Si le Dalaï Lama était indépendantiste

S’il voulait vraiment, comme le disent les autorités chinoises, faire sécession, voici comment il pourrait s’y prendre.

Il lui suffirait d’écrire une lettre, une seule, en tibétain, à la main. Sous l’oeil des caméras, il la lirait, ou il la donnerait à un journaliste qui se chargerait de la diffuser. Une lettre qui dirait ceci:

J’ai longtemps oeuvré pour la paix et pour l’obtention de l’autonomie pour le peuple tibétain, mais aujourd’hui je suis désespéré. Je ne vois plus d’espoir dans la survie culturelle de mon peuple et c’est la mort dans l’âme que je crois nécessaire d’entrer en conflit armé avec les forces chinoises qui occupent notre pays.

Dès maintenant, je demande à tous les pays du monde de bien vouloir soutenir notre effort de libération et, dans la mesure où la Chine est devenue une puissance importante pour l’économie mondiale, empêchant les gouvernements d’agir à découvert dans cette affaire, je me tourne vers les individus du monde entier, les organisations, les associations, tous les gens qui ont un coeur etc. 

Je vous laisse imaginer l’engouement d’une telle missive. Avec la popularité dont jouit la cause tibétaine, des millions de gens, des centaines de millions de gens feraient un don de plusieurs dizaines de dollars, des stars du show business feraient tout pour se montrer : presque instantanément, des milliards de dollars seraient générés pour soutenir l’effort de guerre. Le Dalai Lama recruterait des généraux étrangers pour organiser tout cela. Des militaires à moitié mercenaires viendraient aussi de toutes parts, appâtés par les salaires mirobolants ainsi que par l’aventure excitante et médiatique que cela représenterait. Mourir en héros sur fond de montagne enneigée, ce sera le nouveau rêve des adolescents en quête de gloire.

Nous assisterions à la première grande guerre fashion, pour les stars, par les stars. Le temps de cette guerre serait rythmé par les médias. Les Chinois n’auraient quasiment pas une chance de s’en sortir : après quelques milliers de morts, la pression de la communauté internationale et la nécessité économique de voir le calme revenir seraient trop fortes pour une armée chinoise isolée, mal entraînée et souffrant du « mal des hauteurs ».

Voilà ce que ferait le Dalai Lama, s’il était vrai qu’il nourrissait de funestes projets contre la Chine. Mes amis chinois, si le Dalai Lama ne fait pas cela, c’est qu’il ne veut pas de conflit armé et qu’il est certainement sincère lorsqu’il dit qu’il ne cherche pas l’indépendance.

Olivier David, un blog entre deux livres

L’écrivain Olivier David a vécu dans l’excès avant de venir s’installer en Chine.

Il a écrit trois ou quatre romans, a monté des groupes de punck-rock, a conçu quelques enfants, a vu Georges Brassens sur scène (là, j’invente), puis il est venu s’installer en Chine. Il y vit avec une très belle prof de français, dans un appartement que je trouve très classe, dans l’ancienne concession française de Shanghai.

En Chine, on pouvait croire qu’il n’écrivait plus.

Pour passer le temps, et peut-être pour arrondir ses fins de mois, il enseigne à l’université des langues étrangères de Shanghai. Nous, les connaisseurs, nous appelons cette université « Wai Shi Da » (prononcer Ouaille Sheu Ta). A moins que je ne me gourre, et que Wai Shi Da désigne en fait l’université normale de Shanghai… Je me perds dans ces dénominations. Ce qui compte, c’est qu’Olvier et moi étions collègues puisque j’enseignais, pour ma part, dans la glorieuse et vénérable université Fudan. Celle-ci on l’appelle simplement Fudan, car les Chinois du monde entier la connaissent, ceci dit sans vouloir me vanter.

