Le marché aux chevaux, ce que j’ai vu

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Rixe à Smithfield Horse Market

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Comme par hasard, moi qui étais présent sur les lieux toute la journée, pour faire un reportage circonstancié, j'étais en train de boire un thé et de lire l'Irish Times lorsque les coups de feu ont été tirés!

Le pire, c'est que je suis retourné au marché après les événements qui ont fait deux blessés, et que je n'ai rien remarqué. Les chevaux étaient toujours là, les marchands et les promeneurs, les forces de l'ordre aussi. Non seulement je n'ai rien vu, mais je n'ai rien su du conflit qui a opposé deux familles sur la place du marché.

Cette habitude, que j'ai, de rater les moments dramatiques, est-ce une chance ou une poisse ? Je ne suis jamais capable de témoigner que de petites fleurs, d'étoiles qui brillent et de chevaux qui hennissent.

Alors je laisse à d'autres le soin de montrer les images de l'échaufourée.

Tullyquilly (5) Animaux et poésie

Le parc de Tullyquilly qui me paraissait trop grand pour un homme seul, a bénéficié d’un sacré renfort. D. a fait appel à des volontaires qui, par le biais d’un site internet, proposent leurs services à des fermiers bio dans toute l’Europe.

Cet été, le cottage a donc accueilli des jeunes Français, Allemands et Irlandais, qui se sont relayés pour soigner les arbres, jardiner ou refaire des murs. En bon historien de l’Espagne du XXe siècle, D. les appelait ses « International Brigades ». Comme il me l’a écrit en août, lorsque nous cherchions une date pour que je puisse y retourner, Tullyquilly n’a jamais été aussi beau.

Avec les poules qui picorent un peu partout, quand elles sortent de leur poulailler, les oiseaux un peu partout et les insectes, le mouvement dans le parc s’est accru par rapport à l’année dernière. Grâce au travail des brigades internationales, le cours d’eau qui délimite le terrain au sud est plus accessible, ainsi que les chevaux des voisins. De l’autre côté, ce sont les moutons et les brebis, tous tondus, qui bordent le verger et la partie nord-ouest du parc.

D. possède une énergie monstrueuse. Incapable de se reposer, il est constamment en train de se projeter et de vouloir planter de nouvelles fleurs, de nouveaux légumes, de nouveaux arbres. Plus le temps passe, plus Tullyquilly est beau, et plus le travail requis est accablant. Je ne sais s’il sera possible de trouver un point d’équilibre, où la profusion sera suffisante pour D., et où l’entretien pourra être assumé par un homme seul. Ou bien s’il faudra toujours trouver des moyens supérieurs et faire appel à toujours plus de personnes.

Cependant, il faut reconnaître que D. sait prendre soin d’une terre. Des amis d’études de l’ancien propriétaire sont venus il y a quelques jours. Ils ont été rassurés de voir que le terrain était entre de bonnes mains. Ils ont pu voir que D. aimait les arbres avec autant de fanatisme que le vieux haut fonctionnaire. Ce dernier, nous ont-ils appris, était un républicain, ce qui m’a surpris vu le taux de loyalistes du village, et sa popularité. Ils nous ont dit aussi que l’ancien propriétaire avait toujours été très intéressé par l’art et la culture, et qu’eux aimaient se foutre de lui pour cela. Auto-dérision d’Irlandais britanniques qui, en se faisant passer pour de grossiers personnages, voulaient rendre un dernier hommage à leur vieil ami qui avait jeté ses dernières forces pour construire Tullyquilly. 

D. leur offrit le café et leur fit faire le tour de la propriété. Plus que prendre soin d’une terre, D. sait habiter un lieu. C’est une chose difficile, c’est un don que de savoir rendre un lieu habitable et accueillant. Il faut savoir donner de la vie. Peu de gens savent vraiment donner de la vie. J’en sais quelque chose, moi qui, le jour où je devais planter des arbres fruitiers, trouvai le moyen de creuser une tombe à la place. Ce trou, absurde et funeste, est aujourd’hui recouvert et presque oublié. Moi, je ne sais pas donner de la vie. Je sais habiter les lieux à condition qu’ils aient été rendu habitables par d’autres.

