Fleurs de Queen’s oh Magnolia

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Parfois, les plus jolies fleurs sont à notre porte. On va en chercher aux quatre coins du monde alors que, tout près de soi, vivait la plus jolie et la plus pure des créatures qui n’attendait que notre regard. Pleine de chagrin, de vent et frisson.

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Mon amie pleure dans la nuit. A-t-elle raison ou a-t-elle tort ? Mon amie brille dans le noir, brûlant, brûlant, brûlant de clarté.

Le long des maisons de University Square, où se situe la faculté des langues où j’étudie, s’épanouissent de nombreuses fleurs dont je ne connais pas le nom. J’ai cru reconnaître un magnolia.

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Elle lui ressemble quand elle tremble, quand elle pleure, là, dans le coeur des arbres en fleurs.

Des magnolias par centaines. Des magnolias comme autrefois.

Je marche le long de University Square avec émerveillement chaque fois que le printemps revient. Tu aimes les grands ciels humides, et les déserts où il fait froid.

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Les jardiniers britanniques ont travaillé silencieusement pour faire de notre lieu de travail un petit jardin douillet et exotique. Le mot de magnolia me rappelle une chanson populaire de mon enfance. Je chantonne en prenant des photos. « Oh, Magnolias, Ta di daaa ».

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Quand j’entends des musiques nouvelles, mon coeur brûle dans la nuit. Je n’aime plus les chansons qui parlent d’amour et d’hirondelle. Mais je pense à toi quand, dans le coeur des arbres en fleurs, j’entends des bruits de combat, des chansons sourdes où crie le désespoir.

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Si tu t’en vas, tu me verras. Tu me verras traîner autour des fleurs de University Square, renifler les odeurs de tempête, les odeurs de combats, les odeurs de magnolia. Si tu t’en vas dans la tempête, tu verras que je suis là, dans le coeur des arbres en fleur.

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J’ai peur pour toi, quand les musiques nouvelles déversent leur séduction dans les soirs de printemps. Je suis comme toi, je n’aime plus les chansons, mais j’aime les hirondelles et les grands ciels humides.

Oh Magnolia, Ta Di Daaaa…

Soir de printemps

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Je pense à toi dans ces soirées où l’humeur météorologique te ressemble.

Parfois tu dis que tu es folle, mais tu n’es pas folle. Tu es géologique, tu es printanière. Tu passes de la brume au soleil, tu lances des giboulées avant d’éclairer des nuages par en dessous. Il n’y a rien d’irraisonnable chez toi ; tu suis la logique rigoureuse des météores et des vents contraires. Tu ris et tu pleures sans comprendre, mais il n’y a rien à comprendre.

Tu es comme le temps des îles britanniques, tu connais des turbulences, des tempêtes, des pluies diluviennes. Tu es proche des éléments, tu connais les tourbillons, les dépressions atmosphériques. Mais tu connais le temps calme aussi, le beau temps et la douce bise. Tu as le tempérament des régions océaniques. Il n’y a rien à comprendre, sur les îles britanniques, il faut juste accepter le ciel bas, et la tension qui dure parfois des jours entiers, sans que l’orage ne te délivre de ce qui t’oppresse.

Et quand le soir éclate, chère amie des fées, tu sais mettre du rouge, du roux et de l’ocre tout autour de toi. Tu redonnes vie aux Black Mountains, tu défroisses les coquelicots et regroupe les myosotis dans une belle poignée : tu regardes ces petites fleurs de tes grands yeux spirituels, et tu les mets dans ta chevelure épaisse et profonde.  

C’est la vie intense et débordante des soirs de printemps.

Des signes mystérieux en pleine fête de la Saint Patrick

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Lorsque tout le monde était déguisé en vert pour la Saint Patrick, une bande d’activistes se tenait sur l’esplanade de l’hôtel de ville de Belfast avec des pancartes jaunes. Sur les pancartes, un seul message écrit en noir :

JOHN 3:7

Rien de plus.

