Croire à « Entre les murs » de Laurent Cantet et François Bégaudeau

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Le film vaut beaucoup plus d’être vu que François Bégaudeau d’être entendu. Je le dis pour ceux qui ont pu être rebutés par la faconde de l’écrivain sur les ondes, le film est beaucoup moins donneur de leçon et n’est en aucun cas un documentaire.

C’est son aspect fictionnel qui pose d’ailleurs le plus grand problème. On dit que c’est une chronique, mais pas vraiment. Pour ma part, j’aurais peut-être préféré un documentaire, ou une chronique sans début ni fin. Car, et c’est le sujet de ce billet, on croit peu à l’histoire. Autant le dire, il y a un événement central autour duquel l’histoire tourne : une scène où un élève africain pète les plombs, à cause de quoi il se fera exclure de l’école, ce qui peut entraîner pour lui un retour au bled.

Il y a de nombreuses choses auxquelles on croit peu. Quand le prof est très énervé et donne un coup de pied dans une chaise, on ne comprend pas pourquoi il est si énervé : la fille qui vient d’être insolente, elle l’a été parce qu’elle ne veut plus être une gamine, et on voit bien qu’elle est sage avec lui lorsqu’il lui demande de rester après la classe. Il lui demande de faire ses excuses, et elle s’exécute, que demander de plus ? Le fictionnel va trop loin quand il demande qu’elle répète sa formule d’excuse avec sincérité. D’où vient cette exigence de sincérité, ce protestantisme bizarre (à mon avis, c’est pour toucher le public anglo-saxon, mais j’y reviendrai) ? La fille répète la phrase d’excuse que lui dicte le prof et quand elle sort de classe, elle lance, par provocation : « Je le pensais pas, m’sieur ». D’où le courroux du prof et le coup dans la chaise. Moi, je n’y ai pas cru du tout.

Pas plus qu’à la notion de pétasse. « C’est un comportement de pétasse », dit le prof à ses deux déléguées de classe. Un prof qui se présente comme ayant quatre ans d’expérience dans ce collège n’est pas très crédible quand il parle de cette manière à des filles qui, par ailleurs, sont plutôt coopérantes en classe. Je ne juge pas, chacun parle comme il le peut, mais en tant que spectateur, je me sentais un peu manipulé, je ne pouvais simplement pas y croire.

Je n’ai pas cru non plus à la scène où le prof de techno fait une crise de nerfs dans la salle des profs. Je ne doute pas que cela arrive dans les collèges mais là, cette scène m’a paru tout à fait artificielle et, en quelque sorte, posée là pour son utilité diégétique. Une manière de montrer que c’est un collège difficile. Et là-dedans non plus, je n’ai pas pu me projeter : je trouvais les élèves sympathiques, et même le pétage de plomb du grand ado africain, je n’y ai pas ressenti de menace ni de danger, physique ou moral, pour qui que ce soit.

Je veux bien croire qu’il s’agit là d’une classe fatigante, mais difficile ?

Pour résumer, je ne crois guère à la chaîne dramatique qui structure l’histoire : les jeunes se chambrent entre eux et la tension monte ; les élèves chambrent le prof qui s’énerve ; le prof prononce le mot de pétasse ; l’élève africain en profite pour gueuler ; le prof lâche prise ; conflit ; conseil de discipline ; exclusion. Le spectateur devrait être pris dans une passion contradictoire : d’un côté il faut faire respecter l’ordre, de l’autre l’élève est victime d’une injustice criante. Je n’ai pas ressenti ce double mouvement de l’âme pour la raison suivante.

