Le Dauphiné libéré

Reçu par la poste un journal de l’Isère, le glorieux Dauphiné libéré, daté du vendredi 1er février 2013. Le jour où l’on parle du sage précaire comme d’un « écrivain voyageur » et d’un « voyageur qui écrit sur des voyageurs », on apprend, en une, que le tarif de l’autoroute augmente de dix centimes sur le tronçon qui va de Bourgoin-Jallieu à Saint-Quentin-Fallavier.

On est informé dans les pages intérieures que le chansonnier Pierre Douglas se produit dans la commune de Pusignan et que l’humoriste Popeck présente son tout nouveau spectacle à Lyon (inteview exclusive). Toujours, peut-être, dans le registre de l’humour, on apprend que le président du groupe Front national, Bruno Gollnisch, a baissé son pantalon en pleine séance du conseil régional, apparemment pour protester contre l’aide financière accordée à un groupe de musique qui proférait trop d’ « insanités ».

La communauté du troisième âge se porte à merveille dans la commune de Saint-Just-Chaleyssin. Nombreux et en bonne santé, les séniors préparent activement la fête de la Saint-Blaise qui aura lieu dans l’ancien gymnase du complexe sportif Bernard-Saugey. Les participants pourront déguster « les fameux pâtés de la Saint-Blaise et les bugnes confectionnées par les mamies du club ». Il n’est rien dit de ce que feront les papis du club. En revanche, à Saint-Jean-de-Bournay, « le sens interdit ne fait pas l’unanimité », une pétition circule même pour lutter contre le nouveau plan de circulation, preuve s’il en est que la vie n’est pas rose pour tout le monde, et que ce n’est pas tous les jours la Saint-Blaise.

D’ailleurs il ne faut pas se bercer d’illusion, même à Saint-Just-Chaleyssin des tensions semblent émerger : le « premier magistrat » du village a présenté sa démission lors de la « traditionnelle cérémonie des vœux » et, du fait que l’un des élus, Michel Nivon pour ne pas le nommer, avait déjà démissionné en 2011, les Chaleyssinois sont « appelés aux urnes prochainement ».

Moins réjouissant encore, dans le massif du Taillefer, deux Isérois sont « tués » par une avalanche.

Prodiges de l’hiver

Ce qui est merveilleux pendant l’hiver, c’est la mise à nu de tout ce que la végétation recouvre en temps ordinaire.

Comme les Cévennes sont, selon l’expression de l’historien Patrick Cabanel, un « paysage-monument », ce que l’hiver découvre, ce sont toutes les constructions en pierres sèches qui structurent le paysage.

Depuis la terrasse où j’habite, je lève les yeux et vois un véritable chaos de pierre et de roche, du gris recouvert de mousse aux mille nuances de vert. Ces pierres entassées les unes sur les autres, il faut apprendre à lire leur lignes, à regrouper leurs ensembles, à parcourir mentalement leur logique et leur ordonnancement. Loin d’être un chaos, cet amoncellement de pierres est une série de constructions de terrasses, d’escaliers, de créations adossées à la montagne.

L’hiver, donc, révèle rien moins que l’essence des Cévennes. Depuis des siècles, les Cévenols ont cassé la montagne pour aménager des terrasses cultivables, si bien que l’ensemble de ces vallées sont une immense sculpture, mêlant murets, mas, glacières, gourgues, bassins d’eau, canalisations et abris de toutes sortes. Vivre ici, c’est apprendre à saisir ces nuances et les histoires qui vont avec.

Hier, par exemple, j’ai découvert un nouveau chemin, et un escalier vieux de cent ans sur le terrain de mon frère, qui permet de joindre plus directement une terrasse en friche et la calade qui mène au Puech Sigal. Cette découverte m’a causé une joie comparable à la lecture d’une œuvre littéraire vraiment originale : sensation de nouveauté radicale, enrichissement du quotidien et en même temps, impression bizarre de proximité.

Aujourd’hui, c’est un chemin extérieur au terrain que j’ai découvert, avec l’aide de mon frère qui n’était pas surpris. Lui savait que l’hiver nettoyait la forêt et faisait apparaître les anciens chemins et les constructions abandonnées. Ce chemin m’a enchanté. Il longe la côte en face du terrain, traversant la forêt qui paraît d’habitude impénétrable. On l’emprunte depuis la calade au bord du cours d’eau qui délimite le terrain, puis il longe le flanc jusqu’à un gros rocher que les anciens n’ont pas explosé.

