La biennale d’art contemporain de Lyon

Vue de la Saône depuis La Sucrière

 

Ce qui impressionne le plus, dans la biennale de Lyon, c’est l’environnement des lieux d’exposition. Que ce soit le Musée d’art contemporain, coincé entre le Rhône et le parc de la Tête d’Or, les anciens docks près de la confluence du Rhône et de la Saône, ou que ce soit l’usine T.A.S.E, en pleine banlieue, chaque espace possède une forte identité et une puissance visuelle extraordinaire.

Je suis allé sur les docks, dans l’ancienne usine de « la Sucrière », autour de 16h30. Le soleil se couchait et éclairait d’ocre les structures industrielles qui se dressaient dans une brume mélancolique de fin de journée. Les poutres métalliques, les ponts suspendus et les silos de la rive gauche de la Saône entraient en résonnance avec les jolies collines boisées de la rive droite, parsemées de maisons de maîtres, de châteaux et de couvents. Sur la rivière elle-même, les péniches offraient au regard des promeneurs des jardins privés et des modes de vie au fil de l’eau.

Un autre jour, je me suis rendu à l’usine T.A.S.E., à Vaulx-en-Velin, une friche industrielle que l’on repère de loin grâce à une espèce de château d’eau peint en rouge. Dans la cour de l’usine, une allée de pelouse, des arbres taillés et des sculptures néo-classiques. Un petit îlot de jardin à la française dans un environnement désaffecté.

 

 C’est ce que j’aime quand je retourne dans la capitale des Gaules. Visiter la Biennale d’art contemporain, c’est visiter Lyon et son passé industriel.

Agnès Varda de ci de là

Ce soir, à 22h30 sur Arte, on pourra voir le film documentaire d’Agnès Varda sur les artistes contemporains qu’elle aime. C’est une série d’émissions très belles, où l’on reconnaît son style – déjà bien rôdé sur Les Glâneurs et la glâneuse dans les années 2000 – et dans lesquelles elle présente, sur un même ton, des artistes célèbres et des créateurs obscurs.

Michel Jeannès est un des créateurs chéris d’Agnès Varda. C’est un artiste dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog. On l’appelle aussi Monsieur Bouton et il se fait photographier dans le monde entier.

Ce soir, l’épisode d’Agnès Varda de ci de là tricote des portraits aussi variés que Monsieur Bouton, le peintre Pierre Soulages et des réparateurs de filets de pêche à Sète.

Comme le dit mon amie Cécilia, Agnès Varda dé-hiérarchise les gens et les travaux.

La sagesse précaire préconise donc la vision de ce programme télé de qualité, pour passer de joyeuses fêtes de noël.

Perfection du piano

Clara Schumann, Scherzo n°2, op. 14

Depuis que des disques de musique classique tournent sur la platine de mon bureau collectif, ma concentration intellectuelle s’est améliorée. En particulier grâce au piano.

Cela fait longtemps que je suis très impressionné par cet instrument. Ce que l’on peut faire avec le piano, ce que les musiciens ont pu composer avec lui me fascinent. Ma fascination avait commencé quand une voisine du dessus, en Chine, mettait des disques de piano tous les matins. Elle devait avoir une sorte d’obsession, et elle a dû me la communiquer.

Parfois, dans mon bureau, quand j’y suis seul, je ne pense plus à rien, j’éteins les lumières et je pénètre le monde incroyablement varié, complexe, surhumain, des morceaux de Mozart, de Schubert, de Schumann. (Chopin, c’est moins mon truc, je l’avoue, et je partage ce sentiment avec une amie japonaise dont on dit qu’elle est une vraie pianiste mais qui a toujours refusé de jouer pour moi. Alors nous parlons musique dans les pubs, des pintes de bière à la main, et nous pensons de concert que Bach est préférable – et même, pardoxalement, plus libre pour l’interprète – que Chopin.) 

