La guitare et le chant sont un peu la marque de fabrique de la sagesse précaire. Quand les circonstances le permettent, le sage précaire sort son instrument et, à défaut de la charmer, amuse son auditoire par des moyens musicaux.
En classe, en conférence ou en réunion, le chant tend à étendre son domaine d’application. Le 25 février 2022, invité à la Médiathèque du Pays viganais pour présenter mon livre Birkat al Mouz, j’aurais aimé accompagner ma causerie de beaux airs de ‘Oud, mais je n’avais ni les moyens ni l’entregent de me procurer un tel service.
Comme j’avais promis au directeur de la médiathèque « des paroles, des images et de la musique », que ces promesses s’étaient déjà retrouvées imprimer sur les prospectus d’information, je n’avais plus d’autres choix que de produire la musique moi-même. La veille de la rencontre, j’ai demandé à mon frère s’il voulait bien m’accompagner à la flûte, ce qu’il accepta par générosité d’âme. J’ai déjà parlé de ce frère qui est à la fois musicien et paysan.
Une grande partie du public présent ce soir-là était venu pour lui autant que pour moi. Les gens le connaissent car il vend ses légumes tous les samedis au marché du Vigan. Il avait d’ailleurs fait une réclame incroyable pour ma soirée littéraire au milieu de ses carottes et de ses salades bio. Quand ses clients habituels me virent parler d’un livre sur Oman, ils pensèrent peut-être que c’était une famille d’originaux, comme on en croise dans les Cévennes. Mais quand ils virent leur paysan-maraîcher préféré marcher sur scène et jouer de la flûte avec aisance, ils arrondirent leurs yeux. Le lendemain, au marché, ils leur firent une deuxième ovation et exprimèrent leur admiration pour ses talents musicaux tout en louant la qualité de ses légumes et de son miel.
J’ai acheté ce livre sur la recommandation d’un libraire de Montpellier. Il avait su trouver les mots pour me convaincre. Le récit est efficacement écrit mais il est malheureux qu’après coup, ce soit l’auteure elle-même qui fasse tout pour m’en éloigner en affirmant, elle aussi, que ce n’est pas un récit de voyage. Non, c’est surtout un récit de spiritualité et de résilience. Tant pis pour le récit de voyage. Mais ce n’est pas cela qui me fait le plus de peine.
Obéissant aux règles mercatiques de l’entreprenariat contemporain, Linda Bortoletto essaie d’être très présente sur les réseaux sociaux et cherche à transformer son expérience personnelle en machine à cash. Son créneau : le voyage spirituel, la reconstruction de soi, le développement personnel. Son livre Le souffle des Andes raconte en effet comment elle s’est fait violer lors d’une randonnée en Turquie, puis comment elle s’en est sortie grâce à d’autres voyages, notamment dans les Andes.
Mais la voilà sur les réseaux sociaux à faire de la publicité pour ses stages de remise en forme constitués de promenades en montagne, de méditation et de yoga. Elle poste fréquemment des photos d’elle tout sourire dans la nature, généralement les bras écartés, parfois les yeux fermés.
Linda Bortoletto sur sa page Facebook
Loin de moi l’idée de critiquer quelqu’un qui cherche à gagner sa vie, même en utilisant le voyage, la spiritualité et la santé. Le sage précaire serait le premier à vendre son corps et son image si cela pouvait lui rapporter de quoi vivre.
Je trouve seulement douloureux et poignant de voir ces grands sourires s’étaler car il me paraît évident que Linda Bortoletto préfèrerait méditer tranquillement dans ses refuges asiatiques, et se promener à pied sans rien demander à personne. Cette horreur économique où nous vivons : savez-vous que nous sommes assaillis de conseils pour les auteurs ? On nous conseille de passer un temps fou sur les réseaux sociaux et de créer une « communauté ». Quand on aura des centaines, des milliers de « followers », c’est dans cette communauté qu’on trouvera des clients qui dépenseront de l’argent pour acheter notre camelote : livres, produits de beauté, stage de méditation, que sais-je ?, support publicitaire.