Ce que je sais faire, c’est regarder les paysages, les célébrer, en chanter les louanges. Je n’aurai été que le poète de Tullyquilly, sans autre utilité remarquable, et c’est tout à l’honneur de Daniel que d’avoir laissé une place à un poète précaire dans son territoire en progrès. 

Architecture et Art nouveau (2) Le miel du capitalisme

Je suis sorti abasourdi des Galeries Lafayettes et, dans la foulée, par hasard et sans préméditation, je suis entrée dans une banque. Pourquoi, je ne le sais plus.

Qu’est-ce qui m’a fait pousser la porte d’une banque, mes ailleux ?

Là, une émotion m’a saisi qui me poursuit depuis des semaines.

ste-generale-1.1283080359.jpgPhoto : journéesdupatrimoine.culture.fr

Ce dans quoi j’entrais était d’une audace extraordinaire. La lumière tamisée, brune. Quelque chose de sucré et d’animal dans l’atmosphère.

C’était encore la « Belle époque » qui s’exprimait, mais différemment que dans les Galeries Lafayette, de l’autre côté de la rue. Comme dans le grand magasin, le plafond consistait en une verrière en dôme, mais ici, l’impression donnée était plus calme, plus intérieure, plus chaleureuse.

XXe siècle commençant, couleurs étranges, passant du vert au noir par le beige, l’or et l’ocre « terre sienne ». Un espace immense où l’on se sent devenir insecte. Un insecte bien à l’abri. Verre, béton armé et métal, on était en plein futurisme. Je me promenais, incrédule : je savais que j’étais dans un lieu construit un siècle plus tôt, et en même temps, les poutrelles en métal apparent, les espaces de travail ouverts, la diffraction de l’espace me paraissaient très contemporains.

ste-generale-2.1283080499.jpgPhoto : paris-en-photo.fr

Parfois, on se sentait dans un hall de gare, mais une gare silencieuse, secrète, pour des voyages sans train et sans déplacements. A d’autres moments, cela faisait penser à une église. Gare, église, tout cela ne devient un peu confus.

Oui, il y a quelque chose de sacré dans l’atmosphère, dans les formes et dans les couleurs. Du sacré et du sucré.

Je sais d’où venait l’impression de sucré. De la ruche. C’était une architecture organique, qui prenait modèle sur les constructions animales : ruches, termitières, terriers. Ce bâtiment est plein d’alvéoles et de niches, de gîtes.

ste-generale-3.1283080563.jpgPhoto: suri.morkitu.org

C’est l’agence centrale de la Société Générale, boulevard Haussmann. Avec l’opéra et les Galeries Lafayettes, elle forme un triangle impressionnant, où se mèlent l’argent, les échanges, l’art et la musique.

Il ne faut pas rater la visite jointe de ces deux grands joyaux de l’art nouveau : la banque et le grand magasin. Aux Galeries Lafayettes, la verrière et le décor ont pour effet d’étourdir le passant pour lui faire dépenser toute sa fortune. A la Société Générale c’est le contraire : l’architecture cherche à rassurer le client, intérioriser ses angoisses, afin de l’encourager à économiser, à thésauriser, à enfouir sa fortune dans la magnifique « Salle des Coffres » rutilante.

D’où la ruche et les alvéoles, pour rappeler le génie conservateur des abeilles.

C’est la première fois que je rencontre ce phénomène. Une architecture centrifuge et une architecture centripète. A deux reprises, les années 1900 nous font tourner la tête, mais là pour sortir de soi, et ici pour descendre en soi, au fond de son moi capitaliste.

Saisir, à voix basse

« Disgrace », le film

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Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

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En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

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La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux. 

Voyager allongé

 

Le bateau gonflable est le meilleur, et peut-être le seul, moyen de voyager allongé.

 

Je me cale au fond du bateau, entre mon sac que j’entoure de mes jambes, et le bord arrière. Les pieds en l’air, je suis dans la position idéale pour voir le monde en contreplongée, surtout les arbres et les oiseaux. Sur les rapides, je pousse sur mes jambes et me dresse pour ne pas trouer le fond du bateau sur les pierres. 

