Femme granit

"Mimi", de Markus Raetz, dans le parc de la Cerisaie.
« Mimi », de Markus Raetz, dans le parc de la Cerisaie.

Au Parc de la Cerisaie, le coureur aime dessiner des boucles dans le paysage. Pour éviter la monotonie, il est bon de faire plusieurs fois le tour du parc, mais en empruntant des chemins variés, et, si possible, ne jamais emprunter deux fois le même itinéraire.

Arrivé vers la fin de la grande boucle, le coureur passe le long d’une sculpture qui m’avait toujours paru abstraite. Il s’agit de 14 blocs de granit disposés à même le sol.

Markus Raetz, "Mimi", 1982
Markus Raetz, « Mimi », 1982

Enchevêtrés et juxtaposés, ils se sont révélés parfaitement figuratifs le jour où j’ai lu le titre de l’œuvre : Mimi, du sculpteur suisse Markus Raetz. Quand on évolue tout autour, la perception de a sculpture se transforme et oscille entre abstraction et figuration.

Markus Raetz, "Mimi" de dos.
Markus Raetz, « Mimi » de dos.

Il s’agit évidemment d’une femme couchée sur le côté. Une femme ou un homme. A deux pas de la Villa Gillet, l’œuvre est située dans un sous-bois, comme une châtelaine qui s’isolerait une minute pour aller faire une sieste.

Markus Raetz, Mimi, 1982

Jogging au parc de la Cerisaie

La Villa Gillet et le parc de la Cerisaie
La Villa Gillet et le parc de la Cerisaie

Le matin, il est loisible de descendre à petites foulées la rue Jacquard, jusqu’à la rue Bony, pour aller au parc de la Cerisaie, en direction de la Saône. Ce parc est l’enceinte de la Villa Gillet, où se déroulent les Assises du roman chaque année.

Jean-Pierre Raynaud, "Autoportrait", 1980
Jean-Pierre Raynaud, « Autoportrait », 1980

Dans le parc, outre de très beaux arbres, un nombre impressionnant de sculptures contemporaines. Des sculptures des années 80. Les descendants de la grande famille lyonnaise Gillet collectionnent des artistes parce qu’il faut bien faire quelque chose de son argent, surtout quand ce n’est pas soi qui l’a gagné.

Le joggeur tourne ainsi autour d’un autoportrait en carrelage blanc de Jean-Pierre Raynaud, isolé dans un sous-bois, en contraste absolu avec son environnement.

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En face, un Signal Oblique d’Alain  Lovato, qui ressemble  une fusée démodée.

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C’est  l’avantage de la course au parc, sur la marche en musée. Le promeneur n’a pas à s’attarder devant chaque oeuvre, et surtout, il revient plusieurs fois autour de la même, au point de s’en imprégner un peu. A force, on finit par apprécier certaines sculptures qui nous laissaient froid au départ.

Les œuvres en métal rouillé de Gérald Martinand, par exemple.

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J’ai fini par m’y faire, et même à les trouver agréables.

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Surtout Duplex, qui prend tout son sens quand les deux modules, placés de part et d’autre d’un terrain en pente, se retrouvent face à face, et qu’on peut les voir l’un encastré dans l’autre.

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Plus loin, mais pas très loin, le joggeur aperçoit la sculpture d’un homme debout, qui se trouve avantageusement encadré par deux beaux arbres.

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Seule œuvre des années 1960, Hommage à Léon, de César, quand il était encore sous l’influence de Giacometti et de Germaine Richier, avant ses compressions.

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Vu de derrière, il semble surveiller un banc public. De devant, Léo pourrait donner une conférence.

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La plupart de ces œuvres on été créées in situ, donc ce sont les artistes qui ont choisi leur emplacement, quand ils n’ont pas conçu leur module en fonction du lieu lui-même. Gérard Michel, par exemple :

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Son œuvre au titre énigmatique, La nuit du 29 mai 1980, il l’a conçue et placée là, en découvrant le parc lui-même. Il l’a découvert une nuit, en 1980. Le 29 mai, pour être précis. D’où le titre de l’œuvre, qui, à première vue, donc, paraissait énigmatique.

