Pierres de rivière

Autour des iris que j’ai plantés sur une pente, j’ai tapissé le sol de pierres de rivière.

En effet, je voulais retenir la terre autour des bulbes, et il me fallait des pierres pour cela. Mais je voulais changer un peu, après avoir collecté de nombreuses feldspaths dans la montagne. Les récentes baignades dans la rivière m’ont remis sous les yeux les merveilleuses pierres aux dessins ondoyants qui peuplent le lit de l’Hérault et de la Valniérette.

La difficulté était inverse : les pierres blanches, je pouvais les faire rouler dans la montagnes, elles étaient sur la crête. Mais les pierres de rivière, il fallait les monter depuis les profondeurs de la vallée. J’ai profité de divers trajets de voiture. Soit Véro me prêtait la sienne, soit mon frère me prêtait la sienne, soit j’en louais une. Et petit à petit, j’ai acheminé quelques petites dizaines de pierres qui donnent une apparence de ruissellement à mon jardin suspendu.

J’ai laissé tout cela reposer. Retour de vacances, j’ai regardé cet arrangement, et j’ai vu que cela était bon. Et cela m’a satisfait l’âme.

Ce qui fait qu’au total, le jardin suspendu est constitué de roches arrachées aux plus hauts chemins, et de pierres glanées dans les lits les plus bas.

D’un côté des éclats de roche blanche, marbrée et cassante, qui ont été exposés au soleil depuis des millions d’années. De l’autre, des pierres rondes, lisses et sombres qui ont été caressées par l’eau depuis autant d’années

Mon jardin suspendu, c’est simple, devient un petit concentré de paysage cévenol.

Premiers légumes du jardin suspendu

Cosmos sur le Jardin Suspendu

Le jardin suspendu a beaucoup souffert de la sècheresse pendant mon absence, mais les cosmos sont en pleine gloire. Le parterre le plus bas est celui qui pousse le plus haut. Les cosmos montent vers le ciel, tels de grandes orgues qui chantent des prières à Dieu.

Les plants de tomates ont merveilleusement résisté, et surtout, la première tomate rouge du terrain est dans mon jardin suspendu. Mon frère et sa compagne peuvent être jaloux, c’est moi qui serai le premier mangeur de tomates sur le terrain d’Aiguebonne! Ils ne seront pas jaloux, cependant, car c’est grâce à eux que cette tomate a survécu : ils ont arrosé une ou deux fois mon « petit espace », comme ils l’appellent, par gentillesse et grandeur d’âme. Sans ce petit effort en pleine canicule, et sans les quelques orages qu’ont connus les Cévennes en juillet, je pouvais dire adieu à mes ratatouilles maison.

Les cucurbitacées aussi se portent comme des charmes, produisant déjà de belles courges (ou des potimarrons, le Diable si je sais faire la différence) bien jaunes.

J’arrose, j’arrose autant que je le peux. La chaleur est accablante.

Soirée franco-chinoise : enchantez votre 8 août

Pour ceux qui se trouveraient dans la région lyonnaise en août, voilà un événement pour vous. Vous le voyez sur le carton d’invitation mis en illustration de ce billet, trois contributeurs de Traits chinois/Lignes francophones se réunissent à la galerie Françoise Besson le 8 août.

Quand Françoise, la galeriste, m’a proposé cette date, ma première réaction ne fut pas enthousiaste, mais très vite je vis les avantages qu’il y avait à se réunir en plein été.

D’abord il n’y a pas de bonnes et de mauvaises dates. Une bonne date, c’est toujours un embouteillage de réunions, de concerts, de festivals, d’opportunités de toutes sortes. Personne n’est jamais disponible pour vous, les jours et les nuits considérés comme des « bonnes dates ». Essayez d’organiser quelque chose le 21 juin par exemple, ou le 14 juillet, ou le week-end de la Pentecôte.

