Rêver de confluences

Une rêveuse devant un chantier de la Confluence
Une rêveuse devant un chantier de la Confluence

 Que deux grands cours d’eau se rejoignent, c’est déjà très beau et mystérieux, mais qu’une ville ait la possibilité d’aménager le quartier qui se situe à la confluence, c’est une chance unique, dans la vie d’un administré.

Qui chantera les rêves et les désirs des administrés ? Les sanglots et les éclats de rire des riverains d’arrondissement ? Qui saura tirer des larmes avec les dilemmes, les remords et les drames intérieurs des fonctionnaires lyonnais ?  

Tout le quartier sud de Lyon, depuis la gare Perrache jusqu’à la confluence du Rhône et de la Saône, sont en chantier. Il s’agit d’en faire un lieu d’habitation, mais aussi de « loisirs urbains » et de culture.

Le bassin, le "parc nautique" ou la "darse"

Ce que je regrette le plus, quand je me promène sur le chantier, et quand je regarde les films documentaires qui exposent le projet, c’est l’absence de création d’emploi. Pourquoi n’avoir pas mis des usines et des ateliers ? Ce quartier était voué au travail autrefois. Il y avait les docks et le marché de gros. C’était un quartier à forte culture ouvrière, dans une ville dont on oublie trop vite qu’elle fut un haut lieu ouvrier de France.

Au lieu de cela, on n’a pensé qu’à loger des familles qui auraient envie de promener leurs chiards et leurs chiens dans des parcs aérés. Je n’ai rien contre les familles, bien au contraire, mais pour qu’elles promènent leur chien et leurs états-d’âme, les familles, il faudrait d’abord leur donner du travail!

Je regrette vivement que les villes contemporaines se projettent comme lieu de loisir et de détente. Il faut pouvoir mélanger le travail et le loisir, je n’en démords pas. Dans ce quartier par exemple, plutôt que de prévoir partout les éternels « restaurants-cinéma-galleries-lieux culturels », qui ne devraient pas avoir cette dimension générique interchangeable, je préconise qu’on installe des usines et des laboratoires de recherche, axés sur les énergies renouvelables, ou sur n’importe quoi d’autre à la mode.

Cela ne signifie pas que je sois contre ce bassin qui a été creusé pour l’occasion.
Au contraire, je croyais que c’était la remise à neuf d’un ancien bassin industriel, comme il y en a dans les villes à canals et à docks. A Dublin par exemple, les bassins, entre le fleuve et les canaux, datent du XIXe siècle et sont de superbes lieux de vie et de travail. C’est sans aucun doute inspirés de ces villes portuaires que les architectes de Confluence ont voulu creuser ce bassin.
Oui, c'est une sorte de bassin
Oui, c'est une sorte de bassin

 On se demande ce qu’on y fera, cependant. J’espère qu’on pourra s’y baigner, parce que les étés à Lyon sont parfois très chauds. C’est peut-être là qu’il faudrait inventer des plages.

En attendant, cela crée un espace lumineux dans le quartier, reflétant le ciel, et il ne faut jamais se priver de réflexion, quand l’occasion se présente.

Ce qui me plaît surtout, c’est que ce bassin étant creusé, il sera toujours possible de reconvertir ce quartier en lieu de travail. En cas de nécessité, les bateaux pourront toujours accoster ici pour que les administrés, redevenus des dockers, ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être au fond de leur coeur, déchargent les marchandises  et chantent des chansons de marins. Lyon redeviendra un haut lieu de l’industrie, du commerce et des échanges. Et par ce biais, la ville redeviendra un lieu de rêve et d’évasion. On repensera à la mer, à l’Italie, à la Bourgogne et à la Suisse, on se retrempera dans l’aventure, mais en s’éloignant de cette conception « ville-parc » qui ne profite qu’à ceux qui ont déjà les moyens.

