Silicon Valley (2) Mon amie chinoise de Los Gatos

Il m’est arrivé d’avoir une petite amie chinoise, je le confesse, et je l’ai revue récemment à Los Gatos, dans la Silicon Valley. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, dans la province du Jiangsu, elle avait 21 ans. Elle doit en avoir 30 aujourd’hui. Nous n’avons jamais rompu, donc techniquement, j’allais voir une amoureuse.

Malheureusement, elle est mariée avec un ingénieur d’origine iranienne, et elle dit être enceinte. Mon voyage fut l’occasion de lui rendre visite. En un sens, en se mariant avec cet ingénieur, elle me trompait. Le sage précaire venait récupérer son bien, pour ainsi dire. Débonnaire, mais le couteau entre les dents.

A la décharge de mon amie, nous n’avions jamais formé un couple très officiel. Notre histoire avait plutôt consisté en une série de rencontres, de voyages, de petits séjours. De découvertes et de retrouvailles. Nous n’avions donc pas de raison fondamentale de rompre formellement.

Elle m’a donné rendez-vous à la bibliothèque publique de Los Gatos. Octobre, lumière estivale, belle voiture de location, conduite modérée. Un beau corps m’attendait, parfaitement proportionné et habillé avec beaucoup de sobriété, une tête étonnamment ronde et les pieds dans des bottes fourrées. Moi, j’avais mis un costume noir rayé et une chemise blanche.

Nous nous prenons dans les bras, heureux de nous retrouver. Nous avons vieilli, surtout moi. Elle n’a pas beaucoup changé, mais son visage est moins rayonnant, et sa tête a comme enflé. Ayant, de plus, opté pour une coupe de cheveux volumineuse, elle présente le spectacle d’une montgolfière sur un corps de poupée.

Dans ses courriers, le long de ces années, elle s’était plaint du climat de la Silicon Valley. Elle disait que sa peau n’était pas adaptée à ce soleil et à cette sècheresse. Elle disait qu’elle s’ennuyait en Amérique, que la nourriture n’était pas bonne, qu’elle n’arrivait pas à se faire d’amis, et qu’elle traversait de nombreuses crises avec son mari. Ses mails ne rendaient compte d’aucune satisfaction. Pourtant, elle avait réussi ce qu’elle désirait le plus : trouver un homme stable pour former un foyer stable. Le mot de stabilité revenait constamment dans sa conversation.

Pour moi, sa réussite est ailleurs : s’être débrouillé pour s’installer durablement en Californie. Elle ne se rend pas compte qu’elle vit dans l’endroit le plus désirable du monde.

Nous nous promenons dans la bibliothèque, à ma demande. J’imaginais qu’elle chérissait ce lieu, qu’elle y venait pour lire, faire des rencontres, participer à des groupes de lecture ; ce sont des choses que les Américains font volontiers. Pas mon amie, qui n’aime pas trop cet établissement. Elle m’a donné rendez-vous ici à cause des places de parking gratuites.

Nous remontons la rue principale de Los Gatos. Ville toute neuve, construite depuis le développement des entreprises de hautes technologies, dans les années 90, une ville d’ingénieurs et d’informaticiens qui travaillent à Palo Alto, devenue trop chère. Ville de gens aisés, mais sans luxe apparent. Ville propre pour de jeunes familles, ville sans culture urbaine.

Nous prenons ma voiture pour aller dans un restaurant chinois dans un autre quartier, ou une autre ville. Je ne comprends pas tout ce que me dit mon amie. Elle-même n’est pas certaine de savoir si les noms qu’elle emploie désignent une commune, un quartier ou un centre commercial.

Le plus étonnant chez elle est son anglais. Je m’attendais à ce qu’elle devienne une anglophone accomplie, avec un accent américain. En Chine, au temps de notre aventure, nous communiquions exclusivement en anglais et j’aimais sa prononciation, sa précision dans les termes. Elle avait un bon niveau et, vu son âge et son environnement, après quatre ans passés en Californie, elle aurait dû, pensais-je, progresser immensément. Or, son anglais s’était détérioré. Elle avait gardé son accent chinois et elle avait perdu du vocabulaire.