Olivier y entretient une ribambelle de groupies. Chaque semaine, des filles et des garçons impressionnés, et vaguement amoureux, s’entassent à ses cours qui mêlent philosophie, culture générale, discussion et rigolade. C’est le privilège des lecteurs étrangers d’être libres comme l’air. D’un autre côté c’est aussi leur croix, car personne ne les aide si le courant ne passe pas avec les étudiants. Le courant passe avec Olivier, qui garde en toute circonstance un calme débonnaire et une cool attitude limite rock’n’roll qui est la marque des mecs qui ont un peu tout vécu. D’où, en retour, la ribambelle de fans. Tout cela s’entretient, fait système, si l’on peut dire.

Il n’avait en fait jamais cessé d’écrire, le bougre, mais il ne publiait pas. Il tenait un journal, qu’il a fini par mettre en ligne. Puis il s’est lancé dans l’écriture d’un blog. On y lit des portraits de Chinois de la rue, comme ce plombier qu’il surnomme Lao Zi, des comptes rendus de lectures, d’événements culturels shanghaiens, de conversations avec des étudiants chinois. On y lit de tout, comme dans tous les blogs, mais le truc, comme pour tous les blogs, c’est une question de voix. Il s’agit d’être touché par une voix, une posture, une manière d’être.

Pour moi, l’événement, c’est qu’un écrivain passe, pendant quelque temps, du format livre au format blog. Quand on sait combien l’art du blog est dévalorisé, surtout dans le milieu du livre (et il n’y a rien là que de très naturel), je salue ce passage, cette expérience, comme une preuve de modestie. Beaucoup de gens « bien » pensent que le blog est une manière de se répandre sur internet : en général, cela vient de ce qu’ils sont si obsédés par leur ego qu’ils cherchent, à tout prix, à l’humilier. Non, le problème des blogs, ce n’est pas le moi, c’est l’écriture. Il est bon que des gens issus du livre viennent irriguer les territoires du blog.

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

La chaussure de Wen Jiabao

 

La diplomatie française se réjouit, en cette minute. Espérant que les médias chinois passent en boucle les protestations anti-chinoises que le premier ministre chinois a subies en Angleterre, elle se dit que la Chine va peut-être oublier la France. Après tout, s’il met en balance ce que les Britanniques et ce que les Français ont fait, un nationaliste chinois devrait penser que la Grande Bretagne est plus à punir que la France. Faites le compte :

Le Dalai Lama y a été accueilli officiellement, le Prime Minister a refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin, une chaussure a été lancée à la face de Wen Jiabao à Cambridge, on l’a traité de dictateur, quelques manifestants se sont réunis pour « libérer le Tibet ».

Ce qui m’amuse dans la vidéo amateur du lancer de chaussure, c’est l’attitude de la salle. Presque que des Chinois, qui applaudissent longuement lorsque Wen reprend la parole, et qui arrêtent les applaudissement lorsque le premier ministre fait signe de la main. Tous ces étudiants ont une habitude bien ancrée des cérémonies officielles de leur pays, qui se déroulent comme sur du papier à musique. Le calme de Wen, d’ailleurs, s’explique par le fait que ce genre d’imprévus lui est tellement étranger qu’il n’a aucune idée de la manière avec laquelle réagir.

Ce qui m’amuse aussi, ce sont les accents des gens qui s’expriment dans le public. Le manifestant qui crie : « Comment cette université peut se prostituer en invitant un tel dictateur ? » est un Anglais, et ceux qui lui répondent : « Honte à toi! » sont tous Chinois. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y a que des futurs cadres de la Chine autoritaire pour penser que c’est une honte de manifester contre un chef.

Affaire à suivre.

Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Les gars de la marine

Lisant que la Chine va se lancer dans la construction de deux porte-avions en 2009, je me suis demandé combien nous en avions, nous, de porte-avions, en ce moment. Et aussi qui possède de tels engins, sur la planète. Si le fait que la Chine s’en dote de deux mérite une attention inquiète, c’est que ce sont des objets de haute valeur, au moins symbolique. Qui sait ce genre de choses ?

Je m’aperçois qu’au 1er janvier 2006, la marine nationale française ne possèdait que le « Charles de Gaulle » (n°R91, d’un effectif de 1950 hommes et d’une vitesse de 27 noeuds, ce qui visiblement est extrêmement rapide pour un bateau.)