 

C’est une position qui me plaît et qui me convient, mais dont je voudrais ne pas abuser. Etre allongé dans le lit d’Anna Livia et et se souvenir de ce vers de Clément Marot : 

 

Il n’est que d’être bien couché

 

Je compte aussi écrire sur la toile du bateau, au feutre indélébile, des poèmes et des textes, pour avoir toujours à portée de regard des choses à méditer. J’y mettrai des écrits des grands Anglais, surtout les Romantiques qui n’aimaient rien tant que dormir à la belle étoile. Je pourrai y mettre aussi, si j’ai la place, le chapitre de Finnegan’s Wake consacré à la Liffey, personnalisée en Anna Livia Plurabelle. 

 

J’ai dès lors peut-être trouvé le moyen de satisfaire mon désir d’aventure en ménageant mon irrépressible paresse. J’ai, en effet, une terrible inclination à agir au lit, que ce soit pour lire, écrire ou faire la conversation. (Les Anglais ont un même mot pour désigner la conversation et l’acte sexuel : intercourse. En toute rigueur, il faudrait dire sexual intercourse pour le distinguer d’un échange tout simple de paroles, mais le terme est tellement connoté que si l’on dit qu’on a eu un intercourse avec la dame des impôts, on est sûr de provoquer le rire. C’est idiot, d’ailleurs, car les dames des impôts ont autant le droit que les autres d’avoir des sexual intercourses.)

 

Voyager allongé, c’est le comble de l’aventure précaire. C’est l’aventure pour les explorateurs fatigués, sans grande ambition, et qui peuvent affronter la pluie à condition qu’ils puissent dormir, bercés par le son du vent dans les branches, et par les remous du courant.

 

Enfin, c’est le voyage au ras du sol, au ras de l’eau, au plus près du miroitement du monde. Si cela n’est pas suffisant pour établir la supériorité du voyage allongé sur les autres façons de voyager, alors je ne sais pas ce qui le sera jamais.

« Disgrace » de J.M. Coetzee : la vie mystérieuse des chiens et des hommes

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Voilà un roman extraordinaire. Il a fallu une ascèse rare de la part de l’auteur pour le concevoir et l’écrire.

C’est un roman qui rend justice à la fiction et à l’intrigue. Kundera disait que le roman abordait des réflexions qui n’étaient pas ou mal prises en charge par l’écriture factuelle. Coetzee met ce principe en application. Sur des sujets comme l’animal, l’animal en nous et la vie des animaux, des chiens en particulier, il nous guide vers des territoires de sensations et de réflexions que, pour ma part, je n’avais jamais imaginés.

Un professeur de 52 ans, doublement divorcé, couche avec une étudiante, ce qui provoque sa « disgrâce ». Renvoyé de la fac, il va chez sa fille qui vit seule dans une ferme. Elle s’occupe de chiens, dans des cages, et est en relation avec la SPA locale qui s’occupe de faire mourir les animaux le plus paisiblement possible. Tout cela est très sec, comme une terre désertique, très peu sentimental.

Tout ce beau monde est blanc, et nous sommes en Afrique du sud, il fallait bien que des Noirs apparaissent. La fille du héros est aidé par un Noir, qui, petit à petit, rachète l’ensemble de la ferme, grâce à des aides de l’Etat qui favorisent l’installation des Noirs dans l’agriculture du pays, depuis la fin du régime d’Apartheid. Le roman fait croiser ces deux thématiques (Noirs/Blancs et animaux/humains) d’une manière tellement intriquée qu’elles s’intervertissent et se décroisent, comme une belle fugue, jusqu’à nous faire penser que le genre humain se transforme en s’incarne en ce grand Noir triomphant, à la sagesse cruelle, qui aide la fille du héros mais qui va tout posséder. On en vient à penser que l’ « homme blanc », quant à lui, tombe en disgrâce, avec ses instincts de chiens qu’il essaie de spiritualiser, et sa morale abstraite qui ne touche plus terre.