C’est alors que j’ai compris qu’elle était tout simplement malheureuse. Elle ne lisait plus en anglais et ne regardait même pas la télévision américaine. A tout hasard, j’ai demandé en quelle langue elle parlait avec son mari, mais c’était absurde de ma part. Ils ne communiquaient plus du tout.

La Précarité du sage dans la Silicon Valley

Au bord du complexe de Google, Mountain View.
Au bord du complexe de Google, Mountain View.

Le président François Hollande est de passage dans la Silicon Valley, cela remue en moi de beaux souvenirs personnels. Tous les médias parlent de Google, de Microsoft, des nombreuses Startups qui font fortune en une nuit, mais pour moi, cette région est avant tout une matière, un climat, des rencontres, des saveurs.

Je me suis réveillé dans la Silicon Valley un peu par hasard. Je n’avais pas prévu de m’y rendre, mais comme j’étais en Californie, j’ai contacté mes amis américains, et des amis européens exilés en Amérique. A ma surprise, je connaissais pas mal de monde sur la côte ouest des Etats-Unis, et en particulier autour de la Baie de San Francisco.

Mes amis M. et L. élèvent leur petite fille dans une grande maison de la fameuse vallée. Californie. Soleil. Chaleur clémente. Universités. Fruits et légumes goûteux. La Californie est à bien des égards l’un des endroits les plus appréciables du monde. C’est une géographie bénie des Dieux. C’est pourquoi les Indiens Ohlone, notamment, y ont vécu heureux pendant des millénaires, et pourquoi nous, Européens, leur avons pris la place.

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La Silicon Valley n’est pas une « vallée de silicone », et encore moins une vallée pleine de femmes siliconées. D’abord ce n’est pas vraiment une vallée, mais une bande de terre séparée de la mer par une chaîne basse de montagnes, qui s’étend au sud de la baie de San Francisco, depuis Palo Alto jusqu’à, disons, Edenvale et Los Gatos. Une cinquantaine de kilomètres, le long desquels se concentrent les fameuses entreprises dont tout le monde parle.

Mes amis partaient à New York pour une semaine. Ils m’ont donc, sur un ton naturel, prêté leur maison, et m’ont laissé les clés d’une voiture. En échange de cette générosité, je les ai conduits à l’aéroport et ai effectué quelques menus travaux dans leur jardin.

Bay Area 1 033

La palissade en bois qui délimitait la propriété était en mauvais état. Je me suis échiné à la nettoyer, la récupérer et l’enduire d’une teinture protectrice. Tous les matins, je me mettais torse nu et je bossais vaillamment au soleil levant de la Californie. Ces séances de travail manuel me faisaient du bien. Elles me remettaient les idées en place, car la vie de voyageur peut s’avérer anxiogène quand elle ne peut s’adosser à une routine structurée.

J’avais la sensation de payer mes amis par les muscles, par des litres d’huile de coude. La transpiration me faisait du bien, elle calmait mes angoisses et donnait un sens à mes journée.

Puis je passais le reste de mes journées à explorer les environs. J’allais visiter le campus de Google, dans la commune de Mountain View ; admirer les premières églises des missionnaires, à Santa Clara ; les petits musées qui mélangeaient art contemporain et histoire de la Californie. Je ne manquais pas de passer du temps dans les bibliothèques publiques. Je conduisais lentement sur la crête de la montagne qui borde la Silicon Valley, avec vue sur les vignes. Car pour moi, cette région est avant tout un lieu agricole, plus qu’une pépinière d’entreprises innovantes.

Parfois je garais la voiture et m’aventurais quelques heures, à pied, sur les chemins qui se perdaient sur les monts privilégiés de Saratoga.

Le souvenir que je retire de mon séjour à la Silicon Valley est très mystérieux. Je n’arrive pas à faire la synthèse des images qui me viennent à l’esprit.