Logements bleus sur fond bleu
Logements bleus sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu

 

Logements gris sur fond bleu
Logements gris sur fond bleu

Eglise Saint-Nicolas, Carrickfergus

carrickfergus-18-jan-09-030.1232475098.JPG Lire la suite « Eglise Saint-Nicolas, Carrickfergus »

La maison de Germain

Elle se situe au centre d’un village des Corbières. Non pas au centre du centre, mais sur la place de l’ancien lavoir. Or, le lavoir, dans une société traditionnelle, c’est une forme de centre, comme la place du four ou celle de l’église. Chez les Dong, en Chine du sud, les villages sont construits autour d’un centre complexe où se trouvent des bassins d’eau, la tour de la cloche (Gu Lou) où les hommes trouvent l’ombre, et un théâtre en bois, où les villageois chantent, dansent et se racontent leurs mythes. L’ancien lavoir du village de Germain est donc un peu le lieu des prodiges mythiques, des fantômes de lavandières, un lieu qui résonne encore des éclats de voix féminines qui venaient utiliser l’eau autrefois.

C’est une maison de maître, vieille d’un ou deux siècles, sans jardin mais avec une grande cour et une grange.

Germain Malbreil habite sa maison comme si cette dernière était une extension de son propre corps. Elle est très grande, beaucoup trop grande pour un homme seul, mais c’est cet espace que Germain habite, c’est dans cet espace qu’il invite ses visiteurs, qu’il les distribue et les fait voyager.

La maison possède à l’étage de nombreuses pièces qui sont autant de chambres d’amis. Comme Germain a beaucoup de visites, sa maison est souvent occupée, et les chambres sont attribuées avec soin. Elles ont des noms. Moi, selon l’époque et ma situation maritale, je suis logé dans la « chambre de Dorothée », ou dans la « chambre bleue ». Je n’ai jamais eu droit à la « chambre blanche », qui semble être plus ou moins réservée à des invités de marque, plutôt féminins, et possédant un coefficient d’intimité avec Germain plus élevée, comme son ex-épouse, par exemple.

Grâce aux inondations que la région des Corbières à connues dans les années 2000, les assurances ont permis de refaire à neuf les salles du rez-de-chaussée, le bureau, le salon, la cuisine et la salle à manger. Chacune de ces pièces est extrêmement individualisée, ma préférée étant peut-être le bureau : murs d’un rouge profond, doté d’une méridienne et des plus beaux livres de philosophie antique, médiévale et classique que l’on puisse imaginer. C’est un endroit de paix, de dialogue et de réflexion. Germain s’y assoit tous les jours, y écrit son journal, ses lettres et son Traité des passions de l’âme.

Quand il était mon professeur de philosophie, à l’université de Lyon, il me parlait déjà de ce traité des passions qu’il rêvait d’écrire, « comme Descartes », disait-il en souriant. Il prenait des notes depuis des années, peut-être des dizaines d’années. Il avait déjà publié quelques articles sur les passions qu’il jugeait primordiales. La colère, l’avarice. C’est une profonde originalité, en philosophie, de considérer l’avarice comme une passion première, car le commun des mortels la verrait plutôt comme une passion hybride entre la cupidité, la convoitise, la peur de perdre, l’insatisfaction, l’inquiétude…

Or, avare, Germain ne l’est pas, ou s’il l’est, il est parvenu à sublimer son avarice pour la transformer en une forme de don. Posséder des espaces, aimer accumuler de grands espaces variés, y projeter son esprit, s’en soucier. Posséder des espaces pour y accueillir des amis et de la famille. Considérer la maison comme un décor de théâtre, les visiteurs comme des comédiens changeants, et voir comment le décor s’accorde aux invités. Ou plutôt, faire jouer à la maison, à chaque visite, un rôle différent. Car la maison réagit différemment selon les personnages en présence. Pour Germain, cette maison est un peu un être vivant, qui a son rythme, sa respiration, ses humeurs. Quand trop de monde la peuple, c’est lui qui étouffe; et qui s’en va, laissant les clés aux visiteurs.

