L’aventure lexicale du récit de voyage

Ceci répondra aux trop rares interrogations concernant la différence qui existe entre roman et récit de voyage.

Valérie Magri-Mourgues a fait un gros travail de « textométrique » sur ces deux genres. Elle a pris douze auteurs, de Chateaubriand à Loti, et a analysé pour chacun de ces auteurs un récit de voyage et un roman. A l’aide de techniques scientifiques, statistiques, utilisant des logiciels particuliers, elle a compté, dénombré, listé, tant et si bien qu’on se retrouve avec un livre extrêmement bien écrit, qui contient des réponses fermes sur des questions génériques.

Car Magri-Mourgues ne se contente pas de dire s’il y a plus d’adjectifs dans l’un ou l’autre genre, mais élabore des outils d’analyse qui permettent d’avancer que le récit de voyage est un genre plutôt lyrique, et qu’il met en scène un univers plutôt fragmentaire.

Ce livre s’intitule Le Voyage à pas comptés. Pour une poétique du récit de voyage au XIXe siècle (Paris : Champion, 2009). 

On y apprend que le récit de voyage appelle des phrases plus longues que le roman.

Que la richesse du vocabulaire est plus grande aussi. En effet, « la variété lexicale du récit de voyage s’explique par les divers domaines que ce type de récit se doit de parcourir ; les mots étrangers voisinent avec les termes techniques ou spécialisés qui servent à décrire le monde découvert et ses autochtones » (Le Voyage à pas comptés, p.132).

Enfin, que le roman utilise une grammaire plus complexe que le récit de voyage.

Nous sommes alors en présence de deux sortes d’aventure, en réalité. D’un côté la variété des mots, de l’autre l’élaboration grammaticale. Comme dans les arts plastiques, on peut privilégier la forme (Picasso) ou la couleur (Matisse). Cela donne deux belles orientations esthétiques, que l’on pourrait aussi bien retrouver en musique, avec les oppositions sonorité/structure, harmonie/composition. Pour mettre en relief ces deux tendances génériques, Magri-Mourgues invente la belle notion d’ « aventure lexicale » :

« Là où le récit fictionnel exploite les paradigmes grammaticaux, explore les variations morphosyntaxiques, le récit de voyage se contente d’une expression monolithe, privilégiant l’aventure lexicale. »

Je trouve cela très enthousiasmant. L’aventure lexicale, ça me plaît beaucoup, ça me fait penser à Berlioz. Les varitations morphosyntaxiques, ce serait plutôt Chopin.

Statistiques du récit de voyage et du roman

Je viens de découvrir une spécificité amusante du récit de voyage, mais avant de la donner, je vais poser une devinette aux lecteurs, afin que la réponse prenne plus de sens;

Prenez un roman et un récit de voyage, écrits la meme année et par le meme auteur. Lequel des deux possède

1- Les phrases les plus longues ?

2- La plus grande richesse de vocabulaire ?

3- La plus grande complexité grammaticale ?

Aucun des deux genres ne possède les trois caractéristiques, donc faites votre choix.

Dans les remous de la Lagan

Le jour finissait. Je lui donnais trois ou quatre heures, maximum.

Mon désir de rivière, lui, croissait. Je voulais ardemment faire un peu de rivière, un peu de canot. L’eau était froide, en octobre, mais j’avais acheté une combinaison aquatique, un truc en néoprène à manches courtes, que je voulais étrenner de toute force.

J’ai plié mon bateau gonflable dans ma sacoche pour vélo, enfilé ma combinaison et mis des vêtements par dessus, et ai roulé jusqu’aux bords du fleuve Lagan. Il pleuvait un peu.

En pleine nature, je vois un embranchement, où l’eau prend de la vitesse à droite, et reste molle à gauche. Curieusement, le cours d’eau donnait l’impression de monter une côte.

Je vais y voir de plus près et je constate que ce sont de vrais rapides qui se forment sous un pont de bois court et haut. Je tâte un peu le terrain : il est très facile d’accéder à la rivière en amont, et en aval il est relativement aisé de revenir sur la berge.