Voeux du maire

Début 2014, je me suis fait une joie d’assister aux vœux du maire de Villefontaine. La salle du théâtre de la municipalité était presque pleine, en majorité composée de seniors.

Le maire promet qu’en cette année électorale, il ne parlera pas de l’avenir, car cela doit faire partie de la campagne électorale, et il dresse un bilan sombre de l’année écoulée. Des usines ont fermé, et « l’international » a connu des guerres et des catastrophes naturelles. Heureusement, le département de l’Isère a plutôt bien tenu le coup, en termes de chômage, et a traversé la crise sans connaître trop de dégâts.

Vibrant hommage à une personnalité disparue. Edouard Méjean fut très actif dans le club de football et à l’association de la Cave littéraire. Il était aussi poète, et est salué comme tel par le maire, qui n’hésite pas à le qualifier de « génie de la poésie locale ».

On applaudit les quatre cents employés municipaux, et principalement Bernadette, qui les dirige.

Si la salle est pleine de vieux, il n’en reste pas moins que Villefontaine attire plus de jeunes que les autres villes. Beaucoup d’écoles doivent ouvrir. Petit point sur le débat des rythmes scolaires. Le maire ne se prononce pas, il laisse les associations débattre.

Panorama sur les équipements de la ville et les projets en cours, présentation de l’équipe d’adjoints au maire. Les projets concernent les « massifs floraux », le nouveau Casino, qui accueillera trois étages de logements au-dessus du supermarché, et le nouveau cimetière, car qui dit ville nouvelle, dit accroissement de population et morts en surnombre. Mourir ici est la plus belle preuve d’attachement à ce territoire.

Sur la même page du Powerpoint, on lit « Budget sain » et « Nouveau cimetière ».

Il y a enfin ce fameux « village de marques » qui verra le jour dans quelques années. « The Village » comme il est écrit dans le film d’animation. 80 boutiques haut de gamme viendront vendre des fringues de luxe dans cette ville populaire. 650 emplois directs pour la commune, avance le maire.

Il termine ses vœux en nous souhaitant un « loto gagnant ».

Après le discours du maire, on décerne quelques médailles et récompenses. Spéciale dédicace à la jeune Myriam Hanni, qui est passée à la télé. Elle ne fut pas sélectionnée par les jurés de Nouvelle Star, mais a été admirée par la France entière malgré tout. Myriam, qui confesse avoir toujours vécu à Villefontaine, nous chantera une chanson tout à l’heure, dans la salle Balavoine, où nous attend le verre de l’amitié et « quelques tranches ».

Villefontaine

Cela fait plus de dix ans que ma mère vit dans cet immeuble H.L.M. de Villefontaine, et que, grâce à elle, j’explore un peu sa ville d’adoption, cette excroissance urbaine de Lyon.

Dans les années 70, la France a lancé ce projet des « villes nouvelles », pour désengorger les grosses villes. Il y en a quelques unes autour de Paris, une près de Lyon, une près de Lille, une près de Marseille et une près de Rouen (pourquoi Rouen ? C’est très engorgé, Rouen ?).

Dans la nature, dans des champs ou autour de villages existants, on conçut et planifia des quartiers, des lotissements, des habitations de différents standings, des écoles, des salles de spectacles, des terrains de sport, des centres commerciaux et des lieux culturels. Tout y est artificiel, mais en même temps, les arbres y poussent comme ailleurs, et avec le temps, la vie humaine impose ses règles irrationnelles.

Près de Lyon, il s’agit d’un ensemble de villages du Dauphiné, qui a pris le joli nom de l’un de ces villages : L’Isle-d’Abeau. Le plus grand de ces villages, où habite ma mère, possède aussi un très beau nom : Villefontaine.

Avant d’être une « ville nouvelle », Villefontaine était un tout petit village depuis des siècles. Un village à l’histoire froide, sans développement, proche de l’équilibre thermodynamique. En témoignent les recensements démographiques, depuis qu’ils existent, c’est-à-dire depuis la révolution française. En 1793, il y avait 345 habitants. En 1911, il y en avait encore 345. En 1954, il y en avait toujours moins de 400.