Ce livre n’a rien d’une leçon. Les conflits ne sont pas résolus, le lecteur est laissé désemparé devant des oppositions indépassables. La fille du narrateur est violée par trois Noirs, sans doute des proches de son propre voisin/ouvrier. Comme par hasard, le grand Noir était absent quand elle se fait violer, et il est possible que ce crime soit une machination pour la faire vendre sa ferme et partir. La fille sombre dans la dépression, sans vouloir partir et sans vouloir se révolter non plus. Elle se découvre enceinte et veut garder l’enfant du viol. L’un des violeurs continuent même de fréquenter la maison du grand Noir. La fille est prise dans un sentiment contradictoire qui est trop grand pour elle. Elle sent que tout cela est inacceptable mais que c’est en même temps inévitable : les Noirs reprennent leurs terres, ils ensemencent leurs terres et les femmes blanches qui y sont. Ils réoccupent le terrain et elle ne veut pas fuir devant cet état de fait. Le grand Noir – sans doute instigateur de ce viol collectif – propose même de l’épouser (il a déjà deux femmes) pour la protéger et devenir le gérant de toute la ferme. Elle accepte. Son père, le héros du roman, est ulcéré car il voudrait la voir partir en Europe, recommencer sa vie. Il dit : « C’est humiliant. »

Sa fille : « Oui c’est humiliant. Mais c’est peut-être un bon point de départ pour recommencer. C’est peut-être ce que je dois apprendre à accepter. Repartir du sol. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité.
– Comme un chien.
– Oui, comme un chien. »  

L’idée de la dignité des animaux n’est jamais abordée de manière explicite, mais on sent, par degrés, la présence de ces êtres mystérieux et muets. Une fascination s’empare du lecteur, une sidération devant leur vie, devant la gratuite cruauté des hommes. C’est un roman étrange.

Curieusement, la seule chose très mal faite dans ce roman, ce sont les scènes de sexe. Quand le quinquagénaire baise l’étudiante, on n’y croit pas une minute. Même chose quand il baise la repoussante responsable de la SPA, dont le corps n’a même plus de forme. Coetzee traite ces scènes comme des formalités, comme si le sexe était une activité normale, comme de faire des courses. Pourtant, le roman tourne autour de ça, de l’instinct sexuel, de la pudibonderie absurde de nos sociétés « blanches », du viol comme impôt et réparation des spoliations passées, de la torture que fait endurer le désir, le sien propre et celui des autres. Du désir comme chose humaine ou inhumaine, ou animal.

Alors pourquoi ces scènes incompréhensibles, où une belle jeune femme se laisse aborder par un prof qui n’est même pas charmant, qui n’a aucun charisme sur ses étudiants, et pourquoi se laisse-t-elle aller jusqu’à faire l’amour par terre, un après-midi d’orage ? La chose est décrite sans même qu’on comprenne que peut-être la fille ne s’appartenait plus, qu’elle était sous influence, sidérée et donc, virtuellement violée elle aussi. L’absence de tout érotisme dans la prose de Coetzee me paraît intéressante, car c’est le signe d’une sexualité sans désir, mécanique, qui est devenue seulement un signe. L’impression donnée est que même les chiens sont plus doués pour le plaisir que nous.

La vie des chiens semble être un sujet de grande ampleur pour nos écrivains contemporains. Disgrace a été écrit quelques années avant Un chien mort après lui de Jean Rolin. Une oeuvre fictionnelle, une oeuvre factuelle, aucune des deux ne cherchent à donner de réponses définitives à des questions de société ou à des questions philosophiques. Les deux cherchent, à mon avis, à entrer dans des régions de notre vie, des régions d’animalité si l’on peut dire, que le commun des mortels oublient de visiter ou occultent tout bonnement.

Donner voix au chien en nous, au mouton en nous, à l’inhumain qui est la part la plus grande de notre vie, c’est certainement une des nobles tâches de la littérature.