Je gonfle mon bateau et me jette à l’eau. C’est la première fois que je tente l’aventure dans des rapides qui ont l’air dangereux. Un promeneur me dit que d’habitude l’eau est bien plus calme.

Je me laisse glisser et me fais tanguer furieusement dans les remous. Mais je ne chavire pas. Le bateau est plein d’eau, je suis évidemment tout mouillé. Je remonte sur le côté et retourne à mon vélo, un peu sonné.

J’ai fait le passage plusieurs fois pour m’entraîner. Mon but est descendre des rivières, et de ne pas craindre le premier remous.  

Mon vrai but est de descendre le fleuve Liffey, en Irlande, qui traverse Dublin en fin de course. Je sais qu’il y a quelques rapides et quelques cascades. Il faut que je me prépare pour prendre tout le plaisir possible, le cas échéant.

Mon colocataire vietnamien

J’ai enfin trouvé un autre colocataire pour remplir ma maison. Après l’étudiant allemand, un étudiant vietnamien.

Il est arrivé hier soir à bicyclette, et à tout de suite voulu la chambre. Il m’a dit plusieurs fois qu’il avait de la chance de trouver une telle chambre à ce prix. Il logeait chez un ami, mais ne voulait pas l’importuner plus avant.

« I just have a big valise, I mean a big luggage; i’ll call a cab to bring it over here. » A-t-il bien dit « valise » ? Oui, il me dit que c’est un mot vietnamien, possiblement dérivé du français. Il apprend que je suis français : « Ah oui, c’est vrai qu’autrefois, l’armée française à envahi le Vietnam, donc oui, on a gardé quelques mots… »

Il repart chercher sa « valise » chez son ami, et il revient avec son ami. Tous deux sont de Hanoi. Extrêmement discrets, souriants et sympathiques, ils décident de passer une dernière soirée ensemble. Ils laissent les affaires de mon colocataire dans sa chambre, et repartent, non sans avoir réglé le loyer et la caution avec des billets tout neufs.

Le nouveau blog de Ben, au Tchad

On a connu Ben à Sainté, on l’a connu à Lyon, on l’a connu écrivant des commentaires brillants sur des billets chinois. On l’a connu écrivant au Gabon, au Cameroun et au Congo.

Comme son activité professionnelle lui fait découvrir de nouveaux horizons africains, il a ouvert un nouveau blog, Rapports tchadiens, dans lequel il ne manquera pas de nous régaler de son mauvais esprit, de son incorrection, de ses inacceptables provocations, de son ignominieux humour, de sa tendresse paternaliste pour le peuple noir, de ses emportements aristocratiques et de ses engouements incompréhensibles.

L’originalité de Ben sur la blogosphère africaine, est qu’il est le seul à véritablement se confronter à la philosophie africaine. Des baroudeurs, on en connaît des tas. Des chercheurs postcolonialistes, on en connaît encore plus. Des connaisseurs de l’Afrique, il s’en crée de nouveaux chaque minute, et on en trouve, de nos jours, sous le cul des vaches. Mais des gens qui traînent leur guêtres là-bas, qui s’y frottent des années durant, et qui participent à la vie intellectuelle locale, il n’y en a presque pas.

Ben fait ce que les voyageurs font trop rarement : il lit les philosophes africains, il articule ce qui s’écrit sur l’Afrique, et ce qui se vit en Afrique. Ce n’est pas aisé. Il faut savoir trouver les mots pour cela. Si les blogs servent à quelque chose, c’est bien à ça.

 Son premier blog, Equateur noir, en collaboration avec Agathe, est toujours en activité. Comme quoi, contrairement à ce que disait Montesquieu, le climat équatorial n’empêche pas de travailler dur.

Montesquieu disait que sous ces climats, le seul moyen qui existait pour résister au désir de ne rien foutre, c’était d’avoir des esclaves, ou, inversement, d’avoir des maîtres qui vous fouettent pour vous faire avancer. On peut se demander si Ben et Agathe appartiennent à l’une ou à l’autre de ces deux catégories.