Je suis prêt à parier que la population de Villefontaine s’est équilibrée à 350 âmes pendant des siècles et des siècles. Ses origines remontent aux temps obscurs du Dauphiné vivant.

Aujourd’hui, il y a 20 000 habitants. La démographie a explosé avec la création de la ville nouvelle. Et l’ensemble de l’Isle d’Abeau compte plus de 40 000 habitants.

Mais on ne le croirait pas car tout a été fait pour qu’on ne se sente pas à l’étroit. Les routes sont bordées d’arbres, et on n’imagine pas que des lotissements se distribuent de part et d’autres.

L’air n’est pas pollué, les lacs et les forêts nous rappellent qu’on est à la campagne, et pourtant l’autoroute est là, qui nous mène à Lyon en vingt minutes. Les constructions ont l’air d’avoir été pensées pour accompagner les vallons.

Les vues et les chemins sont nombreux et mystérieux. On traverse de fréquents bosquets, et l’on passe de barres d’immeubles à des réserves naturelles. Le promeneur reporter est ainsi sans arrêt déconcerté par la contigüité, finalement harmonieuse, des trafiquants de drogues  et des hérons cendrés, des mamies jardinières et des boucheries hallal.

Dans les aff(ai)res de mon père

Le sage précaire, orphelin, a intégré la chambre de son père, le temps que sa situation se décante. Il dort dans le lit de son père. N’ayant pas grand chose à se mettre, il enfile des vêtements de son père.

Parfois je sors de la chambre et j’aperçois mon reflet dans le miroir du couloir : « tiens, papa ! », me dis-je.

Je pousse le vice jusqu’à adopter le même rythme de vie que mon vieux : de longues siestes, des émissions de télé routinières, de petites promenades autour des lacs de Villefontaine.

Bien sûr, n’ayant pas 70 ans, je suis bien obligé de me sortir de cette léthargie pour aller travailler. Le sage précaire aimerait tendre vers l’inactivité heureuse, mais en attendant son hypothétique retraite, il mouille sa chemise, et le début l’année nouvelle fut plein de reportages, d’écriture, de recherche et d’enseignement.

Cela étant dit, dès que possible je mets mon hyperactivité entre parenthèse et reprends le rythme du retraité que je ne suis pas. Je ralentis la marche et redeviens mon propre père. Je m’assois volontiers dans le fauteuil que ma sœur – ce génie aux mains douces – a retapé et placé près de la fenêtre de sa chambre.

Comme mon père, je lis près de la fenêtre pour la lumière, et ouvre ou ferme la porte en fonction du degré d’intimité que je requiers.

Comme lui, je ne dis plus « j’écris », mais « je fais de l’ordinateur ».

 

La sagesse précaire parie sur François Hollande

Une vieille amie a fait son coming out : elle est de droite. Elle ne se limite pas à voter pour l’UMP. Elle milite, distribue des tracts, elle apprécie activement Nicolas Sarkozy, elle s’engage dans la campagne municipale de son parti, elle exprime un dégoût sans fond dès qu’elle évoque un socialiste. Sur les réseaux sociaux, elle étale une haine intacte vis-à-vis de François Hollande.

J’ai passé avec elle plusieurs soirées délicieuses. Elle cuisine admirablement et, quand elle vous invite, elle met toujours les petits plats dans les grands. Nous parlons politique. Elle n’imagine pas une seconde que François Hollande puisse être réélu en 2017. Elle est même certaine qu’il ne sera pas présent au second tour des élections présidentielles.

Nous en venons à faire un pari. C’est moi qui lance le pari : je t’invite chez Bocuse si Hollande ne passe pas le premier tour. Elle relève le pari. Elle m’invite chez Bocuse si Hollande se retrouve au deuxième tour.

C’est un pari onéreux, car la personne qui perdra devra débourser 500 euros. Mais c’est un pari gagnant-gagnant, car dans tous les cas, mon amie de droite et moi nous ferons une  bouffe mémorable.