A chacune des étapes de la chaîne dramatique, je ne comprenais pas ce qui la rendait nécessaire, ni, donc, pourquoi elle devait nous entraîner dans cette situation intenable (un bon fils, un garçon attachant, pris dans les rets d’une réalité trop complexe pour lui, et une société structurellement injuste). Par exemple, je ne comprends pas pourquoi le prof considère qu’il n’a pas le choix et qu’il doit lancer la procédure d’un conseil de discipline. Pourquoi ne dit-il pas non, quand le Principal lui demande son avis sur la question ? Pourquoi le prof n’a-t-il aucune sanction alors qu’il a insulté des élèves lors de la crise ?  Pourquoi le conseil de discipline décide-t-il de l’exclusion définitive de l’élève, alors même que le prof a une certaine responsabilité dans les actes incriminés ? Comment se fait-il que, juste après l’exclusion, la classe soit apaisée et réponde gentiment au prof, comme si rien ne s’était passé ?

Le film ne répond pas à ces questions. Au contraire, il nous montre que Souleyman, l’élève africain, est un bon fils, qu’il est sympa, fainéant mais capable de faire des choses chouettes, bref qu’il ne mérite pas ce qui lui arrive dans le film. C’est donc un film qui est en contradiction avec lui-même.

Un film que j’ai beaucoup aimé, malgré tout.

Quelle musique pour quelle sagesse

Je ne me ferai pas passer pour ce que je ne suis pas. En l’occurrence, un connaisseur en musique. Découvrir des nouveaux groupes, c’est une activité qui m’est étrangère depuis l’âge de 17 ou 18 ans. Les spécialistes de rock ont une conversation aussi intéressante et stimulante, à mes oreilles, que celle des fans de jeux vidéo. Je suis injuste : les fans de rock me paraissent en réalité aussi cultivés que les fans de football, et on sait que j’aime le football. (Je ne comprends d’ailleurs pas où les rockers puisent le mépris qu’ils affichent devant des manifestations de culture populaire comme la variété française et le foot… Pensent-ils qu’écouter de la musique à trois ou quatre accords pendant vingt ans les a rendus intelligents ?) 

Ecouter des émissions de musique est au-dessus de mes forces et naviguer sur les sites de téléchargement est incompatible, à mon avis, avec les préceptes non-dits, mais élémentaires, de la sagesse précaire.

Heureusement, mon copain Mathieu s’y connaît à fond. Mais sa conversation ne s’en ressent pas. Lui va sur les sites de téléchargement et tout le bazar. Lui ne trouve pas cela épuisant d’écouter un peu tout le temps de la musique. Son boulot d’artiste l’accapare, mais en dehors des moments de conception, de création et d’inspiration, il est sûrement amené à travailler manuellement, ou à faire des choses mécaniques, et c’est alors, je suppose, qu’il se laisse gagner par les milliers de groupes qui peuplent sa culture musicale.

Cet été, lorsque j’étais de passage chez lui, il m’a gravé un disque avec un demi millier de chansons que j’ai mises sur mon iPod.

Maintenant, je peux frimer. Pas tant pour l’iPod, qui n’impressionne plus personne depuis longtemps, mais pour les groupes que j’écoute : obscurs et étrangers, leurs noms défilent sous mes doigts et redorent mon blason. Connaissez-vous les superbes chansons de Beth Gibbons, celles de Calexico ? Beirut, je connaissais déjà grâce à mon pote Ben, ainsi que Midlake. Mais que de découvertes pour moi, quand je marche dans les rues et les chemins.

Impossible d’écouter Beirut sans revivre mon arrivée au port de Belfast, et le trajet à pied que j’ai dû accomplir pour relier le port au centre-ville. Je ne pourrai plus, à l’avenir, faire autrement qu’associer la voix de Zach Condon aux couleurs de la mer d’Irlande, aux embruns, aux landes fraîches de l’Ulster et à la vision de Belfast city, au loin, que j’ai atteinte en deux ou trois heures de marche.

Gnarls Barkley me ramène aux centres d’art contemporain de Liverpool.

Les reprises de Cat Power me ramènent à la grosse cathédrale de Liverpool.

Robert Wyatt me ramène à l’autre cathédrale de Liverpool, plus moderne, à l’architecture industrielle.

Rodolphe Burger et Olivier Cadiot me ramènent aux rues piétonnes de Glasgow.

Lhasa me ramène dans la rue Ormeau de Belfast.

Young Marble Giants me ramène sur une aire d’autoroute entre Belfast et Dublin.

