Fête populaire et musique militaire

 

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Quand je suis rentré d’une longue promenade dans les hauteurs de la ville, j’ai vu du monde dans la rue. Spontanément, j’ai pensé que c’était peut-être un cortège officiel qui était attendu. Après la mort d’Omar Bongo, me suis-je dit, peut-être les gens de Belfast voulaient-ils lui rendre hommage.

C’était plus simple que cela : c’était un défilé de musique militaire. Marching bands, comme on les appelle ici. Quand j’ai demandé pourquoi aujourd’hui, on m’a répondu que c’était un concours. Sans doute un concours pour départager les meilleurs groupes avant les grands défilés du 12 juillet. Ou alors, plus simplement une répétition des défilés en question.

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Ce dont je voudrais témoigner, avant toute chose, c’est de l’aspect purement festif de cette manifestation. J’ai certes eu un peu peur en voyant tous ces gens boire de la bière et du cidre sur les trottoirs (moins peur, cependant, que mon colocataire pakistanais, qui avouait aimer cette musique, mais craindre « this kind of people »), mais la joie des enfants était réelle et sans une once de sentiment sectaire. Pour les enfants, il s’agit d’une journée de fête avec des costumes colorés et, surtout, beaucoup de percussion dans la musique. Rien n’a autant d’attrait pour un enfant, du point de vue de la musique, qu’un tambour ou une grosse caisse.

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Certains gamins étaient en transe, c’était magnifique à voir. Je me suis souvenu de moi enfant ; j’aurais été en transe, avec un bruit d’une telle ampleur. BOUM BOUM BOUM BOUM. Et le joueur de grosse caisse qui se démène et se déhanche comme une marionette. C’est le pays de Oui-Oui en plein Donegal Road.

Mais il n’y a pas que les enfants qui étaient sous le charme. Les adolescents se draguaient lascivement, et toute la communauté était dehors, soit en famille soit entre copains. De nombreuse femmes s’étaient mises sur leur trente-et-un, signe que c’est un événement lourd de connotations nuptiales. Talons hauts, cheveux lisses et décolorés, jambes passées aux rayons bronzants, pédicurées et maquillées, elles affichaient leurs charmes avec la même sensualité qu’en boîte de nuit. Voilà qui est bon à savoir pour celles et ceux qui cherchent une âme soeur : la période du 12 juillet pourrait bien être la grande occasion d’une rencontre menée tambour battant.

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J’insiste sur la joie sans mélange qui régnait dans la rue, car les défilés de ce type sont généralement associés – dans nos esprits – aux grandes oppositions entre les communautés. Quand on parle des « marches orangistes », on mentionne l’arrogance des protestants, la provocation des itinéraires, qui les fait passer dans des quartiers catholiques, les altercations qui y ont eu lieu. On imagine la volonté d’humiliation qui préside à ces marches.

Ricky, un camarade thésard catholique, m’a dit que pendant cette période, avant et après le 12 juillet, il restait chez lui. Il disait cela d’un air satisfait, pas vindicatif du tout. C’était un coup à prendre et il suffisait de laisser passer les célébrations : « On achète des bières au préalable, on fait de la musique avec des copains, on fait des barbecues dans le jardin. » Bref, les catholiques se cloîtrent, si j’en crois Ricky.

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De plus, la crise économique étant facteur de repli communautaire et de violence sociale, il n’est pas absurde de penser que cette année, le mois de juillet à Belfast sera très chaud.

Raison de plus pour souligner la joie des rues quand elle s’impose dans un quartier entier. Ambiance de fête foraine, de kermesse, odeur de steack haché et d’oignons frits, maisons ouvertes, grands-pères en cravate, torses bombés et drapeaux au vent. Joie d’être entre soi, et de sifflotter les airs de flûte lancinants qui tournoient dans le ciel nuageux de Belfast.

Dump Wood Here

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Près de l’hôpital civil, dans la route de Donegal, un endroit engrillagé est de plus en plus décoré. Il y a mois, il n’y avait guère que quelques palettes de bois et des gamins qui s’amusaient à en faire une cabane. Très vite, il y a eu des fauteuils et des canapés. Des drapeaux aussi, commençaient à fleurir.