Alors que le 8 août, c’est un vrai moment banal de l’été, où les gens sont seuls à crever. Ils ont chaud, la ville est fantomatique, ils sont ouverts aux rencontres, aux aventures, à tout ce qui pourrait leur faire oublier l’infinie banalité du 8 août. Leur voiture trouve à se garer aisément, ils sont moins stressés. Les Lyonnais qui se trouvent encore à Lyon le 8 août, généralement, ne sont pas en vacances, et ils sont contents qu’on leur propose un petit événement sympa dans leur quartier.

Le 8 août est la date parfaite pour apparaître vivant, dynamique et imaginatif. Aucune célébration historique majeure pour nous faire de l’ombre, à part la fameuse catastrophe minière dite du Bois de Cazier, à Marcinelle (Belgique), le 8 août 1956. C’est la date anniversaire de personnages aussi considérables que Martine Aubry et Francis Lalanne. Pas de quoi sauter sur les tables.

Pour ce qui est de la grande histoire, c’est un jour coincé entre la commémoration d’Hiroshima (le 6 août 1945) et celle de Nagazaki (le 9 août 1945).

C’est implacable et indéniable : la sagesse précaire et la galerie Françoise Besson ont encore frappé juste.

A la rivière

 

La chaleur est aujourd’hui accablante en Cévennes. Cela fait des jours et des jours que la seule solution pour respirer qu’a trouvé le sage précaire, c’est de dormir et d’aller à la rivière. Grâce à Dieu, il a plu cet hiver, et il a neigé : l’eau est abondante dans les rivières en été, elle est propre et fraîche.

Sur la route qui va de Pont d’Hérault au Mazel (commune de Notre-Dame de la Rouvière), les bons coins abondent sur les bords de l’Hérault. Mon préféré est peut-être celui que l’on aborde depuis une maison abandonnée, dans un virage, après l’hôtel de Cluny. Ici, c’est en fait la confluence entre l’Hérault et la Valniérette, et pour être parfaitement précis, c’est cette dernière rivière, peu connue, qui m’émerveille.

La Valniérette est une charmante petite rivière qui prend sa source sur la montagne du Liron, qui prend une existence nommée depuis la commune de Valnière, et qui court de rocher en rocher jusqu’à atteindre le fond de la vallée, où elle se jette joyeusement dans l’Hérault.

Son caractère enfantin se remarque dans la manière qu’elle a, depuis des millions d’années, de creuser la roche granitique en toboggans vertigineux et en gouffres utérins parfaitement lisses et sphériques. Ces gouffres sont de petites piscines d’eaux claires, assez profondes pour pouvoir y plonger depuis la hauteur des roches environnantes. Elle produit un paysage d’enfance, tendre et maternel, virevoltant et espiègle, toujours à la limite d’une inquiétante colère, d’un débordement meurtrier.

C’est un paysage qui souffle le chaud et le froid constamment. Les roches blanches y sont chaudes et parfois brûlantes, tandis que l’eau est froide, et parfois noire quand elle s’engouffre dans un couloir encaissé. Comme un enfant turbulent et génial, la Valniérette est fascinante et fatigante. Après une journée passée sur ses bords, on est gagné par le sommeil avant même la tombée de la nuit.

Absence de chat

Je sais, j’ai déjà écrit un billet avec le même titre, l’année dernière. Mon chat avait en effet disparu, et je l’avais cru victime d’un renard ou d’une sauvagine. Revenue chez moi pour mettre bas et donner une belle petite enfance à ses chatons, j’ai cru ma chatte de retour pour de bon.

L’autre matin, l’intuition que j’avais eu la veille se confirme : plus de chats. Les croquettes sont intouchées, et personne ne somnole sur les lits de la cabane. La chatte m’a encore abandonné, cette Pomponnette! Peut-être a-t-elle amené ses petits vers une famille plus nourrissante, qui donne des boîte de ronron plutôt que ces croquettes sèches comme des pierres.

Dès que les chatons ont atteint l’âge qu’avait la chatte quand elle a disparu, ils disparaissent à leur tour. Peut-être reviendront-ils l’année prochaine. Les femelles, s’il y en a, viendront mettre bas elles aussi.

Il faudra ouvrir l’oeil, quand ils auront l’âge de procréer. Ce serait drôle que des générations de félins prennent ce terrain comme leur lieu de reproduction. Les étés seront pleins de chatons espiègles, que  nous tuerons en août.

