Bite grincheuse

Fleurs, bain et jardinet 020

Les fleurs éclosent. Je ne connais pas encore leurs noms, je vais demander à mon frère.

La baignoire pour bains chauds m’occupe encore. Je la relève, la soulève sur des rondins, et tâche de l’habiller de quelques rondins pour rendre mon installation plus attrayante aux yeux de mon frère, qui n’aime que ce qui est gracieux.

Fleurs, bain et jardinet 016

Poussé par je ne sais quelle étrange inspiration, je creuse un drain sous le trou de vidange de la baignoire, et l’étire jusqu’à une mare que je creuse près du bord de la terrasse. Par amour pour la dame de mes pensées, je lui donne une forme de cœur, et sur ses bords, je sème des myosotis, des coquelicots et des cosmos.

C’est alors que je me rends compte que je n’ai rien créé sur ce terrain. J’habite ici depuis dix ou onze mois, et je peux partir du jour ou lendemain sans avoir laissé la moindre trace.

Fleurs, bain et jardinet 017

La mare en forme de cœur n’est pas convaincante. A cause du canal qui la relie à la baignoire,  elle tend à prendre la forme d’une paire de couilles alliée à une bite grincheuse.

Dans le bain chaud

Fleurs, bain et jardinet 031

De retour sur le terrain, j’allume les feux dans le mazet et sous la baignoire.

Je mange des légumes en bouillons, du pain et du fromage.

Vers 21h30, je me baigne dans une eau chaude qui me donne, jour après jours, toujours plus de réconfort. La lune éclaire la nuit, et joue à cache-cache avec les nuages. La nuit est si claire que je vois toutes les vallées, et les masses de brume qui donnent à ces montagnes des apparences d’encres chinoises. Les paysages montagnes et brouillards sont des classiques chinois, et la lune est l’astre préféré des âmes sensibles en Extrême-Orient. Je regarde la lune en pensant à celle qui pense peut-être à moi.

Lune et chatons 001

Quand je suis dans l’eau, un bien-être puissant comme une douleur s’empare de tout mon être. Immobile et inerte, je deviens un véritable légume. Je ne pense plus à rien, je ne ressens plus rien, le temps ne passe plus, je suis hébété comme un gamin débile.

C’est quand l’eau refroidit que je commence à ressentir le besoin de sortir. Combien de temps cela prend-il, une heure, deux heures, trois heures ? Davantage encore ? Je n’en sais rien. Je me suis peut-être endormi, mais de cela non plus je ne suis pas sûr. J’ai été littéralement absent, en extase, ou dans une idiotie sans repères.

Printemps lent

Fleurs, bain et jardinet 007

Tous les Français se plaignent du temps qu’il fait, du printemps qui ne vient pas.

Fleurs, bain et jardinet 008

Moi, je suis le plus heureux des Français. Le printemps vient, mais sa lenteur me ravit. Les fleurs éclosent tout doucement, les unes après les autres. J’ai le temps de m’émerveiller, puis de m’habituer, avant que d’autres éclosions m’enchantent à leur tour. Le plus beau est à venir, et encore à venir, et toujours plus de beauté m’arrive, et toujours plus de promesses, et toujours plus de couleurs.

Fleurs, bain et jardinet 029

Hier, il a plu toute la journée. Ce matin, il y avait un peu de givre, mais la matinée voit le soleil briller dans un ciel immaculé. Je suis allé le chercher, le soleil, sur la crête, pour me réchauffer. Assis sur un gros rocher, contemplant le mont Aigoual toujours enneigé, j’ai vu passer deux chiens très civils, munis de colliers, passer devant moi en me saluant de la tête, et poursuivre leur chemin sans maître.

Fleurs, bain et jardinet 011

Hier il pleuvait et j’ai planté les laitues, les iris, les rosiers, la ciboulette et le plant de coriandre. J’ai laissé la pluie arroser tout ce beau monde, et en toute fin de journée, je l’ai recouvert d’une serre bricolée à l’aide de bois vert recourbé et d’une bâche en plastique que mon frère avait laissée pliée sur une terrasse du bas.

Du jardinet de moinillon

Fleurs, bain et jardinet 036

C’est un des grands commentateurs de ce blog, Cochonfucius, qui l’a baptisé : le « jardinet de moinillon » est le tout petit potager qui se trouve derrière la cabane. L’été dernier, il y poussait des tomates, du basilic et des courges de Nice.