Parfois, je n’écoute plus, car je me lance dans des méditations historiques sur l’invention technologique que le piano représente. Je me dis qu’il a fallu des siècles de travail pour arriver à cette perfection absolue. Une fois qu’on a inventé le clavier, il restait encore beaucoup à faire.

D’abord, le son était fluté, avec les harmonium et les orgues, c’était beau mais dès qu’on jouait un peu vite, cela devenait confus. Bon, j’entends déjà les défenseurs de l’orgue, des mecs comme Ben, par exemple, qui vont venir protester, comme quoi c’est très exagéré de dire que c’est confus, etc. Alors disons que l’orgue n’est peut-être pas confus, mais que ce qu’il gagne en amplitude sonore, il le perd en précision.

Ensuite avec l’épinette, et le clavecin, le son était pincé, parce que les cordes étaient pincées. C’était beau, et en plus, on pouvait jouer diablement vite, ce que mes amis Forqueray et Couperin ont pris un malin plaisir à faire. Mais avec le clavecin, on pouvait appuyer aussi fort que l’on voulait, le son était à peu près égal, et il avait une longueur très médiocre.

Avec l’invention du pianoforte (pour jouer piano et pour jouer forte comme on veut), et ses cordes frappées par des marteaux en velour (là aussi « marteau » et « velour », quel oxymore délicat), alors on pouvait jouer rapidement comme avec le clavecin, et tenir de notes longuement, comme à l’orgue. On pouvait privilégier la clarté de la pensée des Lumières, ou au contraire s’enliser dans des langueurs monotones annonciatrices des dérives romantiques.

On dit avec raison que le piano est l’instrument romantique par excellence. On a tous en tête les nocturnes de Chopin, les envolées de Rachmaninov. Ce qu’il ne faut pas oublier, cependant, c’est que le piano fut inventé un siècle avant le romantisme, et que le XVIIIe siècle connaissait l’existence de gens tels que Mozart. Mettez cet instrument merveilleux entre les mains d’un génie comme Mozart, et laissez-le s’amuser avec ce jouet autant qu’il le veut. 

Il en est sorti, bien sûr, des choses très célèbres, ce troisième mouvement de la sonate n°11. Mais aussi des jeux brillants et philosophiques, comme les fameuses 12 Variations sur « Ah! Vous dirai-je Maman » …

En général, mes méditations ne me mènent nulle part et s’interrompent brutalement, car j’ai tout de même une thèse à finir.

 

Les icônes de Belfast

Si Belfast se distingue par ses fresques murales, force est de reconnaître qu’elles ne sont pas toutes politiques, ni partisanes.

Cette fresque, conçue par le département des études byzantines (avant qu’il ne ferme), montre une sainte Sophie en majesté, vers qui se prosterne un personnage habillé en vert (on est en Irlande au sens large du terme) tenant entre ses bras le bâtiment où nous nous trouvons présentement : House 5, University Square, Belfast. Nul doute que ceux qui savent lire le grec ancien sauront reconnaître cette explication écrite aux pieds de sainte-Sophie.

Au fond de la cour, on peut voir le bureau des thésards que nous occupons collectivement. Des sages montent l’échelle vers le ciel des Idées, et certains échouent, comme des anges déchus, et finissent leur course dans la gueule du dragon, qui représente sans doute l’ignorance, la bassesse d’âme et le ressentiment qui ronge l’âme de ceux qui échouent.

C’est quand même sympathique de travailler sur sa thèse avec ces symboles comme peau symbolique.

Ce qui m’émeut dans cette fresque, c’est l’accommodement des personnages religieux et symboliques aux systèmes d’évacuations, gouttières, lampes et bouches d’aération qui occupent les murs.

Cela forme une sorte de syncrétisme intéressant, où la bible semble être protégée par un tuyaux en PVC, grâce à quoi les voies mystérieuses du très Haut croisent sans se gêner celles compliquées des eaux usées.  