Mâle dominant chez le chaton cévenol

La chatte revient de sa chasse avec une taupe noire dans la gueule. Les chatons sont tout excités et tournent autour de leur mère en miaulant sauvagement. Un petit gris attrape la taupe et va jouer avec un peu plus loin. Les autres veulent le rejoindre mais il les tient à distance avec un geste d’une rare violence. Etonnamment, les trois chatons reculent et laissent la taupe à leur frère. Chaque fois qu’un chat s’approche, le gris grogne de manière à effrayer le prétendant. J’ai devant les yeux une scène de constitution de ce qu’on appelle un mâle dominant. Un seul peut tenir en respect une troupe entière par la seule conviction qui est la sienne d’être dans son plein droit et par l’affichage d’une capacité immédiate de violence. Le groupe ne sent pas que le jeu en vaut la chandelle et se désunit très vite.

A la faveur d’une manœuvre de diversion, le gris lâche la taupe et un petit noir l’attrape pour l’apporter ailleurs. Il se fait respecter de la même manière que son frère, et même le premier gris, à la tête de lion, n’ose plus s’approcher.

Le mâle dominant est donc une notion flottante, et s’attribue aux individus qui possèdent la proie.   

J’aime/Je n’aime pas Susan Sontag

Dans le supplément littéraire de Libération, ce matin, Philippe Lançon évoque la parution du deuxième volume du Journal (1964-1980) de Susan Sontag. Il cite les listes qu’elle écrit, ainsi que les « J’aime/Je n’aime pas ». Comme le dit Roland Barthes, cet exercice n’a aucune valeur et pourtant il montre combien « mon corps n’est pas le même que le tien ».

Et c’est vrai qu’à voir ce qu’aime et n’aime pas Susan Sontag, je me sens plus éloigné d’elle que de n’importe qui. Extraits :

Elle n’aime pas

– les couples (moi je les adore), – les matches de football (no comment), – nager (cette femme ne sait rien des rivières), – les chats (cette femme n’a pas de coeur), – les parapluies (mouais), – être photographiée (je doute que cela soit sincère), – me laver les cheveux (je ne sais pas à quoi elle fait référence), – donner une conférence (moi j’aime), – les cigares (moi j’aime), – écrire des lettres (moi j’aime), – prendre des douches (moi j’aime), – Robert Frost (moi j’aime), – la nourriture allemande (moi j’adore), – les hommes velus (le sage précaire en est un, Susan, et il t’emmerde), – les livre de poches (snob).

Je crois que je ne pourrais pas m’entendre avec une femme comme Susan Sontag. Or, quand je me remémore le peu que j’ai lu d’elle, cela ne m’étonne pas. Mais le pire vient peut-être de ce qu’elle aime. Extraits :

Elle aime

– régler des factures (no comment)

– les grottes (je vois ! les grottes, ça donne un côté philosophe, un côté platonicien, leibnizien, le genre je suis profonde et obscure. Bullshit.)

– regarder le patinage artistique (même chose que pour les grottes, mais à l’inverse : ça donne un côté surface des choses, « la profondeur c’est la peau », tout ça.)

– l’art du Bénin (typiquement le truc qu’on dit pour faire classe. Connaît-elle seulement les arts des autres pays africains ?)

– les meubles de bureau (non mais je rêve. Et on voudrait nous faire lire des livres écrits par une telle femme ?)

– les Juifs (elle aime tous les Juifs, comme ça ? C’est une inclination de son corps. Elle aime les meubles de bureau et les Juifs.)

– les aphorismes (elle est prête pour lire Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Eux deux pourraient s’entendre.)

Bon, j’arrête ici. Il se trouve qu’à chaque fois que je suis tombé sur une citation de Sontag, dans un article universitaire, j’ai trouvé ça con, ou peu convaincant. Ceci s’explique peut-être par le fait que son corps, si l’on en croit ses « j’aime/je n’aime pas », est trop éloigné du corps de la sagesse précaire.