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Sur les deux blocs, l’un en pierre l’autre en métal, des motifs eux aussi énigmatiques, qui ne sont autres que le plan du parc lui-même. On ne peut pas faire plus in situ.

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De l’art chinois des cadres

JUIN 2014 078

De passage à Hangzhou, mon hôte m’a fait visiter son jardin préféré, en bordure du grand Lac de l’ouest.

JUIN 2014 083

J’ai retrouvé intacte mon émotion due à l’encadrement des paysages.

JUIN 2014 080

Parfois, il semble que les jardiniers érigent des murs dans le seul but de les percer et de créer ainsi des points de vue, des cadrages, des stimulations pour l’œil.

Vendons la Joconde pour résoudre la crise du logement

On se demande parfois pourquoi ce sont des artistes comme Francis Bacon ou Andy Warhol qui vendent le plus, sur le marché ultra spéculatif de l’art. Surtout, on peut se demander pourquoi ils valent beaucoup plus que les grands classiques des siècles passés.

J’entends déjà soupirer des nostalgiques incrédules : comment en sommes-nous arrivés là ?

En réalité, si le marché se concentre sur ces artistes modernes et contemporains, c’est parce qu’il n’y a plus d’offres pour les grands classiques. Si demain apparaissait un Caravage ou un Poussin, les prix exploseraient en salles de vente et atteindraient de nouveaux sommets.

A ce jour, l’œuvre la plus chère du monde a été vendue chez Christie’s en mai 2013 : Three Studies of Lucian Freud, triptyque de 1969 de Francis Bacon, adjugée à 127 millions de dollars. Le précédent record était détenu par Le Cri d’Edvard Munch, vendu un an plus tôt à plus de 100 millions. Il est donc à parier que très bientôt un nouveau record approchant les 200 millions va détrôner le triptyque de Bacon, puis qu’on franchira aisément la barre des 500 millions, et même du milliard. Il en va du marché de l’art comme de toutes les bulles spéculatives. Elle gonfle artificiellement, jusqu’à son explosion qui provoque une crise économique mondiale.

Alors, dans ce contexte, la sagesse précaire propose une idée lumineuse : pourquoi ne pas profiter de cette bulle pour financer des projets ambitieux et tangibles ? Des projets durables, pour régler des problèmes fondamentaux de notre pays ? Le logement, par exemple. Les Français n’en peuvent plus de payer des loyers aussi chers, ils ne peuvent plus se loger, ils dorment dans des bagnoles, des taudis, des forêts. Le nombre de SDF explose. J’ai essayé un jour de me faire aider par les services d’urgence sociale, le 115 n’était même plus accessible. Notre paupérisation actuelle passe par des logements indignes.

Il faudrait construire des millions de logements à bas coût. Et, si possible, dans des forêts de belles tours. Pour cela, il faudrait avoir quelques milliards d’euros à dépenser, sans augmenter les impôts. Or, si demain le Louvre mettait en vente La Joconde de Léonard de Vinci, ce n’est pas 200 millions que l’Etat obtiendrait, mais des milliards de dollars.

Si le sage précaire dirigeait ce pays, il proposerait un referendum sur la question. Seriez-vous d’accord pour vendre le tableau le plus célèbre du monde, sachant que le nouvel acquéreur s’engagerait à laisser le chef d’œuvre accessible au public, en échange du plus grand programme de logements sociaux de tous les temps ?

Si l’on pouvait construire des millions de logements, le prix de l’immobilier baisserait, la pression due au coût des loyers se relâcherait, le pouvoir d’achat des Français s’améliorerait et la croissance repartirait. Sans parler des emplois que produirait soudain cette embellie dans le secteur du bâtiment.