Une dizaine de pancartes et plus du double d’activistes pour les porter, certains portant un t-shirt jaune frappé du même message.

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Je pensais à un happening. Je vais voir une femme qui porte une pancarte. Elle me dit que c’est une référence de la bible. Evangile selon Saint Jean, 3,7. Elle parle très vite, je ne comprend pas bien la citation biblique, alors elle résume en me disant : « C’est là que le Christ dit que nous pouvons renaître. »

Born again ? dis-je. Moi aussi, qui ne crois ni en Dieu ni en Diable ? Elle répond que oui, que tout le monde peut renaître. Mais il faut passer un examen, dis-je ? Non, répond-elle, c’est juste entre vous et Dieu, personne ne peut vous dire si vous êtes né de nouveau ou non.

Chez mon copain Mathieu, je consulte la seule bible qu’il possède, celle traduite de manière un peu funky, aux éditions Bayard (2001), celle qui a fait appel à des écrivains pour rendre le Livre plus proche de nous. Aux côtés des Frédéric Boyer, Marie Ndiaye, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz, François Bon, Olivier Cadiot (dont le Cantique des Cantiques a été mis en musique par Bashung), Florence Delay s’est chargée de l’Evangile selon Saint Jean. Voilà ce qui est écrit à la section 3,7 :

« Ne sois pas surpris que je te dise Il faut être né là-haut. »

Cela ne m’éclaire pas tellement, et je me dis que ces activistes chrétiens ne savent plus ce qu’ils font. Je cherche sur internet et je vois des traductions grecques moins polémiques :

μὴ θαυμάσῃς ὅτι εἶπον σοι· δεῖ ὑμᾶς γεννηθῆναι ἄνωθεν.

Là d’accord, je comprends mieux. Florence Delay a voulu traduire de manière singulière (pour faire funky, n’en doutons pas), mais toutes les traductions françaises depuis des siècles optent pour un sens plus constant : Jesus prévient de ne pas être surpris d’entendre qu’il faut naître de nouveau. La traduction qui nous intéresse en l’occurrence, c’est celle qu’utilisent les Anglo-Saxons, et voici celle de la New American Standard Bible (1995) :

Do not be amazed that I said to you, ‘You must be born again’

Ah, il faut naître de nouveau. Cela ne suffit pas de le pouvoir. Moi, dans mon esprit obstiné et chercheur de noises, je demande à la dame si elle est en lien avec les fameux évangélistes « Born again » qui entouraient George W. Bush, et qui étaient vus, en Europe, comme de furieux extrêmistes, obscurantistes protestants prêts à toutes les guerres pour faire gagner l’axe du Bien. La dame me dit que non, elle dit qu’elle n’est qu’une chrétienne. C’est typique des sectes protestantes, paraît-il, de se dire seulement chrétiens, et de n’avoir aucun nom particulier. Car un nom identifie et distingue, sépare, alors qu’eux se veulent réunificateurs.

Moi, dans mon esprit d’observateur emberlificateur, je pense que ces évangélistes choisissent la Saint Patrick pour intervenir comme un coup de poing symbolique en plein centre de la ville, sans couleur verte, uniquement du noir et du jaune. Un coup de poing visuel dans le ventre de la ville. Sans discours autre que JOHN 3:7, afin de faire réfléchir ces idolâtres papistes que sont les catholiques irlandais. « Buvez tant que vous voulez, petits hommes verts, mais n’oubliez pas qu’il vous faut renaître un jour ». Je lui demande pourquoi ils se réunissent ici, le jour de la Saint Patrick. Elle dit que Patrick était chrétien. Ce n’est pas faux. D’autres camarades m’auront dit la même chose, de manière plus ou moins contrite : « Techniquement, Patrick n’est pas catholique puisque à son époque, le protestantisme n’existait pas encore, c’est donc un saint que tout le monde peut revendiquer… »

Il y a bien du happening chez les activistes chrétiens. Ce sont eux, peut-être, les plus funky, finalement.

La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

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Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.

En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.

Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?

Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.