Depuis le début du mois de juin, beaucoup de bois, plus un enfant n’est autorisé à jouer, et de plus en plus de jeunes adultes y passent du temps. Ils préparent les célébrations du 12 juillet, la grande fête des protestants qui commémorent la bataille de la Boyne, où les armées de William of Orange défirent celles du roi catholique James.

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Dans les quartiers protestants, les préparatifs se font au grand jour et on sent une excitation grandir dans les rues et les lotissements.

Sur la porte verte de cet enclos, attenant à l’hôpital, est écrit : DUMP WOOD HERE. Mettez le bois ici. Il y a de nombreux endroits comme celui-ci. Dans cette seule route de Donegal, deux ou trois terrains sont élus pour accueillir le bois.

C’est pour les bûchers. En plus des défilés, de la musique militaire et des drapeaux identitaires, les orangistes font de grands feux. Je tiens à être là pour observer tout cela.  

Seigneur, des bûchers!

Racisme en Irlande du nord

Il y a quelques jours, à deux pas de ma maison, 115 Roumains ont été expulsés de leur maison par des bandes de… Des bandes de quoi ? Des bandes de pauvres gens, à n’en point douter. Des pauvres types qui ne supportent pas de voir des étrangers vivre dans leur quartier. Plus de vingt familles ont dû trouver un logement d’urgence, en état de choc. Il n’y a pas qu’eux qui sont en état de choc. L’immense majorité des gens est effaré et partage le sentiment de honte que les journaux expriment.

Les Britanniques découvrent avec horreur qu’il y a autant de racisme chez eux qu’ailleurs. Loin des raffineries d’Angleterre où les ouvriers protestaient récemment contre l’emploi d’étrangers, aux cris de « British Jobs for British People » ; loin de la poussée électorale d’un parti ouvertement xénophobe lors des européennes, l’Irlande du nord digère difficilement ses étrangers. Avant les Roumains, c’étaient 40 Polonais qui durent quitter leur logement dans des conditions similaires. Puis des Hongrois furent la cible de réactions de rejet. J’espère que ces méthodes brutales ne viendront pas s’appliquer chez moi, où vivent un Pakistanais, un Slovaque, un Français et un pauvre Irlandais… Ma maison combine tout ce que les beaufs britanniques détestent : la France, l’islam et l’Europe de l’est.

Dans le Belfast Telegraph daté du 19 juin 2009, ce n’est pas Madame Tout-le-monde qui commente l’événement, c’est Anna Lo, élue municipale de la ville de Belfast, née en Chine, arrivée en Irlande du nord dans les années 1970. (Y avait-il un programme d’échange entre la Chine maoïste de l’époque et Belfast en guerre civile ?) Elle est membre d’un parti « transcommunautaire », et elle rappelle des faits alarmants : ce n’est que depuis 2004 et l’élargissement de l’Europe que l’Irlande du nord connaît le multi-culturalisme. En quelques années, 50 000 immigrés ont débarqué d’Europe de l’est. Dans un pays où les haines sont habituellement dirigées contre des gens qui ont exactement le même mode de vie que soi, la même langue, la même culture, c’est raide et un peu violent, il faut admettre.

Anna Lo rappelle surtout que tous ces étrangers, qu’on a délogés manu militari, n’occupaient pas de logements sociaux mais payaient un loyer dans le secteur privé. « They boost the local economy by paying for rent, food and service. » (Ils renforcent l’économie locale en payant les loyers, l’alimentation et les services). Quand il voit le nombre de maisons vides et décrépies dans le centre de Belfast, le voyageur se dit qu’en effet les actes racistes sont ici – plus qu’ailleurs – contre-productifs.

Misère de la musique nord irlandaise

Représentation de musique irlandaise. J’y allais avec excitation. Le premier groupe n’était pas mal du tout, je n’en dirai que ceci : la rythmique de la percussion traditionnelle rappelle, ou interprète, le son du galop de cheval ; et certaines flûtes apportent le sifflement du vent dans la musique. Vent et chevaux, j’imagine peut-être cela parce que je suis sous l’influence de mes préjugés sur l’Irlande rurale et pure.

Le groupe suivant était le meilleur (paraît-il) groupe de cornemuse de toute l’Irlande du nord, et c’était aussi horrible qu’on peut se le figurer. Cet instrument est aussi laid à entendre qu’il est laid à voir. Sortie de la nuit des temps, et mouillée dans les traditions de toute l’Europe et du Maghreb en passant par l’Inde, la cornemuse que nous avons entendue dans cette salle de concert n’existait que pour les corps d’armée, pour être entendue et pratiquée par des soldats sans scrupule. Je suis navré de devoir en dire du mal, mais le son que j’ai entendu était l’équivalent du bêlement du mouton, en plus aigu et en plus assourdissant. Plus les braves pipers jouaient, plus j’avais envie de faire la guerre, contre n’importe qui et pour n’importe quelle cause.

Le troisième groupe était le clou de la soirée. Il avait nom The Hounds of Ulster et il représente sans doute le pire exemple de ce que peuvent faire les Irlandais du nord quand ils cherchent à séduire le monde entier. Car c’est ce qu’ils cherchent à faire, les musiciens des Hounds of Ulster.

Là encore, je suis désolé de devoir en dire du mal, car leurs intentions sont tout ce qu’il y a de plus louable : élever le niveau musical des flute bands et les faire sortir de l’image stéréotypée de groupes paramilitaires qu’ils véhiculent, surtout en Irlande du nord, mais partout ailleurs aussi bien. Car un flute band est un groupe dont l’instrument principal est la flûte et qui a pour but de faire marcher les hommes, pour les amener à la guerre. Dans le contexte de l’Irlande du nord, cela renvoie aux parades orangistes qui viennent exprimer leur fierté d’être protestants dans la rue. La qualité musicale passe, il est vrai, au second plan. Or les Hounds of Ulster nous annonce qu’ils vont nous donner tout autre chose.

C’est vrai, ce n’était pas du sectarisme protestant, mais, si j’ose dire le fond de ma pensée, c’était encore pire que cela. Le niveau musical était relevé au point de pouvoir faire beaucoup de bruit et imprimer une rythmique saccadée un peu carnavalesque. Pour montrer que le but était d’ « enjoy the music », le chef charismatique de cet ensemble se démenait considérablement et imposer sa présence physique.

Imaginez une discothèque de campagne, disons le César Palace, à Grenay (69). Imaginez un homme un peu lourd, mais sans complexe et extrêmement sympa : quelqu’un qu’on n’ a pas envie d’emmerder, mais qu’on n’a vraiment pas envie de voir danser non plus. Il balance son corps et jouit de la musique comme si c’était lui qui la dirigeait, il vit la musique en frappant du pied par terre.

Mettez un kilt à cet homme, une baguette de chef d’orchestre, des chaussettes de laine blanche, et vous aurez notre chef d’orchestre, qui électrisait l’audience, une audience d’une bonne vingtaine de personnes. A sa décharge, je dois dire que la petite vingtaine de personnes présentes (je devrais peut-être dire une quinzaine, en fait), étaient si enthousiastes qu’elles faisaient un raffut considérable à la fin des morceaux.

Moi, ce que je me disais, en rabat-joie typiquement franchouillard, c’est qu’il y a des formes de musique qui ne sont peut-être pas faites pour devenir de l’art. Comme le disait, plein de fausse modestie, le présentateur du groupe : « Certains disent que nous sommes artistiques, je préfère dire que nous sommes bizarres (odd). » Bizarres, malheureusement, ils ne l’étaient pas assez à mon goût, et je ne goûtais pas leur communion dans cette rythmique tonitruante. A choisir, j’aurais préféré un groupe authentiquement sectaire, j’aurais trouvé cela plus exotique, et peut-être moins vulgaire.

Purcell à Belfast

 Quelle ne fut pas ma joie de voir une affiche, annonçant la représentation de Didon et Enée dans mon université. Comme je l'ai déjà dit ailleurs, Purcell l'avait composé à la fin du 17ème siècle pour une école de jeunes filles. C'est donc une oeuvre parfaitment adaptée à des étudiants.

Ceux-là, ces étudiants du département de musique, j'ai très envie de les féliciter et de citer leur nom, car ils m'offrirent une belle émotion esthétique. C'est assez rare pour le dire : d'ordinaire, les étudiants, je serais plutôt porté à les baffer. Ils avaient des voix d'une maturité qui m'a vraiment étonné. Curieusement, le seul passage mal chanté était celui qui m'a toujours paru le plus facile à chanter, au début de la partie de chasse (So fair the game / So rich the sport, etc.) qu'on peut entendre au début de la seconde vidéo. Le chef du choeur a dû décider de mettre cela à plus tard. Mais ce fut très vite rattrapé par la petite panique due à l'orage :

Haste, haste to town, this open field 
No shelter from the storm can yield.

"Vite, vite, au bourg! Ce champs ne présente aucun abri!" Vous pouvez entendre cette petite minute de joyeuse panique en plaçant le curseur sur 5:50 de la seconde vidéo.

J'ai aussi beaucoup aimé les sorcières, qui organisent le plan diabolique de l'orage ci-dessus. Curseur sur 3:15 de la première vidéo pour une grosse minute de musique contrapuntique très casse-gueule, car la voix basse peut faire tout foirer.

 But ere we this perform,
 We'll conjure for a storm
 To mar their hunting sport
 And drive 'em back to court.

"Voici ce que nous ferons / Nous créerons un orage / Pour gâcher leur partie de chasse / et les faire rentrer à la cour". Non seulement, les deux sorcières étaient jouées par deux filles très jolies, mais elles ont fait preuve d'une maîtrise vocale impressionnante.

Incontestablement, ces gamins m'ont ému. C'était la première fois que j'assistais à une représentation de mon opéra anglais préféré. Comme j'avais encore à terminer un chapitre, dans la soirée, je suis allé acheter des canettes de bière que j'ai ramenées au bureau des thésards, et que j'ai partagées avec les quelques chercheurs noctambules qui y traînaient. Je n'aurais jamais bu ces bières si je n'avais pas été ému par cette performance.

The Sound Source

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Je ne dirais pas que Belfast est un désert culturel, mais lorsqu’il y a un festival de musique contemporaine, le sage précaire ne fait pas la fine bouche et s’y engouffre avec excitation. Car le sage précaire a lieu d’être tout excité : il découvre des travaux d’artistes qui jouent sur le son et le visuel, dans une salle de spectacle extraordinaire. Le SARC (image ci-dessus) a été construit il y a peu et doit être rentabilisé, donc la ville organise un festival chaque année.

Le public entre dans la salle principale, dont le sol ressemble au grillage sur le schéma. Sous nos pieds, une grille en effet, qui permet de faire communiquer les étages, de faire sortir du son depuis le bas, le haut ou les côtés. Hier, la soirée tournait autour de Yannis Kyriakides, un compositeur de musique dite « électroacoustique ». La salle de concert ressemblait donc plus à un laboratoire qu’à une salle de concert.

Une Française a aussi joué une pièce de saxophone, en ouverture. Christine Sehnaoui joue de son instrument de manière suggestive : elle écarte les jambes, loge le saxo là où cela lui fait plaisir, et entre dans une fusion amoureuse en sortant des sons qui ressemblent à tout sauf à des sons de saxophones.

Puis nous sommes descendus au sous-sol, pour une installation d’Angie Atmadjaja, constituée de tubes de néon suspendus et d’ondes sonores diffusées par des haut-parleurs à une fréquence inhabituelle. L’événement, dans cette installation, fut la réaction de l’audience. Au début, on sentait que la poignée de spectateurs présents étaient des habitués de la scène artistique, et savait comment se comporter. Ils déambulaient, ils touchaient les néons, ils faisaient ce que l’on attendait d’eux. Puis ils se sont tous arrêtés de bouger. C’était très impressionnant, on aurait cru qu’ils étaient tous des acteurs et que j’étais le seul spectateur : vingt ou vingt-cinq personnes immobiles pendant une minute. Petit à petit ils se rangés sur les bords de l’espace et l’installation/performance s’est terminée avec les néons seuls et les sons étranges qui semblaient en sortir.

Nous remontâmes à la salle principale pour des séances de cinéma avec musique contemporaine. Pour moi, le clou de la soirée fut la diffusion d’un vieux film de René Clair, Paris qui dort (1925), accompagné par une improvisation des musiciens de la soirée, Yannis Kyriakides aux manettes, Christine Sehnaoui au saxo, Andy Moor à la guitare et Pedro Rebelo au piano. Le film a vraiment profité de ce lifting sonore. Un technicien jouait sur la vitesse des images du films, procédant à des ralentis, des arrêts sur image, ce qui redoublait le propos du film puisque c’est l’histoire d’un Paris où tous les habitants sont pétrifiés, immobiles, et où déambulent les rares personnages qui ont échappé au rayon mystérieux qui a causé cet arrêt du mouvement.

C’était donc une soirée réussie, toute chose égale par ailleurs. J’ai découvert un lieu étonnant, et surtout, découvert qu’il y avait une scène de musique contemporaine à Belfast. Je vais y retourner ce soir, pour une « performance corporelle » sur une pièce de Stockhausen. On va voir si la célébrité du nom va attirer une audience plus fournie que la vingtaine d’individus internationaux qui se couraient après hier soir.

Guillaume, Liam ou William ?

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Il faut le savoir, les anglophones qui ne parlent qu’anglais ont du mal à prononcer le prénom Guillaume. Qu’ils le voient écrit ou non, ils y arrivent mal, et surtout, ils ne s’en souviennent pas, si bien que cela crée des situations inconfortables dans la communication. C’est comme lorsqu’on ne se souvient pas du nom d’une personne et qu’on n’ose pas le demander.

Quand j’habitais en Irlande, la vie était plus simple, mes collègues m’appelaient Liam, et cela ne choquait personne, dans le milieu de la restauration dublinoise, qu’un Français porte ce prénom.

En Irlande du nord, les choses se compliquent. Les gens ne peuvent toujours pas m’appeler Guillaume, mais ils sont gênés de m’appeler Liam, car cela sonne irlandais. Surtout que j’habite dans un quartier protestant, où les gens sont plutôt, sinon totalement, loyalistes. Pour prendre un exemple très simple, mon colocataire nord-irlandais refuse catégoriquement d’utiliser Liam, et ne parvient pas à se faire à Guillaume. En comparaison, il est bien plus à l’aise avec les noms des autres colocataires de la maison, qui viennent de Slovaquie et du Pakistan.

Reste William, la traduction anglaise de mon prénom, mais là c’est moi qui ne veux pas. Je n’ai pas envie qu’on m’appelle William, c’est un peu capricieux mais c’est ainsi. Outre qu’il n’est pas vraiment de mon goût, il se trouve que William, pour le coup, est un prénom très politiquement chargé. En Irlande du nord, il renvoie à Guillaume d’Orange, William III d’Angleterre, qui a été appelé depuis sa Hollande natale pour venir restaurer le protestantisme en Grande Bretagne, à la fin du 17ème siècle. Son règne (1689-1702) fut un très bon règne, je dois le reconnaître, et il apporta énormément à l’Angleterre, grâce aux lumières qu’il avait acquises dans les merveilleux, libéraux et réformés Pays-Bas.

S’il s’était limité à un bon règne en Angleterre, il n’y aurait aucun problème, mais il est allé combattre en Irlande. Et ceux qu’il a combattus en Irlande, ce n’était pas une poignée de paysans buveurs de Guinness. C’était le roi d’Angleterre qui l’avait précédé, catholique, et qui s’était réfugié en France. Ce roi déchu, Jacques II, voulait reprendre sa couronne en passant par l’Irlande, avec une armée qui comptait – entre autres – des milliers de Français. Bref, Guillaume d’Orange est venu en Irlande écraser cette armée catholique, lors de la fameuse Bataille de la Boyne le 12 juillet 1690.

C’est en souvenir de cette bataille, et dans un but de démonstration politique assez lourde, que les « orangistes », de nos jours, défilent le 12 juillet dans les rues de la ville. Ils réitèrent leur attachement à la couronne, dans un symbolisme qui souligne l’opposition religieuse entre les communautés.

Ce n’est pas le meilleur côté de Guillaume d’Orange que l’on revendique ici. Sur les fresques, dans les défilés, on ne met pas en avant son libéralisme, son talent d’administrateur, ni ces deux choses qui le rendent glorieux à mes yeux : la séparation de l’église et de l’Etat et la liberté de la presse. Non, ici on l’appelle Billy, il est populaire, mais pour des raisons de sectarisme communautaire.

Alors je ne veux pas m’appeler Billy. Ce n’est pas que je sois pro-catholique, ni même pro-irlandais, mais au nom de quoi, grands Dieux, prendrais-je parti pour les protestants de la Bataille de la Boyne ? 

Dès lors, me voilà sans prénom. Ni Guillaume, imprononçable. Ni Liam, indésirable. Ni William, inapproprié.  

Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

Positions du corps (3) L’Agenouillement de la Prière précaire

Je suis allé à la messe dimanche dernier en pensant que pendant la période de Pâques, il y aurait peut-être des choses à voir.

Il y avait en effet un membre de l’église plus important que d’habitude, qui portait une mitre et un bâton très impressionnant. En allant à la cathédrale, j’entendais les cloches sonner de manière désordonnée. Ce doit être un morceau de musique, pensais-je.

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Plus tard, une amie me demanda si j’avais prié.

« Je ne sais pas prier », lui répondis-je.

Quand les autres prient, moi je me concentre et je pense à toutes sortes de choses.

« C’est ça, prier », me dit-elle. Je l’aurais embrassée. Les catholiques sont parfois dotés de cet esprit inclusif et baroque qui leur fait respecter les apparences autant que l’inapparent.

C’est une vraie question : comment prier ? Le sage précaire peut-il ne pas prier ? Précaire, cela vient de precare, prier en latin, selon certaines étymologies. Pour d’autres, cela vient de Prae: avant et de careo, es, ere : manquer de. Pour mettre tout le monde d’accord, posons que ce qui est précaire, c’est ce qui est obtenu « par la prière », d’où son aspect non assuré, imprévisible, à la remorque, à la dérive. La sagesse précaire est une sagesse suspendue au bon vouloir des autres, des circonstances, des remous de la vie. La différence entre un sage précaire et un chef religieux, ou un gourou, c’est qu’il ne peut rien promettre. C’est un peu désespérant, comme sagesse : on est là, et puis… ce qu’on a, on n’est pas certain de le garder… Ce qu’on n’a pas, on trouve normal de ne pas l’avoir… Non la sagesse précaire, il faut prévenir vos enfants, c’est vraiment en dernier recours.

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Pour raccorder la prière à la question des positions du corps qui m’occupe, l’agenouillement est une torture pour moi. Rien n’est moins naturel que de faire reposer le poids de mon corps sur mes genoux. Je ne sais pas si les catholiques en ont contracté une réelle habitude, mais pour moi ce sont des moments intéressants car légèrement douloureux et propices à des prises de conscience : mon corps se retrouve déséquilibré, désarticulé, je me sens devenir marionnette sans colonne vertébrale, sans « assise » véritable. Après l’éloge des assis, il est temps de chanter les agenouillés.

Agenouillé, je ne peux plus penser ni aux pauvres ni aux diacres, ni à personne ni à rien. C’est la prière précaire. La prière de ceux qui essaient seulement de garder l’équilibre en attendant que cela cesse.

paques-a-belfast-002.1239708662.JPGL’orgue de St Peter Cathedral, Belfast.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

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J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

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