C’est ainsi que les chansons s’impriment dans la géographie de nos souvenirs. On devrait changer d’iPod et de MP3 pour chaque période de notre vie. Celui-ci, c’était la musique que j’écoutais quand je finissais ma thèse. Celui-là, c’est quand j’étais avec Machine, celui-là quand je faisais tels machins.

Profitez du RSA pour le bien de votre âme

Avec la crise qui va déterminer notre manière de vivre pendant les quelques années à venir, il faut devenir stratège.

Comme nous l’avons vu pour ce qui est du financement du RSA, les plus riches ne paieront pas plus de 50 pourcent de leurs revenus. Les plus pauvres, eux, eh bien, eux non plus ne paieront pas beaucoup plus que 50 pourcent de leurs revenus, mais en même temps, les plus pauvres…

Ce qu’il faut éviter d’être à tout prix, c’est petit bourgeois. Ce sont tous les petits bourgeois, la classe moyenne comme on dit aujourd’hui pour faire plus middle class, qui vont souffrir. Propriétaires, leur bien va perdre de sa valeur ; acheteur, ils n’auront plus de prêts intéressants ; vendeurs, ils s’arracheront le peu de cheveux qu’il leur reste. 

Donc, il nous faut choisir la voie sans gloire de la sagesse précaire. L’arrivée du RSA, sans être une aubaine, pourrait être utile à la tranquillité de l’âme. Je me mets au RMI, et quand je le peux, je bosse en cumulant l’allocation minimum et le faible salaire de mon travail. C’est ce que je faisais quand je travaillais au Musée d’art contemporain de Lyon : l’addition des deux revenus me permettait d’être heureux. Mais j’étais jeune, amoureux et je n’avais pas d’avenir. Si je devais habiter en France, je ferais peut-être cela, puisque les employeurs ne devraient plus vraiment s’embêter à proposer des contrats dignes de ce nom.

J’ai beau tourner la question dans tous les sens, je ne vois que cela pour résister et garder le moral dans les années à venir : arrêter de consommer, passer du temps dans les pays chauds et pauvres, et profiter du RSA. Bien sûr, il faudra supporter d’être critiqués et d’être pris pour des profiteurs. Et tout cela à cause de tout un tas banquiers et hommes d’affaires qui, aujourd’hui, ne paient même pas beaucoup d’impôts.  

Contre François Bégaudeau

Avant de parler du film Entre les murs, je voudrais dire ce qui m’a révolté dans les paroles de son auteur, François Bégaudeau, dans les entretiens qu’il accorde dans les médias.

En très bref, voici ce qui me pose problème : si tous les professeurs suivaient les préceptes mis en avant par ce jeune homme qui a préféré arrêter d’enseigner, des gens comme moi n’auraient jamais eu l’opportunité de faire des études.

Il dit que la bonne pédagogie ne consiste pas à transmettre du savoir, mais à échanger, à discuter, à créer dans la classe une « intelligence collective ». Les gamins ont-ils besoin de lui, François Bégaudeau, pour discuter ensemble et pour créer de l’intelligence collective (quel que soit le sens de cette expression) ? C’est là que le bât blesse, son attitude est fondamentalement méprisante pour les gens qui n’ont pas fait d’études brillantes, car il ne les croit pas capables de réfléchir ensemble, sans l’aide de jeunes profs cool : inconsciemment, il doit les considérer comme des légumes. Il prend pour des cons les jeunes gens dont il dit par ailleurs qu’ils développent « un mode d’intelligence » intéressant. La démagogie dont il fait preuve dans ses interviews est le plus mauvais service qu’on puisse rendre à une jeunesse démotivée.