Pendant l’hiver, le jardinet s’est reposé. Je l’ai recouvert de mon compost et d’un fumier humain délicat. Fin février, j’ai semé des graines d’oignons doux, et de l’ail. Comment appelle-t-on les petits quartiers qui composent une gousse d’ail ? J’ai planté trois de ces quartiers. Deux mois plus tard, l’oignon sort doucement, et l’ail pousse avec puissance. C’est la gloire de l’ail.

Fleurs, bain et jardinet 033

Mi mars, j’ai semé des radis, des laitues, du basilic, du persil, de la ciboulette et, un peu partout, des fleurs (des cosmos!).  Je m’inquiétais de ne rien voir arriver, jusqu’à ce que les radis ramènent leur fraise il y a quelques jours. J’étais fou de joie.

Je ne me suis pas arrêté là, mais je m’arrêterai là pour aujourd’hui.

CV France (4), Ramonage (suite)

Suite des aventures de mon père.

A cause du très mauvais climat social de l’époque, la démotivation des salariés, le poids des charges, la tendance était à la sous-traitance aussi bien dans l’industrie que dans le tertiaire. Je me mis donc à l’écoute de ces nouveaux besoins et mon entregent fit le reste!

Rapidement, je me positionnai sur le marché du nettoyage industriel et technique, ce qui impliquait une gestion d’entreprise totalement différente tant au niveau du personnel que du matériel et des finances.

Tout en conservant ma clientèle de particuliers qui me permettait d’avoir de la trésorerie (le ramonage se paie cash par le ramoné comme la baguette chez le boulanger), je décidai de changer de braquet et commençai à soumissionner pour des chantiers importants.

A l’époque, les banquiers étaient prêteurs et pour un peu que vous ayez un bilan comptable correct, un projet cohérent et une bonne tête, votre demande de prêt professionnel à faible taux d’intérêt était rapidement prise en compte et vous étiez convoqué quelques jours plus tard pour apposer votre signature précédée de la mention « lu et approuvé, bon pour accord » en trois exemplaires.

Je ne me souviens pas du montant, mais c’était la première fois de ma vie que je me trouvais « confronté » à une telle quantité d’argent!

Etant devenu raisonnable avec les ans, j’utilisai cet argent à bon escient et une année plus tard, l’entreprise comptait une dizaine d’employés, plusieurs véhicules et du matériel et des outils appropriés. Mon associé était responsable des chantiers et du personnel, et me laissait volontiers la gestion des « paperasses », comme il disait…

Manque d’ambition, peur des problèmes qui ne manquent pas de se poser lorsqu’une entreprise grossit ? En tout cas, j’arrêtai là le développement, d’autant plus que mon collaborateur n’était pas chaud du tout… Comme pour les particuliers, je fis en sorte de fidéliser la clientèle et de remplacer un client défaillant par un autre.

Ainsi ma petite entreprise ne craignait pas la crise, et sans retirer un salaire mirobolant, les affaires marchaient plutôt bien.

Cependant, l’attrait du nouveau et de la création s’émoussait sérieusement et la routine commençait à s’installer ! Diable, quel vilain mot la routine !!

Dieu merci, une opportunité se présenta qui me permit, tout en conservant mes acquis, de découvrir un autre domaine d’activité.

Le monde depuis mon bureau

Le Café des Cévennes, c’est non seulement l’endroit où j’ai accès à l’internet, mais c’est un formidable poste d’observation.

A côté de moi, un trio de dames discutent. Elles appartiennent à la bourgeoisie locale, leur famille a dû faire fortune il y a quelques siècles, dans la sériciculture. Elles boivent un petit verre de St-Yorre et un chocolat chaud avant de rentrer dans leur demeure, dont elles disent qu’elles sont surveillées par des gardiens. L’une d’elle a de gros problème de poignet, ou de phalanges, et les deux autres reçoivent patiemment ses longues plaintes.

Autre table, autre moeurs. Un autre trio de dames, plus jeunes, sont d’une classe sociale inférieure. Elles ne parlent pas de leur demeure. Elles sont plus discrètes et parlent bas.

Dehors, fumant des clopes roulées et buvant des bières, un jeune barbu portant casquette à carreaux parle sans arrêt devant deux femmes d’âges différents. La plus jeune est arrivée la première et bouffe des yeux le jeune barbu. Il s’agit de « néos », qui sont arrivés là il y a un an. La fille, je ne l’ai jamais vue. Il est possible qu’elle soit à peine arrivée en Cévennes et qu’elle soit en pleine entreprise d’intégration sociale, d’où les yeux doux et les rires bruyants qui accompagnent les moindres paroles du barbu.

Ses rires, d’ailleurs, la défigurent : elle montre toutes ses dents quand elle rit, tout le râtelier. C’est effrayant. Elle pense bien faire, et s’il faut le dire, elle est tout à fait charmante. Mais ses rires à pleines dents  font peur. Sourires carnassiers.