Linda Bortoletto sur sa page Facebook
Pour ce faire, Linda Bortoletto poste des photos d’elle-même car, comme le disent tous les consultants en écriture : « votre produit, c’est vous-même. Le lecteur, d’une manière ou d’une autre, il veut acheter votre livre car il a développé un feeling avec le personnage que vous mettez en scène sur les réseaux. » Obéissante à ces mots d’ordre commerciaux, l’auteure voyageuse fait semblant de ne pas vendre ses stages en écrivant sous ses photos de petits billets d’humeur qui donnent à penser aux « amis » :
Outre les bienfaits sur le plan physique, la joie d’être au grand air, l’émerveillement de se sentir en lien avec les éléments – le vent, les arbres, la terre, le soleil, la pluie, les rivières – la marche m’a appris que notre corps était probablement l’outil le plus puissant pour ramener notre attention sur le moment présent. D’où la sensation de calme et d’apaisement qui en découle.
Linda Bortoletto, sur son profil Facebook
Il va sans dire que de telles considérations figurent certainement dans le contenu des ateliers payants de l’aventurière. C’est ainsi, il faut donner beaucoup d’éléments gratuits pour espérer, paraît-il, attirer des clients. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou en pleurer. Transformer sa vie en business model. Il serait facile de s’en moquer. Ceux, surtout, qui ont un job, un bon salaire, qui ont hérité de quelque chose, pourront à peu de frais critiquer les efforts de cette randonneuse adepte du yoga et du cacao. Mon coeur se serre quand je vois le sourire de ma Facebook friend que je n’ai jamais vue.
J’espère en tout cas que ses « retraites Expansion » lui rapporteront beaucoup d’argent car elle le mérite, au vu de la débauche d’énergie qu’elle investit dans sa petite entreprise de spiritualité portative :
La semaine dernière, j’étais en vadrouille dans les Pyrénées Orientales pour ressentir de mes propres pas l’énergie des lieux. Quand je suis arrivée dans la ferme catalane où se passeront mes retraites Expansion, je me suis dit, émerveillée : « Ouahhh ! Quelle beauté et quelle tranquillité ! Quelle énergie sublime ! »
Comme c’est un roman qui se déroule dans les Cévennes, où j’habite, j’ai décidé de sortir le livre de Clara Dupont-Monod en promenade dans la région et de le photographier dans les paysages qui l’ont inspiré.
Devant une Vierge par opposition au roman, qui narre une histoire de protestants.
S’adapter, le roman de Clara Dupont-Monod paru en 2021, est très bien écrit et mérite les éloges qui jonchent la presse et les réseaux sociaux, donc je ne reviendrai pas là-dessus. (En même temps, qu’un livre soit bien écrit, c’est un peu le minimum qu’on puisse exiger de lui.) Ce que je voudrais commenter, c’est le dispositif narratif qui est mis en place par l’auteure et qui ne fonctionne pas.
Le narrateur est pluriel, ce sont les pierres de la maison cévenole où la famille passe ses vacances, ou vit à l’année. Le statut de la maison n’est pas vraiment clair. Est-ce une maison secondaire pour des citadins ? La résidence principale d’une famille des Cévennes ? La maison d’un clan familial qui échoit à une de ces familles ? Beaucoup de choses sont laissées en suspens, mais le lecteur se dit que c’est normal puisque celles qui racontent l’histoire sont des pierres, et les pierres ne peuvent pas savoir grand-chose des questions de propriété familiale.
Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachés aux enfants.
S’adapter, p. 12.
Soit, l’histoire est racontée depuis le point de vue des pierres. C’est plutôt contraignant comme règle de départ, mais cela peut donner des choses intéressantes, comme le montrent l’OULIPO et tous les essais de littérature à programme. D’ailleurs, cette contrainte est rappelée deux pages plus tard.
De là nous perdons leur trace, car en ville, personne n’a besoin des pierres. Mais nous les imaginons garer leur voiture, racler avec soin leurs chaussures sur le long paillasson après les portes automatiques.
S’adapter, p. 16
Ah bon, les pierres imaginent ?