Et le besoin d’espace de Germain se confond avec le besoin de la maison d’abriter aussi des espaces libres, des espaces en friche, ou en attente. Plusieurs pièces, au-dessus de la grange, auraient besoin de travaux pour être habitables, mais Germain les préfère pour l’instant en l’état. Elles gardent ainsi une puissance, une potentialité dont la maison a besoin. Germain fait visiter ces lieux inhabitables, ainsi que les combles, il les considère avec autant d’affection que toutes les autres pièces de la maison, mais c’est dans leur dimension inachevée qu’il les aime, donnant ainsi une ouverture à l’imagination et aux rêves, « ici je verrais bien cela, là-haut on pourrait faire cela ». La maison reste inachevée car elle est en devenir, les pièces inoccupées jouent un rôle de réserve, de possible, de virtualité.

Cet ensemble est soigneusement enclos dans un carré. C’est l’aspect chinois de la maison de Germain. Une délimitation stricte et des dimensions modestes, à l’intérieur desquelles l’usage tend à faire proliférer les lieux et tend à l’infinité de l’espace. Les jardins de Suzhou ne font rien d’autre.

Une femme des années 2010

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L’un des plaisirs de vieillir, c’est de voir ce que tout le monde devient autour de soi. Quand on retrouve des copains et qu’on discute, on se sent parfois rétroprojeté dans les années 90. Parfois, c’est le contraire, on se sent tiré vers des temps qui sont clairement devant soi, ou même hors de sa portée.

Il en est des individus comme des sociétés. Certains sont historiquement « froids » pour parler comme Lévi-Strauss. C’est-à-dire qu’ils cherchent, inconsciemment peut-être, à rester au plus près d’un équilibre originaire. J’appartiens à cette catégorie, je crois. Ils changent, vieillissent, déménagent, se lancent dans des aventures, mais toute leur vie est intact. On pourrait prédire ce qui adviendra d’eux dans vingt ans.

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Et puis il y a les individus comme Françoise. Quand je la revois, je vois une femme qui a fait la synthèse entre sa jeunesse et la suite de sa vie pour se lancer dans des projets fous. Elle s’est mariée, a fondé une famille, a monté une affaire dans l’hôtellerie et une affaire dans l’art contemporain (une galerie, quoi). Dans le même temps, elle a fait construire une maison extraordinaire en plein quartier de la Croix-Rousse, dessinée par un architecte de renom (dont j’ai oublié le nom.)

Il fallait oser, dans un climat économique délétère. Il fallait surtout posséder un sens artistique sûr, combiné à un sens aigu du marché et des affaires.

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C’est ce que j’aime chez elle, son impressionnante capacité à se projeter dans l’inconnu. Elle excelle à bricoler et à combiner des choses, tout ce qui passe, pour en faire des structures nouvelles.

Son attention est souvent flottante, quand on parle avec elle. Elle est souvent déconcentrée, souvent « à l’ouest ». J’utilise, pour parler d’elle, des expressions des années 90 car c’était nos années de jeunesse. Si elle semble être « à côté de ses pompes », dans les conversations, c’est parce qu’elle est déjà ailleurs, en train d’assembler des trucs, de manipuler des possibles, ou de laisser voguer son imagination. Qui retombera sur terre, ou dans la pierre, inéluctablement, quelques années plus tard.

Dans sa galerie d’art, en ce moment, des peintres et des dessinateurs qu’elle dit « faire vivre », et qui la font vivre. Ce ne sont pas des oeuvres d’art qui m’intéressent beaucoup car je suis resté bloqué dans les années 90 : l’art contemporain qui me fait vibrer, ce sont les installations, les dispositifs, les grandes créations poétiques à moitié conceptuelles, à moitié matérielles. L’artiste contemporain qui représente pour moi le nec plus ultra, c’est Ann Hamilton. (Comme par hasard, le Musée d’art contemporain de Lyon lui avait consacré une magistrale monographie en 1997.) Le format « tableau » que l’on trouve dans la galerie Françoise Besson, à mes yeux, a connu son achèvement avec Supports-Surfaces et avec le Pop Art. Voilà.