« Un chien mort après lui » de Jean Rolin : vivre dans un monde sans pitié

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Jean Rolin aime-t-il les chiens errants ? Après avoir lu les 345 pages de ce livre, mon impression est qu’il les craint autant qu’il est attiré par eux. Dès le premier chapitre, situé au Turkménistan, le narrateur se fait attaquer par une de ces bêtes féroces, ce qui n’invite pas aux bons sentiments : « Et c’est ici que pour moi le film s’arrête, (…) sur cette image où l’on me voit, le visage déformé par le hurlement que je suis en train de pousser, brandissant un lourd morceau de fer contre le chien qui attaque avec un grognement sourd. » (p.20). Le dernier chapitre se passe, lui aussi, au Turkménistan, sur la mer Caspienne ; le narrateur s’apprête à retourner sur l’île où il avait rencontré cette bête malveillante :

« Et les chiens ? Les aurait-on massacrés ou se seraient-il multipliés ? Dans la seconde hypothèse, me ferait-il fête, comme à un vieil ami qui s’est longtemps absenté, ou bien, reprenant eux aussi leur travail au point où ils l’avaient laissé, s’efforceraient-ils à nouveau de me dévorer ? »

Ce livre ne ressemble pas aux autres livres de Rolin, car aucun de ses livres ne ressemble aux autres. Jean Rolin arrive à chaque fois à être rigoureusement le même, et à se renouveler profondément. Il reste, depuis les années 1980, un écrivain du voyage, des territoires et de leur mémoire, des paysages, urbains ou ruraux. Et pourtant chaque livre est profondément différent du précédent, dans sa structure et dans son projet.

Un chien mort après lui (P.O.L., 2009) est un des plus étrange, un des plus insaisissable. Le narrateur cherche à voir, à décrire et à comprendre les chiens errants, tout autour de la planète. Il court le monde et les bibliothèques à la recherche des chiens sauvages. On le suit sur tous les continents, on reconnaît des lieux et des personnages des livres précédents. On a connu Marijana à Sarajevo, celle qui dit au narrateur lorsque celui-ci lui caresse le cou : « Oh! Jean, don’t be stupid » à la fin de Campagnes (Gallimard, 2000). On retrouve Marijana en Australie, alors que Rolin fouine sur le désert à la recherche de dingos, canidés sauvages entre le chien et le loup, qui l’intéressent particulièrement. Marijana a émigré après le siège de Sarajevo et vit maintenant avec un Croate du nom de Vlado. Maintenant que j’en parle, j’ai l’impression qu’elle est apparue dans un autre livre de Rolin, mais je ne me rappelle plus lequel (serait-ce Chrétiens ? Ou Dingos, plus vraisemblablement…).

On lit le livre, tendu vers les chiens errants. C’est une des grandes constantes de la littérature des voyages, les animaux. Je ne sais à quoi c’est dû, mais il est fréquent que les récits de voyage donnent aux animaux et aux hommes une proximité qui leur est refusée ailleurs. Peu, ou pas de livres, ont été à ce point concentrés sur les chiens errants, qui sont pourtant hautement significatives pour nous. J’ai écrit un billet, il y a deux ans, qui disait qu’à mon avis, les chiens errants faisaient peur et scandalisaient car ils gardaient l’apparence d’animaux domestiques et familiaux, tout en participant en fait à la forêt des animaux sauvages, ce qui créait un malaise, comme on peut le ressentir devant un fou, ou devant un regard humain dans un corps d’animal.

Chez Rolin, la fascination est plus intéressante car elle ne se dévoile que petit à petit, et le lecteur comprend que leur intérêt est multiple pour l’écrivain. D’abord, ils sont « errants », donc précaires, comme lui, instables et toujours aux aguêts. Mais aussi, on apprend que leur sauvagerie les ramène en fait aux origines de la domestication de l’espèce. C’est dès lors à un voyage dans le temps que nous sommes conviés. Il y a des dizaines de milliers d’années, lorsque, du loup, une sous-espèce s’est progressivement adaptée à la vie près des villages humains et de leurs décharges organiques, pour finalement devenir domestique. Les chiens errants sont donc un retour en arrière ; ils remontent vers le loup, ou vers un stade antérieur de l’évolution. Il y a un mystère fondamental dans le chien, surtout lorsqu’il décide de se mettre en marge de la vie des autres chiens. Il pose des questions aux historiens naturels, qui débatent et écrivent des ouvrages, que Rolin prend soin de nous rapporter. Un voyage dans les hypothèses scientifiques sur l’origine du chien.