Je ne comprends pas, et demande à mon frère : « A quoi sert ce chemin s’il ne mène nulle part ? » Il sert à accéder à la forêt, car si elle paraît inculte, c’est que nous ne savons pas lire ce pays. La promenade est parsemée de toutes petites terrasses circulaires qui devaient porter, autrefois, de gros châtaigniers. Des dizaines de petits îlots en pierre recouverts de mousse. Cette forêt étaient entièrement nettoyée naguère, et tout ce qui y poussait était utile aux populations locales.

Derrière le rocher où se termine le chemin, on descend en pente douce jusqu’à la route, où la voiture est garée. C’est donc un sentier qui ne quitte pas des yeux le terrain, qui le redouble.

Un tel chemin, aussi clairement défini, alors que personne ne l’emprunte plus jamais, est un prodige à mes yeux, un  prodige de l’hiver.

 

Journée et soirée à Villefontaine

La sagesse précaire a jeté son dévolu sur Villefontaine, petite ville nouvelle de la région lyonnaise. Invité à donner une conférence à la mairie sur « Le voyage, le nomadisme et l’écriture », je me devais d’abord de passer la journée dans les deux bibliothèques de la ville.

Je me suis présenté, de bon matin, dans le quartier des Roches. Une sorte de galerie marchande sinistrée ne donnait pas très envie de s’y aventurer. Toutes les devantures étaient fermées, le béton de cette cité était sombre, la bibliothèque semble être le dernier lieu public ouvert dans ce désert. Or, j’ai passé une très bonne matinée. Les usagers étaient nombreux et y emmenaient leurs enfants. Ils étaient curieux, discutaient avec moi et certains promettaient de venir le soir-même à la mairie. Certains ont tenu leur promesse.

Deux gamins du quartiers sont restés jusqu’à la fermeture, preuve que la bibliothèque municipale est un vrai garant de lien social. C’est bien simple, je pense que le réseau de bibliothèques est la plus belle chose de France. On n’a pas de quoi être très fiers, en règle générale, mais l’étranger que je suis est profondément impressionné par nos bibliothèques publiques.

Sarah, la bibliothécaire de la ville, est un petit bout de femme dynamique et pleine de talent. Elle règne sur ces lieux avec bienveillance et humour. Elle fait respecter l’ordre et la discipline avec douceur. Pour sanctionner un adolescent en retard, elle lui dit : « Tu as mis soixante jours pour me rendre ce livre ? Tu auras le droit d’emprunter un document dans soixante jours. » C’est une méthode qui vaut bien mieux qu’un système d’amendes. Elle connaît tout le monde par son nom et n’oublie jamais de parler de moi, assis non loin, de rappeler ma conférence dusoir, et encourage les lecteurs à venir me parler.

J’étais entouré des dessins originaux de mon frère Hubert, ceux qui illustrent mon livre, et d’autres oeuvres en couleur, de mes amis cévenols plus récents, Véronique et Sébastien. La présence des dessins permettait de donner une sujet de discussion avec les enfants, qui trouvaient que j’étais un sacré dessinateur.

La plupart du temps, cependant, je regardais le temps passer dans la bibliothèque. Sarah fait vivre le livre d’une manière admirable. Elle ne se limite pas à son métier de bibliothécaire, elle conte aussi, lors d’animations pour enfants qui attirent les familles de la ville tous les quinze jours. Elle procède aux prêts de documents tout en inscrivant les familles aux spectacles de contes, et les listes grandissent, et les salles ne désemplissent pas.

Quand il fait froid dehors, et que les gamins sortent du collège pour attendre les transports en commun, Sarah leur ouvre la porte et leur dit de se mettre au chaud. Les ados ne se font pas prier et bouquinent en attendant d’allumer leur télévision à la maison.

L’après-midi, je suis resté avec elle et nous nous sommes rendus dans une autre bibliothèque de quartier, mais un quartier plus huppé celui-là, les Fougères. Toujours la même effervescence et la même ambiance chaleureuse.