L’écrivain de Lyon

André Chamson écrit sur les Cévennes, Pagnol sur la Provence, Dhôtel sur les Ardennes. J’aime bien ces écrivains qui ancrent leur style et leur imaginaire sur un territoire avec lequel ils recherchent une communion intense.

James Joyce et Dublin. William Faulkner et Lafayette County (dans le Mississipi).

C’est un type d’écrivains à part, car la plupart des autres n’ont pas élu un territoire en particulier. Victor Hugo par exemple, parle davantage de Paris que de son lieu d’origine, Balzac parle admirablement de la Touraine mais a écrit sur tous les territoire possibles.

Même Proust, je serais tenté de ne pas voir en lui l’auteur d’un territoire en particulier, car il a profondément fictionnalisé Illiers, Cabourg et Paris. Alors que lorqu’on lit Chamson, on est dans les Cévennes, on ressent physiquement ces sensations tranchées du soleil et de l’air chaud, de l’eau froide des gouffres.

Si j’étais un écrivain, je tâcherais moi aussi d’élire un territoire et de le chanter. Je serais le chantre de Lyon.

Lyon mérite d’être reconnu sur la carte de la littérature mondiale, je ne comprends pas que ce ne soit pas déjà fait. Tous les écrivains lyonnais, et ils sont nombreux, ont préféré partir et parler d’autre chose. Qui se souvient que Saint-Exupéry était lyonnais ? Tout le monde l’imagine dans un désert avec son avion, ou au-dessus des Andes, quel ennui.

Lyon est la nouvelle terre élue de mon coeur. Sa géographie est magique. Verticalement et horizontalement, cette ville inspire un grand effroi : la colline de Fourvière était déjà un lieu de culte pour les Gaulois avant l’arrivée des Romains (Lug-Dunum, « le mont du Dieu Lough »). Horizontalement, au niveau des cours d’eau, Lyon est à un croisement cardinal : la confluence des deux rivières lui amène le nord par la Saône, la Suisse et les Alpes par le Rhône, et la vallée qui en descend souffle sur tout un couloir qui trace jusqu’à la mer méditerranée.

Je pourrais raconter tout un tas d’histoires drôles et mélancoliques dans ce décor mythologique. Des histoires d’amour puériles, des bandes de copains à la dérive, des métiers variés.

Je raconterais des histoires de ramoneurs. Qui mieux qu’un ramoneur connaît une ville ? Il la perçoit depuis les toits et depuis les sous-sols! J’ai des souvenirs magnifiques de ces journées passées avec mon père, où nous allions de chaudière en chaudière. Adolescent, étudiant, je découvrais ma ville natale par ses conduits de cheminées. Parfois j’avais le droit d’aller sur le toit d’une maison, d’une usine ou d’un immeuble, quand c’était nécessaire, et que mon père s’était assuré que je ne courais aucun danger.

Je me souviendrai toute ma vie de ce collège (ou était-ce un couvent ?), qui surplombait la Saône, à Saint-Just. Pendant que mon père cherchait la clé de la chaufferie, moi je me roulais une cigarette et je fumais sur le talus en regardant la vue splendide de fleuve, et de la ville de Lyon qui étincelait au soleil d’un matin d’hiver. Le travail de ramoneur est un des métiers les plus poétiques que l’on puisse imaginer.

Vers l’âge de 17 ou 18 ans, j’étais sur un toit d’usine, et voyais mon père marcher sur la crête du toit. Il avait dû me dire de rester là et de surveiller quelque chose. J’étais tout à ma contemplation esthétique : les lignes du toit, les nuages blancs, la silouhette en ombre chinoise, et soudain la fumée de suie noire qui éclatait de la cheminée à chaque sortie de hérisson. Je me disais que la scène valait d’être filmée, sans même qu’il y ait d’histoire ni d’intrigue. Il fallait faire un film de contemplation pure. Je sortis mon carnet de note pour dessiner la silhouette de mon père qui marchait sur le toit. Les lignes que faisaient les plaques de tôle ondulée donnaient une architecture expressionniste à cette scène. Sur fond de ciel bleu, c’était beau à pleurer.