Evidemment, je n’aime pas l’idée qu’on déshabille Paul pour habiller Pierre, et je comprends l’argument selon lequel la Joconde attire des millions de visiteurs au Louvre, d’où les devises, etc. Il est bien évident que, pour mon projet philanthropique, il serait plus efficace de faire la peau d’un seul milliardaire, de lui prendre sa fortune, et de la redistribuer de manière intelligente. A titre personnel, je préfèrerais ce type de solution, plus radicale et plus juste. Chaque année, on pourrait prendre un nouveau milliardaire et relancer la machine économique en irrigant le marché de ces nouvelles liquidités. Les milliardaires, d’ailleurs, ne devraient servir qu’à cela, devenir des réserves d’argent que la communauté peut récupérer quand bon lui semble.

Mais les Français ne seraient jamais d’accord, car ils sont trop sentimentaux.

Marché de l’art, la Chine « à l’honneur »

MARS 2014 234

Cette année au grand Palais, la salon de l’art contemporain « Art Paris Art Fair » mettait la Chine à l’honneur. Moi, j’y étais en qualité d’auteur du catalogue d’une artiste chinoise, dont je parlerai plus bas.

MARS 2014 229

Les grandes stars de la scène chinoise, comme les personnages hilares de Yue Minjun, côtoyaient des artistes émergents, présentés par des galeries privées, qui essayaient de tirer leur épingle du jeu.

MARS 2014 286

Toutes les galeries invitées (invitées contre une grosse somme d’argent quand même) n’avaient pas que des Chinois à montrer, mais c’est cette dimension du marché de l’art qui m’a intéressé pendant le salon : la présence de la Chine dans l’art contemporain. Non seulement les artistes, mais les collectionneurs, les salles de ventes, les musées, les galeries.

Depuis quelques années à peine, on assiste à une entrée fracassante de la Chine et, peut-être, à une reconfiguration totale de monde de l’art, sous son influence.

MARS 2014 283

Au tournant du XXe siècle, c’était les riches Américains et Russes qui faisaient s’envoler les cotes des impressionnistes et des avant-gardes parisiennes. Grâce à eux, les Matisse et les Picasso devenaient riches à leur tour et s’apprêtaient à régner sur l’art de leur époque.

Après la deuxième guerre mondiale, les collectionneurs et musées américains ont imposé le leadership du Pop Art dans le monde, pendant que la Russie s’enfonçait dans une forme d’art réaliste sans autre marché international que les pays communistes, qui ne comptaient pas beaucoup de milliardaires amateurs d’art.

MARS 2014 274

Ce que nous montre l’entrée des Chinois, c’est que si des investisseurs avaient aimé le réalisme soviétique, aujourd’hui, des peintures d’ouvriers stakhanovistes vaudraient aussi cher que les portraits en sérigraphie de Mao ou de Marylin.

Cette prédominance américaine est toujours d’actualité bien sûr. Ce qui se vend le plus aujourd’hui n’est plus Van Gogh ou Monet, mais Jeff Koons. Selon le rapport d’Artprice, Andy Warhol est toujours l’artiste le mieux vendu au monde, et qui « rapporte » le plus d’argent en 2013.

MARS 2014 238

La nouveauté, selon la même source d’Artprice, c’est qu’après Warhol et Picasso, l’artiste le plus vendu de 2013 est un certain Zhang Daqian (1899-1983), suivi de près d’un autre Chinois, Qi Baishi (1864-1957). Deux peintres qui excellaient dans des peintures traditionnelles.

Le classement d’Artprice montre que ce n’est pas un épiphénomène. Des noms chinois par dizaines, sur l’ensemble de la liste des 500 artistes les plus cotés du monde. Et nous ne sommes qu’au début d’un mouvement qui va aller croissant.

J’ai profité d’être au grand Palais pour faire un reportage : j’ai interviewé des artistes, des galeristes, des politiques, des collectionneurs, des journalistes spécialisés, des financiers. Des richissimes investisseurs et des pauvres hères qui essayaient d’attirer l’attention sur leur travail.