La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :

« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)

« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)

Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :

Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021

J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.

Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :

« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)

« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)

« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)

On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.

Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».

Une ville trop grande pour ses habitants

Un samedi après-midi, en plein centre-ville de Belfast, je m’aventure dans une café qui a tout l’air d’être intéressant. Situé dans la crypte d’une église rénovée en lieu culturel, et peut-être encore cultuel, le café attire l’homme de la rue avec des photos de gâteaux au chocolat. J’entre, je descends les marches qui mènent au café, et je me retrouve dans un lieu vide. Pas un client. Les seules personnes assises autour d’une table me disent bonjour car ils sont l’équipe rapprochée de la patronne du café.

La ville de Belfast donne souvent cette impression d’être trop grande pour sa population. Je ne sais pas à quoi c’est dû. Il semble y avoir plus d’offre que de demande. La chose est dramatique sur le plan du logement. Moi qui cherche un colocataire pour une des quatre chambres que compte la maison, je me retrouve dans une situation désespérée. Personne ne répond à mes annonces, personne ne se déplace pour visiter. Je propose pourtant un loyer tellement bas que je suis certain que cette chambre présente le meilleur rapport qualité-prix dans toute la ville. Mais la concurrence est infinie et surtout, les gens qui veulent se loger se font rares.

Les buveurs de café et les chercheurs d’appartement sont rares, dans une ville qui ouvre des cafés et qui construit des logements.

Même chose à l’université. Il semble n’y avoir aucun problème de place. Je connais des thésards qui changent trois ou quatre fois de lieu de travail dans une journée, par pur plaisir, pour changer d’air. On peut en effet promener son ordinateur portable du bureau collectif à la bibliothèque, de là à un café, du café à une autre bibliothèque, rentrer chez soi une heure ou deux et retourner au bureau collectif. Il y a de la place partout et toujours. Les ordinateurs mis à la disposition des étudiants, dans les bibliothèques, les vestibules, les lieux publics, sont tellement nombreux que l’on peut à tout instant se connecter à internet. C’est l’endroit le plus confortable que j’aie jamais connu.

Belfast est une ville confortable, confortable comme un pull trop grand. Confortable au point que les propriétaires sont toujours obligés de murer quelques maisons. Cela m’avait frappé dans d’autres villes britanniques, où les « ruines urbaines » ne manquent pas de charme mais semblent dire quelque chose à l’oreille du promeneur, quelque chose de confus sur l’évolution des villes, quelque chose qui reste difficile à déchiffrer.

Un petit quartier protestant

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Qui chantera le Village ? Qui se fera le poète de ce petit quartier infâme, à l’ouest de Belfast, mais moins à l’ouest que la célèbre et catholique Falls Road ? Des poètes de cette dernière, il y en a à foison. Mais qui chantera le Village ? Comment chanter un quartier infâme, voilà une question de poétique et de théorie littéraire : Céline le savait bien, lui et son célèbre Chanter Meudon. Car ici, dans le Village, l’héroïsme a quelque chose de crasseux, d’illégitime, de brutal et de profondément, très profondément déplaisant.

Je dis « ici », car c’est là que je vis. Moi, poète précaire, j’invoque les muses pour qu’elles me donnent du nerf. Chantons Donegall Avenue, chantons Boucher road! Célébrons French Park et ses grandes peintures protestantes! Chantons la peur qui nous prend quand nous sortons un appareil photo. Chantons la peur, chantons le froid, chantons les fresques et l’effroi.

L’héroïsme est déplaisant ici car il ne peut même pas déguiser sa violence sous des discours plus ou moins nobles. A la différence d’un républicain qui peut venir parader devant des étrangers en leur disant qu’il a fait de la prison pour la juste cause qui l’anime, le para-militaire issu du Village ne peut que dire : « Je sais que vous ne m’aimez pas, et je vous emmerde. » Son rêve à lui, c’est que l’Irlande reste coupée en deux, et que l’Irlande du nord soit « le dernier bastion du protestantisme en Europe » pour reprendre les mots du grand leader unionniste Ian Paisley, qui vient de prendre sa retraite.