Ce qui me déplait n’est pas qu’elles soient capables d’imaginer puisque de toute façon elles étaient capables de raconter et que cela ne me choquait pas. Ce qui me dérange un peu c’est qu’à partir du moment où elles racontent même ce qui n’est pas dans leur champ de perception supposé, alors il n’y a plus de contrainte narrative et cet aspect du roman tombe à l’eau.
Donc les narratrices ne perdent finalement pas la trace des personnages, et elles raconteront les relations qui se tissent entre les membres de cette famille dans la maison et hors de la maison. Elles raconteront tout, en voiture, à l’école, en ville, car au fond elles ne sont pas des pierres rousses des Cévennes, mais un narrateur omniscient.
Pour reprendre les mots de la narratologie enseignée à l’école, le narrateur relève d’une focalisation zéro, alors qu’était annoncée dès la quatrième de couverture une focalisation externe assez originale.
Devant les ruches-troncs d’Arrigas.
C’est la raison pour laquelle je préfère éviter ce genre de procédé, ou de dispositif. J’écris à la première personne du singulier pour me protéger d’errements inévitablement scolaires.
Aujourd’hui, le grand dramaturge est mort. Paix à son âme.
Il gardera toujours une place à part dans mon coeur car c’est dans une de ses pièces que j’ai commencé à faire du théâtre, en 1988.
J’étais un élève moyennement motivé du collège d’Heyrieux, dans la grande banlieue de Lyon, (ou plutôt ce que les urbanistes appellent sa zone d’attraction). Un jour, Yvan Popoff me demanda si je voudrais rejoindre la troupe de Saint-Georges d’Espérance qui avait besoin d’un jeune homme pour interpréter le rôle d’un cow boy solitaire dans une pièce de théâtre. Cela me fit très peur mais je ne pouvais pas refuser. Jouer la comédie, c’était comme écrire, comme peindre, comme chanter, comme jouer de la guitare : je sentais que c’était mon truc.
La pièce s’intitulait Du vent dans les branches de sassafras. Une comédie-western écrite dans les années 1960 et qui est toujours très appréciée des troupes de théâtre amateur pour la qualité et la quantité des rôles proposés. Dans les pièces de René de Obaldia, il y a toujours de quoi satisfaire les comédiens et les comédiennes, les jeunes et les vieux, les romantiques et les comiques, les cérébraux et les casse-cou. Il y a toujours des rôles très lourds pour les tauliers d’une troupe, et des rôles minuscules pour les débutants. D’ailleurs, il y a plusieurs rôles minuscules pour que les comédiens débutants puissent changer de costumes et apparaître plusieurs fois sur scène à chaque représentation.
Moi, j’avais quinze ans et je jouais Carlos, un « beau ténébreux » de quarante balais. Un cow boy dont la femme et la fille avaient été tuées par les Indiens. Une espèce de Clark Gable qui trouvait refuge dans le ranch de la famille où se situait la scène de la pièce.
Mon ami Yvan jouait alternativement les deux Indiens qui menaçaient la ferme. Vincent portait la pièce sur ses épaules en incarnant le père de famille qui fut autrefois joué par le grand Michel Simon. Il y avait Chantal et Marie-Laure, Mireille et Alain, une certaine Laurence, il y avait l’énigmatique John Loïs. Je ne me souviens pas de tous les noms mais chacun était essentiel au bon déroulé de notre vie de groupe et de la production des spectacles. Il y avait une dame âgée qui avait des relations dans le monde du théâtre amateur, et qui nous a permis de franchir un cap qualitatif. Il y avait bien sûr les jolies filles de mon âge, Sophie et Lydie. C’était tout un monde extraordinaire pour un adolescent féru d’arts et de lettres.
J’ai énormément appris avec de Obaldia et dans cette troupe de théâtre. J’ai appris notamment à surmonter la peur d’entrer sur scène, de parler en public. J’avais tellement le trac dès la première répétition que si je n’ai pas osé abandonner, c’était par pure faiblesse de caractère.