Dans la bande annonce du film, on voit une scène où le professeur enseigne l’imparfait du subjonctif, et les résistances que cela provoque dans la classe. Dans une interview, Bégaudeau dit que lui, en tant qu’enseignant, n’avait jamais enseigné l’imparfait du subjonctif, que c’est une scène qui a pour but de provoquer. Soit. Mais voici son commentaire sur cette scène : « Il y a deux types d’intelligence ; l’élève qui apprend par coeur sans se poser de question, et celui qui critique : moi, je trouve que la fille qui me dit « mais à quoi ça nous sert ce truc ? », elle développe un mode d’intelligence que je trouve plus sympathique. » Vous voulez que je vous dise ? Cela pue le mépris. Cet ancien prof est tellement persuadé que les adolescents, a priori, sont des abrutis, qu’il applaudit quand certains d’entre eux rejettent l’instruction, font ce que tous les adolescents ont toujours su faire instinctivement : se plaindre, geindre, contester l’autorité, détourner le règlement, tirer au flanc.

Comment en est-il arrivé à cette aberration ? Il le dit lui-même. « J’étais un excellent élève, dans un très bon lycée au centre ville, fils de prof je savais exactement ce qu’il fallait faire pour réussir… Mais je m’ennuyais à lécole. » Alors il a bâti son éthique d’enseignant là-dessus : « Tout faire pour qu’on ne s’ennuie pas dans ma classe, au risque de faire passer au second plan la transmission du savoir. » Il y a quelque chose de déguelasse là-dedans. Il n’a pas pu être un adolescent rigolo à l’école, alors il le sera devant les élèves, pour ne rien leur apporter d’autre qu’ils ne connaissent déjà.

Qu’on me permette de lui faire une petite suggestion. S’il trouve le savoir ennuyeux, qu’il fasse ces cours d’intelligence collective avec des premiers de la classe trop sages, mais qu’il respecte un peu les autres, afin qu’ils aient la chance, eux aussi, d’en acquérir une part.

Moi, pour revenir à moi une fois de temps en temps, qui n’étais pas excellent, qui critiquais volontiers les profs, qui provoquais tout le monde et qui me révoltais dès l’âge de 12, 13 ans, moi qui me faisais pousser les cheveux devant les yeux pour montrer aux adultes combien ils m’étaient indifférents, moi qui ne suis pas fils de prof, qui ne savais pas ce qu’il fallait faire pour réussir aux examens, moi qui m’ennuyais en classe, je suis redevable à tous ces enseignants qui ont su élever le niveau, transmettre un savoir qui, par moments, m’a enchanté et m’a ouvert les yeux (en l’occurrence, m’a fait écarter les cheveux sur le côté.) Je ne l’aurais pas avoué à l’époque, mais aujourd’hui, je me souviens de la joie que j’ai ressentie lorsque nous avons lu et compris Voltaire, Pascal et Descartes. Ces noms et ces oeuvres que je croyais trop difficiles pour moi, et que l’école trouvait normal que je connusse.

François Bégaudeau dit que Voltaire en 4ème, c’est trop dur. Je dis que c’est faux : je suis certain qu’on peut faire étudier des scènes de Zadig ou de Candide, demain à 8h00, dans n’importe quelle classe de 4ème. Je prends les paris. 100 euros que toute la classe fait silence devant la scène de l’esclave qui se termine par : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre dans vos pays. »

Le « cruising » : le nomadisme contre le voyage

A Dublin, mon ami Barra ne tient pas en place longtemps. Souvent, dans l’après-midi, il prend sa voiture et part dans de longues dérives. Il roule sur de petites routes dans la direction de Dundalk. Autour de l’aéroport, il tient compagnie aux planespotters, il regarde les avions. Savez-vous comment on appelle cela ? Le cruising.

Les Américains pratiquent le cruising depuis les années cinquante, paraît-il. C’est Barra qui me l’a expliqué. Les jeunes qui avaient une voiture se déplaçaient sans but, dans les banlieues des villes américaines. Sans but, ce n’est pas toujours exact, souvent on cruisait pour draguer : « Cruising for a girl ». On en est venu à créer des expressions entrées dans la langue commune : « Cruising for bruising ».

