, la jolie Palestinienne qui avait enchanté ma nuit de Mascate en septembre. Elle me dit qu’elle connaît bien Birkat al Mowz pour avoir travaillé sur quelques projets agricoles dans la région.

Je suis ravi de la revoir, et bienheureux qu’elle désire se promener avec moi. Elle me propose d’aller dans un wadi, près du village. Un wadi est une rivière de montagne. Intérieurement je saute de joie. En quelques phrases à peine, elle a surpassé toutes mes attentes : projets agricoles, rivières, montagnes, connaissance des sols et des plantes, promenade, nage, crapahutage, gamahuchage. Cette fille concentre tout ce que j’aime dans mon nouveau pays.

Elle a attaché ses cheveux frisés et les a recouverts d’un foulard très seyant, noir et or, un joli voile qui peut être interprété à loisir, soit comme un signe de soumission religieuse soit comme un accessoire de mode. Loin de la robe de soirée légère de l’autre fois, elle est en jean délavé et en pull à manches longues.

Nous ne montons pas dans sa grosse voiture tout de suite. Nous marchons un peu dans le village. Nous escaladons un mur et longeons le falaj, chacun sur une bordure du mince canal. Notre conversation reprend très vite un cours rapide et intime. Elle me parle d’elle car nous passons près de la ferme abandonnée dans laquelle elle a travaillé. Nous nous déchaussons et nous trempons les pieds dans l’eau courante, à l’ombre des palmiers. C’est là qu’elle explique qui elle est, dans la lumière de fin d’après-midi.

Contrairement à ce qu’elle affirmait, elle est autant palestinienne que moi. Si son identité me paraissait si confuse l’autre soir à Mascate, c’est parce qu’elle devait dissimuler quelque chose. Les pieds massés par l’eau fraîche de la montagne, elle remue ses orteils en m’expliquant qu’elle est en fait Omanaise mais qu’elle a longtemps vécu en Amérique et que, dans son pays natal, elle se sent obligée de prétendre être une étrangère dans les soirées d’Occidentaux où l’on boit de l’alcool. Elle s’invente des passeports, des passés, des familles, et cela lui ouvre toute sorte de portes pour faire la fête et des affaires.

Son nom est donc Shamsa, si du moins il convient de la croire. Un nom enchanteur, qui sonne à mes oreilles comme un parfum de Guerlain.

Je regarde les maisons en terre abandonnées qui peuplent mon village. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-il arrivé à la ferme où a travaillé Shamsa ? C’était un projet de coopérative un peu alternative. L’idée était de profiter de l’irrigation du falaj et des fermes à retaper pour proposer la culture de légumes bio qui auraient été facilement vendus en Oman, ne serait-ce qu’aux personnels de l’université. La question de l’eau n’a pas été résolu. Il fallait payer près de 10 000 euros pour avoir le droit d’utiliser l’eau, et c’était un droit définitif. Mais les propriétaires locaux n’ont pas aimé l’idée de voir des Occidentaux venir travailler la terre. Ici, les seuls étrangers que l’on trouve légitimes dans un champ sont les Indiens et les Bangladais, pas les Wwoofers européens.

Il y eut des blocages, des tensions puis des abandons. Shamsa a lâché l’affaire relativement vite. Elle ne désirait pas s’embrouiller avec des paysans locaux et se sentait très mal à l’aise dans les réunions tendues et autres engueulades inopinées.

Elle a gardé cependant une grande tendresse pour Berkat el-Mawz et des liens d’amitié avec certaines familles d’ici. Elle me promet de me les présenter un jour, même s’il n’est toujours facile de s’afficher avec un Européen quand on est omanaise.

Conférence à Mascate

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Pour tous ceux qui se trouveraient à Mascate ce soir, la capitale du sultanat d’Oman.

Nager le soir

L’hôtel Golden Tulip se trouve à quelques kilomètres de chez moi, sur la route qui mène à l’hypermarché Lulu.