Mes chatons sanguinaires

Chatons sur le lit 001

J’ai appris une chose étonnante sur les chats.

Loin d’être de faibles être dépendants de l’homme, menacés d’être boulottés par la première sauvagine venue, ils sont de véritables prédateurs qui se reproduisent à une grande vitesse et tuent sans pitié des espèces en voie de disparition. Contrairement à ce qui se dit, ce sont eux les dangereux animaux. Apparemment, ils sont en train de devenir nuisibles dans nos campagnes. Les sociétés de chasse sont contactées pour qu’elles aident à réduire le nombre de nos charmants matous.

En dehors des chats sauvages, il y a les chats qui deviennent sauvages, et ceux qui, comme ceux qui habitent chez moi, sont sauvages quand ça leur chante. Beaucoup de chats quittent le domicile humain où ils trouvent câlins et croquettes, et s’en vont, au clair de lune, chasser dans des sabbats nocturnes horribles. Le matin, leurs maîtres les trouvent ronronnant sur des canapés en faux cuir, et se font caresser comme des vieilles cocottes.

Chatons et jardin 018

Je regarde mes chatons avec de nouveaux yeux. Ces mignonnes petites bêtes sont en fait de féroces animaux sauvages. Quand ils s’amusent et se chamaillent, en réalité, ils s’entrainent à la guerre de tous contre chacun dans laquelle ils vont passer toute leur existence. Cela m’effraie un peu mais, bizarrement, l’affection que je leur porte s’en trouve redoublée. Mes adorables petits guerriers, je les vois soudain comme ce qu’ils sont vraiment, des félins sanguinaires, des petits tigres européens sans foi ni loi. Des soldats individualistes et claniques qui me font penser aux nomades d’Asie centrale.

Je pense même que l’adoration que leur vouent les petites filles a confusément partie liée avec cette sauvagerie miniature qu’ils jouent de manière inoffensive, mais qui n’est que le théâtre de répétition d’une grande scène de carnage. Les petites filles sont toutes des petites Alice de Lewis Carroll, la cruauté ne leur est pas étrangère. Elles sont charmées par l’innocence des grands carnassiers.

Chatons et jardin 017

Les chatons

Dès l’aube, comme tous les jours, la chatte me réveille en miaulant derrière la porte du mazet. J’ouvre la porte et je la vois accompagnée de deux chatons. Un noir et un gris. Sur le mur, deux autres chatons, un gris et un noir, désescaladent pour les rejoindre.

Elle a enfin mis bas, ma petite chatte! Je suis fou de joie. Les chatons ont peur de moi. La main qui veut les caresser sont pour eux un monstre horrible. Ils s’habituent petit à petit, et finissent par courir partout.

Je passe la journée entière à les regarder évoluer. Leur façon de se battre, de tomber, de faire leur toilette maladroitement, est un spectacle dont on ne se lasse pas.

 

Ma chatte s’avère une très bonne mère, toujours à les choyer, les lécher, les pousser du museau. Elle s’allonge volontiers pour s’amuser avec eux, puis pour les laisser têter. Souvent, ils s’endorment ensemble.

Et non moins souvent, le sage précaire fait silence et s’endort avec eux.

Mort de Maurice Nadeau et de La Quinzaine littéraire

Alors moi, je veux bien que Maurice nadeau ait été un superbe éditeur, et que La Quinzaine littéraire soit une chouette revue, mais qui la lit et qui en parle ?

J’ai écouté plusieurs émissions de radio sur cette revue qui était menacée de faillite, et je n’ai rien entendu de concret. Tous les intervenants parlent de la qualité de cette publication mais ne citent pas un seul article écrit ces dernières années.

Une revue vivante, c’est une revue qui provoque le débat, qui fait découvrir de nouvelles voix. Or depuis les articles de Roland Barthes, dans les années 50 et 60, qui ont marqué la critique littéraire, qu’y a-t-il eu ?

Plutôt que d’entendre ad nauseam la légende de ce découvreur de génie, j’aurais bien voulu que des professionnels de la profession me fassent découvrir les idées nouvelles et voix audacieuses qui sont censées être le pain quotidien de la Quinzaine.