Jean Rolin ne donne aucune conclusion sur la question. Ce qui reste, ce sont des images et des évocations puissantes : la vie de ce chien, mi-sauvage mi-domestique, dont on ne sait s’il donne une image de liberté ou d’esclavage ; de férocité ou d’intelligence. Le chien errant devient un être à part ontologiquement, autonome parmi l’ensemble du règne animal. Témoignage vivant du néolithique et adaptés aux mégalopoles, il invente une relation intelligente avec l’homme, et il est curieusement soutenu et protégé par les populations locales lorsque les autorités veulent s’en débarrasser. Compagnon d’armes et kamikase involontaire en temps de guerre, il lui arrive de raccompagner les ivrognes à la maison, dit la légende, dans certains villages d’Amérique latine.

Ce livre est donc une méditation, non pas sur l’humain, mais sur la vie elle-même, la survie, les efforts qu’il faut faire pour rester en vie, avec ou sans dignité. Le monde étant, dans la majorité des cas, pauvre, malade, désespéré et en guerre, il faut bien que des écrivains prennent la responsabilité de parler de ces bêtes et de ces hommes qui cherchent les moyens de s’en sortir, sans héroïsme. Jean Rolin le fait avec élégance, sans sentimentalité et dans une prose impeccable.

C’est aussi, comme toujours avec Rolin, un livre de voyage. Non pas un récit linéaire, mais un récit de voyage quand même, éclaté et déstructuré. Les chapitres vont de lieux en lieux sans respecter la chronologie des déplacements, mais en suivant une logique narrative qui vise à faire le portrait de l’écrivain en chien errant. Il s’agit, en quelque sorte, d’un condensé des voyages que Jean Rolin a fait ces dernières années. En prenant le chien comme fil rouge, il revient sur de nombreux lieux où il est allé, soit comme reporter, soit comme simple voyageur. Lorsque je l’ai rencontré, dans un café de Bastille, il m’avait parlé de ce livre qu’il écrivait sur les chiens, et sa conversation était pleine de noms de villes. Loin de vouloir m’impressionner, il suivait la pente de son projet du moment, qui était de faire un « livre-monde », un livre universel où l’écrivain va partout, met son nez dans tous les recoins du monde, comme un chien qui s’immisce et fait son trou partout. Le fait de commencer et de terminer Un chien mort après lui par le Turkménistan est un signe : rares sont ceux qui ont eu la possibilité d’entrer sur ce territoire fermé. L’écrivain montre par là qu’il est un voyageur aguerri, qu’il peut entrer partout, comme l’avaient fait Ella Maillart et Peter Fleming dans le Turkestan chinois dans les années trente.

La différence entre Maillart/Fleming et Rolin, c’est que les premiers nous avertissent que le territoire qu’ils s’apprêtent à traverser est interdit aux étrangers ; alors que Rolin se trouve au Turkmenistan avec le même naturel et la même méfiance que s’il était rue de la Clôture, reniflant et sentant le vent tourner, rôdant le long des rivages en quête d’un petit quelque chose à ronger, d’un cul à flairer ou d’un endroit où dormir.

Sculptures sacrées Ming

Les touristes oublient souvent de visiter Nankin. Ils donnent à la Chine quelques jours ou quelques semaines, et Nankin ne peut se faire une place entre Shanghai, Suzhou et Hangzhou. Elle reste donc une ville où l'on se promène sur les vestiges nombreux de l'époque Ming sans personne pour nous marcher sur les pieds. Le tombeau du premier empereur Ming, qui avait fait de Nankin la capitale de l'empire, est protégé des mauvais esprits par des animaux, des fonctionnaires et des soldats qui longe une "allée sacrée" dans la Montagne Pourpre et Or.

Les sculptures du XIVe siècle, faites dans des blocs de marbre, m'ont toujours impressionné. Des chats s'y prélassent, des étudiants s'y prennent en photo. Le paradoxe est qu'en montant sur les animaux, on détruit le patrimoine, indéniablement, mais que les fesses des visiteurs polissent la pierre et lui redonnent un lustre éclatant. Ce que l'on ne voit sur l'éléphant, trop grand pour être escaladé.