Le soir venu, la salle des mariages nous attendait pour donner une « conférence ». je n’aime pas que l’on annonce mes interventions comme des conférences. Cela donne immédiatement une impression d’emmerdement maximal. J’essaie, autant que faire se peut, d’aborder ces événements comme des performances de clownerie. Je raconte des histoires, je fais des gestes, j’essaie de faire sourire l’audience. Quand ils rient, je me dis qu’ils oublient un instant qu’ils ont le cul vissé sur une chaise inconfortable.

A l’évidence, dire des choses intelligentes, c’est facile. C’est à la portée du premier imbécile venu. Les paroles brillantes ne manquent pas, nous croulons sous les remarques dignes d’intérêt, les arguments valables et les discussions qui méritent le détour. Ce qui est difficile, c’est de faire oublier aux gens qu’ils sont mal installés, les distraire et les divertir.

Mon idéal, pour mes interventions, mon échelle d’appréciation, c’est deux éclats de rire. Au deuxième éclat de rire de l’assistance, je me dis que c’est à peu près réussi. Ce fut le cas ce soir-là, à Villefontaine. Les signes de réussite, à mes yeux, sont des détails intangibles : sourires, dodelinements de la tête, absence de coups d’oeil sur la montre, vente des livres.

A près de 22h00, j’ai proposé qu’on arrête nos échanges pour aller « boire un coup ». Un gardien devait fermer les locaux à 22h30.

Du guillaume

Ma voisine, dont un frère s’appelle comme moi, a découvert, au hasard d’un dictionnaire, que guillaume était aussi un nom commun, et qu’il désignait un outil d’ébéniste. Sur l’encyclopédie en ligne, je trouve ceci :

Le guillaume est une sorte de rabot étroit, la seule différence est que la largeur de la lame métallique est parfaitement égale à celle du corps de l’objet. Le guillaume s’utilise seulement sur de petites surfaces. Sa fonctionnalité est à peu près identique à celle du rabot, c’est-à-dire qu’il s’utilise pour créer ou agrandir une feuillure, une languette ou autres et à creuser des rainures. Il peut être en bois (généralement les anciens outils) ou en métal (plus récents).

Fin XVIIIe siècle, le guillaume est une espèce de rabot long et mince dont on se sert pour faire ou dresser des feuillures; On distingue :

  • Guillaume debout – Rabot dont le fer est plus      droit dans la lumière, et qui sert à replanir et à dresser des feuillures      ou ravalements;
  • Guillaume à plaie-bande – Celui qui sert à      pousser les plates-bandes au pourtour des panneaux;
  • Il y a aussi le guillaume cintré, à ébauche, à      racler, à tenon, et le guillaume à navette.

Il existe donc, parmi les internautes actifs, et singulièrement ceux qui participent aux encyclopédies en ligne, des gens qui désirent – et passent à l’acte – parler du guillaume.

De la robinsonnade

Evidemment, Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson est un livre que je dois lire pour des raisons personnelles et professionnelles.

A titre personnel, mon expérience actuelle de (relative) solitude cévenole peut être mise en parallèle avec son expérience sibérienne. Professionnellement, je dois me tenir au courant de ce qui se passe dans la littérature des voyages, et il me faut, ne serait-ce que pour ma thèse qui est en cours de publication, mentionner ce qui apparaît comme un nouveau sous-genre, celui de la robinsonnade.

Car d’autres livres paraissent qui proposent des récits de séjours solitaires. Solitudes australes. Chronique de la cabane retrouvée de David Lefèvre (Transboréal, 2012), raconte six mois de vie au bord d’un lac chilien (décidément, les lacs ont la cote, après le Baïkal de Tesson).

On assiste bel et bien, en France, à l’éclosion d’un genre littéraire, basé sur des expériences de solitude, d’existence dans la nature, qui fait suite à des livres américains, tels que Winter, ou Journal des 5 saisons, de Rick Bass. On peut faire remonter ces robinsonnades à d’autres textes américains tels que Walden de David Henry Thoreau, qui raconte deux années de vie au bord du lac Walden, près de Concord, dans le Massachusetts (encore un lac !)