Mais Françoise me pardonnera de parler de la sorte, car même à l’époque où j’avais son âge, je pensais déjà comme un vieux con.

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De sa guesthouse, la plus belle vue de Lyon. Un soir j’y ai vu une famille de Philippins (ils ressemblaient à des Philippins, mais ils étaient peut-être mélanésiens), prenaient des photos de la ville avec du matériel de professionnels.

Un autre soir, j’y ai vu une femme magnifique aux cheveux bouclés, qui me fait penser à une forêt amazonienne, avec des rivières, des lianes, de la verdure et des oiseaux chatoyants.

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Pour sa maison, des blocs de pierre venus d’une carrière du Gard, et assemblés tel un puzzle.

C’est peut-être cela, la vie de Françoise, un puzzle. Et dans vingt ans, Dieu sait quels blocs, chus de quel désastre obscur, seront à nouveaux assemblés, et pour quel équilibre.

Architecture et Art nouveau (2) Le miel du capitalisme

Je suis sorti abasourdi des Galeries Lafayettes et, dans la foulée, par hasard et sans préméditation, je suis entrée dans une banque. Pourquoi, je ne le sais plus.

Qu’est-ce qui m’a fait pousser la porte d’une banque, mes ailleux ?

Là, une émotion m’a saisi qui me poursuit depuis des semaines.

ste-generale-1.1283080359.jpgPhoto : journéesdupatrimoine.culture.fr

Ce dans quoi j’entrais était d’une audace extraordinaire. La lumière tamisée, brune. Quelque chose de sucré et d’animal dans l’atmosphère.

C’était encore la « Belle époque » qui s’exprimait, mais différemment que dans les Galeries Lafayette, de l’autre côté de la rue. Comme dans le grand magasin, le plafond consistait en une verrière en dôme, mais ici, l’impression donnée était plus calme, plus intérieure, plus chaleureuse.

XXe siècle commençant, couleurs étranges, passant du vert au noir par le beige, l’or et l’ocre « terre sienne ». Un espace immense où l’on se sent devenir insecte. Un insecte bien à l’abri. Verre, béton armé et métal, on était en plein futurisme. Je me promenais, incrédule : je savais que j’étais dans un lieu construit un siècle plus tôt, et en même temps, les poutrelles en métal apparent, les espaces de travail ouverts, la diffraction de l’espace me paraissaient très contemporains.

ste-generale-2.1283080499.jpgPhoto : paris-en-photo.fr

Parfois, on se sentait dans un hall de gare, mais une gare silencieuse, secrète, pour des voyages sans train et sans déplacements. A d’autres moments, cela faisait penser à une église. Gare, église, tout cela ne devient un peu confus.

Oui, il y a quelque chose de sacré dans l’atmosphère, dans les formes et dans les couleurs. Du sacré et du sucré.

Je sais d’où venait l’impression de sucré. De la ruche. C’était une architecture organique, qui prenait modèle sur les constructions animales : ruches, termitières, terriers. Ce bâtiment est plein d’alvéoles et de niches, de gîtes.

ste-generale-3.1283080563.jpgPhoto: suri.morkitu.org

C’est l’agence centrale de la Société Générale, boulevard Haussmann. Avec l’opéra et les Galeries Lafayettes, elle forme un triangle impressionnant, où se mèlent l’argent, les échanges, l’art et la musique.

Il ne faut pas rater la visite jointe de ces deux grands joyaux de l’art nouveau : la banque et le grand magasin. Aux Galeries Lafayettes, la verrière et le décor ont pour effet d’étourdir le passant pour lui faire dépenser toute sa fortune. A la Société Générale c’est le contraire : l’architecture cherche à rassurer le client, intérioriser ses angoisses, afin de l’encourager à économiser, à thésauriser, à enfouir sa fortune dans la magnifique « Salle des Coffres » rutilante.

D’où la ruche et les alvéoles, pour rappeler le génie conservateur des abeilles.