A cette époque, j’avais commencé un roman pour enfant qui mettait en scène un ramoneur, et un enfant qui fuyait je ne sais qui sur les toits. Mais j’étais encore trop enfant et je n’ai pas poursuivi mon roman.

Quand je suis tombé amoureux de F., j’étais encore ramoneur à temps partiel, et elle, sa peau était si blanche. Son appartement était en haut des pentes de la Croix-Rousse, et avait une vue dégagée sur le centre-ville. Quand je revenais de mes journées de ramonage, même lavé et savonné, mes mains avaient conservé de la suie dans les jointure. Ma vie était à cette époque très contrastée, entre le noir des chaufferies et la blancheur éthérée de F.

Je travaillais aussi au Musée d’art contemporain de Lyon, tout de blancheur lui aussi. Après avoir été viré, j’ai déboulé dans les bureaux habillé en ramoneur. La tête effarée, effrayée de mes anciens supérieurs hiérarchiques en me voyant. Un ouvrier, ils n’avaient jamais vu cela. Eux qui se croyaient de gauche, et qui lisaient Les Inrock le matin, en buvant du café.

Une image m’obsède : ma main noirâtre sur le visage pur et abandonné de F.

Je ferai un livre autour de cette image là, non parce qu’elle est intéressante, mais parce qu’elle concentre toutes les lignes narrratives qu’il y aura dans mon roman : l’amour, le travail, le musée et les toits.

Il y aurait beaucoup de choses à dire, si un écrivain voulait se donner la peine de prendre Lyon pour centre de ses intrigues et de ses errements. En plus, Lyon, quel nom!

Chamson et les Cévennes

Depuis des années, je fréquente la région des Cévennes. Jeune homme, j’y faisais des randonnées pédestres, vieil homme, j’y fais de la villégiature sauvage sur le terrain de mon frère Hubert.

L’été dernier, j’y ai découvert le grand écrivain des Cévennes, André Chamson, qui a donné son nom au lycée du Vigan. J’avais une image de lui un peu académique. C’est normal, il en était. Sur tous ses livres, la mention « de l’Académie française » barre la couverture et donne envie de fuir plutôt que de lire.

Or, j’ai acheté le tome de ses oeuvres complètes consacré à sa « suite cévenole », sans doute ses meilleurs ouvrages. Des livres qui rendent compte de manière réaliste de cette région au début du XXe siècle, quand Chamson était enfant, et qu’il venait chez sa grand-mère au Vigan.

J’ai lu d’une traite le premier texte du volume, Aigoual, qui n’est que le récit d’une course entre copains, et en pleine nuit, jusqu’au sommet du mont Aigoual. Impressionné, j’ai complètement oublié qu’il était académicien. Loin de me faire penser à une prose soucieuse de plaire et de respecter le bon goût, j’avais l’impression d’être dans un récit américain. Nulle psychologie, des actes, des mouvements, des sensations assez tranchées, et une impression de nuance qui se produit à l’intérieur de la conscience du lecteur.

Un autre jour, dans le hamac que mon frère a tendu au bord de la gourgue, à l’ombre, j’ai lu avec beaucoup d’enthousiasme Les Quatre éléments. Quatre nouvelles sur des « éléments » aussi fondamentaux que « la langue », « l’ennemi », « la bête » et « l’étrangère ».

La nouvelle consacrée à la langue est vraiment de toute beauté. Car, pour un catholique qui vit dans un pays de langue d’oc, le français est simplement une langue venue du nord qui trouve sa place entre le patois des vieux et le latin des clercs. Mais Chamson était un protestant, et pour un protestant, le français est d’abord la langue de la bible traduite. C’est donc une langue pleine de noblesse, de raideur, et d’une puissance surhumaine. Il raconte comment sa grand-mère accueillait les protestants du village chez elle, le mercredi soir, pour lire des passages de la bible et prier ensemble. Il raconte que c’était l’idiot du village qui lisait, et comment ces mots transfiguraient ce pauvre imbécile sur qui les enfants crachaient. Là non plus, on ne se croirait pas dans un roman à la française, mais chez un Faulkner, ou un Carver.