A côté de moi, les bourgeoises ont changé le cours de leur conversation. Elles sont dans un commérage plus classique : « Celle-là, elle devrait sortir avec une armure. »

Une femme entre deux âges s’est installée dehors à la table des néos. Elle rit et participe aux monologues du barbu, mais elle lance des oeillades assassines à la jeune femme aux sourires carnassiers. Le barbu, lui, est un insupportable bavard qui n’hésite jamais à parler très fort au téléphone quand on essaie de travailler. En voilà un qui ne comprend pas que le Café des Cévennes est avant tout mon bureau.

Il est 17h42 et la terrasse se remplit de néos qui viennent dépenser leur RSA en apéros bien mérités. Les aides de l’Etat et les minima sociaux, il faut bien que quelqu’un le dise, ce sont de très rentables investissements pour le gouvernement : c’est de l’argent intégralement réinvesti dans les commerces locaux, à la différence de toutes les primes données à des gens riches, et qui disparaissent hors de France, dans des paradis fiscaux et des spéculations improductives. Sans le RSA, le RMI, les allocations chomages et les indemnités débiles, des régions entières de notre pays seraient abandonnées par manque d’emplois. Il y aurait moins d' »assistés », mais la misère se concentrerait simplement dans les grandes villes.

Un jeune homme malingre et hirsute longe le bar. Il a tout l’air d’un toxico. Il envoie des signes de bonjour à des clients sur la terrasse, qui ne lui répondent pas. Je le vois un instant plus tard parler à un Arabe du coin, assis à la terrasse et buvant un verre de vin blanc, un homme bien plus « local » que que le petit toxico.  Ce dernier demande quelque chose à fumer, et finit par s’énerver, par retrousser ses manches, tandis que l’Arabe reste d’un calme olympien.

Le barbu néo ne cesse d’entretenir ses femmes, et quand je le vois, avec sa faconde d’intermittent du spectacle et ses gestes d’excité, j’ai envie de me raser et de me débarrasser de mes couvre-chef.

Un homme à la longue barbe grise entre. Il s’assoit non loin de moi. Il a l’air d’être un écrivain, un Bachelard cévenol. Il commande un monaco et sort des papiers d’un sac en plastique à l’effigie du journal L’Equipe.

Le toxico n’est plus énervé. L’Arabe l’a calmé. Il montre son pouce à l’Arabe d’un air de dire : toi, t’es un as. Il danse même un peu. C’est fou ce que les petits malingres, les nerveux et les faibles empruntent toujours les mêmes méthodes pour qu’on les aime : faire les clowns, faire les singes, faire les fous. C’est épuisant pour eux et pour les autres. On devient toxico pour moins que ça.

Au bureau

Le Café des Cévennes est devenu très rapidement mon QG, mon bureau de travail, depuis le mois de mai dernier, où j’ai posé mes quelques affaires sur le terrain de mon frère. On ne mentionne plus ce café autrement que comme « le bureau ».

Il est où Guillaume ? Il est au bureau. Je te pose au bureau ? Tiens, j’ai vu Machin au bureau. Je vais bientôt descendre en ville, j’ai besoin d’aller au bureau. C’est de mon bureau que je vous écris ces quelques mots. C’est bien, ça fait moins poivrot. Du reste, je n’y consomme pas forcément d’alcool.

Par exemple, à cette minute, je bois un jus de fruit, après avoir pris un chocolat chaud, et ce pour une raison bien simple : je travaille, parallèlement à ce blog, sur le manuscrit de ma thèse qui paraîtra aux Presses de la Sorbonne, donc je ne peux pas laisser la moindre ivresse prendre le contrôle de moi. Qui dira encore que le sage précaire manque de volonté, qu’il est un dilettante, un je m’en foutiste ?

Francophonie chinoise

Traits chinois/Lignes francophones

Notre fameux livre Traits chinois/Lignes francophones attire l’attention qu’il mérite en Chine, à partir d’aujourd’hui. J’ai été contacté récemment par le fondateur du Forum Chine et francophonie qui me demande d’intervenir pour la journée internationale de la francophonie, le 20 mars 2013.

C’est sous la rubrique « L’Invité du jour » que mon intervention est immortalisée. Un petit entretien qui donnera peut-être envie à des habitants de l’Empire du milieu d’aller voir d’un peu plus près ce qui se trame depuis plus d’un siècle dans cette étrange rencontre entre créateurs chinois et langue française.