C’est la première fois que je rencontre ce phénomène. Une architecture centrifuge et une architecture centripète. A deux reprises, les années 1900 nous font tourner la tête, mais là pour sortir de soi, et ici pour descendre en soi, au fond de son moi capitaliste.

Architecture et Art Nouveau (1) L’Or des Galeries Lafayettes

La prochaine fois que je ferai visiter Paris à des amis étrangers, je n’hésiterai pas à les amener au temple du shopping pour Chinois en goguette. Mon ami Chen Liang Ming, de l’université de Fudan, m’avait dit que les lieux les plus visités par les groupes organisés de Chinois étaient la Tour Eiffel, l’arc de triomphe et les Galeries Lafayette.

J’ai toujours cru que les Galeries Lafayette étaient un lieu sans intérêt. Je n’étais, comme d’habitude, qu’un arrogant petit snob sans culture.

C’est un des lieux qui m’a le plus ému lors de mon dernier séjour dans la capitale. Nom de nom, un temple à la marchandise, au commerce entre les hommes. Un décor doré pour impressionner les petites bourgeoises, la classe moyenne émergente des villes et des provinces. Fin XIXe, début XXe siècle, c’est la Belle époque qui respire et qui se contemple en des abîmes d’opérettes.

Tout est pensé pour faire tourner les têtes, et que les femmes dépensent sans compter. Le décor ressemble à un décor de théâtre. Les clients sont aussi des spectateurs, ils contemplent la ronde extraordinaire du commerce, la ronde des marchandises, le fourmillement des gens et des biens. 

La colonne Nelson de Dublin

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Autrefois, au centre de la ville de Dublin, une gigantesque colonne se dressait et portait fièrement la statut d’un amiral anglais. Lord Nelson (1758-1805), mort héroïquement lors de la bataille de Trafalgar alors même qu’il était victorieux de la flotte française, est l’incarnation la plus glorieuse de l’empire britannique. A Londres, une colonne encore plus grande lui rend hommage. Or Dublin, au début du XIXe siècle, était la deuxième ville de l’empire, il n’y avait donc aucune provocation à ériger une telle statue, haute de 40 mètres, dans une ville qui était vue à l’époque comme moderne, élégante, harmonieuse du point de vue de l’urbanisme. Et britannique comme aucune autre. Enfin, comme il n’y a pas de villes britanniques sans colonne, celle-ci fit l’affaire avec classe et mesure.

La mesure et l’harmonie étaient d’autant plus importantes à Dublin que la ville avait été entière rénovée au XVIIIe siècle par l’architecture dite « georgienne ». Un urbanisme aristocratique, avec de larges avenues, de nombreuses maisons attachées les unes aux autres, des parcs et des places. De la place pour les chevaux et les robes des ladies. Une architecture qui prévoit et accompagne l’émergence d’une véritable classe sociale : celle des bourgeois moyens, qui ne peuvent pas avoir de villas ni de palais, mais à qui il faut un centre ville propre, et de la place pour une domesticité assez nombreuse.

De plus, l’architecte qui a dessiné la colonne Nelson a aussi dessiné l’avenue dont elle est le centre (aujourd’hui O’Connell street), ainsi que le grand bâtiment des postes, le très fameux GPO (General Post Office). L’ensemble était donc parfaitement proportionné et symétrique. Longueur et largeur de la rue, hauteur de la colonne, tout entrait en accord avec la néo-classique colonnade du bâtiment des postes.

Comme en témoigne une des nouvelles des Dubliners de James Joyce, les gens pouvaient entrer dans la colonne et monter jusqu’à une plateforme, d’où ils dominaient la ville. Le poète Gerard Smyth, né à Dublin dans les années 40, s’en souvient aujourd’hui avec nostalgie, et il désapprouve publiquement sa destruction par l’IRA.