Après cette comédie de René de Obaldia, nous avons joué d’autres pièces, des classiques et des choses récentes, nous avons même écrit des spectacles. Ce fut une vraie passion puisque je participai à l’époque à d’autres troupes, à Lyon notamment. Je n’ai quitté la vie théâtrale que cinq ans plus tard, après avoir joué dans une dizaine de pièces, quand je sus que je n’étais pas fait pour ça. Ce n’était finalement pas mon truc, mais ce fut déterminant pour mon éducation.
Pour tout cet apprentissage, je ressens pour René de Obaldia et son écriture fine, généreuse et solide, une gratitude infinie. Que son âme repose en paix.
Avec douceur et discrétion, Philippe Forest empoigne le monstre de notre siècle : la Chine. Comment parler de la Chine sans tomber dans les clichés et les considérations journalistiques ? En prenant le chemin le plus intime, le plus singulier. Pi Ying Xi est un excellent essai d’écriture de soi, pas vraiment une auto-fiction, mais plutôt un récit de voyage intellectuel et sensuel. Un texte qui prélève dans tous les voyages que Forest a effectués en Chine depuis vingt ans, des éléments particuliers qu’il fait résonner les uns dans les autres : les ombres, les fantômes, les morts, les mythes.
Ce n’est pas un roman, ne nous y trompons pas. La mention « Roman » sur la couverture pourrait égarer des lecteurs. Il n’y a ni fiction ni intrigue. Les auteurs et les éditeurs tiennent au genre roman car c’est ce qui se vend le mieux, mais ce n’est pas notre problème de lecteurs. Nous, en tant que lecteurs, nous voyons là un essai personnel, qui prend des libertés farouches avec le récit, et qui n’hésite pas à proposer des réflexions littéraires sur des classiques chinois, sur la fameuse Pérégrination vers l’ouest, sur le non moins célèbre Lu Xun, le grand écrivain du XXe siècle, fondateur de la modernité littéraire en Chine.
Surtout, Philippe Forest nous fait découvrir le frère de Lu Xun qui fut un auteur plus confidentiel mais très intéressant à bien des égards. L’auteur en question s’appelle Zhou Zuoren et il fut plus ou moins un collaborateur des Japonais, ce qui fit de lui un ennemi du peuple. D’où se disparition des livres d’histoire et des manuels scolaire. C’est une docteur en français, professeure à l’université de Nankin, qui lui fait découvrir cette figure maudite des lettres chinoises. Ce personnage historique revient plusieurs fois dans le récit de Forest car les deux hommes sont étrangement proches l’un de l’autre. Tous deux ont subi le décès de leur fille et tous deux affectionnent le même écrivain japonais. Leur ressemblance va jusqu’au point où l’auteur français pourrait signer des phrases qui ont été écrites par l’auteur chinois.
C’est donc un entrelacs de réflexions, de réminiscences, de portraits, qui se lit extrêmement bien et qui nous fait rencontrer une Chine méconnue.
Car le livre se passe en grande partie dans le monde universitaire chinois, et plus précisément dans le monde des études françaises. Il décrit justement les Chinois docteurs en français qui parlent étonnamment bien notre langue. On rencontre des profs et des étudiants de Nankin, de Shanghai, de Beijing et de Wuhan. À la lecture, on comprend peu à peu combien la Chine est un géant qui se donne les moyens de devenir la première puissance du monde. Notamment dans des domaines d’étude minuscules, comme les études françaises.
L’auteur se montre minable en France et gigantesque en Chine. Coincé dans un appartement minuscule à Paris, il devient un albatros de la pensée dans le nouvel empire du milieu. Inconnu en France, il côtoie les prix Nobel dans les universités chinoises qui l’invitent et lui déroulent le tapis rouge.
Les Chinois lui parlent avec déférence, ils gardent un ton aimable avec lui, mais il est clair qu’ils se fichent radicalement de ce qu’il a à dire. La Chine qui transparaît dans ce roman est un pays qui est déjà loin devant la France et l’Europe, qui n’a plus aucune raison d’admirer nos cultures. C’est un pays qui n’a plus besoin de nous, qui n’a pas peur de nous, qui n’a plus d’intérêt pour nous. Nous sommes devenus décoratifs pour eux, des ombres et des fantômes.