J’étais très ému par cette prose qui rendait présentes les frictions entre protestants et catholiques, car je vis à Belfast, où les tensions entre confessions existent toujours. Sauf que sur les îles britanniques, les protestants sont majoritaires et que ce sont les anciens oppresseurs.

De retour à l’université, j’ai pris rendez-vous avec un professeur d’ici, Peter Tame, qui se trouve être un spécialiste de Chamson. Il a écrit une biographie de l’écrivain, et publié quelques articles critiques sur ses romans. Je suis allé le voir dans son bureau pour discuter un peu. Un vaste bureau tapissé de livre, qui sent bon l’étude et l’amour de la littérature. Le professeur m’apprend qu’il possède une maison dans les Cévennes, et nous nous sommes promis de nous inviter pour l’apéro un de ces étés.

Il me raconte, de sa belle voix grave, et dans un français précis, l’histoire du premier roman de Chamson, celui qui l’a rendu célèbre dans les années 1920. Roux le bandit est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller à la guerre de 14 et qui va se cacher dans la montagne pendant cinq ans. Cette histoire me fascine ; elle résonne dans ma vie familiale. D’abord, le fait de se cacher dans la montagne cévenole, c’est un de mes projets d’avenir. Ensuite parce qu’il s’agit là d’un roman de l’objection de conscience, et que mon frère a lui-même été objecteur de conscience, à l’époque où le service militaire était encore obligatoire.

Je n’ai pas tellement de temps pour lire Chamson en ce moment, car j’ai une thèse à écrire, mais j’ai laissé le volume de la « suite cévenole » sur le terrain de mon frère, afin qu’il puisse lire si ça lui chante, et pour que je reprenne le cours de ma lecture à mes prochains passages.

Des candidats controversés aux présidentielles d’Irlande

L’Irlande est une république à la tête de laquelle se trouve un président.

Sans véritable pouvoir, le président limite son rôle à inaugurer les chrysantèmes.

Les élections pour élire le prochain président auront lieu dans quelques semaines, le 27 octobre prochain. Deux candidats attirent mon attention.

D’abord David Norris, qui  est un spécialiste de James Joyce. Je vais essayer de décrocher un entretien avec lui avant les élections, afin qu’il me parle du grand écrivain. Il est controversé parce qu’il est le premier politicien à être ouvertement homosexuel, et que son élection ferait grand bruit dans un pays encore très catholique. De plus, son nom a traîné dans des scandales, sur lesquels je ne m’étendrai pas.

Ensuite, et surtout, la candidature de Martin MacGuinness. Jusqu’à la semaine dernière, MacGuinness était un des hommes les plus puissants d’Irlande du nord. Il était l’une des deux têtes du gouvernement de la province (Deputy First Minister of Northern Ireland), « job » qu’il a décidé de laisser tomber pour aller se battre de l’autre côté de la frontière.

Dans le nord, membre du Sinn Fein, ex-dirigeant de l’IRA, il est honnis par les loyalistes, et par de très nombreux britanniques, qui l’accusent de meurtre. Le journal le plus modéré dans la tendance protestante/unioniste, parle toujours de lui comme un ancien terroriste reconverti dans la politique. Des universitaires de gauche (mais protestants) m’ont clairement dit que c’était un assassin.

Le Belfast Telegraph « informe » que la candidature de MacGuinness est indécente, que c’est une insulte faite aux victimes de l’IRA, que les Irlandais ne l’aiment pas de toute façon. Pourtant, un sondage très récent le crédite de 16% d’intention de vote, en troisième position derrière Norris-le-Joycien (21%) et Michael Higgins (Labour party, 18%).

Mon ami Barra me dit que c’est bizarre de la part de MacGuinness. Qu’il risque de perdre tout son crédit dans le nord, et de ne rien gagner dans le sud.