MARS 2014 243

L’un des galeristes les plus en vue de la place de Paris m’a dit qu’avec l’arrivée des Chinois, c’est tout l’art contemporain qui s’en trouvait transformé. C’est la « fin du dogme du concept », du ready-made, de la « tradition Duchamp », et la parousie d’un art plus diversifié, décomplexé et indifférent aux normes qui étaient les nôtres jusqu’à présent.

MARS 2014 242

Paradoxalement, dans le stand de la galerie Françoise Besson, ce n’est pas l’artiste chinoise qui a été la plus « vendeuse », mais des artistes français.  Ce n’est pas tout d’être Chinois, encore faut-il bankable.

Je suis allé voir le spectacle de Dieudonné

Il fallait bien se faire une idée, après le délire médiatique de l’hiver dernier. Jamais un comique n’avait attiré une telle haine et provoqué une telle levée de bouclier.

De passage à Paris, j’ai réservé une place au théâtre de la Main d’or pour voir Asu Zoa, le dernier spectacle de Dieudonné en date. C’est une expérience que je recommande à tout le monde, que l’on ne regrette pas. Depuis le charme du passage parisien, qui rappelle les textes de Walter Benjamin, jusqu’au dernier geste du spectacle, percutant et bouleversant.

Le soir de la représentation, je ne suis pas en avance et la charmante caissière me dit qu’elle ne prend pas les cartes bleues, qu’elle m’attend si je vais retirer de l’argent liquide sur le faubourg Saint-Antoine. Quand j’entre dans la salle, je ne vois nulle part où m’asseoir, elle est remplie à ras bord, d’un public magnifique. Très mélangé, l’auditoire contient de nombreux noirs, de nombreux arabes et de nombreux blancs. Parmi tous ces gens, je crois repérer des hipsters à chapeau (comme moi), des beaufs, des bourges, des intellectuels, des banlieusards, des gens des cités, des bobos. Des gens qui se poussent pour se faire une place, dans une impeccable bonne éducation. Les gens se saluent avec cordialité et douceur. Nulle part ailleurs, n’est visible une telle diversité sociale et culturelle. Je ne ressens aucune tension, communautaire ou autre.

Dieudonné entre sur scène et glisse quelques quenelles sous des applaudissements nourris. Il a grossi et est assez mal fagoté. Il m’a l’air plutôt fatigué. Il porte une chemise raide et épaisse, un pantalon baggy et une paire de baskets. Toujours ces cheveux courts et cette barbe qui lui donnent l’apparence de musulman de banlieue.

Le mur du spectacle précédent est toujours sur scène. Elément de décor d’un spectacle interdit par les autorités de la république, le mur n’a pas d’utilité scénographique. Il est peut-être là pour rappeler la violence dont l’artiste est victime. C’est un mur du souvenir.

Puis Dieudonné se lance dans un spectacle sans temps mort. Il passe d’un sketch à l’autre avec un art consommé de la transition. Tout est très bien écrit, parfaitement calibré. Et les gens rient à se tenir les côtes. A côté de moi, un grand noir très costaud rit de bon cœur, en particulier aux blagues concernant les Africains, l’esclavagisme et les Antillais.

Dieudonné commence par nous, le public. Il rappelle que tout a été fait pour nous inciter à ne pas venir. Quelque part, le plan a été mal exécuté, ou mal conçu, puisque les amateurs viennent voir Dieudonné par centaines de milliers. On a beau faire peser sur eux la suspicion qu’ils seraient peut-être racistes, rien n’y fait. Le comédien rappelle qu’on le traite de nazi dans les médias, alors il les prend aux mots et essaie vainement de se mettre dans la peau d’un nazi.

Nous rions parce que l’humoriste est drôle.

« Hitler raciste ? Pas plus que nos présidents. » Dieudonné raconte alors que le président Hollande serait revenu récemment sur la question de l’esclavage dans l’histoire de France. Que c’était bien regrettable, une histoire bien tragique, mais qu’aucune compensation financière ne serait envisageable.