C’est le plus beau livre qu’on puisse lire depuis le début de l’année 2022. Une excellente promenade dans le monde chinois contemporain à travers le regard d’un Français qui ne comprend rien à la Chine. Pi Ying Xi se lit avec une facilité déconcertante et participe de ce genre littéraire d’aujourd’hui qui mêle autobiographie, récit de voyage, essai et rêverie.
Le dernier texte de Philippe Forest me procure une profonde émotion car l’écrivain remue des souvenirs de la vie qu’il menait dans les années 2000, que ces souvenirs concernent la Chine et que je vivais moi-même en Chine dans ces années-là.
Mieux encore, Forest parle abondamment de Nankin et de Shanghai, villes où j’habitais et travaillais.
Encore plus fort, c’est justement à Nankin que j’ai rencontré Philippe Forest à l’occasion d’une rencontre littéraire à l’Alliance française. La directrice de l’Alliance m’avait demandé d’accompagner le groupe d’écrivains français dans leur visite de la Montagne Pourpre et Or. J’avais profité de ces promenades pour sympathiser avec Forest et lui exprimer mon enthousiasme pour son premier roman, L’Enfant éternel, qui m’avait fait pleurer et qui m’avait enchanté. J’ai déjà raconté en 2005, sur un autre blog, cette rencontre avec Forest, avec Bi Feiyu et d’autres auteurs. J’ai aussi fait le reportage, rapide et exhaustif, de l‘événement littéraire qui eut lieu à l’Alliance française. Nul besoin d’y revenir, vous avez cette histoire en tête.
C’est la différence entre le sage précaire et un grand écrivain. L’écrivain médite longuement sur ce qui lui arrive et commet un texte magnifique quinze ans plus tard publié dans la collection « blanche » de Gallimard. Le sage précaire ne médite pas et dit tout ce qu’il sait d’un coup, pour vider sa mémoire et libérer de l’espace sur son disque dur, qui ne le reste jamais très longtemps.
En relisant mon texte de 2005, je m’aperçois que je n’ai vraiment pas beaucoup changé, mais je ne suis pas là pour parler de moi.
Photo de Thirdman libre de droit pour illustrer un article lui aussi libre de droit. Prise sur Pexels.com
Si l’on en juge par les deux tomes d’Africa Trek, succès de librairie publiés respectivement en 2004 et 2005, la religion joue un rôle crucial dans la vie et les choix des écrivains voyageurs. Curieusement, quand Sonia et Alexandre Poussin entrent en Israël, après avoir lancé des piques gratuites contre les Palestiniens, ils participent joyeusement à des cérémonies juives alors qu’ils n’ont partagé aucun office religieux ni musulman, ni animiste, dans aucun des pays traversés, depuis l’Afrique du Sud jusqu’en Egypte.
Ils ont le bras assez longs pour traverser la frontière israélienne facilement, ce qui est un exploit compte tenu des accablants témoignages que laissent les voyageurs indépendants qui vont en terre-sainte, mais ils n’ont pas assez de connexions pour être accueillis dans une mosquée. Ils passent des semaines et des mois en terre d’islam, Egypte, Soudan, Zanzibar, et ils n’ont trouvé personne pour obtenir ce que j’ai mainte fois donné en Oman : une initiation à la prière musulmane, à la manière de faire les ablutions, aux délices et aux beautés des mosquées. Ou alors ils n’avaient simplement aucune envie de partager cela, peut-être ne voyaient-ils pas d’intérêt à vivre de l’intérieur ce que vivaient leurs hôtes.
Maintenant que nous savons qu’ils appartiennent au mouvement identitaire de la France de droite, nous ne serons pas surpris qu’ils donnent de cette religion une image très négative. Au Soudan, ils montrent des chrétiens être esclavagisés par « les Arabes du Nord » (II, 440). Ils discutent avec un certain Mounir qui leur explique que tous les prophètes de la bible étaient des musulmans, d’Abraham à Jésus. Ils se font constamment sermonner par des hôtes qui leur bourrent le crâne d’idées islamistes délétères. Ils se font servir par des femmes noires qui sont des esclaves (II, 448). Ils se font voler. Sonia se fait déshabiller du regard par des hommes frustrés.