C’est peu, comparé à la Chine qui s’en construit deux. Mais peut-être qu’à Cherbourg, à Saint-Nazaire, à Brest ou à Toulon, nous nous en construisons, nous aussi, de rutilants.

Je suis injuste avec notre marine. En plus du « Charles de Gaulle », nous avons des « bâtiments de projection et de commandement ». Le « Mistral » et le « Tonnerre ». Ce sont des porte-hélicoptères super balaises, amphibies et capables de procéder à des débarquements sur 70% des plages du monde entier.

Vous, quand vous entendez le mot « plage », vous voyez un corps de femme presque nue, allongée sur du sable blanc. Ne protestez pas, je le sais, c’est cela que vous voyez. Or, la plage, c’est bien plus que cela. C’est surtout un lieu d’ouverture sur un pays. Une côte c’est une immense invitation au débarquement et à l’invasion.

Or, en regardant mieux la liste de la flotte française, on note que les bâtiments ne sont pas égaux face aux noms dont on les affuble. Les sous-marins nucléaires ont des noms qui font frémir : Le Triomphant, le Téméraire, le Terrible, voire l’Inflexible, cela vous glace le sang. Imaginez que vous draguiez une femme, et que cette dernière vous dise : « Mon mari est officier dans Le Terrible« , je gage que vous seriez moins entreprenant dans vos approches, si tant est que la seule mention du fait qu’elle est mariée ne vous ait pas déjà fait reculer, fuyant devant l’effroi d’un adultère sacrilège. 

Les patrouilleurs, en revanche, ont des noms beaucoup plus poétiques : L’Albatros, cela vous ramène à des souvenirs baudelairiens et vous fait déjà moins peur. Mais que dire des patrouilleurs comme L’Audacieuse, La Boudeuse, La Capricieuse ? Il y a toute une liste de noms terminant par le même suffixe féminin.

Il faut penser à ces matelots, qui s’engagent pour la France, qui bravent tous les dangers, et qui, dans les bars des villes portuaires, doivent toujours supporter le regard des autres quand ils annoncent qu’ils travaillent à bord de La Gracieuse.

Et la conversation, entre une armoire à glace qui descend du Téméraire, et un de ces matelots sur patrouilleurs : « Fouya! Ras l’cul de ce Téméraire ! Trop dur et trop dangereux. Vivement la quille, que je retourne voir ma Paimpolaise dans la rade de Brest.

– Sûr, mon colon! C’est comme moi, vivement que les patrouilles touchent à leur but. Je me languis de ma brune, à Gibraltar. Alors, comme ça, Le Téméraire, hein ? Sacré rafiot, palsambleu.

– Ouaip, ça tu peux le dire. Et toi, où c’est que tu travailles donc ?

– Moi ? Je suis officier sur la Moqueuse. »

Je n’y connais rien à l’armée, mais je crois bien que dans une situation comme celle-là, la hiérarchie ne pourrait plus empêcher les gars du sous-marin de lancer quelques vannes (sans jeu de mots).

Allez savoir, c’est peut-être pour des raisons stratégiques, qu’on les a appelés ainsi, les patrouilleurs. Pour qu’ils choppent la honte et ne traînent pas trop dans les bars de Hambourg ou d’ailleurs, et surtout, pour que les matelots des patrouilleurs parlent le moins possible avec les gars des sous-marins.

Il faudrait peut-être donner le tuyau à nos amis chinois. « Jouez bien sur les mots. Pour éviter les fuites entre vos sous-mariniers et vos patrouilleurs, n’oubliez pas d’humilier vos patrouilleurs. Après tout, il faut bien récompenser les uns de rester toujours sous l’eau, et faire payer les autres de passer leur vie à faire des croisières subventionnées ! »

Au chinois de Dublin

J’ai demandé à Fionnbarra s’il voulait bien qu’on aille manger chez un Chinois. Franchement, la rue de Parnell Square m’avait mis l’eau à la bouche. Des Chinois les uns après les autres, qui avaient bien l’air de servir de la vraie nourriture de Chine.

