La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.

2 commentaires sur “La poésie maniaque de Tom

  1. La tentative est intéressante, mais le résultat doit rester en dessous de ce qu’on aimerait qu’il soit. Car se souvenir qu’on a vu Apocalypse now 4 fois plutôt que 3, en janvier plutôt qu’en février, ça laisse un peu froid.

    En revanche, comme notre vision de nous-même serait différente si une bonne fée pouvait archiver nos émotions et nos pensées de façon qu’on puisse taper sur un clavier pour se souvenir combien de fois on à pensé, lors d’une même histoire d’amour par exemple, « je l’aime à mourir » et « je la hais », ou simplement combien de fois on a eu une même idée (« mais oui, bien sûr, les choses sont comme ça ! ») avant de l’oublier, etc. Ce serait comme un journal intime d’une précision diabolique. Mais il faudrait pour cela que la fée ait un véritable talent d’écriture pour ne pas trop appauvrir la réalité décrite. Et puis qu’elle ne fasse que ça, pour ne pas rater un épisode. A la fin, on aurait une encyclopédie de nous-même, probablement illisible et affreusement ennuyeuse.
    Non, finalement, autant écrire un blog ou un roman.

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  2. Oui, je vois ce que tu veux dire, Mart.
    Mais ce que je trouve poétique chez Tom, ce n’est pas l’exhaustivité des listes ni leur pertinence, mais justement le fait que le contenu ait peu d’importance, et que ce soit un homme, et non une fée ou une machine, qui fasse ce travail de comptable. Qu’il mette sa vie en listes et en catégories. Un effort de réduction de la vie qui me paraît intéressant. On glorifie toujours l’agrandissement, l’ouverture, mais il y a une noblesse certaine dans le mouvement de l’amoindrissement, de la réduction (dans le sens culinaire du terme). Tom fait réduire son existence à petit feu, et en le faisant, en jouant sur la répétition et la série, il découvre en fait tout un monde varié et insaisissable.
    Cela ne l’empêche pas d’écrire des pièces de théâtre, un journal, ni même de fabriquer des livres de créations visuelles aléatoires, sans mots ni phrases.

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