Bellement décoré, il offre un cadre oriental reposant et accessible aux bourses des travailleurs occidentaux. Il y a un restaurant que je n’ai pas essayé, un bar où se produit une chanteuse russe et une terrasse extérieure où l’on peut fumer la chicha. J’y ai passé peu de soirées car il y traîne inévitablement un vieux parfum d’expatriés  las et d’Omanais mateurs.

En revanche, le fond de l’hôtel ouvre sur une jolie piscine entourée de jardins et d’arbres majestueux. Un banian gigantesque dont on a malheureusement coupé les lianes, un bougainvillier, un magnolia, et d’autres que je ne connais pas. Les jardiniers s’arrangent pour que leur feuillage soit large et ombrageux. Au coucher du soleil, des centaines d’oiseaux, des sortes de chardonnerets ou de passereaux, volettent de branche en branche et pépient, piaillent et papillonnent.

La piscine s’éclaire de bleu à la tombée de la nuit et l’on se croirait dans un dessin animé de Walt Disney. Pour profiter des chaises longues et de l’eau, il faut payer. C’est assez cher mais cela peut valoir le coup.

Parfois, rentrant du travail un peu tendu, je décide de dîner tôt et de m’en aller digérer à la piscine du Golden Tulip. J’y nage quelques longueurs paresseuses et lis Histoire du Moyen-Orient de Georges Corm, le temps de me sécher. Je ferme les yeux et me repose enfin. Je nage encore quelques longueurs débonnaires et marche doucement autour des banians et des petits massifs horticoles délicatement dessinés.

J’apporte un ordinateur portable que je laisse traîner sur une table, et sur lequel j’écris ces quelques mots. J’entre dans la salle de gym et soulève sans conviction quelques centaines de kilos de fonte, puis retourne dans l’eau pour nager trois ou quatre longueurs rêveuses.

Encore quelques pages d’Histoire du Moyen-Orient sur une chaise longue et mon stress se trouve bel et bien pulvérisé, atomisé, volatilisé, sous les coups conjugués de la nage, de la pression des muscles, de la lecture, de la détente, de l’effet de l’eau, de la chaleur émolliente de l’air, et des oiseaux qui finissent par se taire.

Si encore il y avait des femmes, des mauvaises langues pourraient dire à bon droit que le sage précaire renifle des culs, mais ce n’est même pas d’actualité. Le sage précaire digère, s’informe, rêvasse et se prépare pour le sommeil.

La piscine ferme à 21.00 (les lumières bleues s’éteignent). A neuf heures moins le quart, je retourne une dernière fois dans l’eau pour quelques brasses somnolentes, prélude à une nuit apaisé.

Mon village, Birkat al Mouz

Je n’ai qu’à me louer d’avoir choisi mon habitation près du campus de l’université. Les raisons que j’avais invoquées tiennent toujours : distance pédestre ou cyclable du lieu de travail, beauté des montagnes et des acacias du désert, possibilité de faire des siestes réparatrices, indépendance vis-à-vis des moyens de transport privés et publics.

Ce que je n’avais pas prévu, et encore moins perçu, c’est que la commune où je me trouve recèle aussi un charmant petit village qui me comble de plaisir et d’émotion.

Ce village est excentré par rapport à l’axe maison/université, si bien que je ne passe jamais par son centre lorsque je me rends au travail. Enfin, c’est moi qui suis excentré, pas le village. Mon axe, ma route maison/université et toutes les habitations nouvelles qui sont dues à l’implantation d’une université, ont été créés en plein désert dans les années 2000.

De l’autre côté de la route de Mascate, gît ce formidable village, vieux de plusieurs milliers d’années. Le plus ancien vestige de la vie agricole en mon village, c’est la canalisation qui apporte l’eau claire de la montagne. On appelle ces minces canaux d’eau courante des Falaj 

À Birkat al Mouz, le falaj est surélevé, on y accède par des escaliers en pierre. Des enfants s’y baignent, des pères avec leur fille, des gamins se laissent glisser dans le courant. Plus loin, des Pakistanais et des Indiens s’y lavent ou méditent. Plus loin encore, quand le canal est descendu à hauteur de rue, les femmes y lavent le linge et la vaisselle.