Bruce Bégout en fait une théorie, au début du XXIe siècle. Dans sa définition, le cruising est une « virée en voiture qui n’est ni une croisière ni une croisade. » Il dresse dix points qui pourraient devenir les bases de cette (nouvelle) théorie. Il s’agit d’une « dromomanie » pure, où l’ « autonaute » « sait très bien qu’il ne se passe pas plus de choses extraordinaires là-bas qu’ici. Que partout une égale normalité ordonne le monde. »

Ai-je déjà dit que Bégout, avant d’être un écrivain du voyage, était un philosophe spécialiste de phénoménologie ? Il a écrit quelques livres sur Husserl. On comprend mieux d’où lui viennent ses conceptions d’une « égale normalité » qui ordonne le monde, de la « banalité » des choses. Indifférent à tout pittoresque, c’est la vie même, les « choses mêmes » qui remplissent son désir d’expérience.

Voyage du philosophe.

Mon pote Barra, en conduisant sa voiture, comprend très bien l’aspect philosophique de ses glissements autonautiques.

Le cruiser ne doit pas chercher à entrer en contact avec les gens croisés et, « S’il est amené à assister à des scènes troublantes, il ne doit jamais se départir d’un air de réserve qui, mieux que toute protection, le préservera de l’adversité. » Pas de contact avec les indigènes, les autochtones, voilà qui s’oppose radicalement à l’éthique des guides de voyage, et à celle du voyage ethnographique, le plus noble qui fût.

Après avoir clairement précisé que le cruising devait se pratiquer seul, Bégout explique que le but n’est pas d’échapper à l’ennui quotidien. « Au contraire, par la stricte observance des règles, sa pratique s’attache à provoquer un certain ennui. » S’il n’y a aucune connaissance à en espérer, une petite vérité peut en être tirée : « Errer, ce serait moins être dans l’erreur, que se situer en deçà du vrai et du faux, bien et du mal, de l’un et du multiple. »

Enfin c’est à une participation infime au vagabondage universel que le cruising invite : « Pour une nuit, elle (la balade) extrait de l’errance universelle un petit morceau de nomadisme individuel. »    

Pour en savoir plus : Bruce Bégout, L’éblouissement des bords de routes

Marseille Liverpool

Eh bien c’est Marseille qui a été choisie. L’histoire dira si c’était une bonne idée, compte tenu de l’endettement de la ville et du peu d’argent que l’Union européenne investit dans l’événement. Espérons que la région entière s’investisse dans une vision élargie du développement culturel.

Et voilà que ce soir, l’olympique de Marseille joue contre le FC Liverpool, le club phare de l’actuelle capitale européenne de la culture. Ce n’est pas du délire, honnêtement ?

Rappelons que Liverpool s’y était prise très en avance pour bien réussir son année de capitale culturelle. Et que cela ne l’a pas empêchée de gagner une ligue des Champions il y a quelques années.

Capital culture : Bordeaux, Lyon ou Marseille ?

Bordeaux, Lyon, Marseille, on dirait le tiercé final (dans le désordre) de la ligue 1 de football. Comme le football entre de plein droit dans la culture, cela ne me choque pas qu’il rejoue un match tout aussi mercatique, celui de la Capitale européenne de la culture. 

Quand on voit l’importance que cela a eu à Liverpool, l’attribution de ce titre devrait être pris davantage au sérieux.

Aujourd’hui, la décision sera prise pour la ville française choisie pour 2013. Bordeaux, Marseille et Lyon sont au coude à coude.

Enfin non, la vérité est que Lyon n’y croit pas. Les Lyonnais pensent que, avec un maire socialiste, réélu il y a peu, la ville n’a aucune chance. Les maires de Marseille et de Bordeaux sont dans la majorité présidentielle, paraît-il, et mes amis français m’ont dit, d’un air de fatalité assumée, que c’est ainsi que les décisions sont prises.

Moi qui suis lyonnais, je me dis que si cela se joue entre Marseille et Bordeaux, c’est à Marseille que va ma préférence, pour tous ses clichés de bordel et de générosité. Après Lille, Marseille, pour une raison obscure, cela me paraît logique.

Les différents capitaux du voyageur

Nous avions assez d’argent pour quatre mois. C’est peu d’argent, mais c’est beaucoup de temps.