Un ton léger (pour parler de sa mort)

Le cercueil de mon père, avant la crémation, 24 décembre 2013
Le cercueil de mon père, avant la crémation, 24 décembre 2013

Je ne le ferais pas pour n’importe qui, mais mon père me l’avait demandé spécifiquement. Il m’avait écrit que je pouvais dire ce que je voulais sur « sa mort et ses cendres », à condition que j’emploie pour cela un « ton léger ».La veille de noël, toute la famille s’est réunie au crematorium de Beaurepaire. La date était problématique. En France, la plupart des familles ont quelque chose de prévu le 24 décembre au soir, et il est bien rare qu’on puisse les motiver pour un événement socio-culturel dans l’après-midi.

Un oncle, un frère et un employé des pompes funèbres autour du cercueil de mon père.

La crémation de mon père était prévue à 15h00, ce qui laissait peu de temps aux invités pour rejoindre leurs convives du soir et leur bûche de noël.

Il y eut quand même beaucoup de monde. En plus de la garde rapprochée, des membres de la famille élargie ont fait le déplacement pour se recueillir. On est venu de Paris, de Normandie, de Poitiers, de Montpellier, et si le temps avait permis aux avions de décoller, on serait même venu de Bretagne.

Nous avions prévu de la bière pour tout le monde. Pour mon père, la bière fraiche était un élixir de vie. C’était son eau, son liquide, son élément.

Moi qui devais faire une allocution, je ne savais pas si j’aurais la force d’employer le ton léger que mon père demandait.

En fait, ce fut assez facile. J’avais suffisamment pleuré la semaine précédente, quand j’étais au chevet de mon père. Emotionnellement, l’orage avait lavé mon cœur quand mon père était vivant et souffrant. A partir du moment où il était mort, je n’ai plus eu de chagrin. La détresse avait fait place au travail du deuil, qui ne s’exprime pas par les larmes.

Les gens les plus tristes et les plus malheureux, dans l’assistance, c’était surtout ceux qui n’avaient pas pu assister à l’agonie et aux derniers instants de leur papy, leur frère, leur oncle.

Ce sont eux, finalement, que je ne voulus pas blesser en prenant un ton trop léger. A la tribune, j’ai raconté en quelques mots ce qu’allaient devenir les cendres qui étaient sur le point d’être produites sous nos yeux. Et j’ai lu la lettre que mon père m’avait écrite pour m’inviter à ne pas prendre sa mort au tragique.

Pour d’autres personnes, je participerai volontiers au concert des pleureuses, mais par hommage à l’esprit frondeur de mon paternel, j’ai fidèlement opté pour le badinage.

De la mort à l’amour

Le hasard a bien fait les choses. Le jour même de la mort de mon père, arrivait dans ma ville natale la femme que j’aime. Nous nous sommes rejoints le soir, dans un bel appartement de la Croix-Rousse.

Nous avons passé de belles journées, de belles soirées et de belles nuits.

Je suis passé du corps vieilli, malade et cadavérique de mon père, au corps magnifique, plein de jeunesse et de santé, de celle qui peuple mes rêves. Je me suis repu d’amour physique, de beauté, de fraîcheur. J’ai bu à cette source comme on boit à une fontaine de jouvence.

Je n’oublierai jamais cette journée, qui a débuté avant le lever du soleil, à veiller le corps jaune de mon père, et qui s’est terminée dans une chambre coquette, à aimer ton corps éclatant de blancheur

La vie s’est révélée digne d’elle-même, plus forte que la mort, merveilleuse et grandiose. La vie ne se laisse pas abattre par le chagrin et la détresse, et ça, c’est mon cadeau de noël de 2013.

La mort de mon père

J’ai eu l’étrange privilège d’assister à la mort de mon père.

Revenu du Brésil plus tôt que prévu, j’étais en France pour voir mon père et vivre à Lyon jusqu’à sa mort, ses obsèques et la période de deuil qui suivrait.