On peut marcher le long des falaj, les rebords bétonnés sont faits pour cela. Je me promène donc dans le sens du courant et vois comment le village est organisé. L’eau me conduit au coeur du vieux village, d’anciennes fermes abandonnées, des quartiers en terre, dont certains sont en ruine. On se croirait en Afrique. Nul doute, à voir l’architecture de certaines anciennes maisons, que les paysans d’ici avaient des liens directs, voire de filiation, avec la population omanaise swahili, du temps où la capitale de l’Oman était située à Zanzibar.

D’ailleurs, dans le souk du centre ville, parmi les vieux qui font passer le temps assis par terre, certains ont un visage très nettement africain. Quelles histoires familiales et nationales pourrai-je me faire raconter ici…

Trop à dire

J’ai très peu écrit ces derniers temps, non parce qu’il y avait peu à écrire, mais parce qu’il y avait trop à écrire. Parfois on a tellement de choses à dire qu’on se sent écrasé par la tâche qui nous incombe et on remet à plus tard.

Quand même, la sagesse précaire préconise de donner quelques nouvelles d’Oman.

Les cours ont commencé à l’université. Les étudiantes sont très gentilles et se meuvent avec grâce dans les couloirs et les chemins ombragés. Comme tous les profs de fac, on arrache quand on peut des heures productives pour écrire un livre ou un article.

D’étranges règles stipulent que nous devons être présents dans les locaux entre 8.00 et 16.00, qu’il y ait des cours ou non. Autrement dit, nous sommes obligés de préparer nos cours et de corriger nos copies au bureau, d’y faire notre travail administratif et d’y poursuivre nos recherches. C’est un règlement peut-être improductif mais qui convient au sage précaire qui aime se lever tôt.

Le soir, après le boulot, c’est-à-dire à 16.00 (!), nous sommes libres d’aller nous promener, nous baigner, faire du shopping, et de nous retrouver sur des toits-terrasses pour jouir de barbecues ou des soirées intimes.

La verdure relative des montagnes vertes

En sortant de chez moi, je tombe sur Zaha qui me cherchait. Zaha, c’est l’Omanais qui m’avait conduit sur les hauteurs des « montagnes vertes » (Al Jabal al Akhdar). Il avait envie de me revoir et se demandait quel était mon appartement.

Je ne lui donne pas le numéro de ma porte mais j’entre volontiers dans son vieux 4*4. Il me propose une virée, gratuite, dans les montagnes, car il a été touché la première fois par l’intérêt que j’avais prêtée aux paysages et aux villages, et par l’émotion que j’avais ressentie par moments. Il voulait me montrer le village de ses grands-parents, où, éventuellement, nous prendrons le thé.

Trente kilomètres plus loin, à deux mille mètres d’altitude, nous arrivons à un premier village, où des terrasses de cultures sont en construction. Je crois comprendre que les terrasses ont la double finalité de dégager des espaces plats pour jardiner ainsi que de stabiliser les côteaux afin d’éviter les éboulements.

Beaucoup de jolies chèvres au poil long nous saluent à notre passage. Les chèvres m’ont l’air beaucoup plus heureuses en Oman que les chats et que les bovins qui sont vendus au souk de Nizwa. Elles paissent tranquillement un peu partout, même dans la plaine, autour de nos maisons. Je suppute qu’elles se nourrissent de nos poubelles en plus des accacias frêles qui égaient le désert.

Zaha m’amène à un très bel endroit, sur une roche noire, coupante comme une lame de couteau. La vue est spectaculaire : un village de l’autre côté de la vallée et des terrasses descendant sur des centaines de mètres.

C’est grâce à ces villages que l’on appelle ce massif la Montagne vertes. Ce sont eux qui créent des touches de verdures dans un paysage de canyons désertiques, escarpés et tranchants.