Nicolas Bouvier, cité de mémoire. 

Comme les voyageurs ne parlent jamais d’argent, qu’on ne sait jamais comment ils font pour trouver de quoi payer leur hôtel, louer leurs voitures, profiter de leur flânerie comme s’ils n’avaient pas à se préoccuper d’aller bosser le lendemain, j’ai décidé de le faire ici.

Le dernier contrat qui me liait à un employeur, l’université Fudan de Shanghai (allié à un contrat avec le consulat général de France), s’est terminé en juillet dernier. Les deux emplois conjugués me rapportaient l’équivalent de 1000 euros par mois. L’université me fournissait un logement, et je ne payais aucune espèce d’assurance ni de couverture, donc je vivais confortablement en Chine. Je n’ai aucune dépense annexe ni aucun crédit à rembourser, mon existence financière et boursière est d’une légèreté insondable.

Sans l’avoir cherché, j’ai économisé de l’argent (l’expression est malheureuse, il vaudrait mieux dire que de l’argent s’est trouvé amassé sur un côté) du surplus non dépensé sur lequel je vis en ce moment, et qui doit durer trois ou quatre mois, en attendant les prochaines rentrées d’argent.

Avant de quitter Shanghai, j’ai donc changé plusieurs dizaines de milliers de yuan RMB, sans trop savoir si je me faisais arnaquer ou non par la mafia locale qui me permettait de procéder à cette transaction. Je suis revenu en France avec 3500 euros et 300 livres sterling. Je laissais sur un compte chinois peut-être 5000 yuan RMB, peut-être plus, je ne sais pas.

Voilà, cela fait grosso modo 1000 euros par mois. C’est avec cette somme que je dois trouver des abris, mais aussi des habits, car je n’ai presque rien rapporté de Chine, et que je dois payer des titres de transports pour des trains, des bus, des bateaux, des avions et des voitures. On comprend donc que je privilégie des endroits où des amis peuvent me loger. D’abord parce que j’aime revoir mes amis, mais aussi parce que je dépends d’eux. Et pour relier les amis, je passe par des lieux où je dors n’importe où, auberges, voitures, salles d’attente, bars de nuit, salons de massage (ça, c’est pour faire pittoresque).

On le comprend aisément : les amis et la famille, ce sont des formes de capital. Ce n’est pas un capital avec lequel on fait du profit, il n’y a pas de capitalisme de l’amitié, mais c’est une richesse sans laquelle je ne pourrais pas voyager. Imaginons que je sois seul, ma carrière de voyageur serait encore plus pauvre que si j’étais sans argent et sans capital éducatif. 

Familles catholiques

La venue du pape dans mon pays me rappelle que j’ai beaucoup fréquenté de catholiques, cet été.

J’aime bien les catholiques, qui ont le double avantage, pour moi, d’être exotiques et de se sentir reliés à une histoire ancienne. Vieille France, le catholicisme a quelque chose de délicieusement suranné, un charme tordu, une perversité qui ne dit pas son nom. Mais quelle perversité dit son nom ?

Dans la maison d’un ami, par exemple, nous étions trois mecs autour du barbecue (c’était dans le jardin, donc, pas dans la maison.) Ils étaient tous les deux catholiques, pratiquants, père de familles déjà assez nombreuses pour leur âge. Trentenaires, ils vivaient avec une marmaille qui sentait bon et la joie de vivre et le rejet de toute forme de contraception. Ils étaient des copains d’enfance et l’un n’avait que des fils, l’autre n’avait que des filles.

J’écoutais mes deux amis parler de leur famille, et j’étais étonné d’entendre qu’ils oubliaient l’âge d’un enfant, l’activité d’un frère, ils confondaient les noms, ils avouaient qu’ils ne savaient pas grand-chose de la vie de certains des leurs.

Le voyageur est surpris par cette désinvolture. Comment peut-on être à ce point traditionaliste, « famille », anti-avortement, et en même temps montrer une telle confusion ? Cela ne s’apparente-t-il pas à de la négligence ?