 

 

 

 

Et au milieu de cette réunion de plomberie et de sacré, des personnages connus et et appréciés en compagnie de qui l’on peut méditer sur notre sort : Méthode, Cyrille, sainte Catherine.

Sculpture et affrontements

RISE, de Wolfgang Buttress

Pendant que les violences éclatent à l’est de Belfast, on érige à la lisière de mon petit ghetto une grande sculpture qui symbolise le soleil qui se lève et l’optimisme de la ville.

« RISE », la sculpture de l’artiste Wolfgang Buttress, basé en Angleterre, prendra place sur le rond-point de Broadway, exactement à l’intersection de deux axes essentiels : l’axe nord-sud de l’autoroute M1, et l’axe est-ouest le long duquel se distribuent les quartiers de Falls Road et du Village. Précisons une fois encore qu’à l’ouest du rond-point, on est catholiques, et de l’autre côté protestants.

Moi, avec mon esprit tordu, quand j’ai vu cette sculpture apparaître petit à petit, j’ai pensé que le but était séparer les communautés par un gros ballon, et de diminuer l’impact des provocations lancées de part et d’autre du rond-point. Mais les journaux et les sites officiels annoncent un tout autre objectif : il s’agira d’accueillir les automobilistes qui entrent dans la ville avec un signe plein de dynamisme, de confiance en l’avenir et de lumière.

Lever de soleil entre le "Village" et "Falls Road"

Hier soir, par ailleurs, pour la deuxième nuit consécutive, des affrontements ont eu lieu de l’autre côté de la ville, là où je n’habite pas. Dans le quartier de Short Strand, où une enclave catholique subsiste dans un environnement largement dominé par les protestants. Entre 400 et 700 personnes ont participé à des jets de pierre, de cocktails molotov et de dégradations de toutes sortes. Des coups de feu ont été tirés, un journaliste blessé à la jambe. Lundi, deux personnes furent blessées par balles.

Comme à chaque fois que cela se produit, c’est-à-dire chaque été, on feint de s’étonner et on annonce que ce sont les pires violences que l’on ait vues depuis une décennie.

Comme toujours, selon qui donne les nouvelles, les responsables des coups de feu sont les républicains dissidents (pro-irlandais) ou les paramilitaires de l’UVF (Ulster Volonteer Force, pro-britanniques). La première version est celle du Belfast Telegraph, qui accomplit une acrobatie rare : l’article commence en désignant les républicains comme coupables, et termine en avouant que le chef de la police refuse de dire qui sont les responsables des coups de feu.  

Nous abordons la troisième génération de combattants communautaires. Dans les années 90, on pensait que le temps de la paix était arrivé car les nouveaux combattants n’étaient même pas nés à l’époque de la Bataille du Bogside en 1969. Aujourd’hui, les plus jeunes de ceux qui lancent des pierres et foutent le feu aux voitures n’étaient pas nés à l’époque des accords de paix de 1998.

De la Confluence à Cécilia

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Depuis le quartier de la Confluence, qui se trouve, comme son nom l’indique, à la toute fin de la Saône, juste avant qu’elle ne se fonde amoureusement dans le cours viril du Rhône, le non moins viril sage précaire se prépare à remonter la Saône pour aller retrouver la féminine Cécilia, du côté de Vaise.

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Cela constitue une très longue promenade puisqu’il s’agit de traverser la bonne ville de Lyon de part en part. Sans compter que le sage précaire a une valise qu’il traîne derrière lui.

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Mais il fait beau, nous sommes au mois de mars, c’est le début du printemps. Et le plaisir de revoir ma ville natale au soleil rasant de fin d’après-midi me donne envie de marcher.

Le plaisir de revoir Cécilia aussi, qui est en train d’enregistrer de nouveaux audio-guides pour le musée des beaux-arts de Lyon. Le studio d’enregistrement se situe Quai Arloing. De là-bas, nous irons manger sur les pentes de la Croix-Rousse et nous irons chez elle, car elle est ma grande bienfaitrice lyonnaise.