La robinsonnade du sage précaire sera moins lacustre et beaucoup moins érémitique. Le terrain de mon frère n’est pas pour moi un lieu de solitude, mais serait plus proche d’un jardin d’Epicure.

Dans les Forêts de Sibérie : Sylvain Tesson nous raconte ses vacances au bord du lac Baikal

Le livre à lire en 2013, minutieusement, qui n’est pas sans talent et qu’on ne lit pas sans agacement non plus, est de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2013, empruntable dans votre bibliothèque municipale.)

Il faut le lire quand on s’intéresse au genre « Voyage », sinon, on peut passer son chemin. À l’approche de la quarantaine, l’écrivain voyageur a décidé de se faire payer une demie année dans un chalet au bord du lac Baïkal, en Sibérie. L’hiver, le lac est gelé, le paysage est de neige et de glace, la solitude règne et la vodka coule à flots. Car Tesson a apporté de lourdes provisions. Au printemps, les moustiques font rage et la vodka coule à flots. L’ermite français reçoit et rend quelques visites, et la vodka, comme à toutes les pages du livre, coule à flots.

Le journal de Tesson est donc par moments agréable à lire, n’était le début du livre, qui est un véritable pensum, et qui concentre beaucoup des défauts de la littérature du voyage prétentieuse et creuse qui s’expose chez les « étonnants voyageurs », le célèbre festival de Michel le Bris où Tesson est régulièrement invité.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires du voyage contemporain

La Pluralité des Mondes, Presses de l’université Paris-Sorbonnes, 2017.

Les premiers chapitres sont embarrassants de bêtise et d’absence de scrupule. Beaucoup de pose, de la part de l’écrivain, des manières de faux Nicolas Bouvier mâtinées de clichés agoraphiles. Trop d’oppositions complaisantes entre la solitude de l’ermite et la grégarité des citadins. Trop d’autocongratulation et de narcissisme dans ce qui était censé faire l’éloge de la vie intérieure. Trop d’omissions des conditions matérielles présidant un projet qui coûte extrêmement cher, ne serait-ce que par la nécessité d’un congé de six mois, de transports coûteux, de provisions spécifiques et de sponsors. Et partant, une occultation complaisante des moyens financiers et humains qui ont été nécessaires pour réaliser cette mise en scène de la frugalité.

Ce livre fait penser à une superproduction hollywoodienne qui raconterait la vie de l’abbé Pierre et de Benoît-Joseph Labre. Tout cela donne à ses aphorismes sur la pauvreté un aspect un peu suspect : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder » (p. 176). Rien posséder, c’est vite dit quand on réalise une expérience subventionnée par Culture France, l’année croisée France-Russie, les équipements MILLET, toutes organisations remerciées en fin d’ouvrage. L’ermite est loin d’être aussi précaire qu’il le dit, et à la lecture, on se dit qu’il fallait bien des efforts et des partenariats pour se mettre à nu dans la forêt.

En définitive, Tesson écrit une ode à la simplicité, mais en utilisant des ressources très élaborées pour cela. Il milite pour un environnement propre, mais il a recours à des véhicules polluants. Il prétend être en autonomie mais il est soutenu par de nombreuses institutions étatiques, diplomatiques, journalistiques et commerciales. Il chante la supériorité de la solitude mais il bénéficie d’un véritable réseau de soutiens et de protecteurs.

Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas de bénéficier de ces avantages, car on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, mais de prétendre être un pauvre hère.

Par ailleurs, si l’auteur ne manque pas de talent d’écriture, le récit est gâché par des options stylistiques qui abusent d’opposition binaires et hiérarchiques. Il y a toujours quelque chose qui est « supérieur » à autre chose : la peinture par rapport à la photo, la vie dans les bois par rapport à celle dans les villes, etc. L’écrivain passe par trop de formules qui tendent à juger que ses choix de vie sont les seuls qui vaillent, que ses choix de véhicules sont les meilleurs. Quand il écrivait sur de longues randonnée en Asie centrale, il faisait de la marche le seul moyen de transport valable ; maintenant qu’il relate une expérience immobile, il change de hiérarchie (mais il demeure dans la hiérarchie) : « Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. » (p. 264) Cette prise de conscience édifiante, en fin de livre, fait écho à ses espoirs de début de livre : « Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » (p. 40).