C’est le paradoxe des catholiques. Furieusement en faveur de la famille et curieusement indifférent à leur famille. Ce ne pouvait pas être une simple contradiction, comme lorsque l’on se moque des prêtres qui aiment les plaisirs de la chair. Il devait y avoir un sens plus profond.

Hypothèse 1 : La valeur suprême étant la famille nombreuse, oublier les noms, confondre les âges, est une façon d’insister sur le nombre, la quantité. « Il y en a tellement, de ces enfants, que je m’y perds ». Ce serait donc une coquetterie, ou un snobisme, ce ne serait qu’une pose.

Hypothèse 2 : Cette coquetterie est elle-même fondée sur autre chose : chez les catholiques, on ne fait pas d’enfants pour soi, mais pour Dieu, pour l’Eglise, pour la patrie. L’enfant est sacré, mais ce n’est pas son rapport avec « moi le père » qui le distingue. « Je suis dans la bonne voie en procréant beaucoup, mais l’amour que je témoigne à toute cette descendance se confond avec l’amour global pour le prochain qui est inspiré du Christ, et il ne doit pas nécessairement s’incarner dans une expression individuelle et avide. »

Je m’en suis ouvert à des amis irlandais qui m’ont dit, oui, les enfants sont là, c’est tout. Ils ne sont ni des rois, ni des rivaux, ni des héritiers, ils sont juste là.

Cela me plaisait, peut-être parce que ma famille était aussi, autrefois et à sa manière, catholique. J’aime cette distance avec les enfants, qui se déplacent en meute. Rien de plus éloigné que ces impudeurs familiales promues par les médias actuels, issus du protestantisme américain, qui conduisent les gens à se dire « je t’aime » en famille.

Voilà qui est dégradant, à mes yeux : non pas oublier l’âge de son fils, mais lui dire « je t’aime ». Cette parole devrait n’être dite que rarement, par une personne amoureuse à une personne aimée.  

Une famille dont je respecterai la vie privée

 

J’ai été accueilli par des amis qui travaillent et vivent à Glasgow. Mais en ces temps de blogs intimes ou le privé et le public ne connaissent plus de frontière, je me dois de parler d’eux de manière à ce que personne ne puisse les reconnaître. Je vais donc changer les dates, les noms, les âges et les professions. Au besoin, je dirai le contraire de ce qui fut dit et l’inverse des propos échangés. Si cela ne suffit pas, je raconterai les choses de la fin au début, et j’inventerai des choses si loufoques que toute vraisemblance sera expurgée. Ma liberté et leur intimité sont à ce prix.

J’appellerai mes amis Charles et Diana. Loin d’être de brillants universitaires, ils sont de médiocres boutiquiers. Ou plutôt, ils sont agents courtiers, mais médiocres. L’intérêt qu’ils portent au post colonialisme, par conséquent, se limite exclusivement à la connaissance des cours du pétrole, du café, du cacao et du poivre.

Ils ont deux enfants, que j’appellerai Sylvie et Bruno, qui sont d’une rare beauté, et jamais mes amis ne s’occupaient d’eux, et certainement pas en leur lisant des histoires, le soir, sur les canapés du salon, avant de les mettre au lit.

 Je n’ai pas connu mes amis à Dublin, mais à Saint-Just Chaleyssin, et c’est la raison pour laquelle ils ne sont pas plus irlandais que ma maîtresse de CM2 Mme Gallon, ou que le député maire du village, qui dirigeait Le Dauphiné libéré.

Je n’aime pas les noms que j’ai donnés, je vais rebaptiser mes amis, c’est l’avantage de la fiction et des textes protecteurs de la vie privée. Les enfants s’appelleront en fait Pickwick et Copperfield. Leurs parents Tristram et Mary McAleese.

Nous n’avons en aucun cas parlé de gens réels, n’avons rien dit de dégradant ni de dépréciatif sur qui que ce soit. Nous avons respecté les bornes de la correction politique, et d’ailleurs, rien de tout cela ne s’est passé à Glasgow, mais à Édimbourg.