 

Phèdre à la Comédie française

La Comédie française n’est pas seulement le théâtre le plus célèbre de France, le plus chargé historiquement. C’est aussi le plus démocratique. Pour les gens fauchés comme pour les sages précaires, il n’en coûte que 5 euros pour avoir une place dans les pigeonniers d’où l’on ne voit pas très bien la scène.

Ce soir, le sage précaire ne veut pas tellement regarder une scène. Il veut écouter un grand texte du patrimoine. Cela fait des jours et des semaines que je cherche un spectacle vivant qui me remue un tant soit peu, et je ne trouve rien. Alors quand j’ai vu qu’ils jouaient Phèdre au français, je n’ai pas hésité une seconde.

Bien m’en a pris, j’ai adoré. Comme vous, je connaissais la pièce. Je l’avais lue, peut-être même étudiée (je ne sais plus, j’étais un cancre à l’école), j’en connaissais l’histoire, et les vers les plus connus.

Va, je ne te hais point  (la femme que j’aime me dit que ce n’est pas Phèdre, mais le Cid. Madame je sais tout.)

Je résume : Thésée est roi d’Athène, il a un fils d’un premier lit, Hyppolite. Sa femme actuelle, Phèdre, est amoureuse d’Hyppolite. Voilà.

Leur amour est impossible et tout le monde meurt.

La comédienne qui joue le rôle titre, madame Lepoivre, est sublime. Il faut aller voir cette production pour elle seule. Non seulement son incarnation est parfaite, mais surtout sa voix sert merveilleusement le texte de Racine. La scène où elle avoue son amour à Hyppolite m’a donné des frissons.

Je n’en dirai pas autant du comédien qui incarne Hyppolite. Ce devrait être une jeune arrogant, insupportable et irrésistible. Ils ont mis un bellâtre un peu fade. Sans doute un bon acteur au cinéma, mais sa voix n’avait pas de puissance, et physiquement, il ne dégageait aucune animalité, aucune hardiesse aristocratique.

Bizarrement, le lendemain, pour m’expliquer ce que je ressentais, en marchant dans la rue des Abbesses, je comparais les comédiens avec les footballeurs. Je me demandais quelle célébrité pourrait incarner Hyppolite. Il ne faudrait pas un David Beckham, qui est trop sympathique, il faudrait un jeune homme sans autre morale que la volonté de puissance.

Je cherchais un jeune homme que l’on peut aimer et détester en même temps. Quelqu’un qui se croit le plus fort et qui peut être en effet le plus fort. Une image m’est alors venue : Zlatan.

C’est Zlatan Ibrahimovic à 16 ou 17 ans que la Comédie française devrait recruter, pas les jeunes rêveurs incapables de briser la jambe d’un adversaire.

DSK et les lettres françaises

 

Le visage de Marcela Iacub

Rien n’est plus éloigné du sage précaire que Dominique Strauss-Khan. Ce dernier a connu les plus hautes gloires et la chute la plus vertigineuse. Le sage précaire ne connaît pas la chute, ni la gloire. DSK est un loup du sexe, le sage précaire est un agneau du plaisir. L’ancien ministre est un brillant économiste, le sage précaire est un terne économe. Les deux aiment le luxe, mais le premier l’atteint par la dépense, l’autre dans la frugalité.

Le Monde des Livres, 1er mars 2013

Ces jours derniers, on se régale des débats qui font rage dans la presse, occasionnés par la parution du dernier livre de Marcela Iacub, qui raconte son aventure avec Strauss-Khan, Belle et Bête. Avant de lire ce récit, il est bon de mesurer l’effroi de certains intellectuels et autres écrivains.

Dans Le Monde daté du 24-25 février, Christine Angot se défend, « au nom de ses principes littéraires », de toute ressemblance entre ses propres récit et celui de Iacub. Dans le supplément littéraire du même journal, daté du 1er mars, une double page est consacré au phénomène de Belle et Bête. D’autres écrivains, et d’autres journalistes, s’insurgent avec la dernière énergie contre ce livre qui est, si l’on en croit Marc Weitzmann, « si nul qu’il y a presque une réticence à prendre la plume pour le dire. »

Ah! Cela faisait longtemps que le milieu littéraire n’avait pas connu de scandale, ça fait plaisir.

Ce qui fait surtout plaisir, c’est l’éclosion d’un vrai grand personnage romanesque dans notre vie publique. DSK va encore inspirer bien d’autres livres, et des films et des jeux vidéos, et des opéras. DSK est sans doute la personnalité la plus fascinante que la France ait connue depuis la fin du XXe siècle.