Jusqu’à présent, au Royaume-uni, tout ce que j’avais trouvé en fait de nourriture chinoise était un peu décevant. Cela se limitais le plus souvent à des buffets à volonté et de la qualité moyenne.

Ici, à Dublin, c’était des restaurants qui avaient une apparence un peu plus authentique, réhaussée par le fait qu’ils étaient remplis de clients chinois. Sans doute des étudiants.

Fionnbarra accepta, sans enthousiasme. Pourtant il connaît l’Empire du milieu, il est venu m’y rendre visite en 2006. Son frère habite à Tianjin et a épousé une autochtone, dont il a eu un héritier. Nous nous étions retrouvés, Fionnbarra, Sigismond et moi, dans le sud de la Chine, à Guilin, pour quelques jours de tourisme de haute volée, dans la jolie région de Yangshuo, où il faut accepter le tourisme de masse pour espérer en récolter quelques un des ses fruits les plus exquis, même si, probablement, tristement, inévitablement néo-coloniaux.

Au restaurant, il m’avoua sa crainte que les Irlandais soient mal perçus en Europe, avec leurs votes contestataires lors des referenda sur les traités européens. Je l’ai rassuré en lui disant que tout le monde se foutait pas mal des Irlandais, et n’allait pas les critiquer alors même qu’ils étaient les plus démocratiques dans le processus en question.

Nous commandâmes une sorte de fondue (Huo Guo, pour ceux qui savent), dans laquelle on fait cuire des légumes et de la viande de boeuf et d’agneau. Une spécialité mongole à l’origine, qui s’est largement sinisée, mais qui est quand même propre au nord.

Nos voisins, un couple de jeunes Chinois qui ne communiquaient pas beaucoup, nous écoutaient et nous conseillèrent gentiment sur la manière de nous y prendre. Ils comprirent vite que j’étais étranger. Ils dirent quelques mots sur moi à la serveuse, en pensant que je ne comprenais pas le mandarin. Rien d’insultant, notez, ils l’informèrent juste que j’étais français. Ce n’est pas nécessairement mon accent, il est vrai très reconnaissable pour un Européen, qui les a mis sur la voie, mais bien plutôt le contenu de ma conversation avec Barra, qu’ils écoutaient avec aussi peu de gêne que si nous avions été de vieux amis, ou que nous eûmes été filmés et retransmis à la télé. Assez vite, ils nous demandèrent confirmation : « Vous, vous êtes irlandais, all right, mais lui il ne l’est pas, isn’t he ? » Fionnbarra insista lourdement : « Non lui, il est bien français. On ne fait pas plus français. »

Nos voisins étaient étudiants, dans une sorte d’université privée qui fait son business en accueillant des Chinois à la pelle, en les faisant payer un prix intéressant et en produisant un diplôme en chocolat. « Tout le monde est étudiant, dans cette salle, me dirent-ils en souriant. »

Lorsqu’ils sortirent, j’informais Fionnbarra des tensions diplomatiques qui existaient entre la France et la Chine, et de la tête que firent nos voisins chinois quand ils entendirent la confirmation que j’étais français. « Les Chinois se foutent de la France, just as much que les Européens se foutent de l’Irlande », répondit mon ami dans un bon rire.

C’est peut-être vrai. Je ne parierai rien là-dessus, mais il m’a bien semblé qu’ils firent une mimique de désapprobation à mon endroit, l’espace d’une seconde et demie. Ah paranoïa des nations, quand nous laisseras-tu en paix ? 

La rencontre Sarko Dalaï Lama, un non-événement ?

Il n’est pas indifférent de noter que cette rencontre de Sarkozy avec le Dalaï Lama, ainsi que ses conséquences, provoquent des commentaires en Italie et en Suisse. Peu, il est vrai, mais malgré tout, ce n’est pas rien.