Ce qui est encore plus beau, c’est le dégradé du vert au beige le long des terrasses en descendant vers le fond de la vallée.  C’est beau mais on ne saurait dire si c’est triste ou pas : ce dégradé indique que les terrasses ne sont cultivées et irriguées que sur une portion restreinte, et que le reste est possiblement abandonné à la sècheresse. Je m’ouvre de cette question à Zaha, il me répond qu’il n’y a plus assez de paysans pour s’occuper de toutes ces terrasses, et que les légumes aujourd’hui, on les importe davantage qu’on ne les produit.

Alors oui, c’est bien un peu triste quand même, malgré la beauté visuelle.

Comme dans un film de Fellini

Nous sortons de l’eau et nous séchons à l’air doux des tropiques. Dans sa voiture, elle écoute les messages laissés sur son téléphone, et m’annonce que nous sommes invités chez un ami libanais qui nous propose de fumer la chicha au bord de sa piscine. Moi, ce plan inattendu me plaît bien, mais mes amis alcoolisés qui comptent sur moi ?

« Ne t’inquiète pas pour tes amis, je m’en charge. »

Elle passe quelques coups de fil et parvient à les inviter chez son ami libanais. Comment a-t-elle fait, je ne le sais pas mais j’ai confiance car je suis le seul novice dans cette histoire. Toutes les personnes impliquées dans cette soirée sont en Oman depuis des années.

Quartier des ambassades ou des ministères, nous nous garons et traversons des résidences surveillées. L’ami libanais qui nous accueille parle très bien français. Il se présente comme Marocain. Je ne comprends rien à la manière dont les gens s’identifient. Ma compagne de la soirée se dit tantôt Arabe, tantôt Américaine, tantôt Palestinienne, tantôt Syrienne.

Sa robe de soirée est encore humide et salée de l’eau océane, le sable colle encore à notre peau. Elle saute dans la piscine du Libanais Marocain sans autre forme de procès.

Mes amis de l’université finissent par arriver comme par enchantement. La chicha est bonne, elle a été préparée avec de la glace. On me dit que je suis vierge car je n’ai jamais fumé de chicha. On rigole beaucoup à propos de ma virginité car je suis le plus vieux de l’assemblée, tandis que mon amie palestinienne évolue sérieusement dans l’eau, sans communiquer avec la fête ambiante mais en me prodiguant de furtives caresses.

Quand tout le monde est dans la piscine, il est difficile de savoir si elle est particulièrement proche de moi ou si elle caresse tout un chacun comme un chat se frotte aux inconnus dans les souks d’Oman.

Quand la chicha est fumée et que tous sont un peu fatigués, nous sortons de la piscine et retournons dans l’appartement du riche Libanais. Je me tiens à l’écart et vois toute cette petite bande informelle, d’individus en goguette qui ne se connaissaient pas il y a quelques heures. Ils marchent avec indolence, l’effet de l’alcool commence à passer et l’apaisement dû à la chicha se fait sentir.

Mon amie arabo-américaine me dit au revoir de manière formelle, comme après un meeting. Nous projetons de nous revoir car elle prétend aimer plus que tout les montagnes et le monde rural. Elle pense venir à Nizwa, qu’elle connaît bien, et se tient prête à me faire découvrir des petits endroits en dehors des sentiers balisés.

Nous quittons la ville dans une voiture que je conduis, l’esprit ailleurs.

Il porte un joli nom mon guide

Dans la voiture pour Mascate, j’ai proposé à mes amis de ne pas boire s’ils voulaient que je conduise au retour. La propriétaire de la voiture a accepté presque aussitôt. Elle a l’habitude de servir de chauffeur et de guide, elle semblait soulagée de mettre son bolide entre des mains sobres pour la nuit.