Les côteaux de Saône m’ont toujours paru féériques, mystérieux. Ces clairières en terrasse, ces constructions suspendues, cette verdure et ces arbres. Il y a derrière ces espaces mélancoliques des histoires et des musiques déchirantes.

Il se trouve que j’ai ramoné les chaudières de certains de ces internats/couvents. Quand mon père garait la voiture dans la cour, qui donnait sur la Saône, il prenait toujours des minutes et des minutes pour trouver le gars qui avait la clé de la chaufferie, et moi, j’allais me rouler une clope sur un de ces murets, et je contemplais la rivière et la ville.

Un jour peut-être, il me faudra vivre dans une péniche. La vie en péniche me fait penser aux romans d’André Dhôtel, et c’est le métier de marinier que j’ai voulu faire quand j’ai quitté Lyon, dans les années 90. Finalement, j’ai choisi d’émigrer en Irlande, mais c’est passé de peu.

Sous les saules pleureurs du Quai de Saône, chaque Lyonnais a laissé des souvenirs amoureux, a emmené une belle étrangère et s’est permis des acrobaties inavouables.

Pour ma part, une jeune Finlandaise me faisait découvrir l’Europe du nord et cherchait à me persuader qu’il ne fallait pas la juger, que les quais de Saône étaient une exception dans sa vie.

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Ce que Cécilia a envie de faire, avant d’aller manger, c’est de prendre « l’apéro ». Ah, cela fait si longtemps qu’on n’a pas pris l’apéro, tout simplement, sur une terrasse.

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À partir d’ici, la lumière est si belle sur les façades et sur le fleuves que je vais me taire. Je laisse les images parler de cet après-midi de mars.

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Quai Pierre-Scize

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Art anglican à Belfast : The Cathedral Church of St. Anne

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Depardon, photographe de la France

 depardon-1.1294662396.jpgPhoto Raymond Depardon

Tous les jours, à la BNF, avant de descendre dans les salles de recherche, je fais un petit tour dans l’exposition « La France de Raymond Depardon » dont j’ai un peu parlé en novembre dernier. Je ne m’en lasse pas. Ce n’est pas seulement une expérience esthétique, c’est aussi une plongée, à chaque fois, dans l’image et l’imaginaire d’un pays, dans le mystère qui fait qu’un territoire varié et multiple peut être appelé « la France ».

Deux grandes salles, la première consacrée à un choix de photos que Depardon a prises sur l’ensemble du territoire métropolitain. Dans la deuxième, des archives de photos et de documents qui montrent un peu le cheminement du photographe, ses influences et ses projets passés, l’ayant conduit à photographier sa « terre natale ».

A chaque visite, de nouveaux détails apparaissent. Ce que je croyais avoir suffisamment vu, n’avait pas été vu du tout. Les grands tirages sont magnifiques et racontent tant de choses sur la vie des Français. Dans le regard de Depardon, la France est extrêmement colorée, mais les couleurs, il faut les capter sur la totalité des photos : des feuilles mortes par terre renvoient aux coloris des fenêtres tout en haut, ou à des panneaux signalétiques. Le bleu du ciel entre en écho avec des affiches. Les photos sont parfois de véritables camaïeux, et des variations autour d’une, deux ou trois couleurs.

depardon-2.1294662565.jpgPhoto Raymond Depardon

L’affluence est toujours assez importante. Les salles de l’exposition ne sont jamais vides, et les gens commentent, devinent la région, le département et la ville où les photos furent prises. Ils discutent, scrutent les détails pour trouver des indices, et ils cherchent dans leurs souvenirs de vacances. Les visiteurs font actionner leur mémoire migratoire. C’est comme un jeu entre un photographe et un peuple. Le peuple vient voir, sans poser trop de jugements esthétiques, et entre dans un échange où la mémoire et le déchiffrage le disputent à la méditation. C’est bouleversant de voir les Français se déplacer et aller discuter de la France dans une exposition.