Pour moi, c’est plutôt la marque d’un grand stratège. Après avoir incarné la lutte des Irlandais, puis leur accès aux postes à responsabilité, après avoir été un des plus grands artisans du processus de paix, et être devenu un personnage historique, il se lance dans une bataille extraordinaire, car inattendue. Il prend tout le monde par surprise. 

Originaire du nord, de Derry, il croit tellement que l’Irlande est son pays qu’il se sent légitime pour en prendre la tête.

Ce qui est brillant, dans ce geste, c’est qu’il oblige les Irlandais « du sud » à ne pas oublier la question de la réunification de l’Irlande. Même s’il perd, il aura remis l’Irlande du nord au centre des débats.

Les journaux anglais, et mêmes ceux de gauche, sont très inconfortables avec cette candidature, et continuent d’appeler MacGuinness le « boucher du nord », et ne peuvent oublier le fait qu’il a été dirigeant d’une organisation qui a tué. En temps de guerre, c’est vrai que l’on tue. Mais les Britanniques, très prompts à traiter les Français de colonialistes dès que l’on touche à des foulards islamiques, ont toutes les difficultés à percevoir du colonialisme dans la situation de l’Irlande du nord. Donc ils ne perçoivent pas les conflits des dernières décennies comme une guerre.

 Beaucoup de gens aimeraient que l’on arrête de parler de tout cela, des Troubles, des conflits, des tensions communautaires. Beaucoup disent qu’il faut « tourner la page », mais sans jamais oser dire nettement à quel pays ils veulent que l’île appartienne. La candidature de MacGuinness est là pour rappeler une chose simple et têtue : il est anormal que le nord de l’Irlande soit britannique (c’est lui qui pense cela, pas moi! Moi je n’ai pas d’opinion, tout cela est bien trop compliqué!) De même qu’il est anormal que les Antilles soient françaises (ça c’est moi qui le rajoute, et qui le pense).

Kafka et mon colocataire allemand

Alors que nous parlions littérature en faisant la cuisine, il s’exclama : « Je n’ai jamais lu Kafka, et en Allemagne personne ne lit Kafka. C’est toujours avec des étrangers que j’entends parler de cet écrivain. Dis-moi un peu ce qu’il a fait. Quel livre de lui me recommandes-tu ? »

Je lui évoque brièvement les différents axes de l’oeuvre de Kafka : 1- Les nouvelles et contes ; 2- Les romans ; 3- Le journal ; 4- La correspondance. Je lui conseille de lire La métamorphose, et lui demande de me dire ce qu’il en pense.

Mon impression, influencée par les essais de Kundera et la pensée de Deleuze et Guattari, est que la langue de Kafka est un allemand un peu bizarre. J’ai le sentiment que c’est une langue peu littéraire, volontairement maladroite. Kundera raconte comment les répétitions dans  Le Procès ont été évitées par le traducteur français (Alexandre Vialatte), et comment cette traduction en un français élégant était en fait, pour lui, Kundera, une trahison. Je crois qu’il a écrit cela dans Les Testaments trahis.

Mon colocataire en prend bonne note et, un jour que l’internet ne fonctionnait pas à la maison, ce qui arrive un peu trop souvent, il lut la Métamorphose.

Dans le salon, tandis que je regardais un match de rugby, il vint s’asseoir et m’entretenir de Kafka. Il a trouvé la nouvelle très étrange. Oui, pour le moins, on peut dire que l’histoire de Gregor qui, de bon matin, se transforme en insecte, c’est un peu étrange.

Ce qui étonne le plus mon colocataire, c’est pourquoi la famille de Gregor possède tant de domestiques s’ils sont aussi pauvres qu’ils le disent. D’un autre côté, pourquoi la sœur, qui pourtant comprend très bien que son frère est devenu un insecte, et qui en plus l’aide à se jucher sur une chaise pour voir par la fenêtre, prétend à la fin que cet insecte n’est pas son frère ?