Trop d’aphorismes pontifiants : « L’essentiel ? Ne pas peser à la surface du globe. » (p.42) « Qu’elle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde ! » (p. 198) Ou comment encenser la légèreté en étant lourdingue. Des métaphores à la Bouvier : « La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps. » (p. 255)

Sur le même sujet : La philosophie dans la littérature de voyage : Sylvain Tesson, Antonin Potoski et Bruce Bégout

G. Thouroude, Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff, Kimé, 2021.

La page 198, en l’espèce, pourrait être citée in extenso. Si j’étais professeur et que j’avais un cours sur la littérature des voyages à dispenser, je consacrerais une petite séance à cette seule page. Tesson s’y surpasse en aphorismes d’ivrognes : « La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut », et en poésie frelatée : « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit éthylique : « Aujourd’hui, j’ai écrit des petits mots sur le tronc des bouleaux : « Bouleau, je te confie un message : va dire au ciel que je le salue. » Les italiques sont dans le texte.

Tout cela n’incite pas Tesson à la modestie pourtant. Il porte constamment un regard hautain sur le monde : « le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité » (p. 30), de juge sur ses contemporains : « la laideur des complets-cravate » (p. 255), prenant sans vergogne le rôle d’arbitre des élégances : « J’ai saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. » (p. 265).

Contempler la nature et tâcher de trouver des métaphores poétiques, comme la lune-faucheuse d’Hugo, c’est le truc à éviter, selon moi ; la preuve : « Les nuages du soir mettent des bonnets de coton aux montagnes ensommeillées. » (p. 256) Du reste Tesson cite Hugo dans cette même page pour « prolonger la question hugolienne », mais ces prolongations ne donnent que des rêveries pseudo-romantiques dont on ne sait que faire : « qui prétendrait que le ressac n’est pour rien dans les rêves du faon, que le vent n’éprouve rien à se heurter au mur, que l’aube est insensible aux trilles des mésanges ? » N’est pas Hugo, certes, qui veut, et l’on se prend à admirer les auteurs qui savent se garder de faire de la poésie.

Art sur la route

Loué une voiture pour aller donner une conférence dans la région lyonnaise. Plutôt que d’aller prendre l’autoroute à Nîmes et remonter la vallée du Rhône en une traite, comme on le fait automatiquement, j’ai pris la « route des écoliers », comme dit mon père.

Depuis Le Vigan, il faut prendre la direction du nord-est pour rejoindre le Rhône (le fleuve) au sud de Valence, en passant par Anduze, Alès, Aubenas et Privas. C’est une très belle route qui traverse des vallées très encaissées.

Anduze me plaît beaucoup. Chaque fois que j’y passais, j’étais impressionné par la monumentalité austère du temple protestant, au centre ville, et la tour de l’horloge imposante. Cette fois, comme j’étais seul, j’y ai garé la voiture et me suis promené dans les rues en pente. Tout en haut du village, l’église catholique trône sur la place. La présence de la montagne est frappante : derrière les maisons, le calcaire (ou le granit, comment savoir ?) s’approche et clôture le village avec autorité.

Ensuite, ayant atteint le Rhône, des erreurs de conduites m’ont été fertiles. Je me suis retrouvé à Romans, alors que j’avais prévu de rester sur la Nationale 7.

Comme je n’avais pas de carte routière, je me suis arrêté dans un Mc Donald pour profiter de la wifi. Me délectant de mes frites et d’un succulent sandwich Big Mac, je méditais la poursuite de mon chemin de vie. Le site Google map m’informait que j’étais en fait sur la bonne route : il me suffisait de prendre nord/ nord-est et passer par Hauterive et Beaurepaire.

Hauterive, c’est une des villes les plus connues de France, grâce au fascinant « Palais idéal » du facteur Cheval. Je n’ai malheureusement pas le temps de m’y arrêter pour une petite visite, mais la route elle-même va subvenir à me besoins d’art brut.

Entre Hauterive et Beaurepaire, un certain Christian a fait déborder sa furie créatrice hors de sa maison et sur la route.