Nous allions à une soirée d’expatriés occidentaux dans un hôtel de luxe de la capitale. Près de l’océan, l’hôtel exhibait ses piscines bleues et ses bars de nuit où l’alcool est autorisé. Je rencontre brièvement une charmante femme qui discute en arabe avec un de mes collègues. Elle me parle dans un anglais parfait, souligné d’un accent américain. Je crois comprendre qu’elle est d’origine palestinienne et qu’elle a longtemps vécu aux Etats-Unis. Puis elle est emportée dans un flot d’admirateurs et une cour d’amies.

Je regrette un peu de me trouver dans cette fête ennuyeuse alors que les plages et l’océan se trouvent à deux pas. L’envie monte en moi d’aller me baigner dans la nuit. Pas d’alcool pour moi, cela ne me manque pas. Je me promène, je passe d’une conversation à une autre sans grande motivation. Quand on m’offre une cigarette, j’accepte d’aller fumer dehors avec gratitude, c’est une manière de passer le temps. L’air est assez chaud et humide, mais très agréable dans l’ensemble.

Quelques heures s’écoulent et la jolie Palestinienne réapparaît devant moi. Il y a pourtant des beaux gosses autour de nous, mais c’est bien à moi qu’elle s’adresse. Elle me demande soudain ce que j’ai envie de faire. « Me baigner dans l’océan. »

Viens avec moi. Je connais un coin super.

Elle remue sa petite main fine devant mes yeux. « Quand on bouge la main comme ça, des planctons phosphorescents dansent autour. On dirait des éclats de lumière dans l’eau. Interested ? »

Je la suis dehors et prends place dans sa voiture gigantesque. Un quatre roues motrices passablement poussiéreux. « Je ne demande jamais pardon pour la saleté de ma voiture, ok ? Elle est crade, il faut l’accepter ainsi, ça veut dire que je suis une aventurière. » Je la crois sur parole. Elle me regarde : « C’est vrai que tu n’as pas bu ce soir ? Tes amis me l’ont dit. Alors prends le volant, veux-tu ? »

Elle me guide comme elle peut et me fait prendre des mauvaises directions à plusieurs reprises. Nous marchons dans des quartiers résidentiels où nous n’avons que faire, elle tient ses chassures à talons à la main et me prend le bras. Elle parle dans une anglais flottant de choses et autres que j’écoute à moitié. Je me demande si nous atteindrons jamais la fameuse plage.

Après l’avoir empêchée d’entrer dans une villa, je parviens à la faire rentrer dans sa voiture et nous reprenons la route. Son portable sonne. Elle engueule son interlocuteur en arabe. Je me gare et nous empruntons une ruelle obscure à pied. Elle a laissé ses souliers dans la voiture et quand nous arrivons sur la pelouse qui borde la plage, elle court vers l’océan et y pénètre sans ôter sa robe. Moi, je me mets en sous-vêtements quand même malgré les forces de l’ordre qui passent sur des chevaux non loin. En pleine nuit, cela ne devrait pas être considéré comme attentat à la pudeur.

Elle fait la planche quand j’arrive en nageant à sa hauteur. Comme je suis plus grand qu’elle, elle me ceinture de ses jambes pour m’expliquer Mascate depuis la mer. Là-bas, des lumières indiquent une allée éclairée très intéressante, où les jeunes gens se draguent sans le dire ouvertement. Là-bas, c’est l’ambassade de je ne sais quel pays. De ce côté-ci, c’est un hôtel très célèbre, et de ce côté-là, Dieu sait quoi. La douceur du contact aquatique me trouble légèrement et je n’écoute pas tout ce que dit mon Américaine arabe.

Nous remuons les mains dans l’eau pour voir étinceler les fameux planctons opalescents. Je pense soudain à mes amis qui sont restés à la fête et qui attendent peut-être que je les reconduise à Nizwa. « Forget your friends« , dit-elle. Je ne veux pas oublier.

A ce moment très pécisément, je voudrais l’appeler par son prénom pour lui signifier que je ne peux décemment pas abandonner tout le monde. C’est alors que je m’aperçois que je ne sais pas comment elle s’appelle.