Enfin, il me rappelle la fin de la nouvelle. La famille est réunie, l’insecte est mort, soit à cause de la pomme que le père lui a lancé dans le dos, soit (dit mon colocataire), parce que la vie des insectes n’est jamais très longue, et tous semblent heureux et optimistes. Les membres de la famille se disent que finalement, la situation présente n’est pas si mauvaise, et l’avenir pas si sombre.

Mon colocataire me dit qu’il n’a jamais lu quelque chose d’aussi bizarre, et il n’est pas sûr de savoir s’il a aimé ou pas. Moi aussi, quand je l’ai lu, il y a vingt ou vingt-cinq ans,  j’étais décontenancé, et je n’aurais pas su dire si j’avais aimé ou pas. J’avais été surpris que ce fût si facile à lire. Les grands noms de la littérature mondiale, on se fait toujours des idées à leur sujets, alors qu’ils sont, la plupart du temps, extrêmement accessibles. Tellement accessibles qu’on se demande pourquoi les gens s’emmerdent à lire Harry Potter plutôt que Kafka.

Quand il me demande ce que je recommande de Kafka après La Métamorphose, je dis à mon colocataire de lire deux autres nouvelles animalières, avant de passer, le cas échéant, aux romans. Mon choix : Le Terrier, et Joséphine ou le peuple des souris.

Plus tard, sur son nouveau vélo, il me dit qu’il a dormi toute la journée, qu’il ne sait pas ce qu’il a. Il dit que sa journée est foutue, qu’entre deux siestes, la seule chose qu’il a finalement faite, fut de lire la nouvelle de Kafka.

« Alors ta journée n’est pas foutue du tout, mon bon ami. Tu te rends compte, aujourd’hui, tu as découvert Franz Kafka, c’est une journée à marquer d’une pierre blanche. Ah, comme j’aimerais découvrir Kafka encore une fois. »

Mon colocataire allemand

Il a atterri à l’aéroport de Dublin, en provenance de Munich, avec sa bicyclette dans la soute à bagages. A peine arrivé, il a pédalé le long de la côte, direction Belfast. Il est arrivé dans l’Athènes du nord le lendemain, et n’a dormi qu’une nuit à l’auberge.

Il a visité ma maison, qui lui a tout de suite plu, grâce au loyer extrêmement bas, et a su forcer la décision grâce à un sens de la détermination tout à fait convaincant.

Son vélo était son bijou. Il le possédait depuis huit ans et avait dépensé des centaines d’euros à l’équiper, car il comptait faire le tour de l’Irlande en pédalant. Manque de chance, on le lui a volé au bout de trois jours dans la capitale de l’Ulster.

Il était très en colère, il disait que c’était une forme de crime. Il appela la police et fit de multiples efforts. Il disait : « Je ne comprends pas ; les gens ne sont pas si pauvres que ça ici! Je veux dire, ils ne meurent pas de faim! »

Il en a été inconsolable. Avec ses lunettes et son air d’étudiant en physique (qu’il est), il ressemblait à Harry Potter en deux-roues.

Le lendemain du forfait, je l’ai vu de bon matin, avant 8 heures, dans la cuisine. Une capuche sur la tête, il buvait une tasse de thé, il dit sombrement : « Je n’accepte pas qu’on m’ait volé mon vélo. » C’était un petit déjeuner un peu dramatique.

Extrêmement symptahique et réfléchi, comme les Allemands savent l’être, il a fini par laisser sa bonne nature prendre le dessus et digérer le fait horrible qu’il habite maintenant dans un monde où l’on dérobe des chose aussi sacrées que les vélos. Il l’accepte, mais ne le comprend pas tout à fait.

En riant, il suggère de pousuivre l’université Queen’s en justice, pour publicité mensongère. « Si j’ai décidé de faire mon année Erasmus en Irlande du nord, c’est parce que la brochure annonçait une vie dynamique et culturelle. On lisait que Belfast était une ville ouverte d’esprit, énergique et sûre. Résultat, l’insécurité règne, les gens sont étroits d’esprit et la ville est désolante. »

Et de rire, comme un Harry Potter vengeur et sarcastique.