Car il est évident qu’un tel symbole britannique au centre de la capitale d’une Irlande devenue indépendante et républicaine, cela posait un problème. De l’indépendance du pays jusqu’à la destruction de la colonne, de nombreux plans ont été esquissés : on a essayé en vain de s’en débarrasser. On a aussi pensé remplacer la statue de Nelson par une autre, qui aurait pu être Saint Patrick, Patrick Pearse ou J.F.Kennedy. Finalement, ce sont d’anciens membres de l’IRA qui ont fait le travail en 1966, illégalement, en pleine nuit, pour le 50e anniversaire du soulèvement de Pâques 1916.  

L’attentat a décleché l’hilarité parmi les Irlandais, qui en ont fait des chansons et des histoires, à leur vieille habitude. C’était l’époque où l’Irlande était pauvre et où le rire et la chanson étaient les seules armes du peuple. Pour exemple, ci-dessous, les célèbres Dubliners qui comparent l’explosion de l’Amiral avec la mise en orbite des fusées spatiales de l’époque :

Oh the Russians and the Yanks, with lunar probes they play,
Toora loora loora loora loo!
And I hear the French are trying hard to make up lost headway,
Toora loora loora loora loo!
But now the Irish join the race,
We have an astronaut in space,
Ireland, boys, is now a world power too!
So let’s sing our celebration,
It’s a service to the nation.
So poor old Admiral Nelson, toora loo!

Ma chambre sous les toits

J’ai changé de chambre à l’intérieur de ma propre maison. Jusque là, je croyais avoir la meilleure, la mieux chauffée, la plus confortable, la plus claire, la plus calme.

Mais à chaque fois que je montais un étage pour voir la chambre sous les toits, avec son espace compliqué, sa lumière venue d’en haut, son isolement dans les hauteurs, son bureau, son « espace lecture » dans un renfoncement, je me sentais attiré et j’enviais le mec qui allait la prendre.

Lorsque Ben a passé quelques jours ici, pour participer à notre colloque sur les Chinois francophones, j’étais heureux de lui offrir une chambre d’amis aussi chouette, même si elle sentait encore très fort l’odeur du précédent colocataire qui avait eu des problèmes de santé et qui était rentré chez lui, en Chine, pour se soigner. Puis je n’ai plus résisté. Quand Ben est parti, j’ai envahi la chambre pour la faire mienne.

Tandis que j’écris, j’entends la pluie sur le toit, et cela me rappelle mon adolesence. Dans la maison de Saint-Just Chaleyssin, quand mes frères aînés ont commencé à voler de leurs propres ailes, j’habitais aussi dans une des chambres du grenier. C’était formidable, pour un adolescent. Un grenier, c’est à la fois un espace pas terminé, bizarrement agencé, et c’est aussi des murs dont on fait ce qu’on veut. Moi, je peignais dessus, et j’invitais mes amis à peindre ce qu’ils voulaient. Je dormais ainsi dans un lieu fortement investi par mes proches, où la propreté passait au second plan derrière la créativité supposée de nos élucubrations. J’y pense, d’ailleurs : il y a eu une époque où je peignais partout et n’importe quoi, sur tous les supports, et jusque sur mes baskets blanches. J’étais un vrai rebelle, mais un rebelle non violent, narquois et insaisissable. Les rares fois où je me pointais au bahut avec de nouvelles grolles, les pions rigolaient : « Tu t’es acheté de nouvelles toiles ? »

Quel meilleur moment, pour revivre comme un ado, que ce temps suspendu, régressif et larvaire, de l’écriture d’une thèse, au milieu du chemin de la vie du sage précaire ?

Depuis l’une des deux fenêtres de toit, je vois quelques toits et les montagnes de Cave Hill. Aujourd’hui, elles sont encore couvertes de neiges, baignées de brumes, et surplombées de nuages qui ressemblent à de la fumée d’incendie.

Bassesse et platitude de la France

La France est un beau pays, mais Dieu que ses villes sont basses! L’autre jour, je vais au centre Pompidou, voir deux belles expositions sur le surréalisme et sur Pierre Soulages. Je prends les escalators extérieurs et, au bout de quatre ou cinq étages, j’ai le sentiment de dominer Paris.