En direct sur RTS, en duplex depuis France Bleu Hérault

La Précarité du sage à Radio France

Pour la première fois depuis que La précarité du sage existe, j’écris un billet depuis les locaux mêmes d’une station de radio. Ici, à Montpellier, on m’a installé dans un studio de France Bleu Hérault, en attendant le début de l’émission, qui commence à 13h00.

« On attend les Suisses », entends-je dans le casque. Pourquoi « les Suisses » ? Parce que l’émission que je m’apprête à faire est diffusée sur la Radio Télévision Suisse, sise à Lausanne. Ne pouvant me déplacer jusqu’à ce beau pays, je ferai l’émission en duplex, depuis le réseau provincial du groupe Radio France.

Tout à l’heure, quand j’étais encore chez mon cousin Emmanuel, la productrice de l’émission « Détours » m’a téléphoné sur mon mobile pour prendre langue avec moi. La conversation fut très courte, et rien ne me dit que l’entretien soit très entièrement calibrée. La chose devrait plutôt se passer « à bâtons rompus », comme le dit Madeleine Caboche, la productrice helvète. Cela tombe très bien, on pourra improviser et parler un peu de tout.

Mon défi, c’est de parler de Nicolas Bouvier le plus possible, et des écrivains suisses en général. Jean-Jacques Rousseau, Ella Maillart… Robert Walser, il n’était pas suisse, à sa manière ? Pour rigoler, je vais essayer de parler de Bouvier au moins trois fois. Dans une émission sur l’Irlande et les Travellers, c’est une sorte de défi…

Cette émission avec la RTS me renvoie à mon propre voyage en Suisse l’année dernière. J’y avais fait des recherches dans le fonds Nicolas Bouvier, a Genève, j’y avais visité le superbe musée d’art brut à Lausanne, et j’y avais suivi le Rhône, le fleuve de ma naissance. La Suisse est plus proche de la sagesse précaire qu’on ne le pense habituellement.

Conférence festive au Vigan

Notre soirée irlandaise du Vigan a été un franc succès, et je crois que tout le monde n’a eu qu’à s’en féliciter. Il y a eu un monde fou, la salle de la médiathèque était pleine à craquer.

Au-delà de la quantité, ce qui m’a beaucoup touché fut la diversité du public : des retraités et des lycéens, des familles bourgeoises et des collectifs de soutiens aux Gitans. Des jeunes nomades qui ont vécu à cheval et des amoureux de l’Irlande. Tout ce monde cohabitait et posait des questions à un sage précaire étonné de voir tant d’intérêt pour le petit peuple Traveller.

La bonne idée de la soirée fut de diversifier l’offre. Loin d’être une conférence, la rencontre se déployait en plusieurs directions, si bien qu’entre l’exposition des tableaux, mon intervention, les lectures et les plages musicales, le public a soutenu son attention pendant près de deux heures.

C’est énorme, deux heures d’attention.

Et c’est encore plus énorme de voir cinquante personnes, dans une ville de quatre mille habitants, remplir une salle de médiathèque pour un livre modeste écrit par un auteur inconnu. La proportion est impressionnante si on la rapporte à une grande ville : à Paris, ce serait l’équivalent d’une salle de plus de dix-mille personnes!

Même s’il s’est déplacé grâce au charme de la bibliothécaire, grâce au lobbying exercé par chacun des participants, ce public témoigne d’un intérêt réel pour le livre, et cela seul est une bonne nouvelle dans le monde d’aujourd’hui.

Soirée irlandaise au Vigan

Pour ceux qui se trouveraient dans le Gard demain vendredi 18 janvier, venez donc dans le Château d’Assas, qui abrite la médiathèque du pays viganais. J’y présenterai mon livre sur Travellers irlandais, accompagné d’une joyeuse bande d’effervescents cévenols.

Des artistes exposeront dessins et peintures illustrant mon livre. J’attends avec impatience de les voir, car une bonne part d’entre ces oeuvres d’art me sont inconnues. Une comédienne lira des extraits du récit de voyage. Des musiciens joueront des morceaux de musique traditionnelle irlandaise.

Le « verre de l’amitié », comme ils l’appellent, verra aussi couler du whisky, et une des bibliothécaires fera des Irish coffees. Voilà ce qu’on appelle, pour reprendre un ancien billet, rendre le livre festif.