Fabio Cavalera, sur son blog, est persuadé que « les affaires sont les affaires » et que les relations entre la Chine et la France reprendront normalement. Il se demande alors pourquoi les dirigeants italiens ont peur du « ressentiment des Chinois », et critique leur pragmatisme peureux, un peu comme nous le faisions en prenant modèle sur Merkel et Brown. On ne peut qu’encourager Berlusconi à voir le Dalaï Lama. Je serais très intéressé de connaître la réaction des Chinois. Très intéressé. Cela sera-t-il pour eux un non-événement ? Vont-ils taper dessus pour mesurer leur force de persuasion ? Vont-ils procéder à des boycott de produits italiens ? Des « spécialistes » de la Chine vont-ils dire que les Chinois voient l’Italie comme un pays vassal ?

La réaction de la Chine à une rencontre Berlusconi Dalaï Lama sera une bonne occasion de mesurer ce que la France représente, sur le plan diplomatique.

Car il y en a pour qui cette rencontre et ses conséquences sont un non-événement absolu, ce sont les Grands-Bretons. Ils s’en foutent à un point qui est presque vexant. Les trois journaux principaux (The Guardian, The Times, The Independant) n’en disent pas un seul mot. Le Times a rendu compte des menaces de la Chine avant la rencontre, mais n’a pas donné suite à cette information.

Les Chinois s’énervent dans la presse, donc, et les blogueurs voient rouge, comme le rappelle Neige sur son blog. Mais c’est d’un tel calme tout autour qu’on peut se dire que c’était bien la peine de s’émpêcher.

Un faux-pas du Monde sur la Chine

On lit des choses qui font tomber à la renverse dans Le Monde. Que pensez-vous de phrases de cet acabit ?

« Nous sommes persuadés qu’il faut être gentils avec les Chinois pour que les Chinois soient gentils en échange. »

Que vient faire la gentillesse dans une analyse de politique internationale ?

« Nous sommes ainsi considérés comme un pays femelle, faible et qui change tout le temps d’avis. »

Pas un seul Chinois n’a dit ni écrit une chose pareille.

« Or la Chine ne respecte que la force. »

A la différence des Français qui respectent le droit avant tout, c’est cela ? Ou c’est autre chose ? 

« Pour les Chinois, la France est un pays vassal. »

Comment une idée pareille est venue se loger dans l’esprit de qui que ce soit ? La France vassale de la Chine ? Mais on veut faire rire les Chinois, en fait ?

« Il y a heureusement beaucoup de gens en Europe qui commencent à comprendre que la Chine n’est pas un pays ami. »

Il y a donc des pays amis ? Nom de Dieu, qu’on m’en donne la liste, et qu’on me dise ce que cela signifie.

« C’est un pays égoïste »

Pas de commentaire. Je regarde autour de moi pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra. A mon avis, un copain se fout de ma gueule et a mis ces mots dans Le Monde pour voir la tête des lecteurs devant une sorte de poisson d’avril en décembre.

 « Si l’Europe faiblit, la Chine pourra piétiner tous les pays européens l’un après l’autre, sauf la Grande-Bretagne, qui ne se laissera jamais faire. »

Que ceux qui prennent ces mots de diabolisation au sérieux se manifestent, et qu’ils explicitent leur vision du monde, de l’histoire et de la géographie. (Et que dire de ce commentaire sur la Grande Bretagne ? Comment ne pas être au moins perplexe ?)

D’où ces mots peuvent-ils venir ? D’un pauvre blog, comme internet nous en abreuve par milliers ? D’une espèce de sage précaire dont l’éducation a souffert d’un parcours chaotique, qui fait l’intéressant en ânonnant la vulgate anti-chinoise la plus inepte ? Sans profondeur, sans réflexion politique, sans le début d’un commencement de fondement. Ce sont des propos plutôt pires que ceux qu’on peut lire dans la presse chinoise. Alors, ce doit être un pauvre hère que le journal quotidien cite pour se faire l’écho des excès de la blogosphère. 

Nullement. Ces paroles sont tirées d’un entretien avec un homme que Le Monde qualifie de « spécialiste de la Chine ». Pourrait-on en savoir plus ? Que faut-il faire pour être présenté de la sorte ? Moi, par exemple, j’ai un beau-frère qui connaît rudement bien la Chine, pour y être allé en vacances, et qui a lu les livres de Jean-Luc Domenach. C’est bon, il est spécialiste aussi ? Le Monde pourrait-il publier une interview de lui ?