Dieudonné joue au con, feint la déception et laisse un silence s’installer. Puis il déchire le silence par un grand rire africain, qui emballe la salle.

Tout Dieudonné est dans ce grand rire joyeux et satirique. Un grand rire qui balaie tout sur son passage, l’hypocrisie des dirigeants et l’amnésie des blancs. Moi, en tant que blanc issu d’une nation colonisatrice, j’ai aimé ce rire et j’ai ri avec Dieudonné. J’ai senti que c’était un rire de générosité, non un ricanement de vengeance. Dieudonné nous disait : « Rions ensemble de cette tragédie et de tout ce bordel. » Rions plutôt que de pleurer éternellement.

Je n’avais jamais expérimenté auparavant un rire de cette qualité. Un rire de réconciliation.

Il termine le spectacle sur un thème important, dans lequel il excelle : le cancer. Il parvient à nous faire pleurer de rire avec cette maladie qui nous a tous touchés de manière directe ou indirecte. Je ne sais pas comment il a fait, c’est comme un tour de magie.

Il rend hommage à un jeune homme décédé récemment, un jeune homme atteint d’un terrible cancer et qui a voulu glisser des quenelles sur scène, dans ce théâtre même. Un jeune homme espiègle qui voulait rire une dernière fois, et qui adressait son geste irrévérencieux à toute la terre, à Dieu, à l’absurdité de la vie. Je ne sais toujours pas comment il s’y est pris, mais nous riions à gorge déployée face au souvenir de ce jeune homme qui avait reçu tellement de traitements chimiothérapiques qu’il en était devenu « radioactif ».

Dieudonné, lui, termine et résume son spectacle en faisant ce geste absurde, et en le soulignant d’une déclaration inattendue : « Une quenelle dans le fion de la peur ! »

Proverbe de Xuefeng Chen : écrire sur l’art

Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.
Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.

 

天       长      地   久,   百    头    偕    老

Tian Chang  Di  Jiu,  Bai  Tou  Xie  Lao

Traduit mot à mot : « Ciel grand, Terre vaste, Tête blanche, Vieux enlacés ». Un serment d’amour éternel que les Chinois comprennent intuitivement, et que l’on pourrait interpréter de la manière suivante : « Je te serai fidèle jusqu’à ce que tes cheveux blanchissent, et nous serons deux vieillards unis comme le ciel immense et la vaste terre. »

Ce dicton chinois est brodé sur une œuvre en mousseline de l’artiste Chen Xuefeng, vivant à Lyon depuis quelques années.

J’ai rencontré cette femme et son travail dans la galerie Françoise Besson, à Lyon, en août dernier. En prévision de la grande foire internationale d’art contemporain, Art Paris, qui aura lieu fin mars 2014 au Grand Palais, la galeriste lyonnaise voulait publier un catalogue monographique de l’artiste. J’en ai signé le texte, et pour ce faire, j’ai pris un immense plaisir à explorer l’œuvre de cette artiste singulière.

La jeune artiste franco-chinoise, formée d’abord à l’école des beaux-arts de Kunming avant d’enseigner l’art à Suzhou, et de parachever sa formation à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, est travaillée par les questions de fidélité et de complétude, d’où le serment d’amour éternel que j’ai cité en haut de ce billet. Sans doute parce qu’elle est en situation de déchirement (sa situation d’exil en Europe) et qu’elle expérimente dans sa chair à la fois la nécessité de conserver son identité et l’impossibilité de la garder en l’état. Un grave accident de voiture dans les montagnes du Yunnan n’est pas étranger non plus aux obsessions de la blessure et de la mort.

Son œuvre mélange ardemment la douceur et la violence de la féminité.

Travailler sur son œuvre m’a fait beaucoup de bien, en me replongeant dans la critique d’art. C’est un exercice très gratifiant, même si je l’ai écrit dans la précarité et la pauvreté, sur des tables de bistrots et dans des squats californiens. Ecrire sur des œuvres d’art, c’est encore plus inutile que l’art lui-même, encore moins productif. On se sent devenir esthète, aristocrate, rentier.