C’est un véritable ogre, un géant, un monstre. Pour bien raconter la vie de DSK, il faudrait un Victor Hugo. Les deux hommes ont en commun une efficacité effroyable dans le travail et un appétit sexuel non moins effroyable.

Ce qu’il a réussi à accomplir laisse désarmé : brillant économiste, il a su occuper les plus haut postes de recherche et d’enseignement dans le système universitaire français. C’est déjà pas mal, bien des gens y consacrent leur vie entière et n’y parviendront jamais. Il se lance dans la politique et se fait élire. Maire de Sarcelles, il se fait apprécier de ses administrés et est reconnu comme un maire compétent. Il progresse jusqu’au ministère le plus important d’un des pays les plus riches et complexes du monde. Même là, au ministère de l’économie et des finances, il se fait respecter par tous et semble recueillir l’approbation de chacun.

C’est extrêmement rare, les gens qui savent à ce point concilier des compétences si variées qu’elles en deviennent contradictoires : gérer une administration, conduire le changement, penser l’économie, pénétrer les théories les plus abstraites, faire preuve d’autorité et de souplesse, serrer des mains aux marchés, mener des campagnes électorales, faire du réseau, mener sa barque dans les hautes sphères du pouvoir, se faire entendre médiatiquement. On est rarement doué dans tous ces domaines à la fois.

D’habitude, les grands chefs ont de grosses lacunes, soit intellectuellement, soit au niveau économique, ou alors ils pèchent par excès d’autorité, ou par manque de chaleur humaine. Strauss Khan, lui, réussit partout où il passe.

Jusqu’au FMI, une administration qui demande à son leader de traiter avec les chefs d’Etat du monde entier. DSK y est nommé, et il en fait quelque chose qui tient la route, qui sera même un acteur clé lors de la crise de 2008. Là aussi, il est compétent ; c’est du moins ce que disent les responsables et les journalistes économiques anglo-saxons.

C’est une carrière qui me paraît encore plus extraordinaire que celle d’un Sarkozy ou d’un Hollande. Et même plus impressionnante que celle d’un Mitterrand. Car ceux qui deviennent président, leur destin ressemble malgré tout à un destin tourné vers un seul but. Notre héros controversé n’a pas de but clair et définitif.

DSK, en effet, peut changer d’atmosphères, de milieux et d’entourages, il peut se faire apprécier à Sarcelles et à Washington. Qui peut se prévaloir d’une telle faculté d’adaptation ? Il est comme un poisson dans l’eau partout où il se faufile, mais un poisson qui trouve le moyen de diriger l’aquarium, avec l’assentiment de tous. Et sans même forcer le passage.

A côté de ces responsabilités assez considérables, il trouve le temps d’avoir une vie de famille, de se marier plusieurs fois, et de faire des enfants. Les témoignages qui existent montrent qu’il sait obtenir l’affection de ses épouses ainsi que celle de ses enfants. Qu’il est donc, dans une certaine mesure, un bon père et un bon époux.

Cela fait déjà beaucoup de choses pour une seule vie. Cela demande beaucoup d’énergie. Moi-même, j’ai du mal à me représenter comment un seul homme peut réaliser tout cela.

Et comme si ce n’était pas suffisant, le voilà qui passe un temps fou à baiser. Il nique à couilles rabattues. Il n’arrête pas, et quand on lit ce qui paraît en librairie, on n’en revient pas : des femmes comme ci, des femmes comme ça, des putes et des bourgeoises, des pauvres petites et des vieilles expérimentées, des intellectuelles et des connasses, des pouffiasses et des bonnasses, des bombasses et des radasses. Ce n’est plus Victor Hugo qu’il nous faut, c’est Jacques Prévert et son art de l’inventaire.

Le livre de Marcela Iacub cherche à mettre des mots sur ce désir sexuel, tellement invraisemblable qu’il en devient inhumain. J’ai trouvé intéressant sa manière de faire vivre le « cochon » à l’ntérieur de l’homme, et plaisante sa théorie du cochon. Cela ne m’a pas convaincu, mais c’est une fable et les fables n’ont pas à convaincre. C’est un livre vite fait, vite lu, vite critiquable, et on verra si on en parlera encore dans quelques années.

En tout cas, à en juger par les réactions offusquées d’écrivaines d’un côté, et d’intellectuels médiatiques de l’autre, on se dit qu’elle a touché à quelque chose de sensible dans la psychè contemporaine. Et après tout, la littérature, ça sert aussi un peu à ça.

A propos de « lettres françaises », savez-vous ce que signifie l’expression anglaise French letters ? La réponse à cette question pourra expliquer pourquoi le cas DSK demeurera en France une question littéraire.