Petit quartier engoncé entre la ligne de chemin de fer et l’autoroute dite Westlink, mais aussi entre la zone industrielle Broadway et le stade de football Windsor Park, le Village présente au moins l’avantage d’être clairement délimité. Quand on y est, on sait qu’on y est. Des drapeaux du Royaume-Uni flottent, des fanions bleus blancs rouge égaient difficilement des rangées de maisons ouvrières en brique ocre. Point d’arbres, point de pubs et point de lieux de sociabilité en dehors des lieux de cultes et de mystérieux centres pour femmes. Point de bibliothèques locales, point de cinéma, mais des enfants qui jouent au football dans les rues.

Chanter le Village, voilà toute l’affaire. 

Le nez de Napoléon

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Sur cette photo prise depuis la fenêtre de mon toit, on voit la montagne de Cave Hill, qui se découpe sur le ciel. Les gens de Belfast trouvent que cela ressemble à un visage couché. Le nez serait aquilin, d’où le nom donné à ce paysage : Napoleon nose.

D’autres personnes ont vainement cherché à créer une autre légende, à laquelle je n’accorde aucune foi mais qui est pratique quand on fait visiter la ville à ses amis, pour avoir quelque chose à dire. Jonathan Swift aurait été inspiré par cette montagne en zigzag pour inventer un géant, couché sur le sol d’une île lointaine. Ce géant, il l’a nommé Gulliver.

Ce qu’il faut savoir, si l’on vient me rendre visite à Belfast (ou si l’on y vient sans intention de me voir) c’est qu’il est aisé de se rendre à Cave Hill et qu’on peut y faire une très belle promenade, assez sportive et très revigorante. Depuis la zone escarpée qui, de loin, fait penser à une lèvre de visage, ou à l’arête du nez, on contemple la ville, les docks et la mer. C’est donc un visage que l’on regarde de loin, et dont les yeux, escamotés dans le paysage, sont en fait logés dans le corps des randonneurs de la ville montés là-haut pour respirer et prendre du recul. 

Ma chambre sous les toits

J’ai changé de chambre à l’intérieur de ma propre maison. Jusque là, je croyais avoir la meilleure, la mieux chauffée, la plus confortable, la plus claire, la plus calme.

Mais à chaque fois que je montais un étage pour voir la chambre sous les toits, avec son espace compliqué, sa lumière venue d’en haut, son isolement dans les hauteurs, son bureau, son « espace lecture » dans un renfoncement, je me sentais attiré et j’enviais le mec qui allait la prendre.

Lorsque Ben a passé quelques jours ici, pour participer à notre colloque sur les Chinois francophones, j’étais heureux de lui offrir une chambre d’amis aussi chouette, même si elle sentait encore très fort l’odeur du précédent colocataire qui avait eu des problèmes de santé et qui était rentré chez lui, en Chine, pour se soigner. Puis je n’ai plus résisté. Quand Ben est parti, j’ai envahi la chambre pour la faire mienne.

Tandis que j’écris, j’entends la pluie sur le toit, et cela me rappelle mon adolesence. Dans la maison de Saint-Just Chaleyssin, quand mes frères aînés ont commencé à voler de leurs propres ailes, j’habitais aussi dans une des chambres du grenier. C’était formidable, pour un adolescent. Un grenier, c’est à la fois un espace pas terminé, bizarrement agencé, et c’est aussi des murs dont on fait ce qu’on veut. Moi, je peignais dessus, et j’invitais mes amis à peindre ce qu’ils voulaient. Je dormais ainsi dans un lieu fortement investi par mes proches, où la propreté passait au second plan derrière la créativité supposée de nos élucubrations. J’y pense, d’ailleurs : il y a eu une époque où je peignais partout et n’importe quoi, sur tous les supports, et jusque sur mes baskets blanches. J’étais un vrai rebelle, mais un rebelle non violent, narquois et insaisissable. Les rares fois où je me pointais au bahut avec de nouvelles grolles, les pions rigolaient : « Tu t’es acheté de nouvelles toiles ? »

Quel meilleur moment, pour revivre comme un ado, que ce temps suspendu, régressif et larvaire, de l’écriture d’une thèse, au milieu du chemin de la vie du sage précaire ?