Ecrire sur l’art, c’est l’acmé de la sagesse précaire, car c’est la crème du luxe.

Préférer les hipsters aux hippies

J’ai beau trouver la musique hippie agréable, cette esthétique, qui me plaisait tant à 14 ans, me paraît pauvre et un peu abjecte aujourd’hui que je retourne, sans l’avoir prévu, sur les lieux de la création du mouvement flower power.

Ceux qui suivent ce blog se souviennent peut-être d’un billet que j’ai écrit sur un festival de hippies contemporains dans le sud de la France, le Souffle du rêve. Le ton satirique que j’avais employé avait déchaîné des commentaires outragés et insultants, de la part de gens qui mettent sans doute des fleurs dans leurs cheveux et qui aiment se réunir en grand nombre dans des festivals. C’était des réactions d’intolérance et d’agressivité de la part d’individus qui professent la liberté et l’amour.

Chez le chanteur McKenzie, même autoglorification que chez les souffleurs de rêve des Cévennes. Il le dit dans la chanson : nous sommes tous des gentle people. Il y a chez les hippies une obscure assurance d’être originaux et bienfaiteurs. Ils pensent rendre le monde meilleur tout en étant dogmatiques et peu ouverts sur le reste du monde. C’est peut-être les différentes drogues qu’ils consomment qui les amènent à penser ainsi.

Alors bien sûr, nul besoin d’être fin psychologue pour comprendre que si je critique si fort la naïveté un peu bébête des baba cool, c’est en fait mon adolescence que je conspue. On me dira avec raison: « deviens adulte, accepte-toi, et tu mettras à nouveau des fleurs dans tes cheveux. »

A quoi je répondrai que je n’ai plus assez de cheveux pour y mettre des fleurs.

La vérité est ailleurs. Mon adolescence, je ne la rejette pas entièrement. J’ai gardé les sensations de l’adolescent que j’étais, le désir de voyager, celui d’aimer une femme aux cheveux bouclés, le sentiment que rien n’est au-dessus de l’amour. Mais en flânant à San Francisco, le voyageur peut difficilement adhérer à l’immaturité articulée du mouvement hippie, à cette inculture autosatisfaite et à ce narcissisme incessant.

Les contradictions touffues dans lesquelles je me débats seront peut-être éclairées par l’étymologie même du mot « hippy ». Dans les années 1940, on parlait des « hipsters », qui écoutaient Charlie Parker, et adoptaient la musique, les goûts, les habits et le langage des Noirs. Ils étaient cool, négligés et pauvres. Ils vivaient d’expédient, buvaient et se droguaient. Ils lisaient, écrivaient, et voyageaient, comme on le voit notamment dans Sur la route, de Jack Kerouac.

Ils ont ouvert la voie à des mouvements culturels tels que la génération Beat. Hipster a connu, dans les années 1960, un dérivé un peu dégradé. C’est devenu « hippy », pour désigner des jeunes gens qui prenaient l’apparence des hipsters, mais qui n’en avaient plus la culture. Les hippies copiaient leurs aînés, mais plutôt que du jazz, trop nuancé et complexe pour eux, ils se sont investis dans le rock et le folk, plus basiques.

Donc, voilà, je ne m’attendais pas à ce que mon voyage à San Francisco prenne cette tournure, mais je m’aperçois que s’il y a une génération rebelle qui m’intéresse en tous points, ce n’est pas celle des années 1960 et 1970, mais celle des années 1940 et 1950.

Les uns ont inventé une langue, une littérature, les autres une musique psychédélique. Les uns étaient plutôt solitaires et solidaires, les autres plutôt grégaires et égoïstes. Les uns voyageaient sans un rond, les autres étaient aidés par leurs parents. Les uns étaient vraiment incompris, les autres ont été chéris par les médias, au point d’en prendre la tête.