C’est pour moi la grande exposition de l’année 2010, le grand événement culturel de l’année qui finit. On y sent « l’urgence de photographier la France », la nécessité de le faire, non pas parce qu’elle disparaît, mais parce que Depardon, comme nous tous, s’interroge sur ce que c’est que la France. Et en faisant cela, Depardon a pris la dimension du grand photographe des temps contemporains. Lui seul, grâce à son travail de reporter, de voyageur, de paysan, de documentaire de la vie rurale autant que des guerres internationales, lui seul a la légitimité et la capacité d’incarner notre pays et de le représenter, avec de nombreuses problématiques présentes silencieusement sur les images.

Problématique du vieillissement et de la subsistance, avec des magasins fermés, d’anciennes façades, des maisons qui ont tenu debout. Problématique de la monumentalité républicaine, avec des « mairie-école », des monuments aux morts, des bâtiments officiels, et même des maisons ordinaires qui ont la dimension de monuments. Problématique de l’industrialisation et de la vie économique, avec des centrales nucléaires au loin, quelques usines, de nombreux commerces. La manière dont ces espaces de travail s’entremêlent avec la vie quotidienne des gens m’a intéressé. Des jardins potagers aux abords d’usines.

Problématique de l’habitat et du transport. Problématique des activités récréatives et culturelles. Problématique de la coexistence de différentes temporalités dans un même espace. La piscine à ciel ouvert d’une ville du nord est surplombée par un château en pierre, lui-même entouré d’immeubles en béton. Problématiques du paysage : comment les paysages naturels entrent en écho avec les architectures locales.

Il fallait un homme capable de passer des années sur les routes, ayant assez de talent, d’argent et d’expérience pour prétendre représenter un pays entier. Il fallait un homme qui nous prennent au sérieux, et qui sache regarder nos territoires avec respect, mais avec drôlerie aussi, et qui ait « l’oeil ». Un homme capable de regarder un paysage, et de le faire réfléchir.

Cet homme, c’est Raymond Depardon, et on parlera de ce travail sur le France dans cent ans, dans deux cents ans.

Chaque jour, j’entends les commentaires des gens, et je me dis que je devrais les noter, car ils sont drôles et intéressants. Mais j’oublie de les noter, et je les oublie aussi sec. Ce ne sont pas des commentaires d’habitués de galeries, ni de connaisseurs en art, ce sont des commentaires bien plus précieux. Depardon doit être si heureux d’avoir réussi à faire une exposition qui fasse venir des milliers de Français, qui discutent de tout autre chose que de la qualité des photos.  

« Mobile » de Michel Butor

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Michel Butor, né en 1926, n’est pas connu pour avoir fait des récits de voyage, et pourtant, ce qu’il a apporté au genre littéraire « Voyage » est immense.

Dès après La Modification (1957) qui l’a rendu célèbre, il a écrit Le Génie du lieu (1958) qui était déjà une série d’essais d’écritures sur le voyage, avec des chapitres sur des villes (Cordoue, Salonique, Istanbul) et sur l’Egypte.

Mais c’est Mobile (1962) qui crée une véritable rupture dans l’oeuvre de Butor. Son sous-titre montre qu’il ne cherche pas à faire rêver le lecteur du Guide du Routard : Etude pour une réprésentation des Etats-Unis.

L’exégèse butorienne l’atteste : avec Mobile, Butor fait ses adieux au roman. La plupart des critiques, et Butor lui-même, considèrent ce livre comme un « moment charnière ». Parmi les oeuvre de la littérature d’après-guerre, c’est le livre préféré de Jean-François Lyotard, de Jean Starobinski, de Françoise van Rossum-Guyon, de Michel Sicard (voir Mireille Calle, Les Métamorphoses Butor. Entretiens. Grenoble, 1991.)