Lundi soir, ma mère vient me chercher à l’aéroport de Lyon, et mon frère médecin m’appelle pour me mettre en garde : l’apparence du père a beaucoup, beaucoup évolué. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lui rendre visite.

Mon frère me fait une confidence : d’après lui, mon père attend de voir tous ses proches une dernière fois avant de « lâcher prise ». Quand il m’aura vu, moi qui me promenais égoïstement en Amérique, les choses se précipiteront.

Mardi matin, le médecin du centre de soins palliatifs développe la même théorie. Ce qui veut dire que si j’étais rentré l’année prochaine, mon père serait resté en vie jusqu’à l’année prochaine. Ce qui veut dire aussi que si j’étais rentré plus tôt, il aurait été délivré plus tôt.

Je le vois dans sa chambre, et effectivement, c’est un tel choc de le voir défiguré à ce point que je n’ose pas l’embrasser. Je lui touche à peine la main. Je ne m’approche pas de lui, tâche de ne pas faire de grimace, essaie de sourire et de dire des choses légères. Il parvient encore à communiquer, à blaguer. Grâce à ma mère, il mange même un peu de soupe, et boit son dernier verre de bière.

Je suis heureux de l’avoir vu, mais le sentiment qui domine en moi, j’avoue que c’est le dégoût. Dégoût devant la vision et l’odeur qui se dégagent de ce corps cadavérique et meurtri. Je ne mange pas de la journée, et le soir, chez ma mère, le souvenir de mon père me coupe encore l’appétit.

Mercredi, il va encore moins bien. Il passe carrément une journée d’agonie. Ma sœur est là, elle a toujours été là, près de mon père. Un changement s’est opéré en moi. Je ne suis plus dégoûté. Je m’approche de lui et le touche. Il m’a fallu une journée d’acclimatation. Je lui prends la main, lui mets la main sur le front ou le crâne. Il me semble que cela l’apaise un peu. Je regarde les yeux de mon père, qui n’ont pas été touchés par les tumeurs. Je regarde passionnément ses yeux, qui sont le dernier endroit où sa faculté d’expression s’est réfugiée.

Mes frères sont prévenus et comprennent qu’il faut venir au plus tôt. Mon oncle Xavier aussi, qui fut choisi par mon père pour être l’aumônier des futures obsèques. Ma mère veille mon père toute la nuit.

Jeudi, j’apprends que la nuit a été très agitée, les médecins décident dans la journée d’endormir mon père pour qu’il ne souffre plus. Toute la famille est rassemblée, le soir, autour du lit. Mon père respire, il dort, il ronfle.

Cette nuit-là, c’est moi qui vais rester près de lui. Les infirmières installent un lit d’appoint pour que je puisse dormir. Je veux être ici à l’aube, car il paraît que c’est à l’aube qu’on meurt.

Dans la nuit, la respiration de mon père se fait mécanique. On sent que l’homme est déjà parti, et qu’il ne reste qu’un système respiratoire qui dépense ses dernières cartouches d’énergie. Réveil à 3h00, la respiration s’est accélérée, et fait penser à un moteur de locomotive. Réveil à 3h30, la respiration s’est fortement ralentie.

Je n’ai plus sommeil. La respiration est entrecoupée de longs silences. C’est long. Je récupère les lettres que je lui avais envoyées du Brésil, et les relis. Je me demande ce qu’il a pu penser de tout ça. Je les remets dans l’ordre, ajoute des titres et corrige des fautes. Fautes d’orthographe, fautes de style, fautes de goût. Je travaille sur mon lit pendant que mon père meurt tout doucement sur le sien. Tout est calme et serein autour de nous.

Vers 4h00, le silence se prolonge. Je vais voir les infirmières de nuit, qui viennent confirmer le décès. Je préviens tout le monde par téléphone et reste tout seul avec le cadavre. L’homme le plus important de ma vie, qui m’a inspiré et qui me guide, n’est plus.

Le sentiment qui domine n’est plus le dégoût, ni la détresse. C’est une sorte de bonheur. Je crois que mon père a connu une belle mort, entouré des siens. Il s’était longtemps préparé à rencontrer la mort, tout en ménageant les vivants.