Vivre sur l’eau à Sausalito

Je vous écris depuis la bibliothèque municipale de Sausalito, petite ville californienne en bord de mer. Sur la baie de San Francisco. Pour y aller, il suffit de traverser le mythique pont Golden Gate, car Sausalito et San Francisco se font face, de part et d’autre de l’embouchure de la baie.

(Peut-on parler de l’embouchure d’une baie ?)

Le Golden Gate bridge, depuis San Francisco

Une ville entre mer et montagnes, magnifique. Tout devrait y être hors de prix, et les loyers par dessus tout. Or, une petite communauté résiste à la gentrification de Sausalito. Ces résistants vivent sur des bateaux, dans une communauté qu’ils appellent Galilee Harbor (le port Galilée).

Ils se sont constitués en coopérative, sont devenus propriétaire collectif de la terre et des docks, et les résidents se doivent d’être artistes, musiciens, écrivains, ou alors de travailler dans les métiers de la mer.

Depuis les années 70, les habitants de ces bateaux luttent avec les autorités pour rendre leurs habitats alternatifs légaux. En échange des autorisations qu’ils ont conquises, ils doivent réaliser un certain nombre d’aménagement : rendre accessibles les docks et les pontons, accepter la visite de touristes et de promeneurs, procéder à des travaux d’entretien du littoral, etc.

Je me suis retrouvé là un peu par hasard. L’ami d’un ami habite à Sausalito, et je me proposais d’aller lui payer un café. J’ai loué un vélo à San Francisco, traversé le Golden Gate bridge, et me suis baladé un peu loin du centre ville. Je n’ai pas trouvé l’ami de mon ami, mais je me suis fait de nouveaux amis, en discutant sur les docks.

C’est ainsi que, sans l’avoir prémédité, quelques jours plus tard, je me suis retrouvé accueilli dans plusieurs de ces bateaux-maisons qui me faisaient rêver, et que j’ai enregistré quelques très jolies histoires de voyages, souvent couplées avec des histoires de passions amoureuses. Des histoires de musiciens et de plasticiens, des histoires de capitaines au long cours et d’enfants non scolarisés.

Des histoires flottantes qui allient les contraires : luttes locales et voyages autour de la terre,  coopérative et aventure solitaire. Il faut imaginer ce vieux loup de mer, Marc, qui a construit son propre catamaran et a fait le tour du monde avec femme et enfants, il faut le voir penché sur des chaînettes en argent, pour confectionnent des petits bijoux. C’est, à mes yeux, l’image des habitants de Galilee Harbor : manuel et rêveur, patient et aventurier, solitaire et communautaire.

La jetée de Santa Monica

Quand on parle de Los Angeles, on parle en fait de plusieurs villes, qui constituent une mégapole très étendue et très variée. Santa Monica est, donc, une ville qui jouxte LA, mais qui fait partie de LA, d’une manière analogue à Montreuil par rapport à Paris. Ou Villeurbanne par rapport à Lyon.

Ou Saint-Priest, enfin, vous prenez les villes qui font sens pour vous.

Santa Monica est endroit très plaisant, ouvert sur l’océan Pacifique. Son coeur se situe d’ailleurs sur l’océan : une jetée, ou un ponton. Tout le monde connaît ce lieu sous le nom de « Santa Monica Pier ».

Là-bas, au-dessus des vagues de l’océan, ce devait être un lieu portuaire, qui participait à l’industrie de la pêche ou à tout autre industrie maritime. Très vite, c’est devenu un lieu de promenade et d’amusement.

Les amuseurs les plus nases d’Amérique se sont donnés le mot pour venir travailler sur la jetée de Santa Monica. On y voit de vieux clowns lamentables, des prestidigitateurs qui manipulent des balons d’air, des autos tamponneuses, des montagnes russes qui semblent sorties des années 60.

J’y suis allé avec Steevie, un surfeur né à Hawaii. Je l’interviewe pour un reportage radio. Il m’emmène voir les latinos qui, en contrebas de la jetée, s’adonnent à la pêche à la ligne. Steevie lui-même ne mangerait pas de ces poissons.