Moi, pauvre sage précaire, je domine la capitale d’un des pays les plus riches du monde. Il y a là quelque chose qui relève du scandale intellectuel! Jamais je n’ai eu ce sentiment à Shanghai, à Hong Kong, et je suis sûr qu’on ne peut pas l’avoir à New York. Les villes adaptées à leur temps doivent dépasser les hommes de toutes parts, non pas pour les humilier, mais pour les envelopper et leur donner un monde vital, pour les orienter, les accompagner dans leurs créations. Elles doivent être comme des forêts tropicales. Imagine-t-on des sauvages autrement que pris dans les lianes et les troncs, et respirant dans des brousses, des prairies et quelques espaces dégagées ? Même l’homme du moyen-âge, vivait-il autrement que pris dans un réseau de construction qu’il jugeait immense ?

Les villes ne sont jamais faites pour être dépassées, sauf par des lieux de culte où l’on va rarement, comme le Parthénon à Athènes, la basilique de Fourvière à Lyon, ou par des sentinelles. Les lieux où l’on domine les villes, comme le Victoria Peak de Hong Kong qui donne une merveilleuse image d’accord entre les tours et la baie, sont à l’extérieur des villes.

Or, la France d’aujourd’hui me semble basse même quand je marche sur le bitume. L’autre jour à Beaubourg, je voyais au loin la petite forêt de tours de la Défense. Mignonne forêt : appelons cela plutôt un bosquet. Je sais que je vais passer pour un obsédé de la verticalité, mais je vois de la décadence dans une civilisation qui a peur de la hauteur. 

Paris a clairement raté le virage du XXe siècle. Le Corbusier avait des idées dans les années 20, puis après la seconde guerre mondiale, mais on ne l’a pas écouté. Beaucoup s’en félicitent, heureux d’avoir conservé tant de rues aux immeubles bas. Il faudra pourtant bien faire quelque chose au XXIe siècle. On ne va pas se laisser enterrer dans des villes où il suffit de sauter à cloche-pied pour avoir une vue dégagée!

Faire du vélo à Paris

Depuis que les Parisiens ont piqué aux Lyonnais l’idée de mettre à disposition du public des bicyclettes de location, je ne me sers plus que de ce moyen de transport pour me déplacer dans la capitale. En ces périodes de chocolat et d’excès de boisson, l’exercice physique est plus que bienvenu.

Le court séjour que je fais en ce moment me fait dormir près du Trocadéro et travailler à la Bibliothèque Nationale de France. Si l’on jette un oeil sur un plan de Paris, cela signifie que je traverse la ville d’ouest en est, en longeant la Seine.

Je n’ai pas peur de l’affirmer, et j’attends crânement les critiques et les quolibets : c’est le plus beau parcours cyclable du monde! Pour un provincial comme moi, amoureux de la beauté des choses et impressionné par ce que montrent la télévision et le cinéma, c’est une émotion difficilement exprimable d’avoir sous les yeux la tour Eiffel, l’Obélisque, l’Assemblée nationale, le musée d’Orsay, tout cela en un travelling que je peux accélérer ou ralentir, à ma guise. La tête dans le vent, un peu sous la pluie, je pédale en me demandant si je ne rêve pas.

A la rigueur New York pourrait proposer une piste comparable, si l’on en croit Catherine Cusset, dans son Journal d’un cycle. Mais ici, au moins, la ville est tellement petite que le touriste/chercheur peut, sans se fatiguer, profiter des plus beaux monuments du génie européen des XVII, XVIII et XIXème siècles. J’ai beau chercher, même en considérant l’Italie, je ne vois pas de concurrent pour une promenade d’une telle densité.

La prochaine fois que vous entendrez un ronchon dire que Paris, Paris, ouais bon, Paris, dites-lui de prendre un vélo et d’aller n’importe où, pendant une heure ou deux. En l’attendant, lisez un journal en langue française sur le zinc d’un bistrot, cela vous changera un peu. Si, quand le ronchon est de retour, il vous dit : « Oui, bon, Paris, Paris… » dites-lui qu’il ne sait pas regarder une ville, un point c’est tout.