Ceci dit, ils rencontrent aussi des gens qui les aident. Des musulmans sympas car, comme le dit la chanson de Didier Super, « y en a des bien ».
Il y a des hauts et des bas, mais en général, je retiens de cette lecture l’impression que l’islam, pour les Poussin, est une religion d’attardés mentaux.
Tout ce que fait Alexandre Poussin pour partager quelque chose de spirituel avec les gens, et ce n’est pas si mal, c’est d’apprendre quelques mots du fameux verset « Al Kursi » de la deuxième sourate du Coran. Il confond d’ailleurs verset et sourate, si bien qu’il écrit :
En guise de remerciements, je récite souvent mes sourates préférées du Coran. Hayat el kursi, celle du Voyageur, et Kulwallah ahad, celle du Dieu unique, et nous repartons dans la liesse et les rires.
Sonia et Alexandre Poussin, Africa Trek II, 446.
Il laisse penser que les mots « Hayat el Kursi » signifient « Sourate du Voyageur ». En réalité, « Hayat » signifie « verset » et « al kursi » « le siège, le trône », ce qui n’a rien à voir avec un voyageur puisque c’est un verset qui ne parle que de l’omniscience de Dieu.
Poussin fait même preuve de réelle désinvolture quand il aborde la deuxième de ses « sourates préférées ». Il la baptise Kulwallah ahad, ce qui ne fait aucun sens. Il s’agit de la sourate Al Ikhlas, parfois nommée As Samad. Poussin confond le titre de la sourate avec les premiers mots d’un verset de cette sourate :
Qoul huwa Allah ahad
Dis (Qoul) : il est (huwa) Dieu (Allah) unique (ahad)
Coran, CXII, 1.
Le grand voyageur ne s’est pas limité à confondre le titre et le verset, il a aussi mal écrit, donc mal compris, la phrase elle-même. Kulwallah ahad ne peut pas signifier « Dis : il est le Dieu unique ». Poussin comprime une phrase de quatre mots en une expression de deux mots. Je me suis amusé à saisir ce curieux Kulwallah ahad dans un traducteur automatique, et voici ce que Google Translate a généré : « Jurer devant Dieu ».
Il prétend réciter la sourate à des enfants qui sont évidemment émerveillés, ce qui lui suffit. Les Poussin sont en effet des voyageurs qui proclament leur amour de l’humanité, mais cet humanisme consiste à relater l’effet qu’eux-mêmes exercent sur les autres. Exemple :
Suspendues à nos lèvres, les sœurs écoutent nos histoires comme des cadeaux (…). Vague d’applaudissements. Mais qu’ai-je dit de si formidable ? Elles admirent notre courage.
Africa Trek I, 135.
Le même esprit narcissique se relève lorsque l’auteur parle des jolies musulmanes qui savent porter leurs voiles avec élégance. Il reconnaît qu’elles ont du charme et, sans le leur reprocher, souligne le fait qu’elles manquent de pudeur et de chasteté. En fait, il se délecte à nous expliquer combien ces femmes voilées le draguent outrageusement.
Au gré de nos rencontres, les œillades en disent long sur l’effet que leur font mes yeux bleus. Elle se pâment théâtralement à notre passage. Sonia ironise :
– C’est comme si je n’existais pas ; elles n’ont d’yeux que pour toi, elles commencent à m’agacer ces allumeuses…
Jamais vu autant de sexualité concentrée dans un regard de jeune fille. Elles me violent du regard. Drôle de sensation…
Africa Trek, II, 465.
Le gentil chrétien aux yeux bleus, innocent et sage, entouré de suaves africaines qui le corrompent. Les Poussin en Afrique, c’est encore pire que le fameux « Bichon chez les sauvages » que Roland Barthes avait décrypté dans ses Mythologies. Ce sont des agneaux de Dieu mis en danger dans l’univers sataniques des croqueuses d’hommes.
Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes, PUPS, 2017
Photo de Marlon Schmeiski libre de droit qui a pour but d’illustrer le regard torve des filles que croisent les Poussin. À voir sur Pexels.com
En conclusion je vous le dis, ce n’est pas des femmes africaines qu’il faut se méfier. Le lecteur aventurier doit y regarder à deux fois devant ces bichons blonds et blancs, aux yeux bleus charitables : derrière leur discours humanitaire peut se cacher une attitude régressive, méprisante, voire carrément raciste.
Les jeunes gens figurant sur cette photo ne sont pas les fameux aventuriers Sonia et Alexandre Poussin. Ce que vous voyez ci-dessus est tout simplement une photo libre de droit qui m’a été proposée dans un moteur de recherche affilié à mon blog et qui génère des visuels gratuits. Lorsque j’ai saisi les mots « marcheurs Afrique », un grand choix de clichés m’a été donné, comprenant des paysages dignes de Michel Sardou chantant Afrique adieu. La photo que j’ai choisie ne m’a pas paru plus stupide ni plus stéréotypée que celles qui illustrent le récit de voyage de Sonia et Alexandre Poussin.
Leur best-seller s’intitule Africa Treck (Robert Laffont, 2004 et 2005), et relate en deux épais volumes leur périple à pied à travers l’Afrique. Le plus étonnant de ce livre apparaît à la toute fin de la narration. Avant de vous le dire, je vous pose la question et vous demande de prendre cette question comme un jeu : si vous deviez imaginer un itinéraire du sud au nord du continent africain, quel serait votre point d’arrivée ?
Je vous laisse réfléchir.
Ma femme m’a dit sans réfléchir : « La Tunisie ». Bon, elle est tunisienne, je ne sais pas si cela joue ou non. En tout cas, elle argumente qu’en Tunisie se situe le point le plus septentrional du continent, si c’est vrai c’est un point en sa faveur. Et puis terminer ce périple africain par Carthage, au nord de Tunis, ville en ruine construite par les Phéniciens, ça a en effet de la gueule et du sens historique.
Moi, spontanément, je dirais : « Gibraltar ». Nul besoin d’explication je pense.
Or, les époux Poussin n’ont pas fait ce choix. Ils ont opté pour une solution dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été plus discutée, voire critiquée, dans le milieu de la littérature des voyages.
Le dernier épisode d’Africa Trek se situe en Israël. Pourquoi Israël ? Ce n’est pas en Afrique !
Ils passent la frontière entre l’Egypte et Israël avec une facilité suspecte. En marchant, tranquillement, avec leur sac sur le dos, comme des routards. Et leur commentaire à ce propos ne laisse pas d’être perturbant :
Nous n’avons jamais passé une frontière aussi rapidement, ni ressenti un tel contraste. Tout est propre et soigné, organisé et pensé. Ça sent l’Europe à plein nez. Ça pourrait être la Suisse. C’est Israël.
A. et S. Poussin, Africa Trek 2, p. 692.
Les préjugés. On comprend de suite ce que veulent dire les Poussin, puisqu’ils parlent de contraste : selon eux, l’Afrique est sale, négligée, désorganisée et irréfléchie. Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est.
Vingt ans après leur voyage de couple catholique, la presse nous apprend que les Poussin participent à des dîners de levée de fonds pour la campagne d’Éric Zemmour. Il est temps que les adeptes de la littérature de voyage ouvrent les yeux. Il existe une corrélation entre des termes apparemment antinomiques : raciste et humanitaire, africain et islamophobe, juif et discriminant, etc. J’ai déjà sonné l’alerte à propos de Sylvain Tesson, à propos de Priscilla Telmon et d’autres, ce qui m’a valu des reproches venus du monde académique et de lecteurs innocents.
Il existe un réseau d’écrivains voyageurs réactionnaires qui prétendent ne pas faire de politique et qui se cachent derrière les termes vagues d’aventure, d’ailleurs, de rencontre, de liberté. Il est de notre responsabilité, à nous qui aimons la littérature géographique, d’au moins faire connaître cette tendance pour, éventuellement, dégonfler certaines baudruches.