Le Monde, Le Monde, que t’arrive-t-il donc ? Que cherches-tu à faire avec des papiers de ce genre ? Quelle stratégie mets-tu en place ? Est-ce juste un faux-pas, une erreur de rédaction pardonnable, ou est-ce le début d’un plan raisonné ?

S’il n’y a pas, dans les jours à venir, d’aticles informés et intelligents sur la Chine, pour rattraper cette catastrophe, je vais commencer à avoir des doutes sur les motivations profondes, et sur les ressources peut-être, de mon quotidien préféré. 

Hu Jia, sa femme et le prix Sakharov

On pourrait commencer tous les articles d’un blog par : « Ce que j’aime, chez… » 

Ce que j’aime chez Hu Jia, c’est le côté glamour que lui apporte sa situation maritale. Toujours lié, sur les photos, à sa jeune femme Zeng Jingyan, il dépasse la simple figure du combattant pour les droits de l’homme. Il incarne, sans le savoir peut-être, probablement sans le vouloir, une certaine idée du couple, une belle histoire d’amour où la famille se mêle à l’engagement politique et social.

Il y a un an, au début de l’année universitaire, j’avais commencé un cours de « Lecture de presse », avec les étudiants de quatrième année de français, à l’université Fudan, par un article du « Monde » sur ce couple. Personne ne les connaissait dans la classe. Hu Jia n’avait pas encore été emprisonné et le couple était peint comme de sympathiques Chinois qui luttent pour le droit des Chinois à se faire soigner, à se faire respecter. Il n’y avait rien de provocateur dans mon cours, rien d’anti-chinois. Au contraire, je croyais sincèrement, et je crois encore fermement que la jeunesse chinoise pourrait prendre des gens comme cela pour des héros modernes. Ils sont jeunes, ils sont profondément patriotes, ils veulent aider la Chine à se développer, ils sont célèbres dans le monde entier, ils sont photogéniques, ils ont des valeurs, ils s’aiment… Ce sont des héros de film, ils ont tout pour eux. Quel dommage que les jeunes Chinois ne les connaissent pas, ou les connaissent si peu!

 

Dans ma classe, il n’y avait pas eu une seule réaction négative face à l’article. Je me souviens que le titre était « Les enfants de Tienanmen » et que mes étudiants avaient mis quelques minutes pour saisir à quel événement ce titre faisait allusion. Au début, ils croyaient que Tienanmen symbolisait l’histoire de Mao, ou le Parti communiste lui-même. La mémoire de 1989 est difficile à faire vivre, beaucoup d’étrangers pensent être plus intelligents que les autres en n’en parlant jamais, d’autres se croient autoriser à donner des leçons d’histoire blessantes…

L’équilibre est difficile à trouver, mais il est nécessaire de le chercher, il est nécessaire de ne pas se taire, tout en cherchant à respecter le sentiment des Chinois. Il y a un travail infini à faire sur l’usage des mots pour parler d’actualité et des événements historiques. Alors, il ne faut pas jeter à la figure des Chinois les mots de « dissident », « critique du régime », « opposant », « pro-indépendantiste » à propos de Hu Jia et de Zeng Jingyan. Au contraire, il convient de montrer qu’en les soutenant, on soutient tous les Chinois, on soutient une image moderne et ouverte de la Chine, on soutient des Chinois qui luttent pour d’autres Chinois.

Les députés européens viennent d’attribuer le prix Sakharov à Hu Jia. D’emblée, les autorités chinoises ont fait part de leur mécontentement. J’espère qu’on ne se lancera pas dans une nouvelle démonstration de folie médiatique comme on en a vu cet été. J’espère qu’on saura rester calme et constamment parler avec les Chinois en leur disant que c’est par amour pour la Chine qu’on soutient un grand patriote chinois, que le pouvoir en place en soit content ou non. Cela a toute les caractéristiques d’une gageure, et c’est pourtant ce fragile équilibre que je crois indispensable de chercher.