Jabal Akhdar en quatre quatre

Un matin, n’y tenant plus, j’ai marché dans la direction des montagnes. Jabal Akhdar, « la Montagne verte ».

Je ne voulais pas attendre d’avoir une voiture, ni de profiter d’une éventuelle virée d’amis. Je désirais fouler ces monts qui décorent mon cadre de vie. Voir. Savoir. Marcher pour voir ce qui se passe derrière l’énorme façade qui barre la vue. Ces montagnes me narguaient, elles me regardaient d’un petit air mutin, comme pour dire « viendras-tu ? »

Tentatrices, séductrices, elles feignaient l’indifférence en faisant chatoyer leurs couleurs.

Dès que je sors de chez moi et emprunte la route, une voiture s’arrête à ma hauteur pour m’épargner une marche inutile. Je ne suis même plus surpris, tellement cela m’arrive souvent. Au village de Birkat el Mawz, c’est un jeune homme au volant d’un 4×4 pourriéreux qui m’interpelle. Il me demande où je vais. « Jabal Akhdar » lui dis-je, les yeux fixés sur la crête. Il propose de m’emmener. Nous négocions un prix pour une visite guidée de quelques heures, toute la journée si je le désire. Zaha est libre, et le prix que nous avons arrêté est supérieur aux émoluments de quelques jours de travail pour lui.

Le problème pour Zaha est que je n’ai pas un sou en poche et que ma carte bancaire française ne fonctionne pas dans les banques de Birkat al Mawz. Il accepte quand même de m’emmener en montagne, assurant que nous trouverons une solution, si Dieu le veut. Je m’en remets au créateur de toute chose et prends place dans la vieille voiture de Zaha.

Au bout de quelques kilomètres, un barrage de police vérifie que toutes les voitures sont bien munies de quatre roues motrices. Cela promet. Le long de la côte, d’imposants ouvrages d’art modifient la montagne : il s’agit de routes d’urgence pour les véhicules qui verraient leurs freins défaillir.

Ces routes n’ont pourtant pas rien d’exceptionnellement dangereux, comparées aux routes du Massif central ou des Alpes. Zaha m’explique que ce sont les Omanais qui n’ont pas l’habitude. Ici, soit les gens viennent de la montagne, comme lui qui revendique d’être un authentique descendant des tribus du Jabal Akhdar, soit on vient de la plaine et on ne s’aventure pas dans les hauteurs. C’est avec le développement du tourisme que l’on a commencé à aller visiter les villages, les cultures, les rivières.

Zaha parle beaucoup, son anglais est « cassé ». Il lance des mots et c’est à l’interlocuteur d’y trouver un ordre possible. Il parle souvent de dinger, je suppose qu’il s’agit d’une profession, quelque chose comme mineur, ou terrassier, quelqu’un qui casse la roche pour construire. Un peu partout, il y a des dingers. Plus tard, je comprends qu’il veut dire danger, mais il prononce tous les sons j en g.

C’est pourquoi il dit Gabal Akhdar au lieu de Jabal Akhdar. C’est la prononciation qui fait consensus d’ailleurs. La lettre J est prononcée G en Oman.

Quand la route descend, Zaha conduit en deuxième. Le moteur rugit, je lui demande pourquoi il ne passe pas la troisième ou la quatrième. Grave erreur me dit-il. En montagne il faut conduire en low gear, et utiliser les freins le moins possible, c’est ce qui est écrit un peu partout sur les panneaux de signalisation. Il m’a semblé qu’on craignait plus que tout le lâchage des freins.

On a tracé dans les montagnes une sorte de route touristique, empruntée par tout le monde, en particulier les riches Qatari et Emirati qui font rugir leur gigantesque bolide. Zaha les traite de maboules. Les bolides forment des « bulles climatisées », pour reprendre le terme de l’écrivain Antonin Potoski.

Il faut imaginer les hauts plateaux parcourus de bulles motorisées, objets frigorifiés pour une humanité pseudo-isolée, flottant tranquillement d’un village à l’autre dans le ciel bleu.