L’écrivain a vécu quelques années aux Etats-Unis, il y a enseigné le français, et il s’y est beaucoup promené. Son voyage américain demandait une forme d’écriture particulière, qui lui permette de rendre compte de l’espace singulier de l’Amérique :

ça a été peu à peu, très lentement, que j’ai mis au point les techniques et le texte tel qu’il est maintenant

 Les techniques sont nombreuses et réjouissantes : l’organisation de la page blanche et la succession des pages, il s’agit de jouer sur la matérialité du livre lui-même, inclure des coupures de journaux locaux, des inscriptions de pancartes et autres signes urbains, jouer avec les noms de lieux américains.

Plutôt que de suivre l’itinéraire du voyageur, préférer l’ordre alphabétique des Etats. Commencer par : « nuit noire à CORDOUE, ALABAMA, le profond sud », et terminer pas loin du Wyoming, mais toujours dans la nuit, avec le nom de BUFFALO.

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Mobile, de Michel Butor

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Cela doit se lire comme une partition de musique contemporaine. Les mots repris et répétés forment des moments rythmiques et mélodiques qu’il faut appréhender comme accompagnement des éléments d’histoire, d’actualités et de géographie divers, qui sont eux aussi pris dans des organisations spatiales musicales et contrapuntiques.

Les noms américains, dans leurs reprises continuelles, gardent le sens qu’ils ont chez le lecteur européen : Derby rappelle l’Angleterre, Florence l’Italie. Buffalo rappelle Buffalo Bill.

Le lecteur doit s’emparer du texte pour l’interpréter à sa manière, comme un musicien interprète une partition. Butor a fait une partie du boulot, il a agencé des trucs, il fait des propositions, mais le livre n’est rien si le lecteur reste passif. En cela, c’est le livre de voyage le plus expérimental de l’histoire du genre, et le plus incontournable qui soit sur les Etats-Unis d’Amérique dans la littérature française.

Not Square : être jeune à Belfast

Ne me demandez pas le nom de ce style de musique. Johnny, l’autre jour, m’a parlé brillamment d’un look et d’une musique qui m’a semblé proche de cela, mais j’ai oublié le nom.

Not Square, c’est le groupe de Ricky, et Ricky est le mec cool de Belfast. Le mec le plus populaire de la jeunesse rock’n’roll d’Irlande du nord. Toutes les filles l’aiment, et tous les garçons sont ses copains. C’est lui qui joue de la basse sur ce morceau, qui ressemble un peu à Bobby Lapointe, et qui danse avec sa charmante copine, Oonagh, qui est sa plus grande fan.

Les quatre années qui viennent de passer, Ricky faisait une thèse sur Borgès et la peintre Remedios Varo. Il vient de passer sa soutenance (yesterday as a matter of fact), et il sort le premier album de Not square. C’est le week end de la jeunesse glorieuse de Belfast. Ce soir, Not Square joue dans la salle de concert de la fac. C’est la soirée de Ricky, Ricky en majesté. Et à travers lui, c’est la jeunesse branchée de Belfast qui va se refléter et qui va résonner. La jeunesse cool, la jeunesse post-industrielle, la jeunesse post-Troubles.

La jeunesse à lunettes, la jeunesse qui prétend mal danser et qui trouve ça beau, la jeunesse qui prétend s’en foutre des tensions communautaires, la jeunesse qui parle espagnol, qui travaille dans l’art contemporain et le théâtre, la jeunesse qui va boire des cafés l’après-midi, la jeunesse qui fait des études, la jeunesse surréaliste, la jeunesse qui lit Andre Breton dans le texte, la jeunesse impeccable, la jeunesse aux manières délicieuses, la jeunesse polie, la jeunesse alternative et privilégiée de Belfast.