Toute la famille est là, autour du corps, et nous voyons ensemble le jour se lever. C’était une belle vie que la vie de mon père. C’était un bel homme.

Lettres à mon père

Rio Recife Salvador 083

Je suis sur le point de terminer mon périple américain. J’étais parti pour dix ans, j’aurai tenu quelques mois.

Au moment de quitter la Californie pour m’envoler au Brésil, des nouvelles alarmantes me sont parvenues concernant mon père. Son état de santé s’était aggravé soudainement, je devais me préparer à rentrer d’un moment à l’autre.

Je suis quand même allé au Brésil, et là, lors de mes premiers jours à Rio de Janeiro, entre les mails reçus et envoyés, où les nouvelles étaient souvent contradictoires, je me demandais ce que je devais faire.

Rentrer immédiatement ? Mais je craignais que cela donne un signal épouvantable, un caractère d’urgence que, peut-être, j’étais le seul à ressentir. Car personne ne me disait qu’il fallait que je rentre. Et puis mon retour inopiné aurait pu causer du tracas et de l’encombrement à mes proches.

Je me promenais à Rio en pensant à mon père. Il y a de pires endroits pour penser à son père, surtout quand il fait un froid sibérien en France, et qu’une amie vous accueille dans un appartement d’Ipanéma, à une minute et demie de la plus belle plage de Rio.

Rio Recife Salvador 005

Le matin, avant le café, j’allais courir sur la plage, barboter dans l’océan atlantique, puis seulement je passais du temps sur internet, au café, pour aller aux nouvelles.

Ce n’est qu’au bout de quelques jours que j’ai su ce que je pouvais faire pour aider mon père. Lui écrire pour lui parler du Brésil. Essayer de le faire voyager un peu. Tâcher de le distraire, et, pourquoi pas, de le faire sourire en racontant des bêtises.

La seule chose pour laquelle je pouvais, à la rigueur, servir à quelque chose, c’était d’essayer de faire un récit de voyage balsamique. Ce que je voyais, ce que je ressentais, les idées qui me venaient, je mettais tout cela en forme pour mon père, pour faire entrer dans sa chambre d’hôpital un peu du vent océanique qui soufflait langoureusement sur Rio.

Mon père est un voyageur, et je pensais qu’il préférerait me savoir en voyage qu’à l’hôpital. Et puis, on le sait, il a beaucoup aimé l’Afrique. Les pages qu’il a écrites sur sa vie, que j’ai archivées sur ce blog, sont pleines de nostalgie pour sa vie africaine. Alors, je pensais, le Brésil, c’est tropical, c’est un peu africain aussi, cela pourra lui plaire…

J’allais partir de Rio pour le Nord-est, l’état de Bahia et de Pernambouc. J’allais ensuite passer une semaine à Brasilia, la capitale située au centre du pays, avant de retourner à Rio. Cela faisait une boucle dans le paysage qui pouvait être distrayante.

Rio Recife Salvador 079

Tous les jours, j’écrivais à mon père, et quand je le pouvais, quand j’avais un accès à l’internet, je lui envoyais des mails. Ma mère imprimait ces lettres et allait les lui lire à l’hôpital. C’est tout ce que j’ai trouvé pour me rendre utile.

C’est aussi la raison pour laquelle ce blog n’a pas été très vivant ces dernières semaines, mis à part les excellents débats sur la prostitution qui m’ont réjouis. Voilà enfin pourquoi je ne vous dirai rien du Brésil. Pour moi, le Brésil, c’est une communication privée, une confidence de fils à père.

D’autres ont fait des choses analogues avant moi. Bernard Giraudeau a écrit un livre qui avait pour but de faire voyager un ami handicapé. Y a-t-il d’autres tentatives de ce genre ? Je me demande si ce n’est pas un sous-genre du récit de voyage. Je n’ai pas lu le livre de Giraudeau, mais je le lirai dès mon retour en France, car je suis curieux de savoir comment il s’y est pris.