Depuis l’une des deux fenêtres de toit, je vois quelques toits et les montagnes de Cave Hill. Aujourd’hui, elles sont encore couvertes de neiges, baignées de brumes, et surplombées de nuages qui ressemblent à de la fumée d’incendie.

Une promenade avec Gao Xingjian

Je suis allé chercher Gao à son hôtel pour faire une promenade dans Belfast. Une petite visite qui s’est révélée être une longue marche, car je ne sais pas faire le guide autrement que dans un style randonneur. La marche est chez moi l’outil numéro un, le cadre dans lequel je vois, j’entends et je réfléchis. Mettez-moi dans un bureau et je deviens aveugle, sourd et idiot. J’eus donc un peu peur de fatiguer Gao, qui a cette année soixante-dix ans.

Nous étions en bonne compagnie. En plus de Gao, il y avait Nathalie, une universitaire française, Zhang Yinde et sa femme, et Gilbert Fong de l’université de Hong Kong. Il y avait aussi Shelby Chen, une jeune « assistante » hong-kongaise qui vit à Londres, et qui servit d’interprète sans interruption tout le week-end, autant pour Gao (qui ne parle pas anglais), que pour Fong (qui ne parle pas français) que pour nous qui ne parlons pas chinois.

Chaque fois que je demandais si l’on continuait à marcher, ou s’il fallait appeler des taxis, Gao disait qu’on pouvait marcher. Il me dit, de sa voix chantante, que son nom, Xing Jian (行健), voulait dire « bon marcheur ». Je lui fis part de mon interprétation de son nom, qui se résumait à « chercher la concorde par la fuite ». Il en fut très content et me demanda si j’avais déjà écrit là-dessus. Si oui, je pourrais lui envoyer le texte pour qu’il le fasse traduire en chinois, afin de l’inclure dans un recueil d’articles, publiés en l’honneur de son soixante-dixième anniversaire, prochainement à Taiwan.

Je faisais visiter à mon petit groupe le Belfast « républicain ». Je leur ai montré des fresques un peu cachées, qui racontent des histoires parlantes à l’imagination et hautement controversées. Des histoires de grèves de la faim, des histoires d’excréments étalés sur les murs de prison, des histoires de martyrs. Quand ils ont vu le grand mur de séparation entre catholiques et protestants, ce qu’on appelle ici Peace Line, mes compagnons étaient vraiment interloqués, pour reprendre un verbe du théâtre de Gao. Les photos qu’ils prirent, la manière dont Gao allait traduire à ses amis, en chinois, ce que je venais de lui dire en français, témoignaient d’un intérêt vif. Un intérêt que n’aurait pas suscitée une visite des monuments historiques comme l’ennuyeux Hôtel de Ville du début du XXe siècle.  

Devant la célèbre fresque « internationale », la plus connue et le plus proche du centre ville, où les républicains montrent qu’ils sont engagés dans des causes extérieures à l’Irlande (les Palestiniens, les Basques, les Noirs, etc.), un des universitaires dit, dans un sourire : « Bon, un jour il y aura une fresque sur les Ouïghours! »

Puis nous marchâmes encore et encore. Je percevais de la fatigue dans les rangs, mais ce n’était plus de ma faute. Tous les endroits où nous voulions nous asseoir pour manger ou boire, étaient soit fermés, soit complets. C’est par une sorte de miracle, là encore, que nous trouvâmes de la place dans le meilleurs restaurant de poisson de la ville. Un restaurant qui est toujours complet quand je cherche à y manger d’habitude. C’est Gao qui régala.

Ramenés à leur hôtel, nos invités chinois étaient exténués mais toujours souriants